LA JEUNESSE DE LAMARTINE.

Le futur chantre des _Harmonies_ était un rustique, un vrai petit

Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne

faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou,

fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant,

ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes;

prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une

trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans

ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à

conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un

lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et

moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en

pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous

les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec

Lamartine.»

Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague,

impalpable», que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine

enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à

l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la

bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé

pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps

et se porte à merveille.»--Et, à ce propos, je vous recommande la

description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des

environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine:

paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à

partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes

lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les

yeux du jeune rêveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le

«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des

_Harmonies_ et des _Méditations_. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est

de la géographie vivifiée par l'amour.

L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'à

vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre,

très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer

et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la

montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de

chèvre dans sa poche.--La première éducation qu'il reçut de sa mère ne

paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre,

fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe

maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le

_Manuscrit de ma mère_, l'emploi de la journée: «La messe tous les

jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de

l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner,

quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun

accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»--À dix

ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la

seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley,

chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables

études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.

Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se

promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit

de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du

Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il

était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles

de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire,

naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte

d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il

apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien.

Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à

l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de

Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre

de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se

passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces

avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa

réception, un discours sur _l'Étude des littératures étrangères_, qui

témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit.

Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une

manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont

il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami

Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis

Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs

noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien

de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve,

s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient,

tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du

foie.

L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les

Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du

Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui

restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une

année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est

lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en

résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers

«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans

le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de

ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et

les premières _Méditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur:

une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces.

Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans.

Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de

solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous

les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une

influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa

fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou

trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout

qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de

n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque

chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette

oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la

trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il

put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est

excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre,

avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à

trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à

quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans,

était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme

un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous

donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous

voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard,

La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais

si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus

rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait

canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la

trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui

gonfle de sève ces exubérantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et

cette inégale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont

peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et

où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie

inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler...

J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et

Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il

n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs.

Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et

au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les

soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose.

Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire,

à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des

airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges

qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le

beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des

yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette

douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand

diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après

chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,--pour parler comme

autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme,

l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la

comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une

incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui

éclatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_...

MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,--ou nous

rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec

indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de

lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment

Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement

Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans,

parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les

prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous

faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout

bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a été griffonné par lui, au

crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante,

et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté.

Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend

des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble

vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes

sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la

preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mère, où il

devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ étaient à chaque

instant démenties ou redressées. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous

laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre

tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait.

Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il

pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le

plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une

sorte de devoir?

Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il

voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental,

comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de

père en fils, «la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le

cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait

sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe

jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain

et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine»

dans les _Mémoires de Condé_. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est

clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine.

Parfaitement!

Il faut relire la préface des _Méditations_ qu'il écrivit en 1849. Si

loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait

magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à

remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est

une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent,

l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et

cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.

Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de

ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la «musique

des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en

demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde,

à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc

(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite

harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux.

Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses

soeurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une

grand'tante,--des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur»,

s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus

belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous

importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos

mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un

poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le

même son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernières années, des

vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est

bien d'Izernore!

En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la

musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront _les Méditations

poétiques_), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et

surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir

voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du

collège, il se met à écrire: «J'ébauchai _plusieurs poèmes épiques_ et

j'écrivis _en entier cinq ou six tragédies_... J'écrivis aussi _un ou

deux volumes d'élégies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier

de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai

_huit ans_ sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part,

dans le discours _Des destinées de la poésie_, qu'il jeta au feu «des

volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la

publication des _Méditations_» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que

les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les

deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par

lui de 1808 à 1810.

Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en

persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont

fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait

reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore

original, et nous communiquer en même temps cette impression que les

_Méditations_ s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument

spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le

développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle

qu'elle fût.

La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et

comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit _les

Méditations_, et que la moitié même des _Méditations_ ressemble encore à

ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le

métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre

compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices

préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous

la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel:

«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la

seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du

tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort

longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une

dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant

d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra

enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun

effort...»

Tandis que d'un léger coton

Mon visage frais se colore...

Ces vers de Lamartine sont de 1808.

......... Cependant le char roule,

Il nous entraîne, et nous suivons la foule

Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,

D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.

Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...

Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine

imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur

Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six

tragédies: _Saül_, _Médée_, _Zoraïde_, _Brunehaut_, _Mérovée_, _César ou

la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur

Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, épopée chrétienne

en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi

Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il

s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie

lui-même de «bagatelles», de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient

être médiocres: mais les _Méditations_ étaient au moins en germe dans

quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel;

mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes,

crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au

sommet du Craz,--péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,--lui donnent

l'absolution de _Saül_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit à un

ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans

s'en douter.»

Revenons à la légende.--Lamartine chante. Le monde tressaille à cet

hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les coeurs sont à lui. (Voir

la _Préface_ et les _Destinées de la poésie_.)

Dans la réalité, le succès des _Méditations_ fut très habilement

préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort

répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très

vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire

m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son

volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous

du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,--ou ce qui en reste,--peut

beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette

époque. Cette haute société royaliste,--et spiritualiste depuis la

Révolution,--avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe,

Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète

manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force,

il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les

_Méditations_ furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par

bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait

même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou

tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors,

Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années.

Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel».

Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste

encore assez de mystérieux.--Je viens de relire des vers de Chênedollé

et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le

jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu,

de l'épaisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que

ce ne soient déjà les _Méditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 21 / 62 题