EN GUISE DE PRÉFACE

Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que

j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une

page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la

littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne

serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et

si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques

qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais

que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand

dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque

fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela

pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en

sortir, ou à faire semblant.

(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que depuis qu'on

me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.)

Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait

pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre,

juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit

ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger

les oeuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je serais

capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique;

bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien

de la critique...

Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je

ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne

sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les

oeuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni

fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui

peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est

autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.

(4 novembre 1889.)

* * * * *

... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une oeuvre,

quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un

groupe d'autres oeuvres, dont la relation avec d'autres groupes, à

travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et ainsi de

suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la fois,

toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement impliquées

dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis qu'il lit un

livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui ont été écrits

depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe,

et pour l'éternité. J'admire de bon coeur la majesté d'une telle

critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît «étroit», comme on

dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de mots: car toute une

conception de l'esprit humain et de la destinée humaine tient dans

l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui, cela est beau. Mais en

voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de ne plus pouvoir ouvrir

un livre sans se souvenir de tous les autres et sans l'y comparer!

Juger toujours, c'est peut-être ne jamais jouir. Je ne serais pas étonné

que M. Brunetière fût devenu réellement incapable de «lire pour son

plaisir». Il craindrait d'être dupe, il croirait même commettre un

péché. Là est notre revanche à nous. Cela nous est égal de nous tromper

en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse, et d'avoir à sourire demain

de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant au plaisir, nous consentons

à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont sans conséquence; elles ne

sont pas liées entre elles; elles ne portent que sur des cas

particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière se trompait, ce

serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été sans plaisir,

elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et irréparable;

ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se trompe point,

sans doute: mais enfin qui le jurerait?--Et ne dites pas non plus que la

critique personnelle, la critique impressionniste, la critique

voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre vraiment et

bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait entrer le

ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations. Lire un livre

pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier le reste, mais c'est

laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au hasard charmant de la

mémoire; ce n'est pas couper une oeuvre de ses rapports avec le

demeurant de la production humaine, mais c'est accueillir avec

bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et presser un aux

dépens des autres, respecter le charme propre du livre que l'on tient et

lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du compte, ce qui

constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences de choses

senties et que nous _reconnaissons_; comme notre sensibilité est un

grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous sommes au

milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de nos

impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus

impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent

dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes

enquêtes.

(12 septembre 1892.)

* * * * *

... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des

oeuvres littéraires.

Dans le premier cas, on cherche si l'oeuvre est conforme aux lois

provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou

simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et,

d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique

et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'oeuvre est d'importance

et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer

historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on

recherche quel moment elle marque dans le développement, la

dégénérescence ou la transformation d'un genre,--les genres littéraires

étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui

existerait indépendamment des oeuvres particulières et des cerveaux où

elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie,

exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf,

et comme abandonné, avec l'oeuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de

continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent,

une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et

comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et

prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que

l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous

cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence,

d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous louez toujours ce qui

vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement apparent!... J'ajoute que

cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer

supérieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une

médiocrité honorable.

L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que

nous recevons des oeuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la

croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une

impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne

la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions

analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne

décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale,

dans son contact avec l'oeuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve

être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. Et

ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on appelle

ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les

auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout

du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la

critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par

une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins aventureuse,

puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de ses

impressions?

(23 janvier 1893.)

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 8 / 62 题