LAMARTINE[2]

[Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. Émile Deschanel;

_Étude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse

de Lamartine_, par M. Félix Reyssié.]

I

M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont,

j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes

sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de coeur

communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques

du poète me paraît neuve, ou tout comme.--M. Félix Reyssié, avocat à

Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays

natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su

rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Méditations_,

des documents d'une réelle saveur.--Le noble poète Charles de Pomairols,

étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus

affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.--Enfin,

M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur

prix, mais qui, comme M. l'abbé Jérôme Coignard, ne s'en fait jamais

accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se donner, nous

a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une petite femme

obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans ses lettres,

un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé déplorable et

qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des

courses dans les bois de Chaville au mois de mars...

Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très

inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un

passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres,

celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie

minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis,

en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt

qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être

caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous

donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En

quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la

création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin

de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le

mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate,

sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une vérité. La

foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève l'oeuvre

du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération est

normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses

oeuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du caduc

et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui en

détruit.»--«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. Deschanel.

Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de

l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte

respectueusement, et il a bien raison.

Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer

une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai

peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir

compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand

nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage

historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de

quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours

avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par

suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer

ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai

«supérieur»,--comme s'il y avait plusieurs vérités,--ne pensez-vous pas

que c'est pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que la

légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est

généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre

respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante,

propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également

nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en

est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il

y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes

événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est

supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la

critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même

humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait

désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais,

enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute

critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.

Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on

m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique

m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris

mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon

amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur

moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de «détruire»

de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des mouvements

profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que la

critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort

peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la

précise à son avantage.

Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment,

qu'il a arrangée lui-même dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_

et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,--quoique

d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un

peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines

éditions anciennes des _Méditations poétiques_: un long poète sur un

promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce

Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa

sainte mère et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, féminin, la

harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque

par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement

théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le

«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.

Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre

relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui

«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 19 / 62 题