Le bon et le mauvais ange.
J'allais sortir le matin qui suivit cette déplorable journée de
maux de tête, de maux de coeur et de repentance, sans bien savoir
la date du dîner que j'avais donné, comme si un escadron de géants
avait pris un énorme levier pour refouler l'avant-veille dans un
passé de plusieurs mois, quand je vis un commissionnaire qui
montait une lettre à la main. Il ne se pressait point pour
exécuter sa commission, mais quand il me vit au haut de
l'escalier, le regarder par-dessus la rampe, il prit le petit trot
et arriva près de moi, aussi essoufflé que s'il venait de courir
de manière à se mettre en nage.
«T. Copperfield Esquire?» dit le commissionnaire en touchant son
chapeau.
J'étais si troublé par la conviction que cette lettre devait être
d'Agnès, que j'étais à peine en état de répondre que c'était moi.
Je finis pourtant par lui dire que j'étais le T. Copperfield
Esquire en question, et il ne fit aucune difficulté de me croire.
«Voici la lettre, me dit-il, il y a réponse.» Je le laissai sur le
palier pour attendre, et je fermai sur lui la porte en rentrant
chez moi; j'étais si ému que je fus obligé de poser la lettre sur
la table, à côté de mon déjeuner, pour me familiariser un peu avec
la suscription, avant de me résoudre à rompre le cachet.
Je vis en l'ouvrant que le billet était très-affectueux, et ne
faisait aucune allusion à l'état dans lequel je m'étais trouvé la
veille au spectacle. Il disait seulement: «Mon cher Trotwood, je
suis chez l'homme d'affaires de mon père, M. Waterbrook, Elyplace,
Holborn. Pouvez-vous venir me voir aujourd'hui? J'y serai à
l'heure que vous voudrez m'indiquer. Tout à vous, très-
affectueusement. «Agnès.»
Je mis si longtemps à écrire une réponse qui me satisfit un peu,
que je ne sais pas ce que le commissionnaire dut croire, à moins
qu'il n'ait imaginé que je prenais une leçon d'écriture. Je suis
sûr que je fis au moins une demi-douzaine de brouillons. L'un
commençait par: «Comment puis-je espérer, ma chère Agnès, effacer
jamais de votre souvenir l'impression de dégoût...» Là, je ne fus
pas satisfait, et je le déchirai. Je commençai une autre lettre:
«Shakespeare a fait déjà la remarque, ma chère Agnès, qu'il était
bien étrange qu'on mit dans sa bouche son ennemi...» Ce _on_ me
rappela Markham et je n'allai pas plus loin. J'essayai même de la
poésie; je commentai un billet en vers de huit pieds:
_Chère Agnès, laissez-moi vous dire._
Mais, je ne sais pourquoi, la tantirelire lire me revint à
l'esprit, et cette rime absurde me fit renoncer à tout. Après bien
des essais, voici ce que je lui écrivis:
«Ma chère Agnès, votre lettre vous ressemble; que puis-je dire de
plus en sa faveur? Je serai chez vous à quatre heures. Croyez à
mon affection et à mon repentir. T. C., etc.»
Le commissionnaire partit enfin avec cette missive que je fus
vingt fois sur le point de rappeler dès qu'elle fut sortie de mes
mains.
Si la journée fut à moitié aussi pénible pour qui que ce soit des
légistes employés à Doctors'-Commons qu'elle le fut pour moi, je
crois en vérité qu'il expia cruellement la part qui lui était
échue de ce vieux fromage ecclésiastique persillé. Je quittai mon
bureau à trois heures et demie; quelques minutes après j'errais
dans les environs de la maison de M. Waterbrook, et pourtant le
moment fixé pour mon rendez-vous était déjà passé depuis un quart-
d'heure au moins, d'après l'horloge de Saint-André, Holborn, avant
que j'eusse rassemblé assez de courage pour tirer la sonnette
particulière à gauche de la porte de M. Waterbrook.
Les affaires courantes de M. Waterbrook se faisaient au rez-de-
chaussée, et celles d'un ordre plus relevé, fort nombreuses dans
sa clientèle, se traitaient au premier étage. On me fit entrer
dans un joli salon, un peu étouffé, où je trouvai Agnès tricotant
une bourse.
Elle avait l'air si paisible et si pur, et me rappela si vivement
les jours de fraîche et douce innocence que j'avais passés à
Canterbury, en contraste avec le misérable spectacle d'ivrognerie
et de débauche que je lui avais présenté l'avant-veille, que, me
laissant aller à mon repentir et à ma honte, je me conduisis comme
un enfant. Oui, il faut que je l'avoue, je me mis à fondre en
larmes, et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si ce n'est
pas, au bout du compte, ce que j'avais de mieux à faire, ou si je
ne me couvris pas de ridicule.
«Si c'était tout autre que vous qui m'eût vu dans est état, Agnès,
lui dis-je en détournant la tête, je n'en serais pas la moitié
aussi affligé. Mais que ce fût vous, précisément vous! Ah! je sens
que j'aurais mieux aimé mourir!»
Elle posa un instant sur mon bras sa main caressante, et je me
sentis consolé et encouragé; je ne pus m'empêcher de porter cette
main à mes lèvres et de la baiser avec reconnaissance.
«Asseyez-vous, dit Agnès d'un ton affectueux. Ne vous désolez pas,
Trotwood. Si vous ne pouvez pas avoir en moi pleine confiance, à
qui donc vous confierez-vous?
-- Ah! Agnès, repartis-je, vous êtes mon bon ange!» Elle sourit un
peu tristement à ce qu'il me sembla, et secoua la tête.
«Oui, Agnès, mon bon ange! toujours mon bon ange!
-- Si cela était véritablement, Trotwood, répliqua-t-elle, il y a
une chose qui me tiendrait bien au coeur.»
Je la regardai d'un air interrogateur; mais je devinais déjà ce
qu'elle voulait dire.
«Je voudrais vous mettre en garde, dit Agnès en me regardant en
face, contre votre mauvais ange.
-- Ma chère Agnès, lui dis-je, si vous voulez parler de
Steerforth...
-- Oui, Trotwood, répondit-elle.
-- Alors, Agnès, vous lui faites grand tort. Lui, mon mauvais
ange, ou celui de qui que ce soit! Lui, qui n'est pour moi qu'un
guide, un appui, un ami! Ma chère Agnès! ce serait une injustice
indigne de votre caractère bienveillant de le juger d'après l'état
dans lequel vous m'avez vu l'autre soir.
-- Je ne le juge pas d'après l'état dans lequel je vous ai vu
l'autre soir, répliqua-t-elle tranquillement.
-- D'après quoi, alors?
-- D'après beaucoup de choses, qui sont des bagatelles en elles-
mêmes, mais qui prennent plus d'importance dans leur ensemble. Je
le juge, Trotwood, en partie d'après ce que vous m'avez dit de lui
vous-même, d'après votre caractère, et l'influence qu'il a sur
vous.»
Sa voix douce et modeste semblait faire résonner en moi une corde
qui ne vibrait qu'à ce son. Cette voix était toujours pénétrante,
mais lorsqu'elle était émue comme elle l'était alors, elle avait
un accent qui allait au fond de mon coeur. Je restais là sur ma
chaise à l'écouter encore, tandis qu'elle baissait les yeux sur
son ouvrage; et l'image de Steerforth, en dépit de mon attachement
pour lui, s'obscurcissait à sa voix.
«Je suis bien hardie, dit Agnès, en relevant les yeux, moi qui ai
toujours vécu dans la retraite, et qui connais si peu le monde, de
vous donner mon avis avec tant d'assurance, peut-être même d'avoir
un avis si décidé. Mais je sais d'où vient ma sollicitude,
Trotwood; je sais qu'elle remonte au souvenir fidèle de notre
enfance commune, et à l'intérêt sincère que je prends à tout ce
qui vous regarde. Voilà ce qui m'enhardit. Je suis sûre de ne pas
me tromper dans ce que je vous dis. J'en suis certaine. Il me
semble que c'est un autre et non pas moi qui vous parle, quand je
vous garantis que vous avez là un ami dangereux.»
Je la regardais toujours, je l'écoutais toujours après qu'elle
avait parlé, et l'image de Steerforth, quoique gravée encore dans
mon coeur, se couvrit de nouveau d'un nuage sombre.
«Je ne suis pas assez déraisonnable pour espérer, dit Agnès, en
prenant son ton ordinaire au bout d'un moment, que vous puissiez
changer tout d'un coup de sentiments et de conviction, surtout
quand il s'agit d'un sentiment qui a sa source dans votre nature
confiante. D'ailleurs ce n'est pas une chose que vous deviez faire
à la légère. Je vous demande seulement, Trotwood, si vous pensez
jamais à moi... je veux dire, continua-t-elle avec un doux
sourire, car j'allais l'interrompre et elle savait bien
pourquoi... je veux dire, toutes les fois que vous penserez à moi,
de vous rappeler le conseil que je vous donne. Me pardonnerez-vous
tout ce que je vous dis là?
-- Je vous pardonnerai, Agnès, répliquai-je, quand vous aurez fini
par rendre justice à Steerforth et à l'aimer comme je l'aime.
-- Pas avant?» dit Agnès.
Je vis passer une ombre sur sa figure, quand je prononçai le nom
de Steerforth; mais elle me rendit bientôt mon sourire, et nous
reprîmes toute notre confiance d'autrefois.
«Et vous, Agnès, quand est-ce que vous me pardonnerez cette
soirée?
-- Quand je vous en reparlerai, dit Agnès. Elle voulait ainsi
écarter ce souvenir, mais moi j'en étais trop préoccupé pour y
consentir, et j'insistai pour lui raconter comment j'en étais venu
à m'abaisser jusque-là, et je lui déroulai la chaîne de
circonstances dont le théâtre n'avait été, pour ainsi dire, que le
dernier anneau. Ce fut pour moi un grand soulagement, et je me
donnai en même temps le plaisir de m'étendre sur les obligations
que j'avais à Steerforth, et sur les soins qu'il avait pris de moi
dans un temps où je n'étais pas en état de prendre, soin de moi-
même.
-- N'oubliez pas, dit Agnès, en changeant tranquillement la
conversation dès que j'eus fini, que vous vous êtes engagé à me
raconter non-seulement vos peines, mais aussi vos passions. Qui
est-ce qui a succédé à miss Larkins, Trotwood?
-- Personne, Agnès.
-- Quelqu'un, Trotwood, dit Agnès en riant et en me menaçant du
doigt.
-- Non, Agnès, sur ma parole. Il y a certainement chez mistress
Steerforth une dame qui a beaucoup d'esprit, et avec laquelle
j'aime à causer, miss Dartle... Mais je ne l'adore pas.»
Agnès se mit à rire de sa pénétration, et me dit que, si je lui
conservais ma confiance, elle avait l'intention de tenir un petit
registre de mes attachements violents avec la date de leur
naissance et de leur fin, comme la table des règnes de chaque roi
et de chaque reine dans l'histoire d'Angleterre. Après quoi elle
me demanda si j'avais vu Uriah.
«Uriah Heep? dis-je. Non, est-ce qu'il est à Londres?
-- Il vient tous les jours ici dans les bureaux du rez-de-
chaussée, répliqua Agnès. Il était à Londres huit jours avant moi.
Je crains que ce ne soit pour quelque affaire désagréable,
Trotwood.
-- Quelque affaire qui vous inquiète, je le vois, Agnès. Qu'est-ce
donc?»
Agnès posa son ouvrage, et me répondit en croisant les mains et en
me regardant d'un air pensif avec ses beaux yeux si doux:
«Je crois qu'il va devenir l'associé de mon père!
-- Qui? Uriah! le misérable aurait-il réussi par ses bassesses
insinuantes à se glisser dans un si beau poste! m'écriai-je avec
indignation. N'avez-vous pas essayé quelque remontrance, Agnès?
Songez aux relations qui vont s'ensuivre. Il faut parler; il ne
faut pas laisser votre père faire une démarche si imprudente: il
faut l'empêcher, Agnès, pendant qu'il en est encore temps!»
Agnès, me regardant toujours, secouait sa tête en souriant
faiblement de la chaleur que j'y mettais, puis elle me répondit:
«Vous vous rappelez notre dernière conversation à propos de papa?
Ce fut peu de temps après... deux ou trois jours peut-être, qu'il
me laissa entrevoir pour la première fois ce que je vous apprends
aujourd'hui. C'était bien triste de le voir lutter contre son
désir de me faire accroire que c'était une affaire de son libre
choix, et la peine qu'il avait à me cacher qu'il y était obligé.
J'en ai eu bien du chagrin.
-- Obligé! Agnès! qu'est-ce qui l'y oblige?
-- Uriah, répondit-elle après un moment d'hésitation, s'est
arrangé pour lui devenir indispensable. Il est fin et vigilant. Il
a deviné les faiblesses de mon père, il les a encouragées, il en a
profité; enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je
pense, Trotwood, papa a peur de lui.»
Je vis clairement qu'elle eût pu en dire davantage; qu'elle en
savait ou qu'elle en devinait plus long. Je ne voulus pas lui
donner le chagrin de lui demander ce qu'elle me cachait: je savais
qu'elle se taisait pour épargner son père: Je savais que, depuis
longtemps, les choses prenaient ce chemin; oui, en y
réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait longtemps
que cet événement se préparait. Je gardai le silence.
«Son ascendant sur papa est très-grand, dit Agnès. Il professe
beaucoup d'humilité et de reconnaissance, c'est peut-être vrai...
je l'espère, mais il a vraiment pris une position qui lui donne
beaucoup de pouvoir, et je crains qu'il n'en use durement.
-- Lui! ce n'est qu'un chacal; lui dis-je, et ce fut pour moi, sur
le moment, un grand soulagement.
-- Au moment dont je parle, celui où papa me fit cette confidence,
poursuivit Agnès, Uriah lui avait dit qu'il allait le quitter;
qu'il en était bien fâché; que cela lui faisait beaucoup de peine,
mais qu'on lui faisait de très-belles propositions. Papa était
très-abattu et plus accablé de soucis que nous ne l'avions jamais
vu, vous et moi, mais il a semblé soulagé par cet expédient
d'association, quoiqu'il parût en même temps en être blessé et
humilié.
-- Et comment avez-vous reçu cette nouvelle, Agnès?
-- J'ai fait ce que je devais, je l'espère, Trotwood, répliqua-t-
elle. J'étais certaine qu'il était nécessaire pour la tranquillité
de papa que ce sacrifice fut accompli; je l'ai donc prié de le
faire. Je lui ai dit que ce serait un grand poids de moins pour
lui... puissé-je avoir dit vrai!... et que cela me donnerait plus
d'occasions encore que par le passé de lui tenir compagnie. Oh!
Trotwood, s'écria Agnès en couvrant son visage de ses mains pour
cacher ses larmes, il me semble presque que j'ai joué le rôle
d'une ennemie de mon père, plutôt que celui d'une fille pleine de
tendresse, car je sais que les changements que nous avons
remarqués en lui ne viennent que de son dévouement pour moi. Je
sais que s'il a rétréci le cercle de ses devoirs et de ses
affections, c'était pour les concentrer sur moi tout entiers. Je
sais toutes les privations qu'il s'est imposées pour moi, toutes
les sollicitudes paternelles qui ont assombri sa vie, énervé ses
forces et son énergie, en concentrant toutes ses pensées sur une
seule idée. Ah! si je pouvais tout réparer! si je pouvais réussir
à le relever, comme j'ai été la cause innocente de son
abaissement!»
Je n'avais jamais vu pleurer Agnès. J'avais bien vu des larmes
dans ses yeux chaque fois que je rapportais de nouveaux prix de la
pension, j'en avais vu encore la dernière fois que nous avions
parlé de son père; je l'avais vue détourner son doux visage quand
nous nous étions séparés, mais je n'avais jamais été témoin d'un
chagrin pareil. J'en étais si triste que je ne pouvais pas lui
dire autre chose que des enfantillages comme ces simples paroles:
«Je vous en prie, Agnès, je vous en prie, ne pleurez pas, ma chère
soeur!»
Mais Agnès m'était trop supérieure par le caractère et la
persévérance (je le sais maintenant, que je le comprisse ou non
alors), pour avoir longtemps besoin de mes prières. La sérénité
angélique de ses manières qui l'a marquée dans mon souvenir d'un
sceau si différent de toute autre créature, reparut bientôt, comme
lorsqu'un nuage s'efface d'un ciel serein.
«Nous ne serons probablement pas seuls bien longtemps, dit Agnès,
et puisque j'en ai l'occasion, permettez-moi de vous demander
instamment, Trotwood, de montrer de la bienveillance pour Uriah.
Ne le rebutez pas. Ne lui en voulez pas (comme je sais que vous y
êtes en général disposé) de ce que vos caractères n'ont pas de
sympathie. Ce n'est peut-être que lui rendre justice, car nous ne
savons rien de positif contre lui. En tous cas, pensez d'abord à
papa et à moi!»
Agnès n'eut pas le temps d'en dire davantage, car la porte
s'ouvrit et mistress Waterbrook, une femme étoffée, ou qui portait
une robe très-étoffée, je ne sais lequel, car je ne pouvais pas
distinguer ce qui appartenait à la robe de ce qui appartenait à la
dame, entra toutes voiles dehors. J'avais un vague souvenir de
l'avoir vue au spectacle, comme si elle avait passé devant moi
dans une lanterne magique mal éclairée; mais elle eut l'air de se
rappeler parfaitement ma personne, qu'elle soupçonnait encore
d'être en état d'ivresse.
Découvrant pourtant par degrés que j'étais de sens rassis, et,
j'espère aussi, que j'étais un jeune homme bien élevé, mistress
Waterbrook s'adoucit considérablement à mon égard, et commença par
me demander si je me promenais beaucoup dans les parcs, puis, en
second lieu, si j'allais souvent dans le monde. Sur ma réponse
négative à ces deux questions, il me sembla que je recommençais à
perdre beaucoup dans son estime: cependant elle mit beaucoup de
bonne grâce à dissimuler la chose, et m'invita à dîner pour le
lendemain. J'acceptai l'invitation et je pris congé d'elle, en
demandant Uriah dans les bureaux en sortant; il était absent et je
laissai ma carte.
Quand j'arrivai pour dîner le lendemain, la porte de la rue, en
s'ouvrant, me permit de pénétrer dans un bain de vapeur, parfumé
d'une odeur de mouton, qui me fit deviner que je n'étais pas le
seul invité; je reconnus à l'instant le commissionnaire revêtu
d'une livrée et posté au bas de l'escalier pour aider le
domestique à annoncer. Il fit de son mieux pour avoir l'air de ne
pas me connaître, quand il me demanda mon nom en confidence, mais
moi, je le reconnus bien, et lui aussi, ce qui ne nous mettait pas
à notre aise: ce que c'est que la conscience!
Je trouvai dans M. Waterbrook un monsieur entre deux âges, le cou
très-court, avec un col de chemise très-vaste; il ne lui manquait
que d'avoir le nez noir pour ressembler parfaitement à un roquet,
il me dit qu'il était heureux d'avoir l'honneur de faire ma
connaissance, et quand j'eus déposé mes hommages aux pieds de
mistress Waterbrook, il me présenta avec beaucoup de cérémonie à
une dame très-imposante, revêtue d'une robe de velours noir, avec
une grande toque de velours noir sur la tête; bref, je la pris
pour une proche parente d'Hamlet, sa tante par exemple.
Elle s'appelait mistress Henry Spiker; son mari était là aussi et
il avait un air si glacial, que ses cheveux me firent l'effet, non
pas d'être gris, mais d'être parsemés de givre ou de frimas. On
montrait la plus grande déférence au couple Spiker; Agnès m'apprit
que cela venait de ce que M. Henry Spiker était l'avoué de
quelqu'un ou de quelque chose, je ne sais lequel, qui tenait de
loin à la trésorerie.
Je trouvai Uriah Heep vêtu de noir au milieu de la compagnie. Il
était plein d'humilité et me dit, quand je lui donnai une poignée
de main, qu'il était fier de ce que je voulais bien faire
attention à lui, et qu'il m'était très-obligé de ma
condescendance. J'aurais voulu qu'il en fût un peu moins touché,
car, dans l'excès de sa reconnaissance, il ne fit que roder toute
la soirée autour de moi, et chaque fois que je disais un mot à
Agnès, j'étais sûr d'apercevoir dans un coin ses yeux vitreux et
son visage cadavéreux, qui nous hantaient comme ceux d'un déterré.
Les autres invités me firent l'effet d'avoir été frappés à la
glace comme le champagne. L'un d'eux pourtant attira mon attention
avant même d'être introduit; j'avais entendu annoncer M. Traddles;
mes pensées se reportèrent à l'instant vers Salem-House; serait-il
possible, me disais-je, que ce fut ce Tommy qui dessinait toujours
des squelettes!
J'attendais l'entrée de M. Traddles avec un intérêt inaccoutumé.
Je vis un jeune homme tranquille, à l'air grave, aux manières
modestes, avec des cheveux très-étranges et des yeux un peu trop
ouverts; il disparut si vite dans un coin sombre, que j'eus
quelque peine à l'examiner. Enfin je parvins à le voir en face, et
mes yeux me trompaient bien si ce n'était pas mon pauvre vieux
Tommy.
Je m'approchai de M. Waterbrook pour lui dire que je croyais avoir
le plaisir de retrouver chez lui un ancien camarade.
«En vérité? dit M. Waterbrook d'un air étonné, vous êtes trop
jeune pour avoir été en pension avec M. Henry Spiker?
-- Oh! ce n'est pas de lui que je parle, repartis-je. Je parle
d'un monsieur qui s'appelle Traddles.
-- Oh! oui, oui, en vérité? dit mon hôte avec beaucoup moins
d'intérêt, c'est possible.
-- Si c'est véritablement mon ancien camarade, dis-je en regardant
du côté de Traddles, nous avons été ensemble dans une pension qui
s'appelait Salem-House: c'était un excellent garçon.
-- Oh! oui, Traddles est un bon garçon, répliqua mon hôte en
hochant la tête d'un air de condescendance; Traddles est un très-
bon garçon.
-- C'est vraiment, lui dis-je, une coïncidence assez curieuse.
-- D'autant plus, répondit mon hôte, que c'est par hasard qu'il
est ici: il n'a été invité ce matin que parce qu'il s'est trouvé
une place vacante à table, par suite de l'indisposition du père de
mistress Henry Spiker. C'est un homme très-bien élevé que le père
de mistress Henry Spiker, M. Copperfield.»
Je murmurai quelques mots d'assentiment très-chaleureux et
véritablement méritoires de la part d'un homme qui n'avait jamais
entendu parler de lui; puis je demandai quelle était la profession
de M. Traddles.
«Traddles, dit M. Waterbrook, étudie pour le barreau; c'est un
très-bon garçon... incapable de faire du mal à personne qu'à lui-
même.
-- Quel mal peut-il se faire à lui-même? répliquai-je, contrarié
d'apprendre cette mauvaise nouvelle.
-- Voyez-vous, repartit M. Waterbrook en faisant une petite moue
et en jouant avec sa chaîne de montre, d'un certain air d'aisance
presque impertinente, je ne crois pas qu'il arrive jamais à
grand'chose. Je parierais, par exemple, qu'il n'aura jamais
vaillant cinq cents livres sterling. Traddles m'a été recommandé
par un de mes amis du barreau. Oh! certainement, certainement, il
ne manque pas de quelque talent pour étudier une cause et pour
exposer clairement une question par écrit, mais voilà tout. J'ai
le plaisir de lui jeter de temps en temps quelque affaire qui ne
laisse pas que d'être considérable... pour lui s'entend. Oh!
certainement, certainement!»
J'étais très-frappé de l'air de satisfaction dégagée dont
M. Waterbrook prononçait de temps en temps son petit «Oh!
certainement!» L'expression qu'il y mettait était étrange. Cela
vous donnait tout de suite l'idée d'un homme qui était né, non pas
comme on dit, avec une cuiller d'argent dans la bouche, mais avec
une échelle à la main, et qui avait escaladé l'un après l'autre
tous les échelons de la vie jusqu'à ce qu'il pût jeter du faîte un
regard de patronage philosophique sur les gens qui pataugaient en
bas dans le fossé.
Je continuai de réfléchir sur ce sujet, quand on annonça le dîner.
M. Waterbrook offrit son bras à la tante d'Hamlet; M. Henry Spiker
donna le sien à mistress Waterbrook; Agnès, que j'avais envie de
réclamer, fut confiée à un monsieur souriant qui avait les jambes
un peu grêles. Uriah, Traddles et moi, en notre qualité de
jeunesse, nous descendîmes les derniers, sans cérémonie. Je ne fus
pas tout à fait aussi contrarié que je l'aurais été d'avoir manqué
le bras d'Agnès, en trouvant l'occasion, sur l'escalier, de
renouer connaissance avec Traddles, qui fut ravi de me revoir,
tandis qu'Uriah se tortillait près de nous avec une humilité et
une satisfaction si indiscrètes, que j'avais grande envie de le
jeter par-dessus la rampe.
Nous fûmes séparés à table, Traddles et moi. Nous étions aux deux
bouts opposés; il était perdu dans l'éclat éblouissant d'une robe
de velours rouge, et moi dans le deuil de la tante d'Hamlet. Le
dîner fut très-long, et la conversation roula tout entière sur
l'aristocratie de naissance, sur ce qu'on appelle... le sang.
Mistress Waterbrook nous répéta plusieurs fois que, si elle avait
une faiblesse, c'était pour le sang.
Il me vint plusieurs fois à l'esprit que nous n'en aurions pas été
plus mal, si nous n'avions pas été si comme il faut. Nous étions
tellement comme il faut, que le cercle de la conversation était
extrêmement restreint. Il y avait au nombre des invités un
monsieur et une madame Gulpidge, qui avaient quelque rapport
(M. Gulpidge, du moins) de seconde main avec les affaires légales
de la Banque; et entre la Banque et la Trésorerie, nous étions
aussi exclusifs que le journal de la Cour, qui ne sort pas de là.
Pour ajouter à l'agrément de la chose, la tante d'Hamlet avait le
défaut de la famille et se livrait constamment à des soliloques
décousus sur tous les sujets auxquels on faisait allusion. Il est
vrai de dire qu'ils étaient peu nombreux, mais comme nous
retombions toujours sur le sang, elle avait un champ aussi vaste
pour donner carrière à ses spéculations abstraites que son neveu
lui-même.
Le sang! le sang! on aurait pu se croire à un dîner d'ogres, tant
la conversation prenait un ton sanguinaire.
«J'avoue que je suis de l'avis de mistress Waterbrook, dit
M. Waterbrook en élevant son verre à la hauteur de ses yeux. Il y
a bien des choses qui ont aussi leur valeur, mais moi je tiens
pour le sang!
-- Oh! il n'y a rien d'aussi satisfaisant, observa la tante
d'Hamlet, il n'y a rien qui rappelle autant le beau idéal de
toutes ces sortes de choses en général. Il y a des esprits
vulgaires (il y en a peu, j'espère, mais enfin il y en a) qui
aiment mieux se prosterner devant ce que j'appellerais des idoles,
positivement des idoles: devant de grands services rendus, des
facultés éminentes, et ainsi de suite. Mais tout cela ce sont des
êtres d'imagination. Il n'en est pas ainsi du sang. On voit le
sang dans un nez, et on le reconnaît; on le rencontre dans un
menton, et on dit: «Le voilà, voilà du sang!» C'est quelque chose
de positif; on le touche au doigt, cela n'admet pas de doute.»
Le monsieur souriant, doué de jambes grêles, qui avait donné le
bras à Agnès, posa la question d'une manière plus nette encore, à
ce qu'il me sembla.
«Dame! vous savez, dit ce monsieur, en jetant un regard stupide
tout autour de la table; nous ne pouvons pas nous défaire de ça,
voyez-vous; nous avons du sang, bon gré mal gré, voyez-vous. Il y
a des jeunes gens, voyez-vous, qui peuvent être un peu au-dessous
de leur rang comme éducation et comme manières, qui font quelques
sottises, voyez-vous, et qui se mettent dans de grands embarras,
eux et les autres, _et cætera_. Mais du diable si on n'a pas
toujours du plaisir à trouver qu'au fond ils ont du sang, voyez-
vous. Pour mon compte, j'aimerais mieux, en tout cas, être jeté à
terre par un homme qui aurait du sang, que d'être ramassé par
quelqu'un qui n'en aurait pas.»
Cette déclaration, qui résumait admirablement l'essence de la
question, eut le plus grand succès, et attira l'attention sur
l'orateur jusqu'au moment de la retraite des dames. Je remarquai
alors que M. Gulpidge et M. Henry Spiker, qui jusque-là s'étaient
tenus à distance réciproque, formèrent une ligne défensive contre
nous, gens de rien, comme étant l'ennemi commun, et échangèrent à
travers la table un dialogue mystérieux pour notre mystification.
«Cette affaire de la première créance de quatre mille cinq cents
livres sterling n'a pas suivi le cours auquel on s'attendait,
Gulpidge, dit M. Henry Spiker.
-- Voulez-vous parler du D. de A.? dit M. Spiker.
-- Du C. de B.,» dit M. Gulpidge.