CHAPITRE XXVII.

Tommy Traddles.

Peut-être fut-ce en conséquence de l'avis de mistress Crupp, et

parce que l'idée des quilles me rappelait le souvenir de quelques

parties avec Traddles, que je conçus le lendemain la pensée

d'aller à la recherche de mon ancien camarade. Le temps qu'il

devait passer hors de Londres était écoulé, et il demeurait dans

une petite rue près de l'École vétérinaire, à Camden-Town,

quartier spécialement habité, me dit l'un de nos clercs qui

logeait par là, par de jeunes étudiants de l'école, qui achetaient

des ânes en vie pour faire sur ces quadrupèdes des expériences _in

anima vili_, dans leurs appartements particuliers. Je me fis

donner par le même clerc quelques renseignements sur la situation

de cette retraite académique, et je partis dans l'après-midi pour

aller voir mon ancien camarade.

La rue en question laissait quelque chose à désirer. J'aurais

voulu pour Traddles qu'elle lui donnât plus d'agrément. Je trouvai

que les habitants ne se gênaient pas assez pour jeter au beau

milieu du chemin ce dont ils ne savaient que faire, de sorte que

non-seulement elle était boueuse et nauséabonde, mais encore qu'il

y régnait un grand désordre de feuilles de choux. Ce n'était pas

tout d'ailleurs, les végétaux ce jour-là s'étaient recrutés d'une

vieille savate, d'une casserole défoncée, d'un chapeau de femme de

satin noir et d'un parapluie, arrivés à différentes périodes de

décomposition, que j'aperçus en cherchant le numéro de Traddles.

L'apparence générale du lieu me rappela vivement le temps où je

demeurais chez M. et mistress Micawber. Un certain air

indéfinissable d'élégance déchue qui s'attachait encore à la

maison que je cherchais et qui la distinguait des autres,

quoiqu'elles fussent toutes construites sur le modèle uniforme de

ces essais primitifs d'un écolier maladroit qui apprend à dessiner

des maisons, me rappela mieux encore le souvenir de mes anciens

hôtes. La conversation à laquelle j'assistai, en arrivant à la

porte qu'on venait d'ouvrir au laitier, ne fit qu'ajouter à la

vivacité de mes réminiscences.

«Voyons, disait le laitier à une très-jeune servante, a-t-on pensé

à ma petite note?

-- Oh! monsieur dit qu'il va s'en occuper tout de suite, répondit-

elle.

-- Parce que...» reprit le laitier en continuant, comme s'il

n'avait point reçu de réponse, et parlant plutôt, à ce qu'il me

parut, d'après son ton et les regards furieux qu'il jetait dans

l'antichambre, pour l'édification de quelqu'un qui était dans la

maison que pour celle de la petite servante, «parce que voilà si

longtemps que cette note va son train, que j'ai bien peur qu'elle

ne finisse par prendre la clef des champs, et puis après ça cours

après! Or, vous comprenez que cela ne peut pas se passer ainsi!»

cria le laitier, toujours plus haut et d'un ton plus perçant, du

fond du corridor jusque dans la maison.

Rien n'était plus en désaccord avec ses manières que son état de

laitier. C'eût été un boucher ou un marchand de rogomme, qu'on lui

eût encore trouvé la mine féroce pour son état.

La voix de la petite servante s'affaiblit; mais il me sembla,

d'après le mouvement de ses lèvres, qu'elle murmurait de nouveau

qu'on allait s'occuper tout de suite de la note.

«Je vais vous dire, reprit le laitier en fixant les yeux sur elle

pour la première fois et en la prenant par le menton: aimez-vous

le lait?

-- Oui, beaucoup, répliqua-t-elle.

-- Eh bien! continua le laitier, vous n'en aurez pas demain. Vous

m'entendez: vous n'aurez pas une goutte de lait demain.»

Elle me sembla par le fait soulagée d'apprendre qu'elle en aurait

du moins aujourd'hui. Le laitier, après un signe de tête sinistre,

laissa aller son menton, et ouvrant son pot de lait, de la plus

mauvaise grâce du monde, remplit celui de la famille, puis

s'éloigna en grommelant, et se remit à crier son lait dans la rue

d'un ton furieux.

«Est-ce ici que demeure M. Traddles?» demandai-je.

Une voix mystérieuse me répondit: «oui,» du fond du corridor. Sur

quoi la petite servante répéta:

«Oui.

-- Est-il chez lui?»

La voix mystérieuse répondit de nouveau affirmativement et la

servante fit écho. Là-dessus j'entrai, et d'après les indications

de la petite bonne, je montai, suivi, à ce qu'il me sembla, par un

oeil mystérieux qui appartenait sans doute à la voix mystérieuse,

qui partait elle-même d'une petite pièce située sur le derrière de

la maison.

Je trouvai Traddles sur le palier. La maison n'avait qu'un premier

étage, et la chambre dans laquelle il m'introduisit avec une

grande cordialité était située sur le devant. Elle était très-

propre quoique pauvrement meublée. Je vis qu'elle composait tout

son appartement, car il y avait un lit-canapé, et les brosses et

le cirage étaient cachés au milieu des livres, derrière un

dictionnaire, sur la tablette la plus élevée. Sa table était

couverte de papiers; il était revêtu d'un vieil habit et

travaillait de tout son coeur. Ce n'est pas, je crois, que j'eusse

envie de dresser l'inventaire des lieux, mais je vis cela d'un

coup d'oeil, avant de m'asseoir, y compris l'église peinte sur son

encrier de porcelaine; c'était encore une faculté d'observation

que j'avais appris à exercer du temps des Micawber. Divers

arrangements ingénieux de son cru, pour dissimuler sa commode et

pour loger ses bottes, son miroir à barbe, etc., me rappelaient

avec une exactitude toute particulière les habitudes de Traddles,

dans le temps où il faisait avec du papier à écolier des modèles

de repaires d'éléphants assez grands pour y emprisonner des

mouches, et où il se consolait dans ses chagrins par les fameux

chefs-d'oeuvre dont j'ai parlé plus d'une fois.

Dans un coin de la chambre j'aperçus quelque chose qui était

soigneusement couvert d'un grand drap blanc, sans pouvoir deviner

ce que c'était.

«Traddles, lui dis-je en lui donnant une seconde poignée de main,

quand je fus assis, je suis enchanté de vous voir.

-- C'est moi qui suis enchanté de vous voir, Copperfield,

répliqua-t-il. Oh! oui, je suis bien heureux de vous voir. C'est

parce que j'étais vraiment ravi de vous voir quand nous nous

sommes rencontrés chez M. Waterbrook, et que j'étais bien sûr que

vous en étiez également bien aise, que je vous ai donné mon

adresse ici, et non dans mon étude d'avocat.

-- Ah! vous avez une étude d'avocat?

-- C'est-à-dire que j'ai le quart d'une étude et d'un corridor, et

aussi le quart d'un clerc, repartit Traddles. Nous nous sommes

cotisés à quatre pour louer une étude, afin d'avoir l'air de faire

des affaires, et nous payons de même le clerc entre nous. Il me

coûte bel et bien deux shillings par semaine.»

Je retrouvai la simplicité de son caractère et sa bonne humeur

accoutumée, mais aussi son guignon ordinaire, dans l'expression du

sourire qui accompagnait cette explication.

«Ce n'est pas le moins du monde par orgueil, vous comprenez,

Copperfield, dit Traddles, que je ne donne pas en général mon

adresse ici. C'est uniquement dans l'intérêt des gens qui ont

affaire à moi, et à qui cela pourrait bien ne pas plaire. J'ai

déjà fort à faire pour percer dans le monde, et je ne dois pas

songer à autre chose.

-- Vous vous destinez au barreau, à ce que m'a dit M. Waterbrook?

lui dis-je.

-- Oui, oui, dit Traddles en se frottant lentement les mains,

j'étudie pour le barreau. Le fait est que j'ai commencé à prendre

mes inscriptions, quoique un peu tard. Il y a déjà quelque temps

que je suis inscrit, mais les cent livres sterling à payer c'était

une grosse affaire, continua-t-il, en faisant la grimace comme

s'il venait de se faire arracher une dent.

-- Savez-vous à quoi je ne puis m'empêcher de penser en vous

regardant, Traddles? lui demandai-je.

-- Non, dit-il.

-- À ce costume bleu de ciel que vous portiez.

-- Oui, oui, dit Traddles en riant; un peu étroit aux bras et aux

jambes, n'est-ce pas? En bien! ma foi! c'était le bon temps! qu'en

dites-vous?

-- Je crois que quand notre maître nous aurait rendus un peu plus

heureux, cela ne nous aurait pas fait de mal, répondis-je.

-- Ça peut bien être, dit Traddles; mais c'est égal, on s'amusait

bien. Vous souvenez-vous de nos soirées dans le dortoir? et des

soupers? et des histoires que vous racontiez? Ah! ah! ah! et vous

rappelez-vous comme j'ai reçu des coups de canne pour avoir pleuré

à propos de M. Mell? Vieux Creakle, va! C'est égal, je voudrais

bien le revoir.

-- Mais c'était une vraie brute avec vous, Traddles, lui dis-je

avec indignation, car sa bonne humeur me rendait furieux, comme si

c'était la veille que je l'eusse vu battre.

-- Vous croyez? repartit Traddles. Vraiment? Peut-être bien; mais

il y a si longtemps que tout cela est fini. Vieux Creakle, va!

-- N'était ce pas un oncle qui s'occupait alors de votre

éducation?

-- Certainement, dit Traddles, celui auquel je devais toujours

écrire et à qui je n'écrivais jamais! Ah! ah! ah! oui,

certainement j'avais un oncle; il est mort très-peu de temps après

ma sortie de pension.

-- Vraiment!

-- Oui, c'était... c'était... comment appelez-vous ça? un marchand

de draps retiré, un ancien drapier, et il m'avait fait son

héritier; mais je n'ai plus été du tout de son goût en

grandissant.

-- Que voulez-vous dire? demandai-je; car je ne pouvais pas croire

qu'il me parlât si tranquillement d'avoir été déshérité.

-- Eh! mon Dieu, oui, Copperfield, c'est comme ça, répliqua

Traddles. C'était un malheur, mais je n'étais pas du tout de son

goût. Il avait, disait-il, espéré toute autre chose, et de dépit

il épousa sa femme de charge.

-- Et qu'avez-vous fait alors?

-- Oh! rien de particulier, répondit Traddles. J'ai demeuré avec

eux un bout de temps, en attendant qu'il me poussât un peu dans le

monde; mais malheureusement sa goutte lui est remontée un jour

dans l'estomac et il est mort; alors elle a épousé un jeune homme,

et je me suis trouvé sans position.

-- Mais enfin, est-ce qu'il ne vous a rien laissé, Traddles?

-- Oh! si vraiment, dit Traddles, il m'a laissé cinquante guinées.

Comme mon éducation n'avait pas été dirigée vers un but spécial,

au commencement je ne savais trop comment me tirer d'affaire.

Enfin, je commençai, avec le secours du fils d'un avoué qui avait

été à Salem-House, vous savez bien, Yawler... celui qui avait le

nez tout de travers. Vous vous rappelez?

-- Non, il n'a pas été à Salem-House avec moi; il n'y avait de mon

temps que des nez droits.

-- Au reste, peu importe, dit Traddles; grâce à son aide, je

commençai par copier des papiers de procédure. Comme cela ne me

rapportait pas grand'chose, je me mis à rédiger et à faire des

extraits et autres travaux de ce genre. Je travaille comme un

boeuf, vous savez, Copperfield; si bien que j'expédiai lestement

la besogne. Eh bien! je me mis alors dans la tête de m'inscrire

pour étudier le droit, et voilà le reste de mes cinquante guinées

parti. Yawler m'avait pourtant recommandé dans deux ou trois

études, celle de M. Waterbrook entre autres, et j'y fis assez bien

mes petites affaires. J'eus le bonheur aussi de faire la

connaissance d'un éditeur qui travaille à la publication d'une

encyclopédie, et il m'a donné de l'ouvrage. Tenez! au fait, je

travaille justement pour lui dans ce moment. Je ne suis pas trop

mauvais compilateur, dit Traddles en jetant sur sa table le même

regard de confiance sereine, mais je n'ai pas la moindre

imagination; je n'en ai pas l'ombre. Je ne crois pas qu'on puisse

rencontrer un jeune homme plus dépourvu d'originalité que moi.»

Comme je vis que Traddles semblait attendre mon assentiment qu'il

regardait comme tout naturel, je fis un signe de tête approbateur,

et il continua avec la même bonhomie, car je ne puis trouver

d'autre expression:

«Ainsi donc, peu à peu, en vivant modestement, je suis enfin venu

à bout de ramasser les cent livres sterling, et grâce à Dieu,

c'est payé, quoique le travail ait été... ait certainement été...»

Ici Traddles fit une nouvelle grimace comme s'il venait de se

faire arracher une seconde dent... «Un peu rude. Je vis donc de

tout ça, et j'espère arriver un de ces jours à écrire dans un

journal; pour le coup ce serait mon bâton de maréchal. Maintenant

que vous voilà, Copperfield, vous êtes si peu changé, et je suis

si content de revoir votre bonne figure que je ne puis rien vous

cacher. Il faut donc que vous sachiez que je suis fiancé.

-- Fiancé! ô Dora!

-- C'est à la fille d'un pasteur du Devonshire: ils sont dix

enfants. Oui! ajouta-t-il en me voyant jeter un regard

involontaire sur l'encrier; voilà l'église: on fait le tour par

ici, et on sort à gauche par cette grille.» Il suivait avec son

doigt sur l'encrier, «et là où je pose cette plume est le

presbytère, en face de l'église; vous comprenez bien?»

Je ne compris qu'un peu plus tard tout le plaisir avec lequel il

me donnait ces détails; car, dans mon égoïsme, je suivais en ce

moment, dans ma tête, un plan figuré de la maison et du jardin de

M. Spenlow.

«C'est une si bonne fille! dit Traddles; elle est un peu plus âgée

que moi, mais c'est une si bonne fille! Ne vous ai-je pas dit,

l'autre fois, que je quittais Londres? C'est que je suis allé la

voir. J'ai fait le chemin à pied, aller et venir: quel voyage

délicieux! Probablement nous resterons fiancés un peu longtemps,

mais nous avons pris pour devise: «Attendre et espérer.» C'est ce

que nous disons toujours: «Attendre et espérer!» Et elle

m'attendra, mon cher Copperfield, jusqu'à soixante ans, ou mieux

encore s'il le faut.»

Traddles se leva et posa la main d'un air triomphant sur le drap

blanc que j'avais remarqué.

«Ce n'est pas pourtant, dit-il, que nous n'ayons pas déjà commencé

à nous occuper de notre ménage. Non, non, bien au contraire, nous

avons commencé. Nous irons petit à petit, mais nous avons

commencé. Voyez, dit-il, en tirant le drap avec beaucoup d'orgueil

et de soin, voilà déjà deux pièces de ménage: ce pot à fleurs et

cette étagère, c'est elle-même qui les a achetés. Vous mettez cela

à la fenêtre d'un salon, dit Traddles en se reculant un peu pour

mieux admirer, avec une plante dans le pot, et... et voilà! Quant

à cette petite table avec un dessus de marbre (elle a deux pieds

dix pouces de circonférence), c'est moi qui l'ai achetée. Vous

voulez poser un livre, vous savez, ou bien vous avez quelqu'un qui

vient vous voir, vous ou votre femme, et qui cherche un endroit

pour poser sa tasse de thé, voilà! reprit Traddles. C'est un

meuble d'un beau travail et solide comme un roc.»

Je lui fis compliment de ces deux meubles, et Traddles replaça le

drap avec le même soin qu'il avait mis à le soulever.

«Ce n'est pas encore grand'chose pour nous mettre dans nos

meubles, dit Traddles, mais c'est toujours quelque chose. Les

nappes, les taies d'oreiller et tout ça, voilà ce qui me décourage

le plus, Copperfield, et la batterie de cuisine, les casseroles et

les grils, et tous ces objets indispensables, parce que c'est

cher, ça monte haut. Mais «attendre et espérer.» Et puis, si vous

saviez, c'est une si bonne fille!

-- J'en suis certain, lui dis-je.

-- En attendant, dit Traddles en se rasseyant, et voilà la fin de

tous ces ennuyeux détails personnels, je me tire d'affaire de mon

mieux. Je ne gagne pas beaucoup d'argent, mais je n'en dépense pas

beaucoup. En général, je prends mes repas à la table des habitants

du rez-de-chaussée qui sont des gens très-aimables. M. et mistress

Micawber connaissent la vie et sont de très-bonne compagnie.

-- Mon cher Traddles, m'écriai-je, qu'est-ce que vous me dites

là?»

Traddles me regarda comme s'il ne savait pas à son tour ce que je

disais là.

«M. et mistress Micawber! répétai-je, mais je suis intimement lié

avec eux.»

Justement on frappa à la porte de la rue un double coup où je

reconnus, d'après ma vieille expérience de Windsor-Terrace, la

main de M. Micawber: il n'y avait que lui pour frapper comme ça.

Tout ce qui pouvait me rester de doutes encore dans l'esprit sur

la question de savoir si c'étaient bien mes anciens amis

s'évanouit, et je priai Traddles de demander à son propriétaire de

monter. En conséquence, Traddles se pencha sur la rampe de

l'escalier pour appeler M. Micawber qui apparut bientôt. Il

n'était point changé: son pantalon collant, sa canne, le col de sa

chemise et son lorgnon étaient toujours les mêmes, et il entra

dans la chambre de Traddles avec un certain air de jeunesse et

d'élégance.

«Je vous demande pardon, monsieur Traddles, dit M. Micawber, avec

la même inflexion de voix que jadis, en cessant tout à coup de

chantonner un petit air: je ne savais pas trouver dans votre

sanctuaire un individu étranger à ce domicile.»

M. Micawber me fit un léger salut, et remonta le col de sa

chemise.

«Comment vous portez-vous, lui dis-je, monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, vous êtes bien bon. Je suis dans le

_statu quo_.

-- Et mistress Micawber? repris-je.

-- Monsieur, dit M. Micawber, elle est aussi, grâce à Dieu, dans

le _statu quo_.

-- Et les enfants? monsieur Micawber?

-- Monsieur, dit M. Micawber, je suis heureux de pouvoir vous dire

qu'ils jouissent aussi de la meilleure santé.»

Jusque-là, M. Micawber, quoiqu'il fût debout en face de moi, ne

m'avait pas reconnu du tout. Mais, en me voyant sourire, il

examina mes traits avec plus d'attention, fit un pas en arrière et

s'écria: «Est-ce possible! est-ce bien Copperfield que j'ai le

plaisir de revoir?» et il me serrait les deux mains de toute sa

force.

«Bonté du ciel! monsieur Traddles, dit M. Micawber, quelle

surprise de vous trouver lié avec l'ami de ma jeunesse, mon

compagnon des temps passés! Ma chère, cria-t-il par-dessus la

rampe à mistress Micawber, pendant que Traddles semblait avec

raison un peu étonné des dénominations qu'il venait de

m'appliquer, il y a dans l'appartement de M. Traddles un monsieur

qu'il désire avoir l'honneur de vous présenter, mon amour!»

M. Micawber reparut à l'instant, et me donna une seconde poignée

de main.

«Et comment se porte notre bon docteur, Copperfield, dit

M. Micawber, et tous nos amis de Canterbury?

-- Je n'ai reçu d'eux que de bonnes nouvelles.

-- J'en suis ravi, dit M. Micawber. C'est à Canterbury que nous

nous sommes vus pour la dernière fois. À l'ombre de cet édifice

religieux, pour me servir du style figuré immortalisé par Chaucer,

de cet édifice qui a été autrefois le but du pèlerinage de tant de

voyageurs des lieux les plus... en un mot, dit M. Micawber, tout

près de la cathédrale.

-- C'est vrai, lui dis-je.» M. Micawber continuait à parler avec

la plus grande volubilité, mais il me semblait apercevoir sur sa

physionomie qu'il écoutait avec intérêt certains sons qui

partaient de la chambre voisine, comme si mistress Micawber se

lavait les mains, et qu'elle ouvrit et fermât précipitamment des

tiroirs dont le jeu n'était pas facile.

«Vous nous trouvez, Copperfield, dit M. Micawber en regardant

Traddles du coin de l'oeil, établis pour le moment dans une

situation modeste et sans prétention, mais vous savez que, dans le

cours de ma carrière, j'ai eu à surmonter des difficultés, et des

obstacles à vaincre. Vous n'ignorez pas qu'il y a eu des moments

dans ma vie où j'ai été obligé de faire halte, en attendant que

certains événements prévus vinssent à bien tourner; enfin qu'il

m'a fallu quelquefois reculer pour réussir à ce que je puis,

j'espère, appeler sans présomption, mieux sauter. Je suis pour

l'instant parvenu à l'une de ces étapes importantes dans la vie

d'un homme. Je recule dans ce moment-ci pour mieux sauter, et j'ai

tout lieu d'espérer que je ne tarderai pas à finir par un saut

énergique.»

Je lui en exprimais toute ma satisfaction, quand mistress Micawber

entra. Son costume était encore moins soigné que par le passé:

peut-être cela venait-il de ce que j'en avais perdu l'habitude;

elle avait pourtant fait quelques préparatifs pour voir du monde,

elle avait même mis une paire de gants bruns.

«Ma chère, dit M. Micawber en l'amenant vers moi, voilà un

gentleman du nom de Copperfield qui voudrait renouveler

connaissance avec vous.»

Il eût mieux valu, à ce qu'il paraît, ménager cette surprise car

mistress Micawber, qui était dans un état de santé précaire, en

fut tellement troublée et souffrante, que M. Micawber fut obligé

de courir chercher de l'eau à la pompe de la cour et d'en remplir

une cuvette pour lui baigner les tempes. Elle se remit pourtant

bientôt et manifesta un vrai plaisir de me revoir. Nous restâmes

encore à causer tous ensemble pendant une demi-heure, et je lui

demandai des nouvelles des deux jumeaux, «qui étaient aujourd'hui,

me dit-elle, grands comme père et mère.» Quant à maître Micawber

et mademoiselle sa soeur, elle me les représenta comme de vrais

géants, mais ils ne parurent pas dans cette occasion.

M. Micawber désirait infiniment me persuader de rester à dîner. Je

n'y aurais fait aucune objection, si je n'avais cru lire dans les

yeux de mistress Micawber un peu d'inquiétude en calculant la

quantité de viande froide contenue dans le buffet. Je déclarai

donc que j'étais engagé ailleurs, et remarquant que l'esprit de

mistress Micawber semblait par là soulagé d'un grand poids, je

résistai à toutes les insistances de son époux.

Mais je dis à Traddles et à M. et mistress Micawber, qu'avant de

pouvoir me décider à les quitter, il fallait qu'ils m'indiquassent

le jour qui leur conviendrait pour venir dîner chez moi. Les

occupations qui tenaient Traddles à la chaîne nous obligèrent à

fixer une époque assez éloignée, mais enfin on choisit un jour qui

convenait à tout le monde, et là-dessus je pris congé d'eux.

M. Micawber, sous prétexte de me montrer un chemin plus court que

celui par lequel j'étais venu, m'accompagna jusqu'au coin de la

rue dans l'intention, ajouta-t-il, de dire quelques mots en

confidence à un ancien ami.

«Mon cher Copperfield, me dit M. Micawber, je n'ai pas besoin de

vous répéter que c'est pour nous, dans les circonstances

actuelles, une grande consolation que d'avoir sous notre toit une

âme comme celle qui resplendit, si je puis m'exprimer ainsi, qui

resplendit chez votre ami Traddles. Avec une blanchisseuse qui

vend des galettes pour plus proche voisine, et un sergent de ville

comme habitant de la maison d'en face, vous pouvez concevoir que

sa société est une grande douceur pour mistress Micawber et pour

moi. Je suis pour le moment occupé, mon cher Copperfield, à faire

la commission pour les blés. Cette vocation n'est point

rémunératrice: en d'autres termes elle ne rapporte rien, et des

embarras pécuniaires d'une nature temporaire en ont été la

conséquence. Je suis heureux de vous dire pourtant que j'ai en

perspective la chance de voir arriver quelque chose (excusez-moi

de ne pouvoir dire dans quel genre, je ne suis pas libre de vous

livrer ce secret), quelque chose qui me permettra, j'espère, de me

tirer d'affaire ainsi que votre ami Traddles, auquel je porte un

véritable intérêt. Vous ne serez peut-être pas étonné d'apprendre

que mistress Micawber est dans un état de santé qui ne rend pas

tout à fait improbable la supposition que les gages de l'affection

qui..., en un mot qu'un petit nouveau-né vienne bientôt s'ajouter

à la troupe enfantine. La famille de mistress Micawber a bien

voulu exprimer son mécontentement de cet état de choses. Tout ce

que je peux dire, c'est que je ne sache pas que cela les regarde

en aucune manière, et que je repousse cette manifestation de leurs

sentiments avec dégoût et mépris.»

M. Micawber me donna alors une nouvelle poignée de main et me

quitta.

David Copperfield - Tome I · 第 43 / 50 题