Chère Agnès! Elle, pour qui je ne connaissais personne qui fût
digne d'un coeur si aimant et si bon, était-il bien possible
qu'elle fût réservée à devenir la femme d'un misérable comme
celui-là!
«Il n'y a rien de pressé pour le moment, voyez-vous, monsieur
Copperfield, continua Uriah, pendant que je me disais cela en le
regardant se tortiller devant moi. Mon Agnès est très-jeune
encore, et nous avons, ma mère et moi, bien du chemin à faire et
bien des arrangements à prendre, avant qu'il soit à propos d'y
penser. J'aurai, par conséquent, le temps de la familiariser avec
mes espérances, à mesure que les occasions se présenteront. Oh!
que je vous suis reconnaissant de votre confiance. Oh! vous ne
savez pas, vous ne pouvez pas savoir tout le soulagement que
j'éprouve à penser que vous comprenez notre situation et que vous
ne voudriez pas me causer des désagréments dans la famille en vous
tournant contre moi.»
Il me prit la main sans que j'osasse la lui refuser, et après
l'avoir serrée dans sa patte humide, il regarda le cadran effacé
de sa montre.
«Bon Dieu! dit-il; il est plus d'une heure. Le temps passe si vite
dans les confidences entre de vieux amis, monsieur Copperfield,
qu'il est presque une heure et demie.»
Je lui répondis que je croyais qu'il était plus tard; non que je
le crusse réellement, mais parce que j'étais à bout. Je ne savais
plus, en vérité, ce que je disais.
«Mon Dieu! dit-il par réflexion; dans la maison que j'habite, une
espèce d'hôtel, de pension bourgeoise, près de New-River-Head, je
vais trouver tout le monde couché depuis deux heures, monsieur
Copperfield.
-- Je suis bien fâché, répondis-je, de n'avoir ici qu'un seul lit,
et de...
-- Oh! ne parlez pas de lit, monsieur Copperfield, répondit-il
d'un ton suppliant, en relevant une de ses jambes. Mais, est-ce
que vous verriez quelque inconvénient à me laisser coucher par
terre devant le feu?
-- Si vous en êtes là, prenez mon lit, je vous en prie, et moi, je
m'étendrai devant le feu.»
Il refusa mon offre, d'une voix assez perçante, dans l'excès de sa
surprise et de son humilité, pour aller réveiller mistress Crupp,
endormie, je suppose, à cette heure indue, dans une chambre
éloignée, située à peu près au niveau de la marée basse, et bercée
probablement dans son sommeil, par le bruit d'une horloge
incorrigible, à laquelle elle en appelait toujours quand nous
avions quelque petite discussion sur une question d'exactitude;
cette horloge était toujours de trois quarts d'heure en retard,
quoiqu'elle eût été réglée chaque matin sur les autorités les plus
compétentes. Aucun des arguments qui me venaient à l'esprit dans
mon état de trouble, n'ayant d'effet sur sa modestie, je renonçai
à lui persuader d'accepter ma chambre à coucher, et je fus obligé
de lui improviser, le mieux possible, un lit auprès du feu. Le
matelas du canapé (beaucoup trop court pour ce grand cadavre), les
coussins du canapé, une couverture, le tapis de la table, une
nappe propre et un gros paletot, tout cela composait un coucher
dont il me fut platement reconnaissant. Je lui prêtai un bonnet de
nuit dont il s'affubla à l'instant, et qui le rendait si horrible,
que je n'ai jamais pu en porter depuis; après quoi je le laissai
reposer en paix.
Je n'oublierai jamais cette nuit-là. Je n'oublierai jamais combien
de fois je me tournai et me retournai dans mon lit; combien de
fois je me fatiguai à penser à Agnès et à cet animal; combien de
fois je me demandai ce que je pouvais et ce que je devais faire,
et tout cela, pour aboutir toujours à cette impasse, que je
n'avais rien de mieux à faire pour le repos d'Agnès, que de ne
rien faire du tout, et de garder pour moi ce que j'avais appris.
Si je m'endormais un moment, l'image d'Agnès avec ses yeux si
doux, et celle de son père la regardant tendrement, s'élevaient
devant moi, pour me supplier de venir à leur aide, et me
remplissaient de vagues terreurs. Chaque fois que je me
réveillais, l'idée qu'Uriah dormait dans la chambre à côté
m'oppressait comme un cauchemar, et je me sentais sur le coeur un
poids de plomb; j'avais peur d'avoir pris pour locataire un démon
de la plus vile espèce.
Les pincettes me revenaient aussi à l'esprit dans mon sommeil,
sans que je pusse m'en débarrasser. Il me semblait, tandis que
j'étais à demi endormi et à demi éveillé, qu'elles étaient encore
toutes rouges, et que je venais de les saisir pour les lui passer
au travers du corps. Cette idée me poursuivait tellement, quoique
sachant bien qu'elle n'avait aucune solidité, que je me glissai
dans la pièce voisine pour m'assurer qu'il y était bien en effet,
couché sur le dos, ses jambes étendues jusqu'au bout de la
chambre; il ronflait; il avait un rhume de cerveau et sa bouche
était ouverte comme une boîte aux lettres; enfin, il était en
réalité beaucoup plus affreux que mon imagination malade ne
l'avait rêvé, et mon dégoût même devint une sorte d'attraction qui
m'obligeait à revenir à peu près toutes les demi-heures pour le
regarder de nouveau. Aussi cette longue nuit me sembla plus lente
et plus sombre que jamais, et le ciel chargé de nuages s'obstinait
à ne laisser paraître aucune trace du jour.
Quand je le vis descendre de bonne heure, le lendemain matin (car,
grâce au ciel, il refusa de rester à déjeuner), il me sembla que
la nuit disparaissait avec lui; mais en prenant le chemin de mon
bureau, je recommandai particulièrement à mistress Crupp de
laisser mes fenêtres ouvertes, pour donner de l'air à mon salon,
et le purifier de toutes les souillures de sa présence.