On me néglige d'abord, et puis me voilà pourvu.
Le premier acte d'autorité par lequel débuta miss Murdstone, quand
le jour solennel fut passé et que la lumière eut recouvré son
libre accès au travers des fenêtres, fut de prévenir Peggotty
qu'elle eût à quitter la maison dans un mois. Quelque répugnance
que Peggotty eût pu sentir à servir M. Murdstone, je crois qu'elle
l'aurait fait par amour pour moi, plutôt que d'entrer dans la
meilleure maison qu'il y eût au monde. Mais enfin, se voyant
remerciée, elle me dit qu'il fallait nous quitter et pourquoi, et
nous nous lamentâmes de concert, en toute sincérité.
Quant à moi et à l'avenir qui m'était réservé, je n'en entendais
pas dire un mot, je ne voyais pas faire une seule démarche. Ils
auraient bien voulu, je pense, pouvoir se débarrasser de moi comme
de Peggotty avec un mois de gages. Je rassemblai un soir tout mon
courage pour demander à miss Murdstone quand je devais partir pour
la pension, mais elle me dit sèchement qu'elle croyait que je n'y
retournerais pas. Ce fut tout. J'étais très-inquiet de savoir ce
qu'on allait faire de moi; Peggotty s'en préoccupait aussi, mais
ni elle ni moi ne pouvions obtenir aucun renseignement sur ce
sujet.
Il s'était opéré dans ma situation un changement qui, tout en me
délivrant de grands ennuis pour le moment présent, aurait pu, si
j'avais su y réfléchir sérieusement, me donner fort à penser sur
l'avenir. Voici le fait: La contrainte qu'on m'imposait avait
complètement disparu. On tenait si peu à me voir rester à mon
triste poste dans le salon, que plusieurs fois miss Murdstone me
fit signe, en fronçant les sourcils, de m'éloigner au moment où je
venais de m'asseoir; on me défendait si peu de rechercher la
société de Peggotty, que, pourvu que je ne fusse pas en la
présence de M. Murdstone, on ne s'occupait pas de me chercher ni
de demander jamais où je pouvais être. J'étais d'abord effrayé de
l'idée qu'il allait se charger de continuer mon éducation, peut-
être même que ce serait miss Murdstone qui se dévouerait à cette
tâche ingrate, mais j'en vins bientôt à penser que mes craintes
étaient sans fondement et que j'en serais quitte pour être
abandonné.
Je ne vois pas que cette découverte m'ait causé beaucoup de
chagrin alors: j'étais encore étourdi du coup que m'avait porté la
mort de ma mère, et par suite indifférent pour les choses de ce
monde. Je me rappelle bien avoir réfléchi de temps en temps qu'il
était possible que je n'apprisse plus rien, que je ne reçusse plus
de soins de personne; que je devinsse un triste sire, destiné à
passer son inutile vie à flâner dans le village; je me souviens
aussi de m'être demandé si ce ne serait pas une chose faisable
d'éviter les malheurs que je prévoyais en m'en allant, comme un
héros de roman, chercher fortune ailleurs, mais ce n'étaient que
des visions passagères des rêves que je faisais tout éveillé, des
ombres chinoises qui dessinaient un moment leur forme légère sur
les murs de ma chambre pour s'évanouir bientôt et ne plus laisser
que la nudité de la muraille.
«Peggotty, dis-je un soir d'un ton pensif, en me chauffant les
mains devant le feu de la cuisine, M. Murdstone m'aime encore
moins qu'autrefois. Il ne m'aimait déjà pas beaucoup, Peggotty,
mais maintenant, il voudrait bien ne plus me voir jamais, s'il
pouvait.
-- Peut-être cela vient-il de son chagrin, dit Peggotty, en
passant la main sur mes cheveux.
-- J'ai pourtant aussi du chagrin, Peggotty. Si je croyais que
cela vînt de son chagrin, je n'y penserais pas. Mais non, ce n'est
pas cela, ce n'est pas cela.
-- Comment le savez-vous? reprit Peggotty après un moment de
silence.
-- Oh! son chagrin n'est pas du tout comme le mien; il est triste
dans ce moment-ci, assis auprès du feu avec miss Murdstone, mais
si j'entrais, Peggotty, il serait...
-- Quoi donc? dit Peggotty.
-- En colère, répondis-je, et j'imitai involontairement le
froncement de ses sourcils. S'il n'était que triste, il ne me
regarderait pas comme il fait. Moi, je suis triste aussi, mais il
me semble que ma tristesse me dispose plutôt à la bienveillance.»
Peggotty garda le silence un moment, et je me chauffai les mains
sans rien dire non plus.
«David! dit-elle enfin.
-- Eh bien! Peggotty?
-- J'ai essayé, mon cher enfant, j'ai essayé de toutes les
manières, de tous les moyens connus et inconnus, pour trouver du
service ici, à Blunderstone, mais il n'y a rien du tout qui puisse
me convenir, mon chéri!
-- Et que comptez-vous faire, Peggotty? dis-je tristement; où
comptez-vous aller chercher fortune?
-- Je crois que je serai obligée d'aller vivre à Yarmouth, dit
Peggotty.
-- Encore un peu plus loin, dis-je en m'égayant un peu, et vous
auriez été tout à fait perdue, mais là je pourrai vous voir encore
quelquefois, ma bonne vieille Peggotty. Ce n'est pas tout à fait à
l'autre bout du monde, n'est-ce pas?
-- Au contraire; s'il plaît à Dieu, s'écria Peggotty avec une
grande animation, tant que vous serez ici, mon chéri, je viendrai
vous voir toutes les semaines: une fois par semaine tant que je
vivrai.»
Cette promesse m'ôta une grande inquiétude; mais ce n'était pas
tout, Peggotty continua:
«Je vais d'abord chez mon frère, voyez-vous, David, passer une
quinzaine de jours, à me reconnaître et à me remettre un peu.
Maintenant je pensais que peut-être, comme on n'a pas grand besoin
de vous ici pour le moment, on pourrait aussi vous laisser venir
avec moi.»
Si quelque chose pouvait me faire éprouver un sentiment de plaisir
dans ce moment où j'avais si peu à me louer de tous ceux qui
m'entouraient, à l'exception de Peggotty, c'était bien ce projet.
L'idée de revoir tous ces honnêtes visages éclairés par un sourire
de bienvenue, de retrouver le calme de la matinée du dimanche, le
son des cloches, le bruit des pierres tombant dans l'eau, de voir
les vaisseaux se dessiner à demi dans la brouillard, d'errer sur
la plage avec la petite Émilie, en lui racontant mes chagrins, et
de me consoler en cherchant avec elle des cailloux et des
coquillages sur le rivage, tout cela ramenait le calme dans mon
coeur. Mon repos fut troublé un instant après par un doute sur la
question de savoir si miss Murdstone donnerait son consentement.
Mais cette inquiétude même fut bientôt dissipée; car au moment où
elle apparut pour faire sa tournée du soir à tâtons dans l'office,
pendant que nous causions encore, Peggotty entama la question avec
une hardiesse qui m'étonna.
«Il perdra son temps là-bas, dit miss Murdstone en regardant dans
un bocal de cornichons, et l'oisiveté est la mère de tous les
vices; mais il n'en ferait pas davantage ici ni ailleurs, c'est
mon avis.»
Peggotty était sur le point de répondre vivement, mais elle se
contint par affection pour moi et garda le silence.
«Hem! fit miss Murdstone en regardant toujours les cornichons, il
y a une chose plus importante que tout le reste, de la plus haute
importance, c'est que mon frère ne soit ni dérangé ni contrarié.
Ainsi je suppose que je ferai aussi bien de dire oui.»
Je la remerciai, mais sans laisser percer ma joie, de peur qu'elle
ne retirât son consentement. Je ne pus m'empêcher de penser que
j'avais agi prudemment, quand je rencontrai le regard qu'elle me
lança par-dessus le bocal aux cornichons; il semblait que toute
leur aigreur eût passé dans ses yeux noirs. Pourtant la permission
était accordée et ne fut pas retirée, et à la fin du mois accordé
à Peggotty, nous étions tous deux prêts à partir.
M. Barkis entra dans la maison pour chercher les malles de
Peggotty. Je ne lui avais jamais vu auparavant franchir la grille
du jardin, mais cette fois il entra dans la maison; et en
chargeant sur son épaule la plus grande caisse pour l'emporter, il
me jeta un regard qui voulait dire quelque chose, si tant est que
le visage de M. Barkis voulût jamais rien dire.
Naturellement Peggotty était un peu triste de quitter une maison
qu'elle habitait depuis tant d'années, et où elle s'était attachée
aux deux êtres qu'elle aimait le plus au monde, ma mère et moi. De
grand matin elle était allée faire un tour au cimetière, et elle
monta dans la carriole en tenant son mouchoir sur ses yeux.
Tant qu'elle conserva cette position, M. Barkis ne donna pas le
plus léger signe de vie. Il restait à sa place ordinaire, dans son
attitude accoutumée, comme un grand mannequin. Mais lorsqu'elle
commença à regarder autour d'elle et à me parler, il hocha la tête
et se mit à rire plusieurs fois de suite, je ne sais ni de quoi ni
pourquoi.
«Belle journée, monsieur Barkis! dis-je alors par politesse.
-- Pas trop mauvais temps, dit M. Barkis, qui était généralement
très-réservé dans ses expressions et qui n'aimait pas à se
compromettre.
-- Peggotty est tout à fait remise maintenant, monsieur Barkis,
remarquai-je pour lui faire plaisir.
-- Vraiment?» dit M. Barkis.
Après avoir réfléchi, il lui jeta un regard astucieux et lui dit:
«Êtes-vous tout à fait bien?»
Peggotty se mit à rire et répondit affirmativement.
«Mais tout à fait bien, vous êtes sûre? grommela M. Barkis en
s'approchant d'elle peu à peu et en lui donnant un léger coup de
coude. Vous êtes sûre? vraiment tout à fait bien? Vous en êtes
bien sûre?» Et à chacune de ces questions que M. Barkis
accompagnait d'un nouveau coup de coude, il se rapprochait d'elle,
si bien qu'à la fin nous étions tous entassés dans le coin gauche
de la carriole et que je fus bientôt serré à ne pouvoir presque
plus respirer.
Peggotty appela l'attention de M. Barkis sur mes souffrances, et
il me rendit un peu de place tout de suite et s'éloigna encore peu
à peu. Mais je ne pus m'empêcher de remarquer que ces
rapprochements incommodes étaient à ses yeux un merveilleux moyen
d'exprimer sa bonne volonté d'une manière claire, agréable et
facile, sans être obligé de se mettre en frais de conversation. Il
en fut tout réjoui longtemps encore après. Au bout d'un moment, il
se tourna de nouveau vers Peggotty, et, renouvelant sa question:
«Êtes-vous bien, mais tout à fait bien?» il se serra de nouveau
contre nous, au point de m'étouffer à demi. Il réitéra peu après
sa demande et ses manoeuvres. Je pris donc le parti de me lever
dès que je le voyais approcher et de me tenir debout sur le
devant, sous prétexte de regarder le paysage; ce procédé me
réussit.
Il eut la politesse de s'arrêter devant une auberge, dans le but
exprès de nous régaler de bière et de mouton à la casserole.
Pendant que Peggotty buvait, il fut pris de nouveau d'un de ses
accès de galanterie; je vis le moment où elle allait étouffer de
rire. Mais, en approchant de la fin du voyage, il était trop
occupé pour penser à nous, et une fois sur le pavé de Yarmouth,
nous étions tous trop cahotés, je crois, pour avoir le loisir de
songer à autre chose.
M. Peggotty et Ham nous attendaient. Ils reçurent Peggotty et moi
de la manière la plus affectueuse, et donnèrent une poignée de
main à M. Barkis, qui avait son chapeau sur le derrière de la
tête, souriant d'un air embarrassé qui semblait presque se
communiquer à ses jambes, un peu tremblantes à ce qu'il me sembla.
M. Peggotty prit une des malles de sa soeur, Ham s'était chargé de
l'autre, et j'allais les suivre, quand M. Barkis me fit
mystérieusement signe de venir lui parler.
«Tout va bien,» grommela M. Barkis.
Je le regardai en face en disant: «Ah!» d'un air que je voulais
rendre très-profond.
«Tout n'en est pas resté là, dit M. Barkis avec un hochement de
tête confidentiel; tout va bien.»
Je répondis de nouveau:
«Ah!
-- Vous savez qui est-ce qui voulait bien? dit mon ami. C'était
Barkis, Barkis, tout seul.»
Je fis un signe d'assentiment.
«Eh bien! tout va bien maintenant, grâce à vous; je suis votre
ami; tout va bien,» et M. Barkis me donna une poignée de main.
Dans ses efforts pour s'expliquer avec une grande lucidité,
M. Barkis était devenu si extraordinairement mystérieux, que
j'aurais pu rester à le regarder pendant une heure, sans
recueillir plus de renseignements sur son visage que sur le cadran
d'une pendule arrêtée, quand Peggotty m'appela. Chemin faisant
elle me demanda ce qu'il m'avait dit. Je répondis qu'il m'avait
dit que tout allait bien.
«Il est bien assez hardi pour cela, dit Peggotty, mais peu
m'importe. David, mon cher enfant, que diriez-vous si je pensais à
me marier?
-- Mais... je suppose que vous m'aimeriez autant qu'à présent,
Peggotty,» répondis-je après un moment de réflexion.
Au grand étonnement des passants et de son frère qui marchait
devant nous, la brave femme ne put s'empêcher de s'arrêter pour
m'embrasser à l'instant même, en protestant de son inaltérable
attachement pour moi.
«Eh bien! qu'est-ce que vous diriez de ça, mon chéri? reprit-elle,
cet épisode achevé, après que nous nous étions déjà remis en
route.
-- Si vous aviez l'idée de vous marier... à M. Barkis, Peggotty?
-- Oui, dit Peggotty.
-- Il me semble que ce serait une très-bonne chose, parce que,
voyez-vous, Peggotty, vous auriez la carriole et le cheval pour
venir me voir, et vous pourriez venir à coup sûr, et encore pour
rien!
-- A-t-il de l'esprit cet enfant! s'écria Peggotty. C'est
précisément là ce que je me disais depuis un mois. Oui, mon chéri,
et je pense que je serais plus indépendante, et que je
travaillerais de meilleur coeur chez moi que je ne pourrais le
faire chez les autres maintenant. Je ne sais pas si je pourrais me
remettre à servir chez des étrangers. Et puis, je resterais près
du tombeau de ma pauvre chérie, dit Peggotty à demi-voix, et je
pourrais aller le voir quand je voudrais; et, quand je mourrais,
on pourrait m'enterrer pas trop loin d'elle.
Nous gardâmes tous deux le silence un peu de temps après ces
paroles. Elle reprit gaiement:
«Mais je n'y penserais plus, si cela faisait de la peine à mon
petit David, quand les bans auraient été publiés vingt fois, et
que j'aurais ma bague d'alliance dans ma poche!
-- Regardez-moi, Peggotty, répondis-je, et vous verrez comme je
suis content. Et en effet, je désirais de tout mon coeur le
mariage de Peggotty.
-- Eh bien! mon chéri, dit Peggotty en me serrant un peu dans ses
bras, j'y ai pensé nuit et jour de toutes les manières, et
j'espère ne pas m'en repentir. Mais j'y réfléchirai encore; je
veux en parler à mon frère, et en attendant nous le garderons pour
nous, David. Barkis est un brave homme, tout rond, dit Peggotty,
et si j'essaye de remplir mes devoirs envers lui, je crois que ce
sera ma faute si je ne suis pas... si je ne suis pas _tout à fait
bien_,» dit Peggotty en riant de tout son coeur.
Cette citation, empruntée à la question même de M. Barkis, était
si bien placée et nous amusa tant que nos éclats de rire durèrent
jusqu'au moment où nous nous trouvâmes en vue de la maison de
M. Peggotty.
Elle n'avait pas changé, sauf que je la trouvai peut-être un peu
plus petite: et mistress Gummidge était debout à la porte, comme
si elle n'avait pas bougé de là depuis ma dernière visite.
L'intérieur n'avait pas subi plus de changements que l'extérieur.
Le petit vase bleu de ma chambre était toujours rempli de plantes
marines. Je fis un tour sous le hangar, et j'y retrouvai dans leur
coin accoutumé les homards, les crabes, les langoustes, formant,
comme par le passé, une masse compacte, et toujours possédés du
même désir de pincer les doigts à tout l'univers. Mais je
n'apercevais pas Émilie, je demandai à M. Peggotty où je pourrais
la trouver.
«Elle est à l'école, monsieur, dit M. Peggotty en s'essuyant le
front, après avoir déposé la malle de sa soeur; elle va revenir,
ajouta-t-il en regardant la vieille horloge, d'ici à vingt
minutes, une demi-heure au plus; nous nous apercevons tous de son
absence, je vous en réponds.»
Mistress Gummidge soupira.
«Allons, allons, mère Gummidge! cria M. Peggotty.
-- Je le sens plus que tout autre, dit mistress Gummidge; je suis
une pauvre femme perdue, sans ressource, et c'était la seule
personne avec laquelle je n'eusse pas de contrariété.»
Mistress Gummidge, toujours gémissant et secouant la tête, se mit
à souffler le feu. M. Peggotty se tourna de notre côté, pendant
qu'elle était ainsi occupée, et me dit à voix basse en mettant sa
main devant sa bouche: «C'est le vieux!» Ce qui me fit supposer
avec raison que l'humeur de mistress Gummidge n'avait fait aucun
progrès depuis ma dernière visite.
La maison était, ou du moins elle devait être aussi charmante que
par le passé, et pourtant elle ne me produisait pas la même
impression. J'étais un peu désappointé. Peut-être cela venait-il
de ce que la petite Émilie n'y était pas. Je savais le chemin
qu'elle devait prendre, et je me trouvai bientôt en route pour
aller au devant d'elle.
Au bout d'un moment, j'aperçus de loin quelqu'un que je reconnus
bientôt, c'était Émilie. Elle avait grandi, mais elle était petite
encore. Quand elle approcha, et que je vis ses yeux plus bleus que
jamais, son visage plus radieux que par le passé, et toute sa
personne plus jolie et plus attrayante, j'éprouvai une étrange
sensation, qui me donna l'idée de faire semblant de ne pas la
reconnaître, et de passer tout droit comme si je regardais quelque
chose dans le lointain. J'en ai fait autant plus d'une fois depuis
dans ma vie, si je ne me trompe. La petite Émilie ne s'en
inquiétait guère. Elle me voyait bien, mais au lieu de se
retourner et de m'appeler, elle se mit à courir en riant. Cela
m'obligea de courir après elle; mais elle allait si vite, que nous
étions tout près de la chaumière quand je vins à bout de la
rattraper.
«Ah! c'est vous? dit-elle.
-- Mais vous le saviez bien que c'était moi, Émilie.
-- Et vous, vous ne saviez peut-être pas qui j'étais?» dit Émilie.
J'allais l'embrasser, mais elle mit ses mains sur ses lèvres, en
me disant qu'elle n'était plus un petit enfant, et elle s'enfuit
dans la maison en riant plus fort que jamais.
Elle semblait s'amuser à me taquiner, et ce changement dans ses
manières m'étonnait beaucoup. La table était mise, la vieille
petite caisse était à sa place accoutumée, mais au lieu de venir
s'asseoir à côté de moi, elle alla se placer auprès de mistress
Gummidge qui gémissait toujours, et quand M. Peggotty lui demanda
pourquoi, elle secoua ses cheveux sur sa figure, et ne répondit
qu'en riant.
«C'est un petit chat, dit M. Peggotty en la caressant doucement.
-- Oui, c'est un petit chat! s'écria Ham, oui M. David, oui!» et
il la regardait en éclatant de rire avec un mélange d'admiration
et de ravissement, qui lui rendait la figure rouge comme une
fraise.
Le fait est que tout le monde gâtait la petite Émilie, et
M. Peggotty plus que personne; elle lui faisait faire tout ce
qu'elle voulait, rien qu'en approchant sa joue de ses gros
favoris. Du moins c'était mon opinion quand je la voyais le
caresser, et je trouvais que M. Peggotty avait bien raison; elle
était si affectueuse et si douce, elle avait des regards à la fois
si fins et si timides, qu'elle me gagna le coeur plus que jamais.
Elle était aussi très-compatissante, et quand M. Peggotty, tout en
fumant sa pipe le soir auprès du feu, fit une allusion à la perte
que je venais de faire, les yeux d'Émilie se remplirent de larmes,
et elle me regarda avec tant de bonté de l'autre côté de la table,
que j'en fus très-reconnaissant.
«Ah! dit M. Peggotty en prenant dans sa main les boucles de sa
petite Émilie et en les laissant retomber une à une; voilà une
orpheline, voyez-vous, monsieur! et voilà un orphelin! continua
M. Peggotty en donnant à Ham du revers de son poing un coup
vigoureux dans la poitrine, quoiqu'il n'en ait guère l'air.
-- Si je vous avais pour tuteur, monsieur Peggotty, dis-je en
secouant la tête, je crois que je ne me sentirais guère orphelin
non plus.
-- Bien dit, monsieur David! s'écria Ham avec enthousiasme.
Hourra! Bien dit! Vous avez bien raison!» et il rendit à
M. Peggotty son coup de poing, pendant que la petite Émilie se
leva pour embrasser M. Peggotty.
«Et comment va votre ami, monsieur? me demanda M. Peggotty.
-- M. Steerforth? dis-je.
-- Ah! voilà le nom, cria M. Peggotty se tournant vers Ham; je
savais bien que c'était quelque chose comme ça.
-- Mais vous disiez que c'était Rudderford, s'écria Ham en riant.
-- Eh bien! riposta M. Peggotty, je n'en étais déjà pas si loin.
S'il n'y a pas du _rude_, il y a du _fort_ tout de même. Comment
va-t-il?
-- Il était en très-bon état quand je l'ai quitté, monsieur
Peggotty.
-- Voilà un ami! dit M. Peggotty en secouant sa pipe. Parlez-moi
d'un ami comme celui-là! Ma foi, ça fait plaisir à voir.
-- Il a une belle figure, n'est-ce pas? car mon coeur s'échauffait
en entendant faire son éloge.
-- Une belle figure? dit M. Peggotty, je crois bien; il se tient
là, devant vous, comme... je ne sais pas quoi. Il a l'air si
décidé!
-- Oui, c'est précisément son caractère, repris-je à mon tour;
brave comme un lion, et la franchise même, monsieur Peggotty.
-- Et je suppose, continua M. Peggotty, en me regardant à travers
la fumée de sa pipe, que lorsqu'il s'agit d'apprendre dans les
livres, il passe devant tout le monde?
-- Oui! dis-je avec ravissement, il sait tout; on ne se figure pas
combien il a d'esprit.
-- Voilà un ami! murmurait M. Peggotty en branlant gravement la
tête.
-- Rien ne lui donne de peine, continuai-je. Il n'a qu'à regarder
une leçon pour la savoir; il joue aux barres mieux que personne;
il vous rendra autant de pions que vous voudrez aux dames, et
encore il vous battra aisément.»
M. Peggotty secoua de nouveau la tête, comme pour dire:
«Certainement qu'il vous battra.»
-- Et il parle si bien! il n'a pas son pareil. Je voudrais
seulement que vous pussiez l'entendre chanter, monsieur Peggotty.»
M. Peggotty fit un nouveau mouvement de tête, comme pour dire: «Je
n'en doute pas.»
-- Et puis, il est si généreux, si bon, continuai-je, entraîné par
mon sujet favori, qu'on ne peut pas dire de lui tout le bien qu'il
mérite. Pour moi, je ne pourrai jamais être assez reconnaissant de
la protection qu'il m'a accordée, quand j'étais si loin de lui par
mon âge et par mes études.»
Je parlais ainsi très-vivement quand mon regard tomba sur la
petite Émilie qui se penchait en avant sur la table pour m'écouter
avec la plus profonde attention, sans respirer, ses yeux bleus
brillant comme des étoiles, et ses joues couvertes de rougeur.
Elle était si jolie et elle avait l'air si étonnamment sérieuse,
que je m'arrêtai tout étonné, ce qui fit que tout le monde la
regarda en même temps, et se mit à rire.
«Émilie est comme moi, dit Peggotty, elle voudrait le voir.»
Émilie se troubla quand elle vit qu'on la regardait; elle baissa
la tête et rougit très-fort. Puis jetant un coup d'oeil à travers
ses boucles éparpillées, elle s'aperçut que nos yeux étaient
encore attachés sur elle (pour mon compte, je l'aurais volontiers
regardée pendant une heure); elle s'enfuit et ne revint que
lorsqu'il fut temps de se coucher.
J'occupais mon ancien petit lit à la poupe du bateau, où le vent
sifflait comme autrefois. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser
qu'il gémissait sur ceux qui n'étaient plus, et au lieu de
m'imaginer, comme par le passé, que la mer monterait pendant la
nuit et mettrait le bateau à flot, je me disais que la mer était
venue depuis le temps où j'avais entendu le bruit du vent sur les
vagues, et qu'elle avait emporté le bonheur de ma vie. Je me
rappelle que lorsque le vent et la mer se calmèrent un peu, je
demandai à Dieu dans ma prière de me faire la grâce de grandir
pour épouser la petite Émilie; sur quoi je m'endormis
tranquillement.
Les jours s'écoulaient à peu près comme par le passé; seulement,
et c'était une grande différence, la petite Émilie se promenait
rarement avec moi sur la plage. Elle avait des leçons à apprendre,
de l'ouvrage à faire, et elle était absente la plus grande partie
de la journée. Mais je sentais que, même sans ces obstacles, nous
n'aurions pu jouir de la promenade comme autrefois. Émilie avait
beau être capricieuse et pleine de fantaisies comme un enfant, ce
n'était plus une petite fille, c'était plutôt une petite femme. Il
me semblait que cette seule année avait établi une grande
différence entre nous. Elle avait de l'amitié pour moi, mais elle
me plaisantait et me faisait endêver; quand j'allais au-devant
d'elle, elle prenait un autre chemin et je la trouvais sur le
seuil de la porte, riant de toutes ses forces, au moment où
j'arrivais très-désappointé. Le meilleur moment de la journée
était celui où elle travaillait à l'aiguille; je m'asseyais à ses
pieds et je lui faisais la lecture. Il me semble encore que je
n'ai jamais vu le soleil aussi brillant que pendant ces beaux
jours d'avril, que je n'ai jamais rencontré une petite créature
aussi ravissante que celle qui travaillait assise sur le seuil de
la porte du vieux bateau, et que je n'ai jamais trouvé depuis le
ciel aussi pur, la mer aussi bleue, ni les vaisseaux voguant au
loin aussi dorés par le soleil.
Le premier soir après notre arrivée, M. Barkis apparut, l'air
très-gauche et très-embarrassé; il portait un mouchoir noué par
les coins et rempli d'oranges. Comme il n'avait fait aucune
allusion à cette partie de sa propriété, on supposa, après son
départ, qu'il avait oublié son paquet, et Ham courut après lui
pour le lui rendre, mais il revint avec une déclaration que les
oranges étaient pour Peggotty. Depuis lors, il apparut
régulièrement tous les soirs, exactement à la même heure, toujours
avec un petit paquet dont il ne parlait jamais et qu'il déposait
derrière la porte en l'ouvrant. Les offrandes étaient de l'espèce
la plus variée et la plus extraordinaire. Je me souviens, entre
autres, d'une énorme pelote, d'un boisseau de pommes, d'une paire
de boucles d'oreilles en jais, d'une provision d'oignons
d'Espagne, d'une boîte de dominos, enfin d'un serin avec sa cage,
et d'un jambon mariné.
M. Barkis faisait sa cour, il me semble, d'une manière très-
particulière. Il parlait à peine, et restait assis près du feu
dans la même attitude que dans sa carriole, en regardant fixement
Peggotty qui travaillait en face de lui. Un soir, inspiré, je
suppose, par l'amour, il s'empara d'un bout de bougie qu'elle
employait à cirer son fil, et le mit précieusement dans la poche
de son gilet. Depuis lors, sa grande joie consistait à produire le
morceau de cire quand Peggotty en avait besoin, et quoiqu'à moitié
fondu et généralement collé au fond de sa poche, il en reprenait
soigneusement possession dès que Peggotty avait fini son
opération. Il avait l'air très-heureux, et ne se croyait
évidemment pas obligé de parler. Même quand il allait se promener
avec Peggotty sur la plage, il ne se donnait pas beaucoup de mal
pour entretenir la conversation; il se contentait de lui demander
de temps en temps si elle était tout à fait bien; je me rappelle
que parfois, après son départ, Peggotty jetait son tablier sur sa
tête et riait pendant une demi-heure. Le fait est que nous nous en
amusions tous plus ou moins, à l'exception de cette malheureuse
mistress Gummidge, à qui son mari avait probablement fait la cour
dans le temps exactement de la même façon, car les manières de
M. Barkis rappelaient constamment «le vieux» à son souvenir.
La fin de ma visite approchait quand nous fûmes prévenus que
Peggotty et M. Barkis allaient prendre ensemble un jour de congé,
et que je devais les accompagner avec Émilie. Je dormis à peine la
nuit précédente, dans l'attente d'une journée entière à passer
avec elle. Nous étions tous sur pied de bonne heure, et nous
n'avions pas fini de déjeuner quand M. Barkis apparut au loin,
conduisant sa carriole pour emmener l'objet de ses affections.
Peggotty était vêtue de deuil comme à l'ordinaire, mais M. Barkis
était resplendissant; il portait un habit bleu tout battant neuf;
le tailleur lui avait fait si bonne mesure que les parements des
manches rendaient des gants inutiles, même par un temps très-
froid; quant au collet, il était si haut qu'il relevait ses
cheveux par derrière et les faisait tenir tout droits. Ses boutons
de métal étaient de la plus grande dimension. Un pantalon gris et
un gilet jaune complétaient la toilette de M. Barkis, que je
regardais comme un modèle d'élégance.
Quand nous fûmes hors de la maison, j'aperçus M. Peggotty tenant à
la main un vieux soulier qu'il voulait faire lancer après nous
pour nous porter bonheur, et il l'offrait dans ce but à mistress
Gummidge.
«Non, il vaut mieux que ce soit une autre personne, Daniel, dit
mistress Gummidge. Je suis une pauvre créature perdue sans
ressource, et tout ce qui me rappelle qu'il y a des créatures qui
ne sont pas perdues sans ressource et seules au monde comme moi,
me contrarie trop.
-- Allons, ma vieille dit M. Peggotty, prenez le soulier et jetez-
le.
-- Non, Daniel, répondit mistress Gummidge en gémissant et en
secouant la tête; si je sentais les choses moins vivement, à la
bonne heure! Vous n'êtes pas comme moi, Daniel; rien ne vous
contrarie et vous ne contrariez personne, il vaut mieux que ce
soit vous.»
Ici Peggotty, qui avait embrassé tout le monde d'un air un peu
troublé, cria de la carriole où nous étions tous (Émilie et moi
sur deux petites chaises), que c'était à mistress Gummidge de
jeter le soulier. Elle s'y décida enfin, mais je suis fâché de
dire qu'elle gâta légèrement l'air de fête de notre départ en
fondant immédiatement en larmes, après quoi elle se laissa tomber
dans les bras de Ham en déclarant qu'elle savait bien qu'elle
était un grand embarras, et qu'il vaudrait mieux la porter tout de
suite à l'hôpital. Je trouvais ça très-raisonnable et j'aurais
approuvé Ham de lui rendre ce petit service. Mais nous voilà en
route pour notre partie de plaisir. M. Barkis s'arrêta bientôt à
la porte d'une église, il attacha le cheval aux barreaux de la
grille, puis entra avec Peggotty, me laissant seul avec Émilie
dans la carriole. Je saisis cette occasion pour passer mon bras
autour de sa taille, et pour lui proposer, puisque je devais sitôt
la quitter, de prendre le parti d'être très-tendres l'un pour
l'autre et très-heureux tout le jour. Elle y consentit, et me
permit même de l'embrasser; à la suite de cette faveur, je
m'enhardis jusqu'à lui dire (je m'en souviens encore) que je
n'aimerais jamais une autre femme, et que j'étais décidé à verser
le sang de quiconque prétendrait à son affection.
C'est pour le coup que la petite Émilie s'amusa à mes dépens. Il
fallait voir ses prétentions d'être infiniment plus âgée et plus
raisonnable que moi, ce qui faisait dire à la charmante petite fée
que j'étais «un petit nigaud!» Puis elle se mit à rire si gaiement
que j'oubliai le chagrin de m'entendre donner un nom si méprisant,
tout entier au plaisir de la voir.
M. Barkis et Peggotty restèrent bien longtemps dans l'église, mais
ils revinrent enfin, et on prit le chemin de la campagne. En
route, M. Barkis se retourna vers moi, et me dit avec un regard
malin dont je ne l'aurais pas cru capable:
«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole?
-- Clara Peggotty, répondis-je.
-- Et quel nom faudrait-il écrire maintenant, si j'avais un canif?
-- Est-ce toujours Clara Peggotty?
-- Clara Peggotty Barkis!» et il partit d'un éclat de rire qui
ébranlait les parois de la carriole.
En un mot, ils étaient mariés; voilà pourquoi ils étaient entrés
dans l'église. Peggotty était décidée à ce que tout se passât sans
bruit, et le bedeau avait été le seul témoin de la cérémonie. Elle
fut un peu confuse d'entendre M. Barkis annoncer si brusquement
leur union, et elle ne pouvait se lasser de m'embrasser pour me
prouver que son affection pour moi n'avait rien perdu. Mais elle
se remit bientôt et me dit qu'elle était enchantée que ce fût une
affaire finie.
Nous nous arrêtâmes à une petite auberge sur une route de
traverse; on nous y attendait; le dîner fut très-gai et la journée
se passa de la manière la plus satisfaisante. Peggotty se serait
mariée tous les jours depuis dix ans qu'elle n'aurait pu avoir
l'air plus à son aise, elle était tout à fait comme à l'ordinaire;
elle sortit avec Émilie et moi pour se promener avant le thé,
tandis que M. Barkis fumait philosophiquement, heureux et content,
je suppose, du plaisir de contempler son bonheur en perspective.
En tous cas, ses réflexions contribuèrent à réveiller son appétit,
car je me rappelle que, bien qu'il eût mangé beaucoup de porc
frais et de légumes, qu'il eût dépêché un poulet ou deux à dîner,
il fut obligé de demander une tranche de lard avec son thé, et
qu'il en fit disparaître un bon morceau sans aucune émotion.
J'ai souvent pensé depuis que c'était un jour de noces bien
innocent et peu conforme aux habitudes reçues. Nous reprîmes nos
places dans la carriole, quand il fit nuit, et pendant la route
nous regardions les étoiles; c'était moi qui étais le
démonstrateur en titre et qui ouvrais à M. Barkis des horizons
inconnus. Je lui dis tout ce que je savais; il aurait cru
volontiers tout ce qui aurait pu me passer par la tête, tant il
était convaincu de l'étendue de mon intelligence: il alla même
jusqu'à déclarer à sa femme, moi présent, que j'étais un petit
Roschius; je compris qu'il voulait dire par là que j'étais un
petit prodige.
Le sujet des étoiles épuisé, on plutôt les facultés de
compréhension de M. Barkis arrivées à leur terme, la petite Émilie
s'enveloppa avec moi dans un vieux manteau qui nous abrita pendant
le reste du voyage. Ah! je l'aimais bien! Quel bonheur me disais-
je, si nous étions mariés, et si nous allions vivre dans les
champs, au milieu des arbres, sans jamais vieillir, sans jamais en
savoir davantage, toujours enfants, toujours vaguant, en nous
donnant la main, dans les prairies pleines de fleurs, par un beau
soleil, posant notre tête la nuit tout près l'un de l'autre sur un
lit de mousse, pour dormir d'un sommeil pur et paisible, en
attendant que nous fussions enterrés par les petits oiseaux après
notre mort! Ce tableau fantastique, bien éloigné du monde réel,
brillant de l'éclat de notre innocence, et aussi vague que les
étoiles au-dessus de nos têtes, me trotta dans la tête tout le
long du chemin. Je suis bien aise de penser que Peggotty avait
pour compagnons le jour de son mariage deux coeurs aussi candides
que celui de la petite Émilie et le mien. Les Amours et les
Grâces, cortège indispensable et classique du dieu d'Hymen,
n'auraient pas mieux fait.
Nous arrivâmes donc heureusement à la porte du vieux bateau; là
M. et mistress Barkis nous dirent adieu, pour prendre le chemin de
leur demeure. Je sentis alors pour la première fois que j'avais
perdu Peggotty. J'aurais eu le coeur bien gros ce soir-là si
j'avais reposé ma tête sous un autre toit que celui qui abritait
la petite Émilie.
M. Peggotty et Ham savaient aussi bien que moi ce que j'éprouvais,
et m'attendaient à souper avec leurs visages honnêtes et
affectueux pour chasser mes tristes pensées. La petite Émilie, de
son côté, vint s'asseoir sur la caisse qui nous servait de siège.
Ce fut la seule fois pendant tout mon séjour, et ce fut aussi la
charmante clôture de cette charmante journée.
Ce soir-là, c'était marée montante, et peu de temps après notre
coucher, M. Peggotty et Ham sortirent pour pêcher. Je me sentais
tout fier de rester dans cette maison solitaire pour protéger
mistress Gummidge et la petite Émilie; je ne demandais qu'à voir
un lion ou un serpent, ou tout autre animal farouche venir nous
attaquer, pour avoir l'honneur de le détruire et me couvrir ainsi
de gloire. Mais les monstres n'ayant pas choisi ce soir-là la
plage de Yarmouth pour lieu de leur promenade, j'y suppléai de mon
mieux en rêvant dragons toute la nuit.
Le matin vint et Peggotty aussi: elle m'appela par la fenêtre
comme de coutume, comme si M. Barkis le conducteur, n'était lui-
même qu'un rêve tout du long. Après le déjeuner, elle m'emmena
chez elle; c'était une belle petite habitation. Parmi toutes les
propriétés mobilières qu'elle contenait, je suppose que ce qui me
fit le plus d'impression fut un vieux bureau de bois foncé dans la
salle à manger (la cuisine tenait ordinairement lieu de salon),
avec un couvercle ingénieux, qui en se rabattant devenait un
pupitre surmonté d'un gros volume in-quarto, le livre des
_Martyrs_ de Fox. Je découvris immédiatement ce précieux bouquin,
et je m'en emparai; je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il
contenait, je sais seulement que je ne venais jamais dans la
maison sans m'agenouiller sur une chaise pour ouvrir la cassette
qui contenait ce trésor, puis je m'appuyais sur le pupitre et je
recommençais ma lecture. J'étais surtout édifié, j'en ai peur, par
les nombreuses gravures qui représentaient toutes sortes d'atroces
tortures, mais l'histoire des _Martyrs_ et la maison de Peggotty
étaient et sont encore inséparables dans mon esprit.
Je dis adieu ce jour-là à M. Peggotty, à Ham, à mistress Gummidge
et à la petite Émilie, et je couchai chez Peggotty dans une petite
chambre en mansarde, qui était pour moi, disait Peggotty, et qui
me serait toujours gardée dans le même état; bien entendu que le
livre sur les crocodiles n'y manquait pas: il était posé sur une
planche à côté du lit.
«Jeune ou vieille, tant que je vivrai, et que ce toit-ci sera sur
ma tête, mon cher David, dit Peggotty, je vous garderai votre
chambre comme si vous deviez arriver à l'instant même. J'en
prendrai soin tous les jours, mon chéri, comme je faisais
autrefois, et vous iriez en Chine, que vous pourriez être sûr que
votre chambre resterait dans le même état, tout le temps de votre
absence.»
Je ressentais profondément la fidèle tendresse de ma chère bonne,
et je la remerciai du mieux que je pus, ce qui ne me fut pas très-
facile, car le temps me manquait. C'était le matin qu'elle me
parlait ainsi, en me tenant le cou serré dans ses bras, et je
devais retourner à la maison le matin même dans la carriole avec
elle et M. Barkis. Ils me déposèrent à la grille du jardin avec
beaucoup de peine, et je ne vis pas sans regret la carriole
s'éloigner emmenant Peggotty, me laissant là tout seul sous les
vieux ormes, en face de cette maison où il n'y avait plus personne
pour m'aimer.
Je tombai alors dans un état d'abandon auquel je ne puis penser
sans compassion. Je vivais à part, tout seul, sans que personne
fît attention à moi, éloigné de la société des enfants de mon âge,
et n'ayant pour toute compagnie que mes tristes pensées, qui
semblent jeter encore leur ombre sur ce papier pendant que
j'écris.
Que n'aurais-je pas donné pour qu'on m'envoyât dans une pension,
quelque sévèrement tenue qu'elle pût être, apprendre quelque
chose, n'importe quoi, n'importe comment! Mais je n'avais pas
cette espérance, on ne m'aimait pas, et on me négligeait
volontairement, avec persévérance et cruauté. Je crois que la
fortune de M. Murdstone était alors embarrassée, mais d'ailleurs
il ne pouvait me souffrir, et il essayait, en m'abandonnant à moi-
même, de se débarrasser de l'idée que j'avais quelques droits sur
lui; ... il y réussit.
Je n'étais pas précisément mal traité. On ne me battait pas, on ne
me refusait pas ma nourriture, mais il n'y avait pas de cesse dans
les mauvais procédés qu'on avait pour moi systématiquement et sans
colère. Les jours suivaient les jours, les semaines, les mois se
passaient et on me négligeait toujours froidement. Je me suis
demandé quelquefois en me rappelant ce temps-là ce qu'ils auraient
fait si j'étais tombé malade, et si on ne m'aurait pas laissé
couché dans ma chambre solitaire, me tirer d'affaire tout seul, ou
si quelqu'un m'aurait tendu une main secourable.
Quand M. et miss Murdstone étaient à la maison, je prenais mes
repas avec eux; en leur absence, je mangeais seul. Je passais mon
temps à errer dans la maison et dans les environs sans qu'on prît
garde à moi. Seulement il ne m'était pas permis d'entrer en
relation avec qui que ce fût; on craignait probablement mes
plaintes. M. Chillip me pressait souvent d'aller le voir; il était
veuf, ayant perdu depuis quelques années une petite femme avec des
cheveux d'un blond pâle que je confonds encore dans mon souvenir
avec une chatte grise à poil d'angora. Mais on me permettait très-
rarement d'aller passer la journée dans son cabinet, où il était
occupé à lire quelque livre nouveau, à l'odeur de toute une
pharmacie qui parfumait l'atmosphère; mon plus grand plaisir était
d'y piler les drogues dans un mortier sous la direction
bienveillante de M. Chillip.
Pour la même raison, renforcée sans doute par l'ancienne aversion
qu'on gardait à ma bonne, on ne me permettait que bien rarement
d'aller la voir. Fidèle à sa promesse, elle me faisait une visite
ou me donnait un rendez-vous dans les environs toutes les
semaines, et m'apportait toujours quelque petit présent, mais
j'éprouvai de nombreux et d'amers désappointements en recevant un
refus, chaque fois que je témoignais le désir d'aller chez elle.
Quelquefois pourtant, à de longs intervalles, on me permit d'y
passer la journée, et alors je découvris que M. Barkis était un
peu avare, «un peu serré» disait poliment Peggotty, et qu'il
cachait son argent dans une boite déposée sous son lit, tout en
disant qu'elle ne contenait que des habits et des pantalons. C'est
dans ce coffre que ses richesses se cachaient avec une modestie si
persévérante qu'on n'en pouvait obtenir la plus légère parcelle
que par artifice, si bien que Peggotty était obligée d'avoir
recours aux ruses les plus compliquées, à une vraie conspiration
des poudres pour se faire donner l'argent nécessaire à la dépense
de la semaine.
Pendant ce temps-là, je sentais si profondément que les espérances
que j'aurais pu donner s'en allaient en fumée, grâce à mon
délaissement, que j'aurais été bien malheureux sans mes vieux
livres. C'était ma seule consolation: nous nous tenions fidèle
compagnie, et je ne me lassais jamais de les relire d'un bout à
l'autre.
J'approche d'une époque de ma vie, dont je ne pourrai jamais
perdre la mémoire tant que je me rappellerai quelque chose, et
dont le souvenir est venu souvent malgré moi hanter comme un
revenant des temps plus heureux.
J'étais sorti un matin et j'errais, comme j'en avais pris
l'habitude dans ma vie oisive et solitaire, lorsqu'en tournant le
coin d'un sentier près de la maison, je me trouvai en face de
M. Murdstone qui se promenait avec un monsieur. Dans ce moment de
surprise, j'allais passer sans rien dire quand le nouveau venu
s'écria:
«Ah! Brooks!
-- Non, monsieur, David Copperfield, répondis-je.
-- Allons donc; vous êtes Brooks, reprit mon interlocuteur, vous
êtes Brooks de Sheffield. C'est votre nom.»
À ces mots, je le regardai plus attentivement. Son sourire acheva
de me convaincre que c'était M. Quinion, que M. Murdstone m'avait
mené voir à Lowestoft, avant... mais peu importe, je n'ai pas
besoin de rappeler l'époque.
«Comment allez-vous, et où se fait votre éducation, Brooks?» dit
M. Quinion.
Il appuya sa main sur mon épaule et me fit retourner pour les
accompagner. Je ne savais que répondre et je regardais
M. Murdstone d'un air assez embarrassé.
«Il est à la maison pour le moment, dit ce dernier; son éducation
est suspendue. Je ne sais que faire de lui. Il est difficile à
manier.»
Son ancien regard, ce regard perfide que je connaissais trop bien,
tomba sur moi un instant, puis il fronça le sourcil et se détourna
avec un mouvement d'aversion.
«Ah! dit M. Quinion en nous regardant tous les deux, à ce qu'il me
sembla... Voilà un beau temps!»
Il y eut un moment de silence, et je me demandais comment je
pourrais m'échapper, quand il reprit:
«Je suppose que vous êtes toujours aussi éveillé, Brooks?
-- Oui, ce n'est pas là ce qui lui manque, dit M. Murdstone avec
impatience. Laissez-le aller, je vous assure qu'il aimerait autant
partir.»
Sur cet avis, M. Quinion me lâcha, et je repris le chemin de la
maison. En me retournant, au moment d'entrer dans le jardin, je
vis M. Murdstone, appuyé contre la barrière du cimetière, en
conversation avec M. Quinion. Leurs regards étaient dirigés de mon
côté, et je sentis qu'ils parlaient de moi.
M. Quinion coucha chez nous ce soir-là. Après le déjeuner, le
lendemain matin, j'avais remis ma chaise à sa place, et je
quittais la chambre, quand M. Murdstone me rappela. Il s'assit
gravement devant une autre table, et sa soeur s'établit près de
son bureau; M. Quinion, les mains dans ses poches, regardait par
la fenêtre, moi, j'étais debout à les regarder tous.
«David, dit M. Murdstone, quand on est jeune il faut travailler
dans ce monde, au lieu de rêver ou de bouder.
-- Comme vous faites, ajouta sa soeur.
-- Jane Murdstone, laissez-moi parler, s'il vous plaît. Je vous
répète, David, que, lorsqu'on est jeune, il faut travailler dans
ce monde, au lieu de rêver ou de bouder. Cela est vrai, surtout
pour un enfant de votre âge, d'un caractère difficile, et à qui on
ne peut rendre un plus grand service qu'en l'obligeant de se faire
aux habitudes de la vie active, qui peuvent seules le plier et le
rompre.
-- Et là, dit la soeur, il n'y a pas d'entêtement qui tienne: on
vous le brise bel et bien, et comme il faut.»
Il lui jeta un regard, moitié de reproche et moitié d'approbation,
puis il continua:
«Je suppose que vous savez, David, que je ne suis pas riche. En
tous cas, je vous l'apprends maintenant. Vous avez déjà reçu une
éducation dispendieuse. Les pensions sont chères, et lors même
qu'il n'en serait pas ainsi, et que je serais en état de subvenir
à cette dépense, je suis d'avis qu'il ne serait pas avantageux
pour vous de rester en pension. Vous aurez à lutter avec la vie,
et plus tôt vous commencerez, mieux cela vaudra!»
Il me semble que je me dis alors que j'avais déjà commencé à payer
mon triste tribut de souffrances. En tous cas, je me le dis
maintenant.
«Vous avez quelquefois entendu parler de la maison de commerce,
dit M. Murdstone.
-- La maison de commerce, monsieur? répétai-je.
-- Oui, la maison Murdstone et Grinby, dans le négoce des vins,
répondit-il.»
Je suppose que j'avais l'air d'hésiter, car il continua
précipitamment:
«Vous avez entendu parler de la maison, ou des affaires, ou des
caves, ou de l'entrepôt, ou de quelque chose d'analogue?
-- Il me semble que j'ai entendu parler des affaires, monsieur,
dis-je, me rappelant ce que j'avais vaguement appris sur les
ressources de sa soeur et les siennes, mais je ne sais quand.
-- Peu importe, répondit-il, c'est M. Quinion qui dirige ces
affaires.»
Je jetai un coup d'oeil respectueux sur M. Quinion, qui regardait
toujours par la fenêtre.
«Il dit qu'il y a plusieurs jeunes garçons qui sont employés dans
la maison, et qu'il ne voit pas pourquoi vous n'y trouveriez pas
aussi de l'occupation aux mêmes conditions.
-- S'il n'a point d'autre ressource, Murdstone,» fit observer
M. Quinion à demi-voix et en se retournant.
M. Murdstone, avec un geste d'impatience, continua sans faire
attention à cette interrogation:
«Ces conditions, c'est que vous gagnerez votre nourriture, avec un
peu d'argent de poche. Quant à votre logement je m'en suis déjà
occupé: c'est moi qui le payerai. Je me chargerai aussi de votre
blanchissage...
-- Jusqu'à concurrence d'une somme que je déterminerai, dit sa
soeur.
-- Je vous fournirai aussi l'habillement, dit M. Murdstone,
puisque vous ne serez pas encore en état d'y pourvoir. Vous allez
donc à Londres avec M. Quinion, David, pour commencer à vous tirer
d'affaire vous-même.
-- En un mot, vous voilà pourvu, fit observer sa soeur; à présent
tâchez de remplir vos devoirs.»
Je comprenais très-bien que le but de tout ceci c'était de se
débarrasser de moi, mais je ne me souviens pas si j'en étais
satisfait ou effrayé. Il me semble que je flottais entre ces deux
sentiments, sans être décidément fixé sur l'un ou l'autre point.
Je n'avais pas d'ailleurs grand temps devant moi pour débrouiller
mes idées, M. Quinion partait le lendemain.
Figurez-vous mon départ le jour suivant; je portais un vieux petit
chapeau gris avec un crêpe, une veste noire et un pantalon de cuir
que miss Murdstone regardait sans doute comme une armure
excellente pour protéger mes jambes dans cette lutte avec le monde
que j'allais commencer. Vous n'avez qu'à me voir ainsi vêtu, avec
toutes mes possessions enfermées dans une petite malle, assis,
pauvre enfant abandonné (comme aurait pu le dire mistress
Gummidge) dans la chaise de poste qui menait M. Quinion à Yarmouth
pour prendre la diligence de Londres! Voilà notre maison et
l'église qui disparaissent dans le lointain, je ne vois plus le
tombeau sous l'arbre, je ne distingue même plus le clocher; le
ciel est vide!