«Je croyais que rien au monde ne pouvait lui faire peur, dit-il,
car c'est... Ici il baissa la voix; c'est... ne le répétez pas...
la plus sage et la plus admirable de toutes les femmes.»
Après quoi il fit un pas en arrière pour voir l'effet que
produisait sur moi cette définition de ma tante.
«La première fois qu'il est venu, dit M. Dick, c'était... voyons
donc: seize cent quarante-neuf est la date de l'exécution du roi
Charles. Je crois que vous avez bien dit seize cent quarante-neuf?
-- Oui, monsieur.
-- Je n'y comprends rien, dit M. Dick très-troublé et secouant la
tête; je ne crois que je puisse être aussi vieux que cela.
-- Est-ce que c'est cette année-là que cet homme a paru, monsieur?
demandai-je.
-- En vérité, dit M. Dick, je ne vois pas trop comment cela peut
se faire, Trotwood. Vous avez trouvé cette date-là dans
l'histoire?
-- Oui, monsieur.
-- Et l'histoire ne ment-elle jamais? Qu'en dites-vous? hasarda
M. Dick avec un éclair d'espoir.
-- Oh ciel! non, monsieur, certainement non, répondis-je du ton le
plus positif. J'étais jeune et innocent alors, et je le croyais.
-- Je n'y comprends rien, reprit M. Dick en hochant la tête. Il y
a quelque chose de travers je ne sais où. En tout cas, c'était peu
de temps après qu'on avait eu la maladresse de verser dans ma tête
un peu du trouble qui était dans celle du roi Charles que cet
homme vint pour la première fois. Je me promenais avec miss
Trotwood après avoir pris le thé, il faisait nuit lorsque je l'ai
vu là tout près de la maison.
-- Est-ce qu'il se promenait? demandai-je.
-- S'il se promenait? répéta M. Dick. Voyons donc que je me
souvienne. Non, non, il ne se promenait pas.»
Je demandai, pour arriver plus vite au but, ce qu'il faisait.
«Mais il n'était pas là du tout, dit M. Dick, jusqu'au moment où
il s'est approché d'elle par derrière et lui a dit un mot à
l'oreille. Alors elle s'est retournée, et puis elle s'est trouvée
mal; je me suis arrêté pour le regarder, et il est parti; mais ce
qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il faut qu'il soit
resté caché depuis... dans la terre, je ne sais où.
-- Il est donc resté caché depuis lors? demandai-je.
-- Certainement, répliqua M. Dick en secouant gravement la tête.
Il n'a jamais reparu jusqu'à hier soir. Nous faisions un tour de
promenade quand il s'est de nouveau approché d'elle par derrière,
et je l'ai bien reconnu.
-- Et ma tante, est-ce qu'elle a encore eu peur?
-- Elle s'est mise à trembler, dit M. Dick en imitant le mouvement
et en faisant claquer ses dents; elle s'est retenue contre la
palissade; elle a pleuré. Mais, Trotwood, venez ici.» Et il me fit
approcher tout près de lui pour me parler très-bas:
«Pourquoi lui a-t-elle donné de l'argent au clair de la lune, mon
garçon?
-- C'était peut-être un mendiant.»
M. Dick secoua la tête pour repousser absolument cette
supposition, et, après avoir répété plusieurs fois du ton le plus
positif: «Ce n'était pas un mendiant, ce n'était pas un mendiant,»
il finit par me raconter qu'il avait vu plus tard, de sa fenêtre,
quand la soirée était très-avancée, ma tante donner de l'argent,
au clair de la lune, à cet homme qui était en dehors de la
palissade du jardin, et qui s'était alors éloigné; qu'il était
peut-être rentré sous terre, c'était très-probable, mais que ce
qu'il y avait de sûr, c'est qu'on ne l'avait plus revu; quant à ma
tante, elle était revenue bien vite dans la maison à pas de loup;
et même le lendemain matin, elle n'était pas comme à l'ordinaire,
ce qui troublait beaucoup l'esprit de M. Dick.
Au début de l'histoire, je n'avais pas la moindre idée que cet
inconnu fût autre chose qu'une création de l'imagination de
M. Dick, tout comme ce malheureux prince qui lui causait tant de
chagrins; mais, après quelques réflexions, j'en vins à me demander
si on n'avait pas fait la tentative ou la menace d'enlever le
pauvre M. Dick à la protection de ma tante, et si, fidèle à cette
affection pour lui dont elle m'avait entretenu elle-même, elle
n'avait pas été obligée d'acheter à prix d'argent la paix, le
repos de son protégé. Comme j'avais déjà un grand fond
d'attachement pour M. Dick, et que je portais beaucoup d'intérêt à
son bonheur, la crainte que j'avais moi-même de le perdre me fit
accueillir plus volontiers cette supposition, et pendant bien
longtemps, le mercredi où il devait venir me trouva inquiet de
savoir si j'allais le voir sur l'impériale comme à l'ordinaire.
Mais c'étaient de vaines alarmes, et j'apercevais toujours de loin
ses cheveux gris, son visage joyeux, son gai sourire, et il n'eut
jamais rien à m'apprendre de plus sur l'homme qui avait la faculté
rare de faire peur à ma tante.
Les mercredis étaient les jours les plus heureux de la vie de
M. Dick, et n'étaient pas les moins heureux pour moi. Il fit
bientôt connaissance avec tous mes camarades, et quoiqu'il ne prît
jamais une part active dans tout autre jeu que celui du cerf-
volant, il portait autant d'intérêt que nous à tous nos
amusements. Que de fois je l'ai vu si absorbé dans une partie de
billes ou de toupies, qu'il ne cessait de les regarder avec
l'intérêt le plus profond, sans pouvoir même respirer dans les
moments critiques! Que de fois je l'ai vu, monté sur une petite
éminence, surveiller de là tout le champ d'action où nous étions à
jouer au cerf, et agiter son chapeau au-dessus de sa tête grise,
oubliant entièrement la tête du roi Charles le martyr et toute son
histoire malencontreuse! Que d'heures je l'ai vu passer comme
autant de bienheureuses minutes à regarder pendant l'été une
grande partie de barres! Que de fois je l'ai vu pendant l'hiver,
le nez rougi par la neige et le vent d'est, rester près d'un étang
à nous regarder patiner, pendant qu'il battait des mains dans son
enthousiasme avec ses gants de tricot!
Tout le monde l'aimait, et son adresse pour les petites choses
était incomparable, il savait découper des oranges de cent
manières différentes; il faisait un bateau avec les matériaux les
plus étranges; il savait faire des pions pour les échecs avec un
os de côtelette, tailler des chars antiques dans de vieilles
cartes, faire des roues avec une bobine, et des cages d'oiseaux
avec de vieux morceaux de fil de fer; mais il n'était jamais plus
admirable que lorsqu'il exerçait son talent avec des bouts de
paille ou de ficelle; nous étions tous convaincus qu'il ne lui en
fallait pas davantage pour exécuter tous les ouvrages que peut
façonner la main de l'homme.
Le renom de M. Dick s'étendit bientôt plus loin. Au bout de
quelques visites, le docteur Strong lui-même me fit quelques
questions sur son compte, et je lui dis tout ce que ma tante m'en
avait raconté. Le docteur prit un tel intérêt à ces détails, qu'il
me pria de lui faire faire la connaissance de M. Dick à sa
première visite. Cette cérémonie accomplie, le docteur pria
M. Dick de venir chez lui toutes les fois qu'il ne me trouverait
pas au bureau de la diligence, et de s'y reposer en attendant que
la classe du matin fût finie, M. Dick prit en conséquence
l'habitude de venir tout droit à la pension, et quand nous étions
en retard, ce qui arrivait quelquefois le mercredi, de se promener
dans la cour en m'attendant. C'est là qu'il fit connaissance avec
la jeune femme du docteur, plus pâle, moins gaie et plus retirée
que par le passé, mais qui n'avait rien perdu de sa beauté, et peu
à peu il se familiarisa au point d'entrer dans la classe pour
m'attendre. Il s'asseyait toujours dans un certain coin, sur un
certain tabouret qu'on appelait Dick comme lui, et il restait là,
penchant en avant sa tête grise et écoutant attentivement les
leçons avec une profonde admiration pour cette instruction qu'il
n'avait jamais pu acquérir.
M. Dick reportait une partie de cette vénération sur le docteur,
qu'il regardait comme le philosophe le plus profond et le plus
subtil de toute la suite des âges. Il se passa du temps avant
qu'il pût se décider à lui parler autrement que la tête nue, et
même lorsque le docteur eut contracté pour lui une véritable
amitié et que leurs promenades duraient des heures entières, le
long de la cour, d'un certain côté que nous appelions la promenade
du docteur, M. Dick ôtait de temps en temps son chapeau pour
témoigner de son respect pour tant de sagesse et de science. Je ne
sais par quel hasard le docteur en vint à lire tout haut devant
lui des fragments du fameux dictionnaire pendant ces promenades;
peut-être pensait-il d'abord que c'était la même chose que de les
lire tout seul. En tous cas, cette habitude faisait le bonheur de
M. Dick qui écoutait avec un visage rayonnant d'orgueil et de
plaisir, et qui resta convaincu dans le fond de son coeur que le
dictionnaire était bien le plus charmant livre du monde.
Quand je pense à ces promenades en long et en large devant les
fenêtres de la salle d'étude; au docteur lisant avec un sourire de
complaisance et accompagnant sa lecture d'un grave mouvement de la
tête ou d'un geste explicatif; à M. Dick écoutant avec l'intérêt
le plus profond pendant que sa pauvre cervelle errait, Dieu sait
où, sur les ailes des grands mots du dictionnaire, ce souvenir me
représente un des spectacles les plus paisibles et les plus doux
que j'aie jamais contemplés. Il me semble que, s'ils avaient pu
marcher éternellement ainsi, en se promenant de long en large, le
monde n'en aurait pas été plus mal, et que des milliers de choses
dont on fait beaucoup de bruit ne valent pas les promenades de
M. Dick et du docteur, pour moi comme pour les autres.
Agnès était devenue bientôt une des amies de M. Dick, et comme il
venait sans cesse à la maison, il fit aussi la connaissance
d'Uriah. L'amitié qui existait entre l'ami de ma tante et moi
croissait toujours, mais nous étions ensemble dans d'étranges
rapports: M. Dick, qui était nominalement mon tuteur et qui venait
me voir en cette qualité, me consultait toujours sur les petites
questions difficiles qui pouvaient l'embarrasser, et se guidait
infailliblement d'après mes avis, son respect pour ma sagacité
naturelle étant fort augmenté par la conviction que je tenais
beaucoup de ma tante.
Un jeudi matin, au moment où j'allais accompagner M. Dick de
l'hôtel au bureau de la diligence avant de retourner à la pension,
car nous avions une heure de classe avant le déjeuner, je
rencontrai dans la rue Uriah qui me rappela la promesse que je lui
avais faite de venir prendre un jour le thé chez sa mère avec lui,
en ajoutant avec un geste de modestie: «Quoique, à dire vrai, je
ne me sois jamais attendu à vous voir tenir votre promesse,
monsieur Copperfield: nous sommes dans une situation si humble!»
Je n'avais pas encore de parti pris sur la question de savoir si
Uriah me plaisait ou si je l'avais en horreur, et j'hésitais
encore pendant que je le regardais en face dans la rue; mais je
prenais pour un affront l'idée qu'on pût m'accuser d'orgueil, et
je lui dis que je n'avais attendu qu'une invitation.
«Oh! si c'est là tout, monsieur Copperfield, dit Uriah, et si ce
n'est réellement pas notre situation qui vous arrête, voulez-vous
venir ce soir? Mais si c'est notre humble situation, j'espère que
vous ne vous gênerez pas pour le dire, monsieur Copperfield, nous
ne nous faisons pas d'illusion sur notre condition.»
Je répondis que j'en parlerais à M. Wickfield, et que s'il n'y
voyait pas d'inconvénient, comme je n'en doutais pas, je viendrais
avec plaisir. Ainsi donc, ce soir-là à six heures, comme l'étude
devait fermer de bonne heure, j'annonçai à Uriah que j'étais prêt.
«Ma mère sera bien fière, dit-il, pendant que nous marchions
ensemble; c'est-à-dire elle serait bien fière si ce n'était pas un
péché, monsieur Copperfield.
-- Cependant, vous n'avez pas hésité à me croire coupable de ce
péché-là, ce matin? répondis-je.
-- Oh! non, monsieur Copperfield, repartit Uriah, oh! non, soyez-
en sûr! une telle pensée n'est jamais entrée dans ma tête. Je ne
vous aurais pas accusé de fierté pour avoir pensé que nous étions
dans une situation trop humble pour vous, parce que nous sommes
placés si bas!
-- Avez-vous beaucoup étudié le droit depuis quelque temps?
demandai-je pour changer de sujet.
-- Oh! monsieur Copperfield, dit-il d'un air de modestie, mes
lectures peuvent à peine s'appeler des études. Je passe
quelquefois une heure ou deux dans la soirée avec M. Tidd.
-- C'est un peu rude, je suppose, lui dis-je.
-- Un peu rude pour moi quelquefois, répondit Uriah. Mais je ne
sais pas s'il en serait de même pour une personne mieux partagée
du côté des moyens.»
Après avoir exécuté de sa main droite un petit air sur son menton
avec ses deux doigts de squelette, il ajouta:
«Il y a des expressions, voyez-vous, monsieur Copperfield, des
mots et des termes latins qui se rencontrent dans M. Tidd, et qui
sont fort embarrassants pour un lecteur d'une instruction aussi
modeste que la mienne.
-- Est-ce que vous seriez bien aise d'apprendre le latin? lui dis-
je vivement: je pourrais vous donner des leçons à mesure que je
l'étudie moi-même.
-- Oh! merci, monsieur Copperfield, répondit-il en secouant la
tête, vous êtes vraiment bien bon de me l'offrir, mais je suis
beaucoup trop humble pour l'accepter.
-- Quelle folie, Uriah!
-- Oh! pardonnez-moi, monsieur Copperfield. Je vous remercie
infiniment, et ce serait un grand plaisir pour moi, je vous
assure, mais je suis trop humble pour cela. Il y a déjà assez de
gens disposés à m'accabler par le reproche de ma situation
inférieure, sans que j'aille encore blesser leurs idées en
devenant savant. L'instruction n'est pas faite pour moi. Dans ma
position, il vaut mieux ne pas aspirer trop haut. Pour avancer
dans la vie, il faut que j'avance humblement, monsieur
Copperfield.»
Je n'avais jamais vu sa bouche si ouverte, ni les rides de ses
joues si profondes qu'au moment où il m'énonçait ce principe, en
secouant la tête et en se tortillant modestement.
«Je crois que vous avez tort, Uriah. Je suis sûr qu'il y a des
choses que je pourrais vous enseigner, si vous aviez envie de les
apprendre.
-- Oh! je n'en doute pas, monsieur Copperfield, répondit-il, pas
le moins du monde. Mais comme vous n'êtes pas vous-même dans une
humble situation, vous ne pouvez peut-être pas bien juger de ceux
qui y sont. Je n'ai pas envie d'insulter par mon instruction à
ceux qui sont plus haut placés que moi; je suis beaucoup trop
humble pour cela... Mais voilà mon humble demeure, monsieur
Copperfield!»
Nous entrâmes tout droit dans une chambre basse décorée à la
vieille mode, et nous y trouvâmes mistress Heep, le vrai portrait
d'Uriah, si ce n'est qu'elle était plus petite. Elle me reçut avec
la plus grande humilité et me demanda pardon d'avoir embrassé son
fils: «Mais, voyez-vous, monsieur, dit-elle, quelque pauvres que
nous soyons, nous avons l'un pour l'autre une affection naturelle
qui ne fait tort à personne, j'espère.» La chambre n'était pas
tout à fait un petit salon, pas tout à fait une cuisine, mais elle
avait l'air parfaitement décent; seulement on sentait qu'il y
manquait quelque chose pour la rendre agréable. Il y avait une
commode avec un pupitre placé dessus; Uriah lisait ou écrivait là
le soir. Il y avait le sac bleu d'Uriah tout rempli de papiers. Il
y avait une série de livres appartenant à Uriah, en tête desquels
je reconnus M. Tidd. Il y avait un buffet dans un coin de la
chambre, avec les meubles indispensables. Je ne me souviens pas
que les objets pris individuellement eussent l'aspect misérable ni
qu'ils sentissent la gêne et l'économie, mais je sais que la pièce
tout entière laissait cette impression.
Le deuil perpétuel de veuve de mistress Heep faisait sans doute
partie de son humilité. Malgré le temps qui s'était écoulé depuis
la mort de M. Heep, elle portait toujours son deuil de veuve. Je
crois bien qu'il y avait quelque modification dans le bonnet,
mais, quant au reste, le deuil était aussi austère qu'au premier
jour de son veuvage.
«C'est un jour mémorable pour nous, mon cher Uriah, dit mistress
Heep en faisant le thé, que celui où M. Copperfield nous fait une
visite. Si j'avais pu désirer que votre père restât ici-bas plus
longtemps, je l'aurais souhaité pour qu'il pût recevoir avec nous
M. Copperfield cette après-midi.
-- J'étais sûr que vous ne manqueriez pas de dire cela, ma mère.»
J'étais un peu embarrassé de ces compliments, mais au fond j'étais
flatté de voir qu'on me traitât comme un hôte honoré, et je
trouvai mistress Heep très-aimable.
«Mon Uriah espère ce bonheur depuis longtemps, monsieur, dit
mistress Heep. Il craignait que notre humble situation n'y mît
obstacle, et je le craignais comme lui, car nous sommes, nous
avons été et nous resterons toujours dans une situation très-
humble.
-- Je ne vois pas de raison pour cela, madame, à moins que cela ne
vous plaise.
-- Merci, monsieur, repartit mistress Heep. Nous connaissons notre
position et nous ne vous en sommes que plus reconnaissants.»
Bientôt je vis mistress Heep s'approcher de moi peu à peu, pendant
qu'Uriah s'asseyait en face de moi, et on commença à m'offrir avec
un grand respect les morceaux les plus délicats qui se trouvaient
sur la table; il est vrai de dire qu'il n'y avait rien de très-
délicat, mais je pris l'intention pour le fait, et je me sentis
touché de leurs attentions. La conversation étant tombée sur les
tantes, je leur parlai naturellement de la mienne; puis ce fut le
tour des papas et des mamans, et je parlai de mes parents; puis
mistress Heep se mit à raconter des histoires de beaux-pères, et
je commençai à dire quelques mots du mien, mais je m'arrêtai parce
que ma tante m'avait conseillé de garder le silence sur ce sujet.
Bref, un pauvre petit bouchon en bas âge n'aurait pas eu plus de
chances de résister à deux tire-bouchons, ou une pauvre petite
dent de lait de lutter contre deux dentistes, ou un petit volant
contre deux raquettes que moi d'échapper aux assauts combinés
d'Uriah et de mistress Heep. Ils faisaient de moi ce qu'ils
voulaient, ils me faisaient dire des choses dont je n'avais pas la
moindre intention de parler, et je rougis de dire qu'ils y
réussissaient avec d'autant plus de certitude que, dans mon
ingénuité enfantine, je me trouvais honoré de ces entretiens
confidentiels, et que je me regardais comme le patron de mes deux
hôtes respectueux.
Ils s'aimaient beaucoup, c'est un fait sûr et certain, et il y
avait là un trait de nature qui ne manquait pas d'agir sur moi;
mais la nature était bien aidée par l'art. Il fallait voir avec
quelle habileté le fils ou la mère reprenait le fil du sujet que
l'autre avait mis sur le tapis, et comme ils avaient bon marché de
mon innocence. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien à tirer
de moi sur mon propre compte (car je restai muet sur ma vie chez
Murdstone et Grinby, aussi bien que sur mon voyage), on dirigea la
conversation sur M. Wickfield et Agnès. Uriah jetait la balle à
mistress Heep: mistress Heep l'attrapait, puis la rejetait à
Uriah; Uriah la gardait un petit moment, puis la renvoyait à
mistress Heep, et ce manège me troubla bientôt si complètement que
je ne savais plus où j'en étais. D'ailleurs la balle aussi
changeait de nature. Tantôt il s'agissait de M. Wickfield, tantôt
il était question d'Agnès. On faisait allusion aux vertus de
M. Wickfield, puis à mon admiration pour Agnès. On parlait un
moment de l'étendue des affaires ou de la fortune de M. Wickfield,
et l'instant d'après, de la vie que nous menions après dîner. Puis
il s'agissait du vin que M. Wickfield buvait, de la raison qui le
portait à boire; ah! que c'était grand dommage! enfin tantôt d'une
chose, tantôt d'une autre, ou de tout à la fois, et pendant ce
temps, sans avoir l'air d'en parler beaucoup, ni de faire autre
chose que de les encourager parfois un peu pour éviter qu'ils
fussent accablés par le sentiment de leur humilité et par
l'honneur de ma société, je m'apercevais à chaque instant que je
laissais échapper quelque détail que je n'avais pas besoin de leur
confier, et j'en voyais l'effet sur les minces narines d'Uriah,
qui se ridaient au coin du nez avec délices.
Je commençais à me sentir assez mal à mon aise, et je désirais
mettre un terme à cette visite, quand une personne qui descendait
la rue passa près de la porte, qui était ouverte pour donner de
l'air à la chambre (il y faisait chaud, et le temps était lourd
pour la saison), puis revint sur ses pas, regarda, et entra en
s'écriant: «Copperfield, est-ce possible!»
C'était M. Micawber! M. Micawber avec son lorgnon, sa canne, son
col de chemise, son air élégant et son ton de condescendance, rien
n'y manquait!
«Mon cher Copperfield, dit M. Micawber en me tendant la main,
voilà bien, par exemple, une rencontre faite pour imprimer à
l'esprit un sentiment profond de l'instabilité et de l'incertitude
des choses humaines..., en un mot, c'est une rencontre très-
extraordinaire; je me promenais dans la rue en réfléchissant à la
possibilité de trouver une bonne chance, car c'est un point sur
lequel j'ai quelques espérances pour le moment, et voilà justement
que je me trouve nez à nez avec un jeune ami qui m'est si cher, et
dont le souvenir se rattache à celui de l'époque la plus
importante de ma vie, de celle qui a décidé de mon existence, je
puis dire. Copperfield, mon cher ami, comment vous portez-vous?»
Je ne puis pas dire, non, je ne puis réellement pas dire, en
conscience, que je fusse très-satisfait que M. Micawber me vît en
pareil lieu, mais, après tout, j'étais bien aise de le voir, et je
lui donnai une poignée de main de bon coeur en lui demandant des
nouvelles de mistress Micawber.
«Mais, dit M. Micawber en faisant un geste de la main comme par le
passé, et en ajustant son menton dans son col de chemise, elle est
à peu près remise. Les jumeaux ne tirent plus leur subsistance des
fontaines de la nature; en un mot, dit M. Micawber avec un de ses
élans de confiance, ils sont sevrés, et mistress Micawber
m'accompagne pour le moment dans mes voyages. Elle sera enchantée,
Copperfield, de renouveler connaissance avec un jeune homme qui
s'est montré, sous tous les rapports, un digne ministre de l'autel
sacré de l'amitié.»
Je lui dis de mon côté que je serais très-heureux de la voir.
«Vous êtes bien bon, dit M. Micawber.» M. Micawber se mit à
sourire, rassura de nouveau son menton dans sa cravate, et jeta
les yeux autour de lui.
«Puisque j'ai retrouvé mon ami Copperfield, dit-il, sans
s'adresser à personne en particulier, non dans la solitude, mais
occupé à prendre part à un repas avec une dame veuve et un jeune
homme qui semble être son rejeton... en un mot, son fils (ceci fut
dit avec un nouvel élan de confiance), je regarderai comme un
honneur de leur être présenté.»
Je ne pouvais faire autrement, dans cette circonstance, que de
présenter M. Micawber à Uriah Heep et à sa mère, et je m'acquittai
de ce devoir. En conséquence de l'humilité de leurs manières,
M. Micawber s'assit et fit un geste de la main de l'air le plus
courtois.
«Tout ami de mon ami Copperfield, dit M. Micawber, a par cela même
des droits sur moi.
-- Nous n'avons pas l'audace, monsieur, dit mistress Heep, d'oser
prétendre être les amis de M. Copperfield. Seulement il a été
assez bon pour prendre le thé avec nous, et nous lui sommes très-
reconnaissants de l'honneur de sa compagnie, comme nous vous
remercions aussi, monsieur, de ce que vous voulez bien faire
attention à nous.
-- Vous êtes trop bonne, madame, dit M. Micawber en la saluant. Et
que faites-vous, Copperfield? êtes-vous toujours dans le commerce
des vins?»
J'étais très-pressé d'emmener M. Micawber, et je répondis en
tenant mon chapeau, et en rougissant beaucoup, j'en suis sûr, que
j'étais élève du docteur Strong.
«Élève! dit M. Micawber relevant ses sourcils. Je suis enchanté de
ce que vous me dites là. Quoiqu'un esprit comme celui de mon ami
Copperfield ne demande pas toute la culture qui lui serait
nécessaire s'il ne possédait pas, comme il fait, toute la
connaissance des hommes et des choses, continua-t-il en
s'adressant à Uriah et à mistress Heep, ce n'en est pas moins un
sol bien riche à cultiver, et d'une fertilité cachée; en un mot,
dit M. Micawber en souriant dans un nouvel accès de confiance,
c'est une intelligence capable d'acquérir une instruction
classique du plus haut degré.»
Uriah, frottant lentement ses longues mains, fit un mouvement du
buste pour exprimer qu'il partageait cette opinion.
«Voulez-vous que nous allions voir mistress Micawber? dis-je, dans
l'espérance d'entraîner M. Micawber.
-- Si vous voulez bien lui faire ce plaisir, Copperfield,
répliqua-t-il en se levant. Je n'ai point de scrupule à dire,
devant nos amis ici présents, que j'ai lutté depuis plusieurs
années contre des embarras pécuniaires (j'étais sûr qu'il dirait
quelque chose de ce genre, il ne manquait jamais de se vanter de
ce qu'il appelait ses embarras); tantôt j'ai pu triompher de mes
embarras, tantôt mes embarras m'ont... en un mot, m'ont mis à bas.
Il y a eu des moments où je leur ai résisté en face, il y en a eu
d'autres où j'ai cédé à leur nombre, et où j'ai dit à mistress
Micawber dans le langage de Caton: «Platon, tu raisonnes à
merveille, tout est fini, je ne lutterai plus;» mais à aucune
époque de ma vie, dit M. Micawber, je n'ai joui d'un plus haut
degré de satisfaction que lorsque j'ai pu verser mes chagrins, si
je puis appeler ainsi des embarras provenant de saisies
mobilières, de billets et de protêts, dans le sein de mon ami
Copperfield.»
Quand M. Micawber eut achevé de me rendre ce glorieux témoignage,
«Bonsoir, monsieur Heep, ajouta-t-il; je suis votre serviteur,
mistress Heep;» et il sortit avec moi de l'air le plus élégant, en
faisant retentir les pavés sous les talons de ses bottes et en
fredonnant un air le long du chemin.
L'auberge dans laquelle demeurait M. Micawber était petite, et la
chambre qu'il occupait n'était pas grande non plus; elle était
séparée par une cloison de la salle commune et sentait une forte
odeur de tabac. Je crois qu'elle devait être située au-dessus de
la cuisine, parce qu'il y montait en même temps à travers les
fentes du plancher un fumet de graillon qui suintait sur les murs
puants. Elle devait être aussi voisine du comptoir, car elle avait
un goût de rogomme, et l'on y entendait distinctement le cliquetis
des verres. Là, étendue sur un petit canapé au-dessous d'une
gravure représentant un cheval de course, la tête près du feu et
les pieds contre le moutardier placé sur une servante à l'autre
bout de la chambre, était mistress Micawber, à laquelle son mari
s'adressa en entrant le premier:
«Ma chère, permettez-moi de vous présenter un élève du docteur
Strong.»
Je remarquai en passant que, quelque confusion qui existât
toujours dans l'esprit de M. Micawber sur mon âge et ma situation,
il n'oubliait jamais que j'étais élève du docteur Strong: c'était
comme un hommage indirect qu'il rendait à la distinction de mon
rang dans le monde.
Mistress Micawber fut étonnée, mais enchantée de me voir. J'étais
bien aise aussi de la revoir moi-même, et, après un échange de
compliments affectueux, je m'assis sur le canapé à côté d'elle.
«Ma chère, dit M. Micawber, si vous voulez raconter à Copperfield
la situation actuelle, qu'il sera bien aise de connaître, je n'en
doute pas, je vais aller jeter un coup d'oeil sur le journal
pendant ce temps-là, pour voir si je trouverai quelque chose dans
les annonces.
-- Je vous croyais à Plymouth, madame, dis-je à mistress Micawber,
quand il fut sorti.
-- Mon cher monsieur Copperfield, répliqua-t-elle, nous y avons
été en effet.
-- Pour y prendre un emploi? repris-je.
-- Précisément, dit mistress Micawber, pour y prendre un emploi;
mais le fait est qu'on n'a pas besoin à la douane d'un homme doué
de grandes facultés. L'influence locale de ma famille ne pouvait
nous être non plus d'aucune ressource pour procurer à un homme
doué des facultés de M. Micawber un emploi dans le département. On
y préfère des gens plus ordinaires. Il aurait trop fait remarquer
la nullité des autres. En outre, je ne vous cacherai pas, mon cher
monsieur Copperfield, dit mistress Micawber, que la branche de ma
famille établie à Plymouth, en apprenant que j'accompagnais
M. Micawber avec le petit Wilkins, sa soeur et les jumeaux, ne l'a
pas reçu avec toute la cordialité qu'il aurait pu attendre au
moment où il venait de sortir de captivité. Le fait est, dit
mistress Micawber en baissant la voix, et ceci est entre nous, que
notre réception a été un peu froide.
-- Vraiment? lui dis-je.
-- Oui, dit mistress Micawber! Il est pénible de considérer
l'humanité sous cet aspect, monsieur Copperfield, mais la
réception qu'on nous a faite était décidément un peu froide. Il
n'y a pas à en douter. Le fait est que la branche de ma famille
établie à Plymouth est devenue tout à fait incivile avec
M. Micawber avant que notre séjour eût duré seulement une semaine,
et je ne leur ai pas caché ce que j'en pensais: je leur ai dit
qu'ils devaient être honteux d'une telle conduite. Voilà pourtant
ce qui s'est passé, continua mistress Micawber. Dans de telles
circonstances, que pouvait faire un homme aussi fier que
M. Micawber? Il n'y avait qu'un parti à prendre: emprunter de
cette branche de ma famille l'argent nécessaire pour retourner à
Londres, et y retourner au prix de n'importe quel sacrifice.
-- Alors, vous êtes tous revenus, madame?
-- Nous sommes tous revenus, répondit mistress Micawber. Depuis
lors, j'ai consulté d'autres branches de ma famille sur le parti
qu'il y avait à prendre pour M. Micawber, car je soutiens qu'il
faut prendre un parti, monsieur Copperfield, me dit mistress
Micawber, comme si je lui disais le contraire. Il est clair qu'une
famille composée de six personnes, sans compter la servante, ne
peut pas vivre de l'air du temps.
-- Cela va sans dire, madame, répondis-je.
-- L'opinion des diverses branches de ma famille, continua
mistress Micawber, est que M. Micawber ferait bien de tourner
immédiatement son attention du côté du charbon.
-- Du côté de quoi? madame.
-- Du charbon, le commerce du charbon, dit mistress Micawber.
M. Micawber a été amené à penser, d'après ses informations, qu'il
pourrait y avoir des chances de succès, pour un homme capable,
dans le commerce de charbon de la Medway. Là-dessus M. Micawber a
naturellement trouvé que la première démarche à faire était
d'aller voir la Medway. Nous sommes venus dans ce but. Je dis
«nous,» monsieur Copperfield, car je n'abandonnerai jamais
M. Micawber, ajouta-t-elle avec vivacité.»
Je murmurai quelques mots d'admiration et d'approbation.
«Nous sommes venus, répéta mistress Micawber, et nous avons vu la
Medway. Mon opinion sur le commerce du charbon par cette rivière
est qu'il y faut peut-être de la capacité, mais qu'il y faut
certainement des capitaux. M. Micawber a de la capacité, mais il
n'a pas de capitaux. Nous avons visité, je crois, la plus grande
partie du cours de la Medway, et c'est la conclusion à laquelle je
suis arrivée, d'après mon opinion personnelle. Pendant que nous en
étions si près, M. Micawber a trouvé que ce serait une folie de ne
pas faire un pas de plus pour voir la cathédrale, d'abord, parce
que nous ne l'avions jamais vue et qu'elle en vaut la peine, et
ensuite, parce qu'il y avait beaucoup de probabilités de
rencontrer une bonne chance dans une ville qui possède une
cathédrale. Nous sommes ici depuis trois jours, continua mistress
Micawber, et il ne s'est pas encore présenté de bonne chance. Vous
serez moins étonné que le serait un étranger, mon cher monsieur
Copperfield, en apprenant que nous attendons pour le moment de
l'argent venant de Londres pour solder nos dépenses dans cet
hôtel. Jusqu'à l'arrivée de cette somme, dit mistress Micawber
avec beaucoup d'émotion, je suis privée de retourner chez moi (je
veux dire dans mon garni de Pentonville) et d'aller revoir mon
fils, ma fille et mes jumeaux.»
J'éprouvais la plus vive sympathie pour M. et mistress Micawber
dans ces circonstances difficiles, et je le dis à M. Micawber qui
venait de rentrer, en ajoutant que je regrettais seulement de ne
pas avoir assez d'argent pour leur prêter la somme qui leur était
nécessaire. La réponse de M. Micawber indiquait l'agitation de son
esprit. Il me dit en me donnant une poignée de mains:
«Copperfield, vous êtes un véritable ami, mais en mettant toutes
choses au pis, un homme qui possède un rasoir n'est jamais
dépourvu d'un ami.» À cette terrible idée, mistress Micawber jeta
ses bras autour du cou de M. Micawber en le conjurant de se
calmer. Il pleura, mais il ne fut pas long à se remettre, car,
l'instant d'après, il sonna pour commander au garçon des rognons à
la brochette et des crevettes pour le déjeuner du lendemain matin.
Quand je pris congé d'eux, ils me pressèrent tous les deux si
vivement de venir dîner avec eux avant leur départ qu'il me fut
impossible de refuser. Mais comme je savais que je ne pourrais pas
venir le lendemain, et que j'aurais beaucoup de devoirs à préparer
le soir, il fut convenu que M. Micawber passerait dans la soirée
chez le docteur Strong (il était convaincu que les fonds qu'il
attendait de Londres devaient lui arriver ce jour-là), et qu'il me
proposerait de venir le lendemain, si cela me convenait mieux. En
conséquence, on vint m'appeler en classe l'après-midi suivante, et
je trouvai M. Micawber dans le salon, où il me dit qu'il
m'attendait à dîner, comme cela était convenu. Quand je lui
demandai si l'argent était arrivé, il me serra la main et
disparut.
En regardant ce soir-là par la fenêtre, je fus un peu surpris et
un peu inquiet de voir passer M. Micawber donnant le bras à Uriah
Heep, qui paraissait sentir avec une profonde humilité l'honneur
qu'il recevait, tandis que M. Micawber prenait plaisir à étendre
sur lui une main protectrice. Mais je fus encore plus surpris
quand je me rendis au petit hôtel, à quatre heures, c'était
l'heure indiquée, d'apprendre que M. Micawber était allé chez
Uriah, et qu'il avait bu un grog à l'eau-de-vie chez mistress
Heep.
«Et je vous dirai une chose, mon cher Copperfield, me dit
M. Micawber, votre ami Heep est un jeune homme qui ferait un bon
avocat général. Si je l'avais connu à l'époque où mes embarras ont
fini par une crise, tout ce que je puis dire, c'est que je crois
que mes affaires avec mes créanciers auraient été beaucoup mieux
conduites qu'elles ne l'ont été.»
Je ne comprenais pas bien comment cela eût été possible, attendu
que M. Micawber n'avait rien payé du tout, mais je ne voulais pas
faire de questions. Je n'osais pas non plus lui dire que
j'espérais qu'il n'avait pas été trop communicatif avec Uriah, ni
lui demander s'ils avaient beaucoup parlé de moi. Je craignais de
blesser M. Micawber ou plutôt mistress Micawber qui était très-
susceptible. Mais cette idée m'inquiétait, et j'y ai souvent pensé
depuis.
Le dîner était superbe: un beau plat de poisson, un morceau de
veau rôti avec le rognon, des saucisses, une perdrix et un
pudding; il y avait du vin et de l'ale, et après le dîner,
mistress Micawber fit elle-même un bol de punch.
M. Micawber était extrêmement gai. Je l'avais rarement vu d'aussi
bonne humeur. Il but tant de punch que son visage reluisait comme
si on l'avait verni. Il prit un ton gaiement sentimental et
proposa de boire à la prospérité de la ville de Canterbury,
déclarant qu'il s'y était trouvé très-heureux ainsi que mistress
Micawber, et qu'il n'oublierait jamais les agréables heures qu'il
y avait passées. Il porta ensuite ma santé; puis mistress
Micawber, lui et moi, nous fîmes un retour sur nos anciennes
relations, entre autres sur la vente de tout ce qu'ils
possédaient. Alors je proposai de boire à la santé de mistress
Micawber; du moins je dis modestement: «Si vous voulez bien me le
permettre, mistress Micawber, j'aurai maintenant le plaisir de
boire à votre santé, madame.» Sur quoi M. Micawber se lança dans
un éloge pompeux de mistress Micawber, déclarant qu'elle avait été
pour lui un guide, un philosophe et une amie, et qu'il me
conseillait, quand je serais en âge de me marier, d'épouser une
femme comme elle, s'il y en avait encore.
À mesure que le punch diminuait, M. Micawber devenait de plus en
plus gai; mistress Micawber cédant à la même influence, on se mit
à chanter. En un mot, je n'ai jamais vu personne de plus joyeux
que M. Micawber ce soir-là, jusqu'au dernier moment de ma visite.
Je pris congé très-affectueusement de lui et de son aimable femme.
Je n'étais par conséquent pas préparé à recevoir, le lendemain à
sept heures du matin, la lettre suivante datée de la veille à neuf
heures et demie, un quart d'heure après notre séparation.
«Mon cher et jeune ami,
«Le sort en est jeté, tout est fini. Cachant sous le masque d'une
gaieté maladive les ravages causés par les soucis, je ne vous ai
pas appris ce soir qu'il n'y a plus d'espérance de recevoir de
l'argent de Londres. Dans ces circonstances également humiliantes
à éprouver, à contempler et à décrire, j'ai acquitté mes dettes
envers cet établissement par un billet payable à quinze jours de
date à ma résidence de Pentonville, Londres. Quand on le
présentera, il ne sera pas payé. Ma ruine est au bout. La foudre
va éclater, l'arbre va être couché par terre.
«Que le malheureux qui vous écrit, mon cher Copperfield, vous
serve d'avertissement toute votre vie. En vous adressant cette
lettre il n'a pas d'autre intention, d'autre espérance. S'il
pouvait se flatter au moins de vous rendre ainsi service, une
lueur de joie pourrait peut-être pénétrer dans le sombre donjon de
l'existence qu'il lui reste à soutenir encore, quoique la
prolongation de sa vie (je vous le dis en confidence) soit pour le
moins très-problématique.
«Ceci est la dernière communication que vous recevrez jamais, mon
cher Copperfield,
«Du malheureux abandonné,
«Wilkins Micawber.»
Je fus si troublé par le contenu de cette lettre déchirante que je
courus aussitôt du côté du petit hôtel, dans l'intention d'y
entrer, en allant chez le docteur, pour essayer de calmer
M. Micawber par mes consolations. Mais à moitié chemin, je
rencontrai la diligence de Londres; M. et mistress Micawber
étaient sur l'impériale, il avait l'air parfaitement tranquille et
heureux, et souriait en écoutant sa femme et en mangeant des noix
qu'il tirait d'un sac de papier, pendant qu'on apercevait une
bouteille qui sortait de sa poche de côté. Ils ne me voyaient pas,
et je crus qu'il valait mieux, tout bien considéré, ne pas attirer
leur attention sur moi. L'esprit soulagé d'un grand poids, je pris
donc une petite rue qui menait tout droit à la pension, et je me
sentis, au bout du compte, assez satisfait de leur départ, ce qui
ne m'empêchait pas d'avoir pourtant toujours beaucoup d'amitié
pour eux.