Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de
Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans _les Méditations_, dans
les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la
Chute d'un ange_) et certaines pièces des _Recueillements_ nous
l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer;
d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à
quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait
beaucoup varié depuis.
Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le
_Fragment du Livre primitif_, dissipant les équivoques de ce
christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou
s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et
nie la révélation:
_Le seul livre divin_ dans lequel il écrit
Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!
C'est ta raison, miroir de la raison suprême,
Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.
Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.
Toute bouche de chair altère ses accents.
L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
Voilà la voix de Dieu; _le reste est imposture_.
Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce
caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue
du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction
eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant,
n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends
point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le
charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ,
aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie.
Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le _Livre
primitif_ que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de
sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il
pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.
C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est
pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne
reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce
d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra
jamais être bien clair.
Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit.
Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le
déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de
l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la
Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de
facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la
limite,--par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus,
on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit
invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un
tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée
spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...
Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante
de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait
au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme
infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en
métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de
la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on
n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule»
dans un sonnet des _Épreuves_.--Vous êtes ignorants comme moi, plus
encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne
sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;
Et le monde invisible et celui que je vois
Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.
L'ignorance est partout; et la divinité,
Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,
Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»
Et il conclut:
Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le coeur comme pour la cervelle,
_Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_
Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à
l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur
le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de
celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une
personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu,
concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est
pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin
l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à
la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et
conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante
et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme,
commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce
corollaire:--Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en
retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans
la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en
tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que
dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme
et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.
Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers
de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où
il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie
pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que
certaines pages de Sully-Prudhomme:)
Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;
Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;
Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,
Mais pour me révéler le monde est diaphane.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;
Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les formes seulement où son dessein se joue,
Éternel mouvement de la céleste roue,
Changent incessamment selon la sainte loi:
Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.
C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,
Où tout foyer remonte à ce foyer commun,
_Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_,
Où la force d'en haut, vivant en toute chose,
Crée, enfante, détruit, compose et décompose;
S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait,
Renouvelant toujours son ouvrage parfait;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Où la vie et la mort, le temps et la matière,
_Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Où Jéhovah s'admire et se diversifie
Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;
L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;
Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;
L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait
d'abord écrit:
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;
Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;
Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:
Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien
remplacer ces vers par ceux-ci:
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;
On croit me voir dedans, on me voit au travers;
Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!
Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le
dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois
qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de
certains autres vers,--que c'était la première version qui rendait sa
vraie pensée.
Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et
lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Désert_,
que vous trouverez à la suite des _Recueillements_, dans les _Épîtres et
Poésies diverses_, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande
pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif
commentaire de cette partie du _Livre primitif_.
Dans _le Désert_, le poète fait ainsi parler Dieu:
Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne mesurez jamais votre espace et le mien.
_Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien._
Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,--dans une période
embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible
de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer
entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu
s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et
«le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin,
il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que
j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre
Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.
Et il répond:
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!
Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres
J'en relève mon front _ébloui de ténèbres_!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»
En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,--avec un
geste sublime...
Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et
l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses
qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le
problème de l'existence du mal:
Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi,
Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?
Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?
S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?
Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux,
Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»
Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont
répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage
Au point de l'infini d'où le regard divin
Voit les commencements, les milieux et la fin,
Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,
Du désordre apparent voit l'harmonie éclore:
«Regarde!» lui dit-il.
Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie
par le tout:
La fin justifia la voie et le moyen;
Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;
La matière, où la mort germe dans la souffrance,
Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,
Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,
Où la nature lutte avec la volonté
Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,
Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.
Et le sage comprit que le mal n'était pas,
Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que
nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans
doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de
l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du
mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un
terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne
peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que
la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même,
les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de
l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral
que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les
méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents
pourquoi vivent-ils?...
Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera
éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni
à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens
Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans _le
Phédon_ d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite,
s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son
tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en
quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve
moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série
d'épopées que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est
que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.
Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et
les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces
matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité
elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle
qu'adoraient les stoïciens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_),
et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un
postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi
qui, dans les minéraux, _veut_ s'agréger ou se cristalliser; qui, dans
le règne végétal ou animal, _veut_ vivre et croître, s'adapte aux
milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les
types, et les transmet perfectionnés...
Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine,
ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non
pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail,
pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni
les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces
désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie...
Écoutez ces strophes d'_Utopie_:
. . . . . . . . Il est dans la nature
Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure
Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;
Instinct mystérieux d'une âme collective,
Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,
Lit au livre infini sans que le doigt écrive,
Et prophétise à son insu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,
_Cette aspiration qui prouve une atmosphère_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle
L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?
Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,
L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,
Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,
Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre
Et sans bornes pour espérer?
Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!
_Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!_
Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.
Quel mouvement sans but agite la nature?
Le possible est un mot qui grandit à mesure,
Et le temps qui s'enfuit vers la race future
A déjà fait ce que je vois!...
Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la
description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée,
étape par étape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est
formulé dans le _Livre primitif_: revenons donc à celui-ci.
* * * * *
Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie,
planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde
même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de
Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit
des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand
ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés
entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de
l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux
fuyantes équivoques et aux duperies des mots.
Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un
de ses personnages: «Prions Jupiter, _quel qu'il soit, nécessité de la
nature, ou esprit des hommes_.» (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux
définitions de Dieu,--profondes dans leur simplicité, car elles vont à
l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,--ces
définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique
détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour à tour ou même
à la fois,--de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et
que pouvait-il davantage?
Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu
immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès
humain, reste «Dieu sensible au coeur», Dieu postulat de la morale, le
Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi
enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'_Utopie_. Et c'est
cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du
_Livre primitif_: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de
l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque
législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort
exactement:
«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront
l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni
suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une
seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse
humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations...
Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer
par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra,
vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes,
habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec
les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels
s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se
feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»
Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le
seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le
rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes
loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru
et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur,
le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce
_Désert_, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
Il prend dans les sillons racine comme un chêne:
L'homme dont le désert est la vaste cité
N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;
Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de
l'imitation».
Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.
Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_.
Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il
semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le
présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se
réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère
religieux ne lui demeurât étranger),--s'il n'était, avant tout,
invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux
cris de solitaire orgueil du _Désert_ répondent les strophes d'_Utopie_,
ardemment aimantes:
... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:
Vivre en tout, c'est vivre cent fois!
C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie
Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,
Rayonnement lointain de sa divinité;
C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,
Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;
Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même
Dans l'universelle unité.
Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Désert_ et la charité
d'_Utopie_ se réconcilient dans cette image:
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,
Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,
Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,
L'astronome chargé d'orienter la voile
Monte au sommet des mâts où palpite la toile,
Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,
Se dit: «Nous serons là demain!»
Puis, quand il a tracé sa route sur la dune
Et de ses compagnons présagé la fortune,
Voyant dans sa pensée un rivage surgir,
Il descend sur le pont où l'équipage roule,
Met la main au cordage et lutte avec la houle.
_Il faut se séparer, pour penser, de la foule,
Et s'y confondre pour agir._
Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme?
Peut-être est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les
_Poésies diverses_) qu'elle apparaît le plus en plein.--J'estime,
d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis
point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus lié, et plus
harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ même, ne dépasse le
_Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche
du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Réponse à
Némésis_, le _Désert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _À M. de Virieu
après la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne
fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes
éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux
d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés,
tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son coeur
la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme
Goethe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces
d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de
voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_
sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M.
Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune
ouvrière de Dijon...--Mais, bien que les pièces de ce volume aient été,
entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du
poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres
professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes
encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de
Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,--certains
passages un peu nonchalants mis à part,--plus savante que dans les
_Recueillements_ (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité
des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque
mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il
fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus
fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.--Et
d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces
morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux
sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse
de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même
moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel
espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les _Recueillements_:
le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les
feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses
illusions et de ses deuils...
L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique
impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont
poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses,
a-t-il dit,--et même démontré,--que la poésie romantique et la poésie
personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les
romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité,
se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient
que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se
sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi
«l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le
passage de la poésie subjective à la poésie objective?--Je crois
pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni
dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel
qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très
facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou
ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un
raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le
Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je
trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude
cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en
la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de
la poésie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par
la superstition même de l'objectivité,--la poésie subjective. Et cela
encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine,
en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors,
je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus
vraiment de tout le monde et à tout le monde,--sauf le degré et sauf la
forme,--que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres,
depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre,
jusqu'à _la Vigne et la Maison_, qui est à peu près son dernier. Son Lac
est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et
nôtres, encore plus, toutes ses prières (les _Harmonies_) et nôtre,
l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux
divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées
éternelles», c'est bien lui.
Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez
pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée
jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies.
Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice
comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou
plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut
tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui
sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre
tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais
l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une
nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent
raillé, de la _Lettre_ qui sert de préface aux _Recueillements_: «Quand
donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour
quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été
qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai
passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les
étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi
ce qu'est la prière, _le plus beau et le plus intense des actes de la
pensée_, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au
travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en
marchant, _quand vous êtes seul et débordant de force_, dans les routes
solitaires de vos bois...»
Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui
l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un
chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours,
très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable
travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations
féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe
gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil
aigle, et c'était la véritable figure de son âme.
* * * * *
Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé
au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je
trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits
que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que
l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par
l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des
choses déjà dites plusieurs fois.--Et, quant à le «situer» dans notre
histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la
difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne
purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à
part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que
son oeuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après
coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau
dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui
quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un
peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Légende des siècles_ et
dans les _Poèmes barbares_, je suis plus sûr encore que, si Lamartine
procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens
poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens,
sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire
poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a
donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais
de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que
Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la
perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin,
l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un
poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente
siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique
Gange,
fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la
Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète
religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible
à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est
religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il
dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue à lire, à
écrire et _à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les
langues_.» Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une
évidence fulgurante, un homme de génie,--je ne dis pas qu'il soit, (car
on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure
qu'il est) le plus grand des poètes.