Tommy Traddles.
Peut-être fut-ce en conséquence de l'avis de mistress Crupp, et
parce que l'idée des quilles me rappelait le souvenir de quelques
parties avec Traddles, que je conçus le lendemain la pensée
d'aller à la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il
devait passer hors de Londres était écoulé, et il demeurait dans
une petite rue près de l'École vétérinaire, à Camden-Town,
quartier spécialement habité, me dit l'un de nos clercs qui
logeait par là, par de jeunes étudiants de l'école, qui achetaient
des ânes en vie pour faire sur ces quadrupèdes des expériences _in
anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis
donner par le même clerc quelques renseignements sur la situation
de cette retraite académique, et je partis dans l'après-midi pour
aller voir mon ancien camarade.
La rue en question laissait quelque chose à désirer. J'aurais
voulu pour Traddles qu'elle lui donnât plus d'agrément. Je trouvai
que les habitants ne se gênaient pas assez pour jeter au beau
milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que
non-seulement elle était boueuse et nauséabonde, mais encore qu'il
y régnait un grand désordre de feuilles de choux. Ce n'était pas
tout d'ailleurs, les végétaux ce jour-là s'étaient recrutés d'une
vieille savate, d'une casserole défoncée, d'un chapeau de femme de
satin noir et d'un parapluie, arrivés à différentes périodes de
décomposition, que j'aperçus en cherchant le numéro de Traddles.
L'apparence générale du lieu me rappela vivement le temps où je
demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air
indéfinissable d'élégance déchue qui s'attachait encore à la
maison que je cherchais et qui la distinguait des autres,
quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modèle uniforme de
ces essais primitifs d'un écolier maladroit qui apprend à dessiner
des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens
hôtes. La conversation à laquelle j'assistai, en arrivant à la
porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter à la
vivacité de mes réminiscences.
«Voyons, disait le laitier à une très-jeune servante, a-t-on pensé
à ma petite note?
-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, répondit-
elle.
-- Parce que...» reprit le laitier en continuant, comme s'il
n'avait point reçu de réponse, et parlant plutôt, à ce qu'il me
parut, d'après son ton et les regards furieux qu'il jetait dans
l'antichambre, pour l'édification de quelqu'un qui était dans la
maison que pour celle de la petite servante, «parce que voilà si
longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle
ne finisse par prendre la clef des champs, et puis après ça cours
après! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!»
cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perçant, du
fond du corridor jusque dans la maison.
Rien n'était plus en désaccord avec ses manières que son état de
laitier. C'eût été un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui
eût encore trouvé la mine féroce pour son état.
La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla,
d'après le mouvement de ses lèvres, qu'elle murmurait de nouveau
qu'on allait s'occuper tout de suite de la note.
«Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle
pour la première fois et en la prenant par le menton: aimez-vous
le lait?
-- Oui, beaucoup, répliqua-t-elle.
-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous
m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.»
Elle me sembla par le fait soulagée d'apprendre qu'elle en aurait
du moins aujourd'hui. Le laitier, après un signe de tête sinistre,
laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus
mauvaise grâce du monde, remplit celui de la famille, puis
s'éloigna en grommelant, et se remit à crier son lait dans la rue
d'un ton furieux.
«Est-ce ici que demeure M. Traddles?» demandai-je.
Une voix mystérieuse me répondit: «oui,» du fond du corridor. Sur
quoi la petite servante répéta:
«Oui.
-- Est-il chez lui?»
La voix mystérieuse répondit de nouveau affirmativement et la
servante fit écho. Là-dessus j'entrai, et d'après les indications
de la petite bonne, je montai, suivi, à ce qu'il me sembla, par un
oeil mystérieux qui appartenait sans doute à la voix mystérieuse,
qui partait elle-même d'une petite pièce située sur le derrière de
la maison.
Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier
étage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une
grande cordialité était située sur le devant. Elle était très-
propre quoique pauvrement meublée. Je vis qu'elle composait tout
son appartement, car il y avait un lit-canapé, et les brosses et
le cirage étaient cachés au milieu des livres, derrière un
dictionnaire, sur la tablette la plus élevée. Sa table était
couverte de papiers; il était revêtu d'un vieil habit et
travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse
envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un
coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'église peinte sur son
encrier de porcelaine; c'était encore une faculté d'observation
que j'avais appris à exercer du temps des Micawber. Divers
arrangements ingénieux de son cru, pour dissimuler sa commode et
pour loger ses bottes, son miroir à barbe, etc., me rappelaient
avec une exactitude toute particulière les habitudes de Traddles,
dans le temps où il faisait avec du papier à écolier des modèles
de repaires d'éléphants assez grands pour y emprisonner des
mouches, et où il se consolait dans ses chagrins par les fameux
chefs-d'oeuvre dont j'ai parlé plus d'une fois.
Dans un coin de la chambre j'aperçus quelque chose qui était
soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner
ce que c'était.
«Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poignée de main,
quand je fus assis, je suis enchanté de vous voir.
-- C'est moi qui suis enchanté de vous voir, Copperfield,
répliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est
parce que j'étais vraiment ravi de vous voir quand nous nous
sommes rencontrés chez M. Waterbrook, et que j'étais bien sûr que
vous en étiez également bien aise, que je vous ai donné mon
adresse ici, et non dans mon étude d'avocat.
-- Ah! vous avez une étude d'avocat?
-- C'est-à-dire que j'ai le quart d'une étude et d'un corridor, et
aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes
cotisés à quatre pour louer une étude, afin d'avoir l'air de faire
des affaires, et nous payons de même le clerc entre nous. Il me
coûte bel et bien deux shillings par semaine.»
Je retrouvai la simplicité de son caractère et sa bonne humeur
accoutumée, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du
sourire qui accompagnait cette explication.
«Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez,
Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en général mon
adresse ici. C'est uniquement dans l'intérêt des gens qui ont
affaire à moi, et à qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai
déjà fort à faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas
songer à autre chose.
-- Vous vous destinez au barreau, à ce que m'a dit M. Waterbrook?
lui dis-je.
-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains,
j'étudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commencé à prendre
mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a déjà quelque temps
que je suis inscrit, mais les cent livres sterling à payer c'était
une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme
s'il venait de se faire arracher une dent.
-- Savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en vous
regardant, Traddles? lui demandai-je.
-- Non, dit-il.
-- À ce costume bleu de ciel que vous portiez.
-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu étroit aux bras et aux
jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'était le bon temps! qu'en
dites-vous?
-- Je crois que quand notre maître nous aurait rendus un peu plus
heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, répondis-je.
-- Ça peut bien être, dit Traddles; mais c'est égal, on s'amusait
bien. Vous souvenez-vous de nos soirées dans le dortoir? et des
soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous
rappelez-vous comme j'ai reçu des coups de canne pour avoir pleuré
à propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est égal, je voudrais
bien le revoir.
-- Mais c'était une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je
avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si
c'était la veille que je l'eusse vu battre.
-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-être bien; mais
il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va!
-- N'était ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre
éducation?
-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours
écrire et à qui je n'écrivais jamais! Ah! ah! ah! oui,
certainement j'avais un oncle; il est mort très-peu de temps après
ma sortie de pension.
-- Vraiment!
-- Oui, c'était... c'était... comment appelez-vous ça? un marchand
de draps retiré, un ancien drapier, et il m'avait fait son
héritier; mais je n'ai plus été du tout de son goût en
grandissant.
-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire
qu'il me parlât si tranquillement d'avoir été déshérité.
-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme ça, répliqua
Traddles. C'était un malheur, mais je n'étais pas du tout de son
goût. Il avait, disait-il, espéré toute autre chose, et de dépit
il épousa sa femme de charge.
-- Et qu'avez-vous fait alors?
-- Oh! rien de particulier, répondit Traddles. J'ai demeuré avec
eux un bout de temps, en attendant qu'il me poussât un peu dans le
monde; mais malheureusement sa goutte lui est remontée un jour
dans l'estomac et il est mort; alors elle a épousé un jeune homme,
et je me suis trouvé sans position.
-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laissé, Traddles?
-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laissé cinquante guinées.
Comme mon éducation n'avait pas été dirigée vers un but spécial,
au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire.
Enfin, je commençai, avec le secours du fils d'un avoué qui avait
été à Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le
nez tout de travers. Vous vous rappelez?
-- Non, il n'a pas été à Salem-House avec moi; il n'y avait de mon
temps que des nez droits.
-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grâce à son aide, je
commençai par copier des papiers de procédure. Comme cela ne me
rapportait pas grand'chose, je me mis à rédiger et à faire des
extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un
boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expédiai lestement
la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tête de m'inscrire
pour étudier le droit, et voilà le reste de mes cinquante guinées
parti. Yawler m'avait pourtant recommandé dans deux ou trois
études, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien
mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la
connaissance d'un éditeur qui travaille à la publication d'une
encyclopédie, et il m'a donné de l'ouvrage. Tenez! au fait, je
travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop
mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le même
regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre
imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse
rencontrer un jeune homme plus dépourvu d'originalité que moi.»
Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il
regardait comme tout naturel, je fis un signe de tête approbateur,
et il continua avec la même bonhomie, car je ne puis trouver
d'autre expression:
«Ainsi donc, peu à peu, en vivant modestement, je suis enfin venu
à bout de ramasser les cent livres sterling, et grâce à Dieu,
c'est payé, quoique le travail ait été... ait certainement été...»
Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se
faire arracher une seconde dent... «Un peu rude. Je vis donc de
tout ça, et j'espère arriver un de ces jours à écrire dans un
journal; pour le coup ce serait mon bâton de maréchal. Maintenant
que vous voilà, Copperfield, vous êtes si peu changé, et je suis
si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous
cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fiancé.
-- Fiancé! ô Dora!
-- C'est à la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix
enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard
involontaire sur l'encrier; voilà l'église: on fait le tour par
ici, et on sort à gauche par cette grille.» Il suivait avec son
doigt sur l'encrier, «et là où je pose cette plume est le
presbytère, en face de l'église; vous comprenez bien?»
Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il
me donnait ces détails; car, dans mon égoïsme, je suivais en ce
moment, dans ma tête, un plan figuré de la maison et du jardin de
M. Spenlow.
«C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus âgée
que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit,
l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis allé la
voir. J'ai fait le chemin à pied, aller et venir: quel voyage
délicieux! Probablement nous resterons fiancés un peu longtemps,
mais nous avons pris pour devise: «Attendre et espérer.» C'est ce
que nous disons toujours: «Attendre et espérer!» Et elle
m'attendra, mon cher Copperfield, jusqu'à soixante ans, ou mieux
encore s'il le faut.»
Traddles se leva et posa la main d'un air triomphant sur le drap
blanc que j'avais remarqué.
«Ce n'est pas pourtant, dit-il, que nous n'ayons pas déjà commencé
à nous occuper de notre ménage. Non, non, bien au contraire, nous
avons commencé. Nous irons petit à petit, mais nous avons
commencé. Voyez, dit-il, en tirant le drap avec beaucoup d'orgueil
et de soin, voilà déjà deux pièces de ménage: ce pot à fleurs et
cette étagère, c'est elle-même qui les a achetés. Vous mettez cela
à la fenêtre d'un salon, dit Traddles en se reculant un peu pour
mieux admirer, avec une plante dans le pot, et... et voilà! Quant
à cette petite table avec un dessus de marbre (elle a deux pieds
dix pouces de circonférence), c'est moi qui l'ai achetée. Vous
voulez poser un livre, vous savez, ou bien vous avez quelqu'un qui
vient vous voir, vous ou votre femme, et qui cherche un endroit
pour poser sa tasse de thé, voilà! reprit Traddles. C'est un
meuble d'un beau travail et solide comme un roc.»
Je lui fis compliment de ces deux meubles, et Traddles replaça le
drap avec le même soin qu'il avait mis à le soulever.
«Ce n'est pas encore grand'chose pour nous mettre dans nos
meubles, dit Traddles, mais c'est toujours quelque chose. Les
nappes, les taies d'oreiller et tout ça, voilà ce qui me décourage
le plus, Copperfield, et la batterie de cuisine, les casseroles et
les grils, et tous ces objets indispensables, parce que c'est
cher, ça monte haut. Mais «attendre et espérer.» Et puis, si vous
saviez, c'est une si bonne fille!
-- J'en suis certain, lui dis-je.
-- En attendant, dit Traddles en se rasseyant, et voilà la fin de
tous ces ennuyeux détails personnels, je me tire d'affaire de mon
mieux. Je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je n'en dépense pas
beaucoup. En général, je prends mes repas à la table des habitants
du rez-de-chaussée qui sont des gens très-aimables. M. et mistress
Micawber connaissent la vie et sont de très-bonne compagnie.
-- Mon cher Traddles, m'écriai-je, qu'est-ce que vous me dites
là?»
Traddles me regarda comme s'il ne savait pas à son tour ce que je
disais là.
«M. et mistress Micawber! répétai-je, mais je suis intimement lié
avec eux.»
Justement on frappa à la porte de la rue un double coup où je
reconnus, d'après ma vieille expérience de Windsor-Terrace, la
main de M. Micawber: il n'y avait que lui pour frapper comme ça.
Tout ce qui pouvait me rester de doutes encore dans l'esprit sur
la question de savoir si c'étaient bien mes anciens amis
s'évanouit, et je priai Traddles de demander à son propriétaire de
monter. En conséquence, Traddles se pencha sur la rampe de
l'escalier pour appeler M. Micawber qui apparut bientôt. Il
n'était point changé: son pantalon collant, sa canne, le col de sa
chemise et son lorgnon étaient toujours les mêmes, et il entra
dans la chambre de Traddles avec un certain air de jeunesse et
d'élégance.
«Je vous demande pardon, monsieur Traddles, dit M. Micawber, avec
la même inflexion de voix que jadis, en cessant tout à coup de
chantonner un petit air: je ne savais pas trouver dans votre
sanctuaire un individu étranger à ce domicile.»
M. Micawber me fit un léger salut, et remonta le col de sa
chemise.
«Comment vous portez-vous, lui dis-je, monsieur Micawber?
-- Monsieur, dit M. Micawber, vous êtes bien bon. Je suis dans le
_statu quo_.
-- Et mistress Micawber? repris-je.
-- Monsieur, dit M. Micawber, elle est aussi, grâce à Dieu, dans
le _statu quo_.
-- Et les enfants? monsieur Micawber?
-- Monsieur, dit M. Micawber, je suis heureux de pouvoir vous dire
qu'ils jouissent aussi de la meilleure santé.»
Jusque-là, M. Micawber, quoiqu'il fût debout en face de moi, ne
m'avait pas reconnu du tout. Mais, en me voyant sourire, il
examina mes traits avec plus d'attention, fit un pas en arrière et
s'écria: «Est-ce possible! est-ce bien Copperfield que j'ai le
plaisir de revoir?» et il me serrait les deux mains de toute sa
force.
«Bonté du ciel! monsieur Traddles, dit M. Micawber, quelle
surprise de vous trouver lié avec l'ami de ma jeunesse, mon
compagnon des temps passés! Ma chère, cria-t-il par-dessus la
rampe à mistress Micawber, pendant que Traddles semblait avec
raison un peu étonné des dénominations qu'il venait de
m'appliquer, il y a dans l'appartement de M. Traddles un monsieur
qu'il désire avoir l'honneur de vous présenter, mon amour!»
M. Micawber reparut à l'instant, et me donna une seconde poignée
de main.
«Et comment se porte notre bon docteur, Copperfield, dit
M. Micawber, et tous nos amis de Canterbury?
-- Je n'ai reçu d'eux que de bonnes nouvelles.
-- J'en suis ravi, dit M. Micawber. C'est à Canterbury que nous
nous sommes vus pour la dernière fois. À l'ombre de cet édifice
religieux, pour me servir du style figuré immortalisé par Chaucer,
de cet édifice qui a été autrefois le but du pèlerinage de tant de
voyageurs des lieux les plus... en un mot, dit M. Micawber, tout
près de la cathédrale.
-- C'est vrai, lui dis-je.» M. Micawber continuait à parler avec
la plus grande volubilité, mais il me semblait apercevoir sur sa
physionomie qu'il écoutait avec intérêt certains sons qui
partaient de la chambre voisine, comme si mistress Micawber se
lavait les mains, et qu'elle ouvrit et fermât précipitamment des
tiroirs dont le jeu n'était pas facile.
«Vous nous trouvez, Copperfield, dit M. Micawber en regardant
Traddles du coin de l'oeil, établis pour le moment dans une
situation modeste et sans prétention, mais vous savez que, dans le
cours de ma carrière, j'ai eu à surmonter des difficultés, et des
obstacles à vaincre. Vous n'ignorez pas qu'il y a eu des moments
dans ma vie où j'ai été obligé de faire halte, en attendant que
certains événements prévus vinssent à bien tourner; enfin qu'il
m'a fallu quelquefois reculer pour réussir à ce que je puis,
j'espère, appeler sans présomption, mieux sauter. Je suis pour
l'instant parvenu à l'une de ces étapes importantes dans la vie
d'un homme. Je recule dans ce moment-ci pour mieux sauter, et j'ai
tout lieu d'espérer que je ne tarderai pas à finir par un saut
énergique.»
Je lui en exprimais toute ma satisfaction, quand mistress Micawber
entra. Son costume était encore moins soigné que par le passé:
peut-être cela venait-il de ce que j'en avais perdu l'habitude;
elle avait pourtant fait quelques préparatifs pour voir du monde,
elle avait même mis une paire de gants bruns.
«Ma chère, dit M. Micawber en l'amenant vers moi, voilà un
gentleman du nom de Copperfield qui voudrait renouveler
connaissance avec vous.»
Il eût mieux valu, à ce qu'il paraît, ménager cette surprise car
mistress Micawber, qui était dans un état de santé précaire, en
fut tellement troublée et souffrante, que M. Micawber fut obligé
de courir chercher de l'eau à la pompe de la cour et d'en remplir
une cuvette pour lui baigner les tempes. Elle se remit pourtant
bientôt et manifesta un vrai plaisir de me revoir. Nous restâmes
encore à causer tous ensemble pendant une demi-heure, et je lui
demandai des nouvelles des deux jumeaux, «qui étaient aujourd'hui,
me dit-elle, grands comme père et mère.» Quant à maître Micawber
et mademoiselle sa soeur, elle me les représenta comme de vrais
géants, mais ils ne parurent pas dans cette occasion.
M. Micawber désirait infiniment me persuader de rester à dîner. Je
n'y aurais fait aucune objection, si je n'avais cru lire dans les
yeux de mistress Micawber un peu d'inquiétude en calculant la
quantité de viande froide contenue dans le buffet. Je déclarai
donc que j'étais engagé ailleurs, et remarquant que l'esprit de
mistress Micawber semblait par là soulagé d'un grand poids, je
résistai à toutes les insistances de son époux.
Mais je dis à Traddles et à M. et mistress Micawber, qu'avant de
pouvoir me décider à les quitter, il fallait qu'ils m'indiquassent
le jour qui leur conviendrait pour venir dîner chez moi. Les
occupations qui tenaient Traddles à la chaîne nous obligèrent à
fixer une époque assez éloignée, mais enfin on choisit un jour qui
convenait à tout le monde, et là-dessus je pris congé d'eux.
M. Micawber, sous prétexte de me montrer un chemin plus court que
celui par lequel j'étais venu, m'accompagna jusqu'au coin de la
rue dans l'intention, ajouta-t-il, de dire quelques mots en
confidence à un ancien ami.
«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, je n'ai pas besoin de
vous répéter que c'est pour nous, dans les circonstances
actuelles, une grande consolation que d'avoir sous notre toit une
âme comme celle qui resplendit, si je puis m'exprimer ainsi, qui
resplendit chez votre ami Traddles. Avec une blanchisseuse qui
vend des galettes pour plus proche voisine, et un sergent de ville
comme habitant de la maison d'en face, vous pouvez concevoir que
sa société est une grande douceur pour mistress Micawber et pour
moi. Je suis pour le moment occupé, mon cher Copperfield, à faire
la commission pour les blés. Cette vocation n'est point
rémunératrice: en d'autres termes elle ne rapporte rien, et des
embarras pécuniaires d'une nature temporaire en ont été la
conséquence. Je suis heureux de vous dire pourtant que j'ai en
perspective la chance de voir arriver quelque chose (excusez-moi
de ne pouvoir dire dans quel genre, je ne suis pas libre de vous
livrer ce secret), quelque chose qui me permettra, j'espère, de me
tirer d'affaire ainsi que votre ami Traddles, auquel je porte un
véritable intérêt. Vous ne serez peut-être pas étonné d'apprendre
que mistress Micawber est dans un état de santé qui ne rend pas
tout à fait improbable la supposition que les gages de l'affection
qui..., en un mot qu'un petit nouveau-né vienne bientôt s'ajouter
à la troupe enfantine. La famille de mistress Micawber a bien
voulu exprimer son mécontentement de cet état de choses. Tout ce
que je peux dire, c'est que je ne sache pas que cela les regarde
en aucune manière, et que je repousse cette manifestation de leurs
sentiments avec dégoût et mépris.»
M. Micawber me donna alors une nouvelle poignée de main et me
quitta.