_La Chute d'un ange_ est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue
chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à
mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus
baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus
assommant, le plus mal écrit,--et le plus suave et le plus inspiré et le
plus grand, selon les heures.
Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations
expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler _les
Visions_,--et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité,
la période antédiluvienne.
Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre
vraiment tout ce qu'il peut souffrir,--dans son corps et dans son
âme,--et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société
humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis
dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne
l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie
dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme,
recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf
fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.
Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité
antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle
était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue
qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une
extrême vraisemblance morale.
Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états
de société radicalement différents en apparence:
D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les
premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux
particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les
ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez
douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est
défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres
qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies
entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour
les faire esclaves. Nul coeur d'homme n'y est plus large que la tribu
elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre
humain».--Néanmoins, les moeurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve;
ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des
choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme,
Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et
comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont
_l'Odyssée_ et _les Travaux et les Jours_ nous présentent encore les
traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine
avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre,
suffisamment plausibles.
De l'autre côté,--et dans le même temps, ne l'oubliez pas,--une ville
énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables,
aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de moeurs si
abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce
que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs
romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts
mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge
connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le
secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très
intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont
des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui
gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple
réduit en esclavage.
Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les
_Dialogues philosophiques_. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est
qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer,
non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve,
mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se
feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de
l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes
dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les
forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre
de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer
même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le
monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la
raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté
serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue,
puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque
dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le
poète pour l'humanité primitive serait une réalité. _Primus in orbe deos
fecit timor._»
Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose
parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens
de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en
instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires
à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans
positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement
les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la
ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les
_Dialogues philosophiques_ ne fussent écrits.
Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement
industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique,
renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux
premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un
anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai
que la réalité même et que l'histoire.
Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une
société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et
très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous
signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de
celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute
proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très
«avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de
la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il
exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de
quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès
des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la
mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès
moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand
nombre,--et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision
monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau
grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont
comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise
révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à
bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet,
que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit,
logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La
science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un
accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a
rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de
l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un
élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus
intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par
où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité
toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en
réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.
Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait
impossible de démontrer que les applications de la science aux
commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les
chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient
retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai
connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il
est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de
la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué
les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et
qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans
les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et
connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de
devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le
progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice
de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par
l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à
certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien,
les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la
spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout
matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité
de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans
doute inconnues autrefois.
C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck
de _la Chute d'un ange_. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle
n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers
d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en
faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de
la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure,
Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place.
Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante,
par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort
de préférer les autres à soi, et par une _foi_ qui nous rende capable de
cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,--en dépit de leur
chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,--c'est le
vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux
l'avenir. Tel est le sens du poème.
Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité
(c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a
conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir
toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste
par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux.
Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces
choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la
poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient
inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite
de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques.
Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure
s'est-il engagé là!
Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la
Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée,
et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de
Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien
autres délices.
Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la
femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des
appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci,
d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les
chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises
d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps
vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de
jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps
assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de
fauteuils, de chaises longues, de pupitres,--et de chancelières:
...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...
Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que
c'est là un développement de certaines idées de Néron.--Mais vous
remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient
fort incommodes; que rien ne vaut un _rocking-chair_ pour être bien
assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le
confortable.--Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de
nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son
esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain
sensuel,--fût-il médiocre,--finiraient assurément par émouvoir vos sens,
vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du
pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent,
ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes
indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement
tranquille.
C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les
nudités abondent dans _la Chute d'un ange_: mais la sévère Mme de
Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les
manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité
que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits,
feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le
sont exactement de la même façon.
Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de
Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties
de ce corps,--les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les
cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez,
la bouche, etc.,--nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif:
mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je
ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,--ou un
Mendès,--rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:
Comme un pli gracieux de rose purpurine,
Une ombre dessinait l'aile de sa narine,
nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:
Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,
Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,
S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,
Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,
les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et
que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:
Ses membres délicats aux contours assouplis,
Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance
Qui passe d'heure en heure à son adolescence,
Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
Dont la sève arrondit le contour déjà plein,
Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe,
nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une
belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés
verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations
qu'enfle la poussée du Printemps divin...
Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par
l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature
ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il
peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha,
représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours
grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a
évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui
l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre
de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion
spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète
est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague
et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des
forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...
Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne
sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous
montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.
Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui
unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je
crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à
une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées
dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et
qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est
d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses
_Exilés_, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les
fauves, termine ainsi:
Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,
C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,
_Amour des sens_, ô jeune Éros, toi que le roi
Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,
Et qui suças la haine impie et ses délices
Avec le lait cruel de tes noires nourrices.
Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant.
On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans
la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent
tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir
aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de
l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et
plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une
rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de
détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la
destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand
cette souffrance est son oeuvre, et quand il la leur inflige
précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que,
les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les
sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la
souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de
celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à
cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il
y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation
atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir
de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que
poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un
supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de
monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir
du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est
supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la
nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et
que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».
... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux,
Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de
Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en
souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul
artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la
mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de
Pasiphaé,--puis celle d'Icare. (Suétone: _Néron_, XII) «Icare, à son
premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et _le
couvrit de sang_.»
À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de
souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants,
en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal.
Écoutez,--et frémissez si le coeur vous en dit.
La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement
dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir
sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites
ouvertures.» (Suétone.)
Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme,
Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.
De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.
Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une
haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de
la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux;
Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports...
Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et
remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la
tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte
contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très
longtemps, sous les yeux d'Ichmé.
Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la
cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme
ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.
Et c'est le premier tableau.
La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des
bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine
où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes
ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture.
Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant?
Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est
l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses
dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.
Mais Isnel,--qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer
l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,--revient, par la corde à noeuds,
pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant!
et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul
coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.
Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les
bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:
«C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»
Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:
D'une convulsion du coeur la mère expire,
Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.
Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément
un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de
souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même,
malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations»
imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles
situations de _Théodora_ ou de _la Tosca_; car M. Sardou a été plusieurs
fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé
éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent
et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point
d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la
terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa
pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque
l'enluminure populaire des images de supplices.
Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements,
sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son
époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme
les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les
vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se
complaît Flaubert l'impassible dans _Salammbô_: les quatre cents
mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée
mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il
serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la
civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)--Mais le fait est que, je
ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut
guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent
dans la dernière partie de _la Chute d'un ange_, et pas plus que ne
parviennent à nous intéresser,--je veux dire à nous paraître
vivants,--Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le
poète innocent peine tant à nous décrire.--Et j'avoue sans doute que la
petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le
savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame
sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez
plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si
je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que
dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces
exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y
achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés
lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes
ne nous avaient troublés. _La Chute d'un ange_ nous offre un très
singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la
laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient
été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour
exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui
s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière
et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...
Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à
l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent,
parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers
spontanés, tels que _Lui_ seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous
le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le
beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La
belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un
peu, pour votre plaisir et pour mon repos:
Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:
L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,
Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,
Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Des teintes du matin le ciel se nuançait.
Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,
La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;
Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux
Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.
Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,
Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,
Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'était la terre, avec les taches de ses flancs,
Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,
Et sa mer qui, du jour se teintant la première,
Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Le navire ailé reconnut sa route:
Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina
Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.
Il entendit d'en haut battre contre ses rives
Les coups intermittents de ses vagues massives.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,
Devant les nautonniers commençaient à blanchir.
Ils entendaient grossir cet immense murmure
Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.
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Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,
La bruissante mer de leurs feuillages sombres...
Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la
terre avant le déluge; le choeur des cèdres, les moeurs des tribus
nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts;
les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le
défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante
et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque
symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de
l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:
Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;
tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa
passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort
amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;
Et surtout, surtout, le _Fragment du Livre primitif_!
Je n'ai voulu vous soumettre, touchant _la Chute d'un ange_, que
quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore
m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus
complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai
simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je
ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, soit les pieux
éloges de ce juge excellent, poète lui-même et philosophe.
Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très
significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence
de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa
mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux
de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que
l'auteur des _Poèmes barbares_.
«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que
les _Méditations_ et que _Jocelyn_, mieux que les _Harmonies_: il a
écrit _la Chute d'un ange_. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit
nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement
traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La
critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les
plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles,
le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies
richesses intellectuelles du poète sont contenues dans _la Chute d'un
ange_. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de
langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours
à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de
premier ordre.»