«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la
ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.»
Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse
pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie
en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le
désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent,
le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le
programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir
Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour
représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus
brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira
la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de
l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie
tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient
dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs
bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient
près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme
eux avaient vu le feu.
Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au
premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire
général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et
vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait
sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités,
attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active
sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de
maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence
d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs,
souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était
préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de
Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour
l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui
faire sa cour.
Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec
impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul,
semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon
d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à
un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de
main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque
émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant
à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des
binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler
de son neveu, mais Rita le prévint.
«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.
--Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle
Bonsergent et l'amener ici.
--Ah!» dit Rita rêveuse.
Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante
des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des
tiges de bottes, se retourna et dit:
«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?
--Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif.
Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie
qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire.
Claudie les suivait avec son père.
Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante,
ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le
plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait
avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus
circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un
bouclier contre son amie.
Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de
sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal
disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable,
n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des
Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami
du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis
jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur
qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à
terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa
son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses,
désireux d'introduire un mets nouveau dans la _Cuisinière bourgeoise_,
et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là
était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe,
essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces
temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce
fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence.
Hélas! on a si peu d'égards pour les savants!
Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre
échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie.
Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase
Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les
gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la
jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas,
ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait
l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison.
Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas:
«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions déjà à désespérer de vous.
Il ne faut pas que vos succès oratoires vous fassent négliger vos amis».
Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà occupé ailleurs,
écouta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des
yeux flamboyants.
«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce
Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme
une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes ce
prétendant? Car c'est un prétendant.
--Dieu le veuille! dit Brancas.
--Et la députation?
--Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville au monde?
--Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.
--Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble
rarement à un bonheur de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de
mettre l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux à ma guise,
s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais commandeur.»
Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en résolut pas moins de
brouiller à tout prix Brancas avec Claudie.
La soirée se passa comme toutes les soirées. On chanta beaucoup, on joua
beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on
joua le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un réduit écarté,
perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mâchoires
se désarticulèrent à force de bâiller; et déjà les goutteux et les
asthmatiques cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, lorsque M.
Oliveira rendit à tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras
à Mme Bonsergent et en annonçant qu'on allait souper.
Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a
donnés, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du
goût. De plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés connues
de la race humaine, l'électeur était la plus vorace. Cette remarque,
faite il y a soixante ans par le célèbre Cabanis fondateur de la
physiologie, et mise à profit par Oliveira, était le fondement de sa
politique.
On se précipita dans la salle à manger avec une impatience mal contenue.
Quelques coudes exercés frayèrent rapidement un large passage à leurs
propriétaires; quelques bottes écrasèrent quelques souliers de satin;
quelques sacrebleu! dominèrent le bruit des gémissements; mais, enfin,
il y eut de la place et du jambon pour tous: c'était le problème à
résoudre.
Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, lui permit d'offrir
son bras à Rita et de la préserver, grâce à ses larges épaules et à ses
poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et tout
d'abord s'écria:
«Mademoiselle, que vous êtes belle!»
Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit
sourire Rita.
«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.
Athanase avança son assiette.
«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de quelle ardeur
j'attendais votre retour!
--Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords.
Athanase le vida d'un trait.
«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru.....
Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour
m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où j'eus
le bonheur de valser.....
--Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien.
--Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne
sortira jamais de mon coeur.»
La plupart des autres convives étaient groupés au hasard, et des
conversations s'engageaient d'un bout à l'autre de la vaste table.
«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je
bois à la prospérité de la France, notre belle patrie!
--Et à la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant
son verre.
--Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.
--La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu.
--C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur.
--Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.
--La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.
--Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.
--Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse
aussi forte.
Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures
naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques
fourchettes restèrent levés.
«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme.
--Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.
--Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les
rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme
en tout, grand homme toujours.
--C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet,
qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le
nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les
électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet,
il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a
plus de héros.
--Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a
plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne
Vendôme, les bras croisés.
--Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.
--Avec Napoléon, la redingote grise et le petit chapeau.
--Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son
assiette.
--Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine.
--Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin.
--L'armée française est invincible, reprit Brancas, qui entraîna toute
l'assemblée et surtout les officiers.
--Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, ajouta un
sous-lieutenant.
--Vive l'armée française! dit un électeur un peu échauffé par le vin.
--À la santé de l'armée française!
--Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à la santé du roi.....
--De la charte et de son auguste famille!» interrompit un convive.
Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez
dans sa serviette.
«Oui, tous les Français sont des héros! reprit Brancas.
--Hum! hum! grommela le colonel.
--C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas vous-même un héros?
J'en appelle à toute l'assemblée. N'avez-vous pas, quinze ans durant,
sabré à droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé des
centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu
les propriétaires? N'est-ce pas là ce qui fait le héros? Vous êtes
un héros monsieur, le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne
l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, et vous entrerez
dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas
français; n'êtes-vous pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place sur
la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande armée.
--Quelle nation nous sommes!» dit un marchand de soieries.
Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut et dit tout bas au
conseiller d'État:
«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» Athanase qui vit le
triomphe de son ami, voulut en prendre sa part.
«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une voix sonore et
imposante. Les druides même l'ont prédit.»
Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une plaisanterie.
«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries.
--Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa femme, il parle des truites.
C'est pour se moquer de nous.
--Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prédit.....
--Buvons aux druides! interrompit Audinet.
--Oui, dit Athanase avec force, buvons à la France! buvons à ces druides
qui sous le couteau de César, osèrent annoncer l'immortalité et la
mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont épuisés: la
France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Judée est
morte, la Grèce est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en ruines,
la France seule sent, prévoit, juge, travaille et combat. D'une main,
elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle
tient le glaive. Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle,
qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tête
au pied de l'autel. De quelque côté que la France se tourne, sa voix se
fait entendre aux extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon
les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacré. À qui
s'adressent les opprimés de toutes les parties de la terre? À Dieu et à
la France! Je bois à la France et aux druides!
--Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa femme, qu'il a parlé des
druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide?
--Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit là.
--Est-ce que tu comprends?
--Non, et toi?
--Pas davantage.
--C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme.
--Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez là? demanda
Audinet d'un ton railleur. Nous avions déjà bien des cultes reconnus;
celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin et
mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons
aussi le culte des druides, et reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?
--Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré sur les dogmes de
cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus
grands esprits et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort bien
qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni places ni argent. C'est un
signe certain qu'ils ont cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.
--Je crois que vous avez raison,» dit à voix basse Rita, que les
dernières paroles d'Athanase avaient surprise et charmée.
Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne un esprit élevé et
capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et
l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouillé les ressorts
de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, mais non pas
gauche ou maladroite, ne déplaisait pas à la jeune Parisienne ennuyée
des froids discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté à
Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu
de dépit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait
puissamment les intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec
tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel,
qu'il en conçut les plus grandes espérances.
D'un autre côté de la table, les destins jaloux avaient troublé le
bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent
s'était assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet,
dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle
Bonsergent. À côté d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le
Parisien, dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de Claudie.
Brancas, indifférent aux regards menaçants du colonel, se sentait
néanmoins gêné et troublé comme un orateur sifflé par un auditoire.
Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tâche assez
difficile.
Élodie n'était pas une méchante femme, quoique son esprit impérieux et
subtil la rendit incompréhensible aux neuf dixièmes des habitants de
Vieilleville, et insupportable au dernier dixième. Partout elle voulait
régner, par la beauté comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment
les atteintes de l'âge. Secrétement choquée de l'attention exclusive que
Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre à traiter en
fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance.
Comme elle avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, qui
lui persuadèrent sans peine que son génie était le plus beau et le plus
sublime qu'on eût vu en ce siècle. Au premier rang de ces flatteurs
était le secrétaire général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.
Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre
Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien élevé qu'il
fût, il avait trop peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme
prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que
ses amis appelaient la muse tragique du département. Brancas, simple
et franc comme tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où
le mouvement impérieux des affaires rompt à tout moment les intrigues
longues et compliquées, n'entendait rien à cette stratégie de province.
«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, dit-il à Mme
Bonsergent.
--Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie.
--Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» répliqua Brancas en
riant.
Toute autre mère eût été flattée des paroles du Parisien, mais Élodie
fut blessée au fond du coeur qu'il n'eût d'attention que pour sa fille.
Elle répondit sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire général
et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pensée d'Audinet,
et, pour réparer sa faute:
«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air sérieux.
--J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant.
--Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les
roses ne sont rien auprès de vous.»
Élodie sourit.
«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» dit-elle.
Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; mais Brancas n'en
voulut pas démordre.
«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon?
--J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.
--C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modèle
était digne du peintre. Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles
princesses du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns
de ses traits et surtout cette physionomie fière et douce qui annonce la
puissance et le génie.»
Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme
Bonsergent, fronça le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner
de vitesse, et il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de
Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et chacun se leva pour
rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir près de Rita.
«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent?
Il paraît que la province ne vous fait pas peur.
--Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit Brancas.
--Elle a de l'esprit?
--Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à Vieilleville.....
--Sa mère, interrompit Rita, est une véritable perle.
--Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, comment l'entendez-vous?
--Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le
devoir des mères de faire ressortir le mérite de leurs filles?
--Assurément.
--Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau
prix à la simplicité charmante de Claudie?
--Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'égorge pas plus
agréablement ses amis que vous ne faites?
--Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies
de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme Élodie est
sotte, qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle ennuie de ses
prétentions poétiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les
esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle
en se tournant vers Athanase.
--Je pense que vous avez raison, comme toujours, répondit Ripainsel.
--Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près de moi, je vous prie.
Vous êtes un juge précieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de
bonne grâce que vous.»
La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais déjà il était
trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir
et digérer en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ et
furent bientôt suivis de la foule des invités.
Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:
«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me ferez le plaisir de
revenir ici?»
Athanase regarda Rita.
«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.»
Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas:
«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te dire. Ferme ta porte
demain; j'irai passer l'après-midi avec toi.»
Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde prit congé d'Oliveira.
Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille Bonsergent. L'avocat
donnait le bras à Claudie, Athanase à sa mère, et le major marchait
devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique,
Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:
«Je vais partir dans trois jours pour Paris.
--Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.
--Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?
--Qu'allez-vous faire à Paris?
--Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.
--Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous?
--Claudie, je vous aime.
--Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre
femme!
--Vous savez bien que je ne l'aime pas.
--Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.»
Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre réponse.
«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable Audinet?»
Claudie éclata de rire.
«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par la volonté de mon père
et de ma mère, et il n'en sortira que.....
--Par la force des baïonnettes!
--Précisément.
--Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.
--N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant.
Vous ne connaissez pas le colonel Malaga?
--Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à son fils.
--Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui
n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes à la première occasion.
--Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, après tout, ne
m'assassinera pas, et s'il faut se battre....
--Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer,
je crains encore plus le fils que le père. Vous ne savez pas de quelles
calomnies M. Audinet est capable.»
On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le
Parisien prirent congé du major et des dames, et allèrent se coucher.
«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.
--Content! Je suis ravi!
--De qui? de Mme Bonsergent?
--Mauvais plaisant!
--Ravi d'avoir gagné ton procès?
--Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche
qu'elle?
--Elle? Qui, elle?
--Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde?
--Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est
un ange.
--Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne
l'aimes pas.
--Je te le jure.
--Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends sur la poussière.
--Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut
que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien.
--Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crânes.
Il n'a jamais manqué son coup.
--Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré que des maladroits.
Après tout, quel prétexte a-t-il pour me couper la gorge?
--Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître d'armes a besoin d'un
prétexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui déplais, mille moyens
de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y
laisser traîner.»
Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une
vague inquiétude troublait ses rêves de bonheur.
«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours.
Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses
précautions?»
En cherchant inutilement une réponse à ces deux questions, il
s'endormit.