XVI

Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque

méprisante de Claudie le désespérait. Le lendemain de la demande de

mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne

rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur

dont il était menacé, et sortit plein de fureur.

«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me

vengerai.»

Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta

sur-le-champ.

Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi

conçu:

«On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous

les soirs, à onze heures, le reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en

assurer vous-même,

«UNE AMIE INCONNUE.»

L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère et de douleur.

Audinet aux genoux de Claudie lui revint à l'esprit.

«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.

On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles

produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms

les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est

l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes

les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force

invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à

personne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent.

Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet parut,

reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et

éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat

battit violemment.

Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin,

voisine du kiosque, que longeait une rue déserte, et la referma avec

soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut

vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains,

il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le

jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à

quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader,

au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre de Claudie, qui était au

premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras

d'une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle.

Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. Il connaissait

cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était

animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre

la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait

retiré l'échelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et

sans moyens de vengeance!

«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà une vertu de

province! Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la

députation. Amour, richesse, ambition, tout m'échappe!»

Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à

tout prix; mais une pluie violente le força de sortir du jardin et

de chercher asile sous un toit qui s'avançait en saillie dans la rue

voisine. Cet incident changea le cours de ses idées; la pluie et le

froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra

chez Athanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour.

Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami

essaya de l'en détourner.

«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va

se juger dans trois jours. Il faut que je parte.

--Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?

--Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprès porter

cette lettre à Mlle Bonsergent.

--Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?

--Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.

--Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; mais il ne fit

aucune question.

Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la

lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille

caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la

lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et

tomba évanouie. Voici ce terrible billet:

«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet monter dans votre

chambre; vous teniez l'échelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je

voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie.

Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous

laisse sans remords.

«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.

«BRANCAS.»

Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit

tout son malheur.

«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit

criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!....

C'est impossible. Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; on

m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc

a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah!

malheureuse que je suis! Et Catherine?»

Elle sonna. La servante parut.

«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit?

--J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée.

--Vous dormiez à onze heures du soir?»

Catherine garda le silence.

«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Répondez-moi

sincèrement, ou je vous fais interroger par mon père.

--Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a

voulu.

--Qui, lui?

--M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme

mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère, je

ne crus pas mal faire....

--C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai

à mon père, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice.

Restez, je vous pardonne, à condition que vous allez faire porter ceci à

M. Brancas, chez M. Ripainsel.

--Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon

compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra

le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»

Voici la lettre de Claudie:

«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous

partez! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les

vrais coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais:

vous avez douté de moi.

«CLAUDIE.»

Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme tous les amants, il

désirait trouver sa maîtresse innocente.

«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir

d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait

l'échelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je

aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps de partir?»

Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et

descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main,

et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les

explications qu'elle avait données.

«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le Parisien.

Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus

éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine

et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne

pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle.

«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui n'eût douté comme moi

devant ce terrible témoignage? Claudie, ayez pitié de mon désespoir.

--Adieu! dit-elle.

Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il

voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer

en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien,

ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une

fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général.

«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette écriture?»

Il montrait le billet anonyme.

«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la

chambre.

--Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin!» s'écria Brancas

d'une voix tonnante.

Au bruit, le colonel Malaga entra.

«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.

--Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle à monsieur votre fils.

--Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon

petit monsieur, commencez par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je

veux qu'on me respecte.

--Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur.

--C'est fort heureux! interrompit Malaga.

--Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...

--Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament,

monsieur le Parisien?

--On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, qu'offensé par le fils

j'aurais à me battre avec le père.

--Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est

votre arme?

--Le pistolet.

--Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends.»

Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison,

et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le

plus heureux des hommes.

«Tiens, lis, dit-il.

«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner

avec lui lundi prochain.»

--Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton

serviteur.... Tous les bonheurs à la fois!

--Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux

contrariait secrètement.

--Comment, tant pis!

--Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand

Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable!

--Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon

compère?.... À propos tu ne pars plus?

--Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.

--Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as écrasé la patte de son

chien? Vieux soudard, va! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son

lit.

--Veux-tu être mon témoin?

--Parbleu! Quelle est ton arme?

--Le pistolet.

--Tu es habile?

--Oui, assez.

--Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous

un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le

nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents

pistolets de tir.»

La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à

tromper sa colère et son désespoir. Il ne put s'empêcher de confier

à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le

fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules.

--C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir.

C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu

vois, et à obéir; disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux

qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita.

--Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?

--Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon coeur, répondit Athanase.

Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je

veux l'épouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai baisé la

main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé

la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour je ne m'y connais plus.

Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, le

conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus

mauvais accueil.

--Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.

--Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la

joie est au fond des pots.»

Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.

«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase,

j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.

--Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je ne crains pas la mort;

mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie?

--Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit:

C'est le contact de deux épidermes. Que l'épiderme soit brun, rose ou

blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un

épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles.

--Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme?

--Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase.

--Je plains le major Bonsergent, dit Brancas après un long silence; il

perd un élève qui était près de lui faire honneur.

--Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.

--Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon

coeur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.

--Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu

ne rabâches que ces deux mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la

mort; la mort, c'est peut-être la vie.

--Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en

face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à

une autre.

--On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.

--Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de

matières en décomposition et en recomposition continuelle, un tas de

détritus immondes, un séjour malsain, une étable où tous les animaux

de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion

détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne

sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et

de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part

que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.

--Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher.

Il faut avoir l'oeil clair, la main sûre et l'esprit net, et par ce

moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble à une

trompe.»

Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air

grave et farouche étonna Claudie qui sortit sur un signe de son père.

«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.

--Tu te bats? dit le major étonné.

--Oui.

--Contre qui?

--Contre ce maudit Parisien.

--Il t'a offensé?

--Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....

--À quel propos?

--Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.

--Et l'autre?

--Je ne lui ai pas demandé.

--Il fallait les laisser se quereller.

--Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre

Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et....

--Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! va. Entre nous, plus

je le vois, plus je me félicite que Claudie n'en ait pas voulu.

--Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui

ou non, me servir de témoin?

--Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se

fera un plaisir de me remplacer. À quel heure est le duel?

--À sept heures du matin.»

Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui

prêtait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se hâta d'avertir

sa maîtresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle

sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil

qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle écrivit à Brancas ces

deux mots:

«Aimez-moi et vivez.

«CLAUDIE.»

Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute

éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu

avec une ferveur extraordinaire.

«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.»

Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre sa canne et sortir.

«Où vas-tu? dit-elle.

--Me promener dans la campagne.

--Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.

--Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.

--Qu'importe? Je le sais.»

Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle

avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les

raisons probables du duel.

--Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant à Audinet.

Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses

témoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant

toujours le colonel comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. Mais

déjà il était trop tard. Le combat était commencé.

Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de

Vieilleville, qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les

premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua,

on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux

adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le

premier.

La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de

cheveux.

«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»

Au même moment arrivait le major tout essoufflé.

«Ne tire pas!» s'écria-t-il.

Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.

«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, et tu feras après cela

ce que tu voudras.»

Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés par discrétion,

le major lui répéta le récit de Claudie. Malaga frémit de rage.

«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que

ce jeune homme me fasse des excuses.

--Des excuses de quoi? dit le major.

--De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on

m'aura bravé impunément.»

Bonsergent haussa les épaules.

«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur lui qu'il tire sur

moi. Plus tard, nous verrons.»

Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant

au cou:

«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!

--Êtes-vous prêt? dit le colonel.

--Je le suis.»

Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, tomba sanglant sur

le gazon. Ripainsel et le major coururent à lui et le relevèrent. Il

essaya de parler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.

«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient

presque à rien que je prenne sa place.»

Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet,

qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fût une fâcheuse idée, car

le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa

canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des

témoins.

Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de

toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire

de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se marièrent,

ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est là le

bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses

plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers

le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme

un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y a

trois jours, est datée de Bornéo.

Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui député au Corps

législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.

Malaga vit encore.

Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 17 / 26 题