Ici Traddles et moi nous murmurâmes ensemble: «Non.»

«Et pourtant voilà M. Micawber sans position et sans emploi qui

lui conviennent. Sur qui en retombe la responsabilité? Évidemment

sur la société. Voilà pourquoi je voudrais divulguer un fait aussi

honteux, pour sommer hardiment la société de réparer ses torts. Il

me semble, mon cher monsieur Copperfield, dit mistress Micawber

avec énergie, que M. Micawber n'a rien autre chose à faire que de

jeter le gant à la société, et de dire positivement: «Voyons qui

le ramassera? Y a-t-il quelqu'un qui se présente?»

Je m'aventurai à demander à mistress Micawber comment cela

pourrait se faire.

«En mettant une réclame dans tous les journaux, dit mistress

Micawber. Il me semble que M. Micawber se doit à lui-même, qu'il

doit à sa famille, et je dirai même à la société qui l'a laissé de

côté pendant si longtemps, de mettre une réclame dans tous les

journaux, de décrire clairement sa personne et ses connaissances,

en ajoutant: «_À présent_, c'est _à vous_ à m'employer d'une

manière lucrative: s'adresser, franco, à W. M., poste restante,

Camden-Town.»

-- Cette idée de mistress Micawber, mon cher Copperfield, dit

M. Micawber, en rapprochant des deux côtés de son menton les coins

de son col de chemise, et en me regardant du coin de l'oeil, est

en réalité le _saut_ merveilleux auquel j'ai fait allusion, la

dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir.

-- Les annonces coûtent cher d'insertion, me hasardai-je à dire

avec quelque hésitation.

-- Précisément, dit mistress Micawber toujours du même ton de

logicien. Vous avez bien raison, mon cher monsieur Copperfield.

J'ai fait la même observation à M. Micawber. C'est précisément

pour cette raison que je crois que M. Micawber se doit à lui-même,

comme je l'ai déjà dit, qu'il doit à sa famille et à la société de

se procurer une certaine somme d'argent sur billet.»

M. Micawber s'appuya sur le dossier de sa chaise, joua quelque peu

avec son lorgnon et regarda au plafond, mais il me sembla qu'il

observait en même temps Traddles, qui regardait le feu.

«S'il ne se trouve pas un membre de ma famille qui ait assez de

sentiments naturels pour... négocier ce billet, je crois qu'on

emploie un autre mot dans les affaires pour exprimer ce que je

veux dire.»

M. Micawber, les yeux toujours fixés sur le plafond, suggéra

«escompter.»

«... Pour escompter ce billet, dit mistress Micawber, alors mon

opinion est que M. Micawber fera bien d'aller dans la Cité, d'y

porter ce billet chez les gens d'affaires, et d'en tirer ce qu'il

pourra. Si les gens d'affaires obligent M. Micawber à quelque

grand sacrifice, c'est une question entre eux et leur conscience.

Mais cela ne m'empêche pas de regarder positivement cette

opération comme un bon placement. J'encourage M. Micawber, mon

cher monsieur Copperfield, à faire de même, à regarder cela comme

un placement sûr, et à prendre son parti de tous les sacrifices

qui pourront lui être imposés.»

Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que mistress Micawber faisait

en cela preuve de désintéressement, et qu'elle n'écoutait que son

dévouement pour son mari; j'en murmurai même quelques chose à

Traddles qui en fit autant, par imitation, toujours en regardant

le feu.

«Je ne veux pas, dit mistress Micawber, en finissant son punch et

en ramenant son écharpe sur ses épaules avant de se retirer dans

ma chambre à coucher pour faire ses préparatifs de départ, je ne

veux pas prolonger ces observations sur les affaires pécuniaires

de M. Micawber, au coin de votre feu, mon cher monsieur

Copperfield, et en présence de M. Traddles qui n'est pas, il est

vrai, de nos amis depuis aussi longtemps que vous, mais! que nous

n'en considérons pas moins comme un des nôtres; cependant je n'ai

pu m'empêcher de vous mettre au courant de la conduite que je

conseille à M. Micawber. Je sens que le temps est arrivé pour lui

d'agir par lui-même et de revendiquer ses droits, et il me semble

que c'est là le meilleur moyen. Je sais que je ne suis qu'une

femme, et que le jugement des hommes est regardé, en général,

comme plus compétent dans de pareilles questions, mais je ne puis

oublier que, lorsque je demeurais chez papa et maman, papa avait

l'habitude de dire: «Emma, avec son petit tempérament frêle, vous

saisit une question aussi bien que qui que ce soit.» Je sais bien

que papa me voyait avec les yeux d'un père, mais mon devoir, ma

raison me défendent également de douter qu'il eût un grand

discernement pour juger le caractère des gens.»

À ces mots mistress Micawber, résistant à toutes les prières,

refusa d'assister à la consommation du reste du punch, et se

retira dans ma chambre à coucher. Et réellement je me disais que

c'était une noble femme, qu'elle aurait dû naître matrone romaine,

pour accomplir toute sorte d'actions héroïques dans un temps de

troubles politiques.

Dans l'ardeur de mon impression, je félicitai M. Micawber de la

possession de ce trésor. Traddles aussi. M. Micawber nous tendit

la main à tous deux, puis se couvrit le visage avec son mouchoir,

qu'il ne savait pas apparemment aussi maculé de tabac; il revint

ensuite à son punch, avec la plus grande ardeur d'hilarité.

Il fut plein d'éloquence; il nous donna à entendre qu'on revivait

dans ses enfants, et que, sous le poids d'embarras pécuniaires,

toute augmentation dans leur nombre était doublement bien venue.

Il dit que mistress Micawber avait eu dernièrement quelques doutes

sur ce point, mais qu'il les avait dissipés et l'avait rassurée.

Quant à sa famille, tous ses membres étaient indignes d'elle, et

leur manière de voir lui était fort indifférente, ils pouvaient

aller au ... je cite son expression même... au diable.

M. Micawber se lança ensuite dans un éloge pompeux de Traddles. Il

dit que le caractère de Traddles était un composé de vertus

solides, auxquelles lui (M. Micawber) ne pouvait pas prétendre,

sans doute, mais qu'il pouvait au moins admirer, grâce au ciel. Il

fit une allusion touchante à la jeune personne inconnue que

Traddles avait honorée de son affection, et qui avait bien voulu

honorer et enrichir Traddles de la sienne. M. Micawber porta sa

santé, moi aussi. Traddles nous remercia tous les deux avec une

simplicité et une franchise que j'eus le bon sens de trouver

charmantes, en disant: «Je vous suis bien reconnaissant, je vous

assure; si vous saviez comme c'est une bonne fille!»

M. Micawber, un moment après, fit allusion, avec beaucoup de

délicatesse et de précaution, à l'état de mon coeur. Une assurance

positive du contraire l'obligerait seule à renoncer, dit-il, à la

conviction que son ami Copperfield aimait et était aimé. Après un

moment de malaise et d'émotion, après avoir nié, rougi, balbutié,

je dis, mon verre à la main: «Eh bien! je porte la santé de D!...»

ce qui enchanta et excita si fort M. Micawber qu'il courut, avec

un verre de punch, dans ma chambre à coucher, pour que mistress

Micawber pût boire à la santé de D... ce qu'elle fit avec

enthousiasme, en criant d'une voix aiguë: «Écoutez! écoutez! mon

cher monsieur Copperfield, je suis ravie, bravo!» en tapant contre

le mur, en guise d'applaudissements.

La conversation prit ensuite une tournure plus mondaine.

M. Micawber nous dit qu'il trouvait Camden-Town fort incommode, et

que la première chose qu'il comptait faire quand ses annonces lui

auraient procuré quelque chose de satisfaisant, c'était de

déménager. Il parla d'une maison à l'extrémité occidentale

d'Oxford-Street donnant sur Hyde-Park, et sur laquelle il avait

toujours jeté les yeux, mais il ne pensait pas pouvoir s'y

installer immédiatement, parce qu'il faudrait un grand train de

maison. Il était probable, que pendant un certain temps, il serait

obligé de se contenter de la partie supérieure d'une maison, au-

dessus de quelque magasin respectable, dans Piccadilly, par

exemple: la situation serait agréable pour mistress Micawber, et

en construisant un balcon, ou en élevant la maison d'un étage, ou

en faisant quelque autre arrangement de ce genre, il serait

possible de s'y loger d'une manière commode et convenable pendant

quelques années. Quoi qu'il pût lui arriver, et quelle que dût

être sa demeure, nous pouvions compter, ajouta-t-il, qu'il y

aurait toujours une chambre pour Traddles et un couvert pour moi.

Nous exprimâmes notre reconnaissance de ses bontés, et il nous

demanda pardon de s'être lancé dans des détails de ménage; c'était

une disposition bien naturelle qu'il fallait excuser chez un homme

à la veille d'entrer dans une vie nouvelle.

Mistress Micawber à ce moment tapa de nouveau à la muraille pour

savoir si le thé était prêt, et interrompit ainsi notre

conversation amicale. Elle nous versa le thé de la manière la plus

aimable, et toutes les fois que je m'approchais d'elle pour

apporter les tasses, ou pour faire circuler les tartines, elle me

demandait tout bas si D. était blonde ou brune, si elle était

grande ou petite, ou quelque détail de ce genre, et il me semble

que cela ne me déplaisait pas. Après le thé, nous discutâmes une

quantité de questions devant le feu, et mistress Micawber eut la

bonté de nous chanter, d'une petite voix grêle (que je regardais

autrefois, je m'en souviens, comme ce qu'on pouvait entendre de

plus agréable), les ballades favorites du _beau sergent blanc_, et

du _petit Tafflin_. M. Micawber nous dit que, lorsqu'il lui avait

entendu chanter le _Sergent blanc_, la première fois qu'il l'avait

vue sous le toit paternel, elle avait attiré son attention au plus

haut point, mais que lorsqu'elle en était venue au _petit

Tafflin_, il s'était juré à lui-même de posséder cette femme ou de

mourir à la peine.

Il était à peu près dix heures et demie quand mistress Micawber se

leva pour envelopper son bonnet dans le papier gris et remettre

son chapeau. M. Micawber saisit le moment où Traddles endossait

son paletot, pour me glisser une lettre dans la main, en me priant

tout bas de la lire quand j'en aurais le temps. Je saisis, à mon

tour, le moment où je tenais une bougie au-dessus de la rampe pour

les éclairer, pendant que M. Micawber descendait le premier en

conduisant mistress Micawber, et je retins Traddles qui les

suivait déjà, le bonnet de cette dame à la main.

«Traddles, lui dis-je, M. Micawber n'a pas de mauvaises

intentions, le pauvre homme, mais, si j'étais à votre place, je ne

lui prêterais rien.

-- Mon cher Copperfield, dit Traddles en souriant, je n'ai rien à

prêter.

-- Vous avez toujours votre nom, vous savez.

-- Ah! vous appelez cela quelque chose à prêter? dit Traddles d'un

air pensif.

-- Certainement.

-- Oh! dit Traddles, oui, c'est bien sûr. Je vous suis très-

obligé, Copperfield, mais j'ai peur de le lui avoir déjà prêté.

-- Pour ce billet qui est un placement sûr? demandais-je.

-- Non, dit Traddles. Pas pour celui-là. C'est la première fois

que j'en entends parler. Je pensais qu'il me proposerait peut-être

de signer celui-là, en retournant à la maison. Le mien, c'est

autre chose.

-- J'espère qu'il n'y a pas de danger?

-- J'espère que non, dit Traddles: je ne le crois pas, parce qu'il

m'a dit l'autre jour qu'il y avait pourvu. C'est l'expression de

M. Micawber: «J'y ai pourvu.»

M. Micawber levant les yeux à ce moment, je n'eus que le temps de

répéter mes recommandations au pauvre Traddles, qui me remercia et

descendit. Mais en regardant l'air de bonne humeur avec lequel il

portait le bonnet et donnait le bras à mistress Micawber, j'avais

grand'peur qu'il ne se laissât livrer, pieds et poings liés, aux

gens d'affaires.

Je revins au coin de mon feu, et je réfléchissais moitié gaiement

moitié sérieusement, sur le caractère de M Micawber et sur nos

anciennes relations, quand j'entendis quelqu'un monter rapidement.

Je crus d'abord que c'était Traddles qui venait chercher quelque

objet oublié par mistress Micawber, mais à mesure que le pas

approchait, je le reconnus mieux; le coeur me battait et le sang

me montait au visage. C'était Steerforth.

Je n'oubliais jamais Agnès, et elle ne quittait jamais le

sanctuaire (si je puis m'exprimer ainsi) qu'elle occupait dans mon

esprit depuis le premier jour. Mais lorsqu'il entra, et que je le

vis devant moi, me tendant la main, le nuage obscur qui

l'enveloppait dans ma pensée se déchira pour faire place à une

lumière brillante, et je me sentis honteux et confus d'avoir douté

d'un ami si cher. Mon affection pour Agnès n'en souffrit point: je

pensais toujours à elle comme à l'ange bienfaisant de ma vie; mes

reproches ne s'adressaient qu'à moi, et non pas à elle; j'étais

troublé de l'idée que j'avais fait injure à Steerforth, et

j'aurais voulu l'expier, si j'avais su comment m'y prendre.

«Eh bien, Pâquerette, mon garçon, vous voilà muet! dit Steerforth

avec enjouement, en me serrant la main de la façon la plus

amicale. Est-ce que je vous surprends au milieu d'un autre festin,

sybarite que vous êtes. Je crois en vérité que les étudiants de

Doctors'-Commons sont les jeunes gens les plus dissipés de

Londres; vous nous distancez joliment, nous autres, innocente

jeunesse d'Oxford!» Il promenait gaiement ses regards animés

autour de la chambre, et vint s'asseoir sur le canapé en face de

moi, à la place que mistress Micawber venait de quitter, puis il

se mit à tisonner.

«J'étais si étonné au premier abord, lui dis-je en lui souhaitant

la bienvenue avec toute la cordialité dont j'étais capable, que je

n'avais plus la force de vous dire bonjour, Steerforth.

-- Eh bien! ma vue fait du bien aux yeux malades, comme disent les

Écossais, répliqua Steerforth, et la vôtre produit le même effet,

maintenant que vous êtes en pleine fleur, ma Pâquerette, comment

allez-vous, monsieur Bacchanal?

-- Très-bien, répliquai-je, et je vous assure que je ne fête pas

le moins du monde une bacchanale ce soir, quoique j'avoue que j'ai

donné à dîner à trois personnes.

-- Que je viens de rencontrer dans la rue, faisant tout haut votre

éloge, dit Steerforth. Quel est donc celui de vos amis qui était

en pantalon collant?»

Je lui fis de mon mieux, en quelques mots, le portrait de

M. Micawber, et il rit de tout son coeur, déclarant que c'était un

homme à connaître, et qu'il entendait bien faire sa connaissance.

«Mais l'autre, lui dis-je à mon tour, notre autre ami; devinez qui

c'est.

-- Dieu le sait peut-être, dit Steerforth, mais non pas moi. Ce

n'est pas un fâcheux, j'espère? Je me suis figuré qu'il avait un

peu l'air ennuyeux!

-- Traddles! dis-je d'un ton de triomphe.

-- Qui ça? demanda Steerforth de son air insouciant.

-- Est-ce que vous ne vous rappelez pas Traddles? Traddles, qui

couchait dans la même chambre que nous à Salem-House?

-- Ah! c'est lui, dit Steerforth en frappant avec les pincettes un

morceau de charbon placé sur le sommet du feu? Est-il toujours

aussi simple qu'autrefois? Où donc l'avez-vous déterré?»

Je fis de Traddles un éloge aussi pompeux que possible, car je

sentais que Steerforth avait pour lui quelque dédain. Mais lui,

écartant ce sujet avec un signe de tête et un sourire, se borna à

remarquer qu'il ne serait pas fâché non plus de revoir notre

ancien camarade, qui avait toujours été un drôle de corps, puis il

me demanda si j'avais quelque chose à lui donner à manger. Pendant

les intervalles de ce court dialogue qu'il soutenait avec une

vivacité fébrile, il brisait les charbons avec les pincettes, d'un

air contrarié. Je remarquai qu'il continuait, pendant que je

tirais de mon armoire les débris du pâté de pigeons, et quelques

autres restes du festin.

«Mais voilà un souper de roi, Pâquerette, s'écria-t-il, en sortant

tout à coup de sa rêverie, et en s'asseyant près de la table. Je

vais y faire honneur, car je viens de Yarmouth.

-- Je croyais que vous étiez à Oxford, répliquai-je.

-- Non, dit Steerforth, je viens de faire le métier de matelot, ce

qui vaut mieux.

-- Littimer est venu aujourd'hui ici pour demander si je vous

avais vu, repris-je, et j'ai compris d'après ses paroles que vous

étiez à Oxford, quoique je doive avouer, maintenant que j'y pense,

qu'il ne m'en a pas dit un mot.

-- Littimer est plus fou que je ne croyais, puisqu'il se donne la

peine de me chercher, dit Steerforth, en versant gaiement un verre

de vin, et en buvant à ma santé. Quant à vouloir deviner ce qu'il

pense, vous serez plus habile que nous tous, Pâquerette, si vous

en venez à bout.

-- Vous avez bien raison, lui dis-je, en approchant ma chaise de

la table... Ainsi donc vous avez été à Yarmouth, Steerforth,

ajoutai-je dans mon impatience de savoir des nouvelles de nos

connaissances. Y avez-vous passé longtemps?

-- Non, répliqua-t-il; ce n'était qu'une petite fugue de huit

jours à peu près.

-- Et comment se porte-t-on là-bas? Naturellement la petite Émilie

n'est pas encore mariée?

-- Non, pas encore, cet événement doit se passer dans je ne sais

combien de semaines ou de mois, l'un ou l'autre. Je ne les ai pas

beaucoup vus. À propos, j'ai une lettre pour vous, ajouta-t-il en

posant son couteau et sa fourchette qu'il avait maniés avec

beaucoup d'ardeur, et en cherchant dans ses poches.

-- De qui?

-- De votre vieille bonne, répliqua-t-il en tirant quelques

papiers de la poche de son gilet. J. Steerforth, esq., doit à

l'hôtel de la _Bonne-Volonté_... Ce n'est pas cela. Patience, je

vais le trouver. Le vieux... je ne sais comment... est malade,

c'est à propos de cela qu'elle vous écrit, je suppose.

-- Barkis, vous voulez dire?

-- Oui! répondit-il, en fouillant toujours dans ses poches, et en

examinant ce qu'il y avait dedans. Tout est fini pour le pauvre

Barkis, j'en ai peur. J'ai vu un petit apothicaire ou médecin, je

ne sais lequel, qui a eu l'honneur d'amener Votre Majesté dans ce

monde. Il m'a donné les détails les plus savants: mais en résumé

son opinion est que le voiturier ne tardera pas à faire son

dernier voyage. Mettez la main dans la poche de devant de mon

paletot qui est là sur cette chaise, je crois que vous trouverez

la lettre. L'avez-vous?

-- La voilà! dis-je.

-- Ah! justement.»

La lettre était de Peggotty, elle était courte et un peu moins

lisible qu'à l'ordinaire. Elle m'apprenait l'état désespéré de son

mari, faisait allusion à ce qu'il était devenu un peu plus serré

qu'autrefois, ce qu'elle regrettait surtout parce qu'elle ne

pouvait pas lui donner à lui-même toutes les petites douceurs

qu'elle voudrait. Elle ne disait pas un mot de ses fatigues et de

ses veilles, mais elle ne tarissait pas en éloges sur son mari.

Tout cela était dit avec une tendresse simple, honnête et

naturelle, que je savais véritable, et la lettre finissait par ces

mots: «tous mes respects à mon enfant chéri!» L'enfant chéri

c'était moi.

Pendant que je déchiffrais cette épître, Steerforth continuait de

manger et de boire.

«C'est dommage, dit-il, quand j'eus fini, mais le soleil se couche

tous les jours, et il meurt des gens à toute minute, il ne faut

donc pas se tourmenter d'une chose qui est le lot commun de tout

le monde. Si nous nous arrêtions chaque fois que nous entendons

frapper du pied à quelque porte cette voyageuse qui ne s'arrête

pas elle-même, nous ne ferions pas grand bruit dans ce monde. Non!

En avant! par les mauvais chemins, s'il n'y en a pas d'autres, par

les beaux chemins si cela se peut, mais en avant! Sautons par-

dessus tous les obstacles pour arriver au but!

-- Quel but? demandai-je.

-- Celui pour lequel on s'est mis en route, répliqua-t-il: en

avant!»

Je me rappelle que, lorsqu'il s'arrêta pour me regarder, son verre

à la main, et son beau visage un peu penché en arrière, je

remarquai pour la première fois que, quoiqu'il fût bruni, et que

la fraîcheur du vent de mer eût animé son teint, ses traits

portaient des traces de l'ardeur passionnée qui lui était

habituelle, lorsqu'il se jetait à corps perdu dans quelque

nouvelle fantaisie. J'eus un moment l'idée de lui reprocher

l'énergie désespérée avec laquelle il poursuivait l'objet qu'il

avait en vue, par exemple cette manie de lutter avec la mauvaise

mer, et de braver les orages; mais le premier sujet de notre

conversation me revint à l'esprit, et je lui dis:

«Voyons! Steerforth, si votre esprit veut bien se maîtriser assez

pour m'écouter un moment, je vous dirai...

-- L'esprit qui me possède est un puissant esprit et il fera ce

que vous voudrez,» répliqua-t-il en quittant la table pour se

rasseoir au coin du feu.

-- Eh! bien, je vais vous dire, Steerforth. J'ai envie d'aller

voir ma vieille bonne. Non que je puisse lui être utile, ou lui

rendre un véritable service, mais elle m'aime tant que ma visite

lui fera autant de plaisir que si je pouvais lui être bon à

quelque chose. Elle en sera si heureuse que ce sera une

consolation et un secours pour elle. Ce n'est pas un grand effort

à faire pour une amie aussi fidèle. N'iriez-vous pas y passer près

d'elle une journée, si vous étiez à ma place?»

Il avait l'air pensif, et il réfléchit un moment avant de me

répondre à voix basse:

«Mais, oui, allez-y; ça ne peut pas faire de mal.

-- Vous en arrivez, dis-je, et il est inutile, je pense, de vous

demander de venir avec moi.

-- Parfaitement inutile, répliqua-t-il. Je vais coucher à Highgate

ce soir. Je n'ai pas vu ma mère depuis longtemps, et cela me pèse

sur la conscience, car c'est quelque chose que d'être aimé comme

elle aime son enfant prodigue. Bah! quelle folie! Vous comptez

partir demain, je pense, dit-il, en appuyant ses mains sur mes

épaules, et en me tenant à distance.

-- Oui, je crois.

-- Eh bien, attendez seulement jusqu'à après-demain. Je voulais

vous prier de passer quelques jours avec nous; j'étais venu tout

exprès pour vous inviter, et voilà que vous vous envolez pour

Yarmouth.

-- Je vous conseille de parler des gens qui s'envolent,

Steerforth, quand vous partez toujours comme un fou pour quelque

expédition inconnue.»

Il me regarda un moment sans me parler, puis reprit, en me tenant

toujours de même et en me secouant par les épaules.

«Allons! décidez-vous pour après-demain et passez la journée de

demain avec nous! Qui sait quand nous nous reverrons! Allons!

après-demain! J'ai besoin de vous pour m'épargner le tête-à-tête

de Rosa Dartle, et pour nous séparer.

-- Craignez-vous de trop vous aimer si je n'étais pas là?

demandai-je.

-- Oui, ou de nous détester, dit Steerforth en riant: l'un ou

l'autre. Allons! c'est convenu? après-demain!

-- Va pour après-demain, lui dis-je,» et il mit son paletot,

alluma son cigare et se prépara à aller chez lui à pied. Voyant

que telle était son intention, je mis aussi mon paletot sans

allumer mon cigare, j'en avais eu assez d'une fois, et je

l'accompagnai jusqu'à la grand'route qui n'était pas gaie le soir,

dans ce temps-là. Il était fort en train tout le long du chemin,

et quand nous nous séparâmes, je le regardai marcher d'un pas si

léger et si ferme, que je me rappelai ce qu'il m'avait dit:

«Sautons par-dessus tous les obstacles pour arriver au but!» et je

me pris à souhaiter pour la première fois que le but qu'il

poursuivait fut digne de lui.

J'étais rentré dans ma chambre et je me déshabillais, quand la

lettre de M. Micawber tomba par terre: elle fit bien, car je

l'avais oubliée. Je rompis le cachet et je lus ce qui suit: la

lettre était datée d'une heure et demie avant le dîner. Je ne sais

si j'ai dit que, toutes les fois que M. Micawber se trouvait dans

une situation désespérée, il employait une sorte de phraséologie

légale qu'il semblait regarder comme une manière de liquider ses

affaires.

«Monsieur... car je n'ose pas dire, mon cher Copperfield.

«Il est nécessaire que vous sachiez que le soussigné est enfoncé.

Vous remarquerez peut-être aujourd'hui qu'il aura fait quelques

faibles efforts pour vous épargner une découverte prématurée de sa

malheureuse position, mais toute espérance est évanouie de

l'horizon, et le soussigné est enfoncé.

«La présente communication est écrite en présence (je ne peux pas

dire dans la société), d'un individu plongé dans un état voisin de

l'ivresse, et qui est employé par un prêteur sur gages. Cet

individu est en possession légale de ces lieux, par défaut de

payement de loyer. L'inventaire qu'il a dressé comprend non-

seulement toutes les propriétés personnelles de tout genre

appartenant au soussigné, locataire à l'année de cette demeure,

mais aussi tous les effets et propriétés de M. Thomas Traddles,

sous-locataire, membre de l'honorable corporation du Temple.

«Si une seule goutte d'amertume pouvait manquer à la coupe déjà

débordante qui s'offre maintenant (comme le dit un écrivain

immortel) aux lèvres du soussigné, elle se trouverait dans ce fait

douloureux qu'un billet endossé en faveur du soussigné par le sus-

nommé M. Thomas Traddles pour la somme de vingt-trois livres

quatre shillings et neuf pence est échu et qu'il n'y a pas été

pourvu. Elle se trouverait encore dans ce fait également

douloureux, que les responsabilités vivantes qui pèsent sur le

soussigné seront augmentées selon le cours de la nature, par une

nouvelle et innocente victime dont on doit attendre la malheureuse

arrivée à l'expiration d'une période qu'on peut exprimer en

nombres ronds par six mois lunaires, à partir du moment présent.

«Après les détails ci-dessus, ce serait une oeuvre de surérogation

que d'ajouter que les cendres et la poussière couvrent à tout

jamais

«la

«tête

«de

«Wilkins Micawber.»

Pauvre Traddles! Je connaissais assez M. Micawber pour savoir

qu'on était sûr de le voir se relever de ce coup, mais mon repos

fut troublé cette nuit-là par le souvenir de Traddles, et de la

fille du pasteur suffragant de Devonshire, père de dix enfants

bien vivants. Quel dommage! une si bonne fille! toute prête, comme

disait Traddles (ô! éloge de funeste présage), à l'attendre

jusqu'à soixante ans ou mieux s'il le fallait.

David Copperfield - Tome I · 第 45 / 50 题