... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes
de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi
volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du
sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble
que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus
que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires
d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années
après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus
tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps
invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure
qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma
jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus
douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je
sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments
éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la
distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les
efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et
les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces
évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue,
à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on
se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt,
par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est
donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des
pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on
eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.
Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et
de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé.
Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre
histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions
successivement, du même événement de notre vie, des versions
différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la
chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de
ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations
particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà
semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous
raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais
pouvait-il nous raconter autre chose?
J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de
ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse
trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par
pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un
idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute
raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à
quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La
chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles
cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de
beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui,
enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car
Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir
être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des
_Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et
enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement
riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez
déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de
Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres
endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un
lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et
que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.
«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux
absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile
existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma
doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se
chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un
but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le
plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à
Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans
l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les
sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas
totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui
nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le
sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse
trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à
la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»
Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma
femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument
content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je
remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez
l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature
excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de
l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia,
ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna
fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle
encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...
Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai
retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce
moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de
réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine,
j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers.
Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur
objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment,
d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux
analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière,
Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la
poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce
jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en
peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux
vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant
au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce
qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois
possible.»
J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des
vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en
quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en
diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers
y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_:
La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car
Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le
«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie
de notre siècle:
Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime:
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si
intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en
réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse,
et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil
couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et
prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes
raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et
continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple
d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de
la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps,
et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons
ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise
imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et
souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours
aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse
parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe,
Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins
scolaire et le moins académique des grands écrivains...
Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les
deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute
peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent,
et l'amour religieux de la nature.
1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup
égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule,
il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau
dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui».
Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas
pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce
qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on
portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même,
qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il
cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour
platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et
celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons
jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes,
mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un
de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses
effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui
disent ce qu'ils veulent dire:
Je ne sais pas (car tout le jour
Ses yeux clairs me hantent sans trêve)
Si c'est elle ou si c'est mon rêve
Que j'aime d'un si grand amour.
Parfois, ma tendresse blessée
Saigne et s'effraye obscurément
D'un mot, d'un geste qui dément
Son image en mon coeur tracée.
Et je sens chanceler ma foi:
Le tissu magique se brise
Du voile qui l'idéalise
Et que j'ai mis entre elle et moi.
Mais voilà que la chère belle
Me sourit: mes doutes s'en vont;
Mon amour renaît plus profond,
Car un peu de remords s'y mêle.
Est-elle ce que je la fais?...
Ô coeur ennemi de toi-même,
Puisses-tu ne trouver jamais,
Pauvre coeur, le mot du problème!
Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour
sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel
d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après
Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_:
«_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la
terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé...
_parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos
qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.»
(_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se
gondoler»?
2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est
un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même
le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du
spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer
plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au
spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des
Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas
grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de
devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la
philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_.
Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de
l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde
le plus beau sens...
3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout
nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point
que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non
plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre,
que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non
plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas
non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut
assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi
auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes
indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et
développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et
qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique
et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce,
mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à
présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait
désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme
moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont
rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte
de celle-là.
Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands
«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le
plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent,
je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les
descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le
vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois,
bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les
merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor,
l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature
devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne.
C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu
près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.
Je suis né parmi les pasteurs.
. . . . . . . . . . . . . . .
Saules contemporains, courbez vos longs feuillages
Sur le frère que vous pleurez.
Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en
1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à
travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans
une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux
cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine
mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges
démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles
d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature,
la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent,
ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de
Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire
d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les
autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux
des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un
«rustique»,--comme George Sand.
Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle
posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait
être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis
XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il
s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier,
écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un
petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit
au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai
sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une
me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux
un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me
plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd
bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels)
d'une caille cachée dans un blé voisin.»
C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la
première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un
cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a
parfois d'imprévu et de bonhomie!
Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour
de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce
dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait
à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments!
encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation
intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de
jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire
des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que
l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de
spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le
monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le
rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers
ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets
gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension
naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de
Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le
semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les
cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce
lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même
l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et
même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier
avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout
cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la
poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait
peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf
une petite part du dix-septième siècle et une part notable du
dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète
lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche
point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.
Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je
glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont
les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs
éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M.
Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à
quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire.
Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu
dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les
livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir
d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle
interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette
critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle
n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la
lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se
récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps
passé.
M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes
baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le
professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les
apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et
involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en
aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire
du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est
peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en
expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon
professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique
transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les
programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à
faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille,
Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu
ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point
un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles
par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles
exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement.
Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire
redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à
la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un
peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle.
Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois
fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme
La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel
s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,
lui rappelle incontinent celui de Racine:
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:
Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...
sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe
de _La Jeune Captive_:
Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore, etc...
Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la
mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de
tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers
d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur
les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un
distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_:
J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,
amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:
_Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_
et ainsi de suite.
Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M.
Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un
seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait
toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest
Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec
Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et
chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit
Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là
trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»
Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir
qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques
légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_,
trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que
_l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à
l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les
«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que
_l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me
paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les
Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à
Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne
se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et
quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre
chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des
vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont
d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du
sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de
Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est
resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément
ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la
fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de
Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému
qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter
une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde
sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien
puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie
d'ordinaire si dépouillée.»
C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du
sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les
discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des
dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny,
ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez
_le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul
mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le
début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif
d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de
rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne
se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...
M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du
_Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre
les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une
de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit
une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je
crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux
premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé.
Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:
Arrêtons-nous sur la colline...
Puis:
Repassons nos jours, si tu l'oses...
Puis:
Hélas! partout où tu repasses,
C'est le deuil, le vide ou la mort...
Et enfin:
Levons les yeux vers la colline
Où luit l'étoile du matin...
Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme
d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo
_s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est
musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de
Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.
La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut,
voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette
poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette
belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de
symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui
toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une
rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine.
On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que
de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant
poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des
_Harmonies_.
«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit
philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non
pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les
allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»
M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images,
«Lamartine choisit spontanément
Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,
parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors
les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément
spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine
le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la
fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux,
défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées,
tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de
l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un
exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques:
«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à
craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège
encore par l'image:
Son pas insouciant, indécis, balancé,
Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.
«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot,
le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est
l'allègement de la sensation.»
Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur
généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop
immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui
lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois,
d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez
nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais
vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.