Mon premier semestre à Salem-House.
Les classes recommencèrent sérieusement le lendemain. Je me
rappelle avec quelle profonde impression j'entendis tout à coup
tomber le bruit des voix qui fut remplacé par un silence absolu,
lorsque M. Creakle entra après le déjeuner. Il se tint debout sur
le seuil de la porte, les yeux fixés sur nous, comme dans les
contes des fées, quand le géant vient passer en revue ses
malheureux prisonniers.
Tungby était à côté de M. Creakle. Je me demandai dans quel but il
criait «silence!» d'une voix si féroce; nous étions tous
pétrifiés, muets et immobiles.
On vit parler M. Creakle, et on entendit Tungby dans les termes
suivants:
«Jeunes élèves, voici un nouveau semestre. Veillez à ce que vous
allez faire dans ce nouveau semestre. De l'ardeur dans vos études,
je vous le conseille, car moi, je reviens plein d'ardeur pour vous
punir. Je ne faiblirai pas. Vous aurez beau frotter la place, vous
n'effacerez pas la marque de mes coups. Et maintenant, tous, à
l'ouvrage!»
Ce terrible exorde prononcé, Tungby disparut, et M. Creakle
s'approcha de moi; il me dit que, si je savais bien mordre, lui
aussi il était célèbre en ce genre. Il me montra sa canne, et me
demanda ce que je pensais de cette dent-là? Était-ce une dent
canine, hein? Était-ce une grosse dent, hein? Avait-elle de bonnes
pointes, hein? Mordait-elle bien, hein? Mordait-elle bien? Et à
chaque question il me cinglait un coup de jonc qui me faisait
tordre en deux; j'eus donc bientôt payé, comme disait Steerforth,
mon droit de bourgeoisie à Salem-House. Il me coûta bien des
larmes.
Au reste, j'aurais tort de me vanter que ces marques de
distinction spéciales fussent réservées pour moi: j'étais loin
d'en avoir le privilège. La grande majorité des élèves (surtout
les plus jeunes) n'étaient pas moins favorisés, toutes les fois
que M. Creakle faisait le tour de la salle d'études. La moitié des
enfants pleuraient et se tordaient déjà, dès avant l'entrée à
l'étude et je n'ose pas dire combien d'autres élèves se tordaient
et pleuraient avant la fin de l'étude; on m'accuserait
d'exagération.
Je ne crois pas que personne au monde puisse aimer sa profession
plus que ne le faisait M. Creakle. Le plaisir qu'il éprouvait à
détacher un coup de canne aux élèves ressemblait à celui que donne
la satisfaction d'un appétit impérieux. Je suis convaincu qu'il
était incapable de résister au désir de frapper, surtout de bonnes
petites joues bien potelées; c'était une sorte de fascination qui
ne lui laissait pas de repos, jusqu'à ce qu'il eût marqué et
tailladé le pauvre enfant pour toute la journée. J'étais très-
joufflu dans ce temps-là, et j'en sais quelque chose. Quand je
pense à cet être-là, maintenant, je sens que j'éprouve contre lui
une indignation aussi désintéressée que si j'avais été témoin de
tout cela sans être en son pouvoir; tout mon sang bout dans mes
veines, à la pensée de cette brute imbécile, qui n'était pas plus
qualifiée pour le genre de confiance importante dont il avait reçu
le dépôt, que pour être grand amiral, ou pour commander en chef
l'armée de terre de Sa Majesté. Peut-être même, dans l'une ou
l'autre de ces fonctions, aurait-il fait infiniment moins de mal!
Et nous, malheureuses petites victimes d'une idole sans pitié,
avec quelle servilité nous nous abaissions devant lui! Quel début
dans la vie, quand j'y pense, que d'apprendre à ramper à plat
ventre devant un pareil individu!
Je me vois encore assis devant mon pupitre; j'observe son oeil, je
l'observe humblement; lui, il est occupé à rayer un cahier
d'arithmétique pour une autre de ses victimes; cette même règle
vient de cingler les doigts du pauvre petit garçon, qui cherche à
guérir ses blessures en les enveloppant dans son mouchoir. J'ai
beaucoup à faire. Ce n'est pas par paresse que j'observe l'oeil de
M. Creakle, mais parce que je ne peux m'en empêcher; j'ai un désir
invincible de savoir ce qu'il va faire tout à l'heure, si ce sera
mon tour, ou celui d'un autre, d'être martyrisé. Une rangée de
petits garçons placés après moi, observent son oeil, dans le même
sentiment d'angoisse. Je sens qu'il le voit, bien qu'il ait l'air
de ne pas s'en apercevoir. Il fait d'épouvantables grimaces tout
en rayant son cahier, puis il jette sur nous un regard de côté;
nous nous penchons en tremblant sur nos livres. Un moment après,
nos yeux sont de nouveau attachés sur lui. Un malheureux coupable,
qui a mal fait un de ses devoirs, s'avance sur l'injonction de
M. Creakle. Il balbutie des excuses et promet de mieux faire le
lendemain. M. Creakle fait quelque plaisanterie avant de le
battre, et nous rions, pauvres petits chiens couchants que nous
sommes; nous rions, pâles comme la mort, et le corps refoulé
jusqu'au bas de nos talons.
Me voilà de nouveau devant mon pupitre, par une étouffante journée
d'été. J'entends tout autour de moi un bourdonnement confus, comme
si mes camarades étaient autant de grosses mouches. J'ai encore
sur l'estomac le gras de bouilli tiède que nous avons eu à dîner
il y a une heure ou deux. J'ai la tête lourde comme du plomb, je
donnerais tout au monde pour pouvoir dormir. J'ai l'oeil sur
M. Creakle, je cherche à le tenir bien ouvert; quand le sommeil me
gagne par trop, je le vois à travers un nuage, réglant
éternellement son cahier; puis, tout d'un coup, il vient derrière
moi et me donne un sentiment plus réel de sa présence, en
m'allongeant un bon coup de canne sur le dos.
Maintenant je suis dans la cour, toujours fasciné par lui, bien
que je ne puisse pas le voir. Je sais qu'il est occupé à dîner
dans une pièce dont je vois la fenêtre; c'est la fenêtre que
j'examine. S'il passe devant, ma figure prend immédiatement une
expression de résignation soumise. S'il met la tête à la fenêtre,
l'élève le plus audacieux (Steerforth seul excepté) s'arrête au
milieu du cri le plus perçant, pour prendre l'air d'un petit
saint. Un jour Traddles (je n'ai jamais vu garçon plus
malencontreux) casse par malheur un carreau de la fenêtre avec sa
balle. À l'heure qu'il est, je frissonne encore en songeant à ce
moment fatal; la balle a dû rebondir jusque sur la tête sacrée de
M. Creakle.
Pauvre Traddles! Avec sa veste et son pantalon bleu de ciel
devenus trop étroits, qui donnaient à ses bras et à ses jambes
l'air de saucissons bien ficelés, c'était bien le plus gai, mais
aussi le plus malheureux de nous tous. Il était battu
régulièrement tous les jours: je crois vraiment que pendant ce
semestre entier, il n'y échappa pas une seule fois, sauf un lundi,
jour de congé, où il ne reçut que quelques coups de règle sur les
doigts. Il nous annonçait tous les jours qu'il allait écrire à son
oncle pour se plaindre, et jamais il ne le faisait. Après un
moment de réflexion, la tête couchée sur son pupitre, il se
relevait, se remettait à rire, et dessinait partout des squelettes
sur son ardoise, jusqu'à ce que ses yeux fussent tout à fait secs.
Je me suis longtemps demandé quelle consolation Traddles pouvait
trouver à dessiner des squelettes; je le prenais au premier abord
pour une espèce d'ermite, qui cherchait à se rappeler, au moyen de
ces symboles de la brièveté de la vie, que l'exercice de la canne
n'aurait qu'un temps. Mais je crois qu'en réalité il avait adopté
ce genre de sujets, parce que c'était le plus facile, et qu'il n'y
avait pas de traits à faire sur les lignes.
Traddles était un garçon plein de coeur; il considérait comme un
devoir sacré pour tous les élèves de se soutenir les uns les
autres. Plusieurs fois il eut à en porter la peine. Un jour
surtout où Steerforth avait ri pendant l'office, le bedeau crut
que c'était Traddles, et le fit sortir. Je le vois encore,
quittant l'église, suivi des regards de toute la congrégation. Il
ne voulut jamais dire quel était le vrai coupable, et pourtant le
lendemain il fut cruellement châtié, et il passa tant d'heures en
prison, qu'il en sortit avec un plein cimetière de squelettes
entassés sur toutes les pages de son dictionnaire latin. Mais
aussi il fut bien récompensé. Steerforth dit que Traddles n'était
pas un capon, et quelle louange à nos yeux aurait pu valoir celle-
là? Quant à moi, j'aurais supporté bien des choses pour obtenir
une pareille indemnité (et pourtant j'étais bien plus jeune que
Traddles, et beaucoup moins brave).
Un des grands bonheurs de ma vie, c'était de voir Steerforth se
rendre à l'église en donnant le bras à miss Creakle. Je ne
trouvais pas miss Creakle aussi belle que la petite Émilie; je ne
l'aimais pas, jamais je n'aurais eu cette audace, mais je la
trouvais remarquablement séduisante, et d'une distinction sans
égale. Quand Steerforth, en pantalon blanc, tenait l'ombrelle de
miss Creakle, je me sentais fier de le connaître, et il me
semblait qu'elle ne pouvait s'empêcher de l'adorer de tout son
coeur. M. Sharp et M. Mell étaient certainement à mes yeux de
grands personnages, mais Steerforth les éclipsait comme le soleil
éclipse les étoiles.
Steerforth continuait à me protéger, et son amitié m'était des
plus utiles, car personne n'osait s'attaquer à ceux qu'il daignait
honorer de sa bienveillance. Il ne pouvait me défendre vis-à-vis
de M. Creakle, qui était très-sévère pour moi: il n'essayait même
pas; mais quand j'avais eu à souffrir encore plus que de coutume,
il me disait que je n'avais pas de toupet; que, pour son compte,
jamais il ne supporterait un pareil traitement; cela me redonnait
un peu de courage, et je lui en savais gré. La sévérité de
M. Creakle eut pour moi un avantage, le seul que j'aie jamais pu
découvrir. Il s'aperçut un jour que mon écriteau le gênait quand
il passait derrière le banc, et qu'il voulait me donner, en
circulant, un coup de sa canne, en conséquence l'écriteau fut
enlevé, et je ne le revis plus.
Une circonstance fortuite vint encore augmenter mon intimité avec
Steerforth, et cela d'une manière qui me causa beaucoup d'orgueil
et de satisfaction. Un jour qu'il me faisait l'honneur de causer
avec moi pendant la récréation, je me hasardai à lui faire
observer que quelqu'un ou quelque chose (j'ai oublié les détails),
ressemblait à quelqu'un ou à quelque chose dans l'histoire de
Peregrine Pickle. Steerforth ne répondit rien; mais le soir,
pendant que je me déshabillais, il me demanda si j'avais cet
ouvrage.
Je lui dis que non, et je lui racontai comment je l'avais lu, de
même que tous les autres livres dont j'ai parlé au commencement de
ce récit.
«Est-ce que vous vous en souvenez? dit Steerforth.
-- Oh! oui, répondis-je: j'avais beaucoup de mémoire, et il me
semblait que je me les rappelais à merveille.
-- Écoutez-moi, Copperfield, dit Steerforth, vous me les
raconterez. Je ne peux pas m'endormir de bonne heure le soir, et
je me réveille généralement de grand matin. Nous les prendrons les
uns après les autres. Ce sera juste comme dans les _Mille et une
Nuits_.»
Cet arrangement flatta singulièrement ma vanité, et le soir même,
nous commençâmes à le mettre à exécution. Je ne saurais dire, et
je n'ai nulle envie de le savoir, comment j'interprétai les
oeuvres de mes auteurs favoris; mais j'avais en eux une foi
profonde, et je racontais, autant que je puis croire, avec
simplicité et avec gravité ce que j'avais à raconter: ces
qualités-là faisaient passer par-dessus bien des choses.
Il y avait pourtant un revers à la médaille; bien souvent le soir
je tombais de sommeil, ou bien j'étais ennuyé et peu disposé à
reprendre mon récit, et alors c'était bien pénible; mais il
fallait pourtant le faire, car de désappointer Steerforth au
risque de lui déplaire, il n'en pouvait pas être question. Le
matin aussi, quand j'étais fatigué et que j'avais grande envie de
dormir encore une heure, je trouvais très-peu divertissant d'être
réveillé en sursaut comme la sultane Schéhérazade, et contraint à
raconter une longue histoire avant que la cloche se mît à sonner;
mais Steerforth tenait bon; et comme, en revanche, il m'expliquait
mes problèmes et mes versions, et qu'il m'aidait à faire ce qui me
donnait trop de peine, je ne perdais pas sur ce marché. Qu'il me
soit permis cependant de me rendre justice. Ce n'était ni
l'intérêt personnel, ni l'égoïsme, ni la crainte qui me faisaient
agir ainsi; je l'aimais et je l'admirais, son approbation me
payait de tout. J'y attachais un tel prix que j'ai le coeur serré
aujourd'hui en me rappelant ces enfantillages.
Steerforth ne manquait pas non plus de prudence et, une fois entre
autres, il la déploya avec une persistance qui dut, je crois,
faire venir un peu l'eau à la bouche au pauvre Traddles et à mes
autres camarades. La lettre que m'avait annoncée Peggotty, et
quelle lettre! m'arriva au bout de quelques semaines, et elle
était accompagnée d'un gâteau enfoui au milieu d'une provision
d'oranges, et de deux bouteilles de vin de primevère. Je
m'empressai, comme de raison, d'aller mettre ces trésors aux pieds
de Steerforth, en le priant de se charger de la distribution.
«Écoutez-moi bien, Copperfield, dit-il, nous garderons le vin pour
vous humecter le gosier quand vous me raconterez des histoires.»
Je rougis à cette idée, et dans ma modestie, je le conjurai de n'y
pas songer. Mais il me dit qu'il avait remarqué que j'étais
souvent un peu enroué, ou, comme il disait, que j'avais des chats
dans la gorge et que ma liqueur serait employée jusqu'à la
dernière goutte à me rafraîchir le gosier. En conséquence, il
l'enferma dans une caisse qui lui appartenait; il en mit une
portion dans une fiole, et de temps à autre, lorsqu'il jugeait que
j'avais besoin de me restaurer, il m'en administrait quelques
gouttes au moyen d'un chalumeau de plume. Parfois, dans le but de
rendre le remède encore plus efficace, il avait la bonté d'y
ajouter un peu de jus d'orange ou de gingembre, ou d'y faire
fondre de la muscade; je ne puis pas dire que la saveur en devint
plus agréable, ni que cette boisson fût précisément stomachique à
prendre le soir en se couchant ou le matin en se réveillant, mais
ce que je puis dire c'est que je l'avalais avec la plus vive
reconnaissance pour les soins dont me comblait Steerforth.
Peregrine nous prit, à ce qu'il me semble, des mois à raconter;
les autres contes plus longtemps encore. Si l'institution
s'ennuyait, ce n'était toujours pas faute d'histoires, et la
liqueur dura presque aussi longtemps que mes récits. Le pauvre
Traddles (je ne puis jamais songer à lui sans avoir à la fois une
étrange envie de rire et de pleurer), remplissait le rôle des
choeurs dans les tragédies antiques; tantôt il affectait de se
tordre de rire dans les endroits comiques; tantôt, lorsqu'il
arrivait quelque événement effrayant, il semblait saisi d'une
mortelle épouvante. Cela me troublait même très-souvent au milieu
de mes narrations. Je me souviens qu'une de ses plaisanteries
favorites, c'était de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
claquer des dents lorsque je parlais d'un alguazil en racontant
les aventures de Gil Blas; et le jour où Gil Blas rencontra dans
les rues de Madrid le capitaine des voleurs, ce malheureux
Traddles poussa de tels cris de terreur que M. Creakle l'entendit,
en rôdant dans notre corridor, et le fouetta d'importance pour lui
apprendre à se mieux conduire au dortoir.
Rien n'était plus propre à développer en moi une imagination
naturellement rêveuse et romanesque, que ces histoires racontées
dans une profonde obscurité, et sous ce rapport je doute que cette
habitude m'ait été fort salutaire. Mais, en me voyant choyé dans
notre dortoir comme un joujou récréatif, et en songeant au renom
que m'avait fait et au relief que me donnait mon talent de
narrateur parmi mes camarades, bien que je fusse le plus jeune, le
sentiment de mon importance me stimulait infiniment.
Dans une pension où règne une cruauté barbare, quelque soit le
mérite de son directeur, il n'y a pas de danger qu'on apprenne
grand'chose. En masse, les élèves de Salem-House ne savaient
absolument rien; ils étaient trop tourmentés et trop battus pour
pouvoir apprendre quelque chose; peut-on jamais rien faire au
milieu d'une vie perpétuellement agitée et malheureuse? Mais ma
petite vanité, aidée des conseils de Steerforth, me poussait à
m'instruire, et si elle ne m'épargnait pas grand'chose en fait de
punition, du moins elle me faisait un peu sortir de la paresse
universelle, et je finissais par attraper au vol par-ci par-là
quelques bribes d'instruction.
En cela j'étais soutenu par M. Mell, qui avait pour moi une
affection dont je me souviens avec reconnaissance. J'étais fâché
de voir que Steerforth le traitait avec un dédain systématique, et
ne perdait jamais une occasion de blesser ses sentiments, ou de
pousser les autres à le faire. Cela m'était d'autant plus pénible
que j'avais confié à Steerforth que M. Mell m'avait mené voir deux
vieilles femmes; il m'aurait été aussi impossible de lui cacher un
pareil secret que de ne pas partager avec lui un gâteau ou toute
autre douceur; mais j'avais toujours peur que Steerforth ne se
servit de cette révélation pour tourmenter M. Mell.
Pauvre M. Mell! Nous ne nous doutions guère, ni l'un ni l'autre,
le jour ou j'allai déjeuner dans cette maison, et faire un somme à
l'ombre des plumes de paon, au son de la flûte, du mal que
causerait plus tard cette visite insignifiante à l'hospice de sa
mère. Mais on en verra plus tard les résultats imprévus; et, dans
leur genre, ils ne manquèrent pas de gravité.
Un jour, M. Creakle garda la chambre pour indisposition: la joie
fut grande parmi nous, et l'étude du matin singulièrement agitée.
Dans notre satisfaction, nous étions difficiles à mener, et le
terrible Tungby eut beau paraître deux ou trois fois, il eut beau
noter les noms des principaux coupables, personne n'y prit garde;
on était bien sûr d'être puni le lendemain, quoi qu'on pût faire,
et mieux valait se divertir en attendant.
C'était un jour de demi-congé, un samedi. Mais comme nous aurions
dérangé M. Creakle en jouant dans la cour, et qu'il ne faisait pas
assez beau pour qu'on pût aller en promenade, on nous fit rester à
l'étude pendant l'après-midi; on nous donna seulement des devoirs
plus courts que de coutume. C'était le samedi que M. Sharp allait
faire friser sa perruque. M. Mell avait alors le privilège d'être
chargé des corvées, c'est lui qui nous faisait travailler ce jour-
là.
S'il m'était possible de comparer un être aussi paisible que
M. Mell à un ours ou à un taureau, je dirais que ce jour-là, au
milieu du tapage inexprimable de la classe, il ressemblait à un de
ces quadrupèdes assailli par un millier de chiens. Je le vois
encore, appuyant sur ses mains osseuses sa tête à moitié brisée;
s'efforçant en vain de poursuivre son aride labeur, au milieu d'un
vacarme qui aurait rendu fou jusqu'au président de la chambre des
Communes. Une partie des élèves jouaient à colin-maillard dans un
coin; il y en avait qui chantaient, qui parlaient, qui dansaient,
qui hurlaient: les uns faisaient des glissades, les autres
sautaient en rond autour de lui; on faisait cinquante grimaces; on
se moquait de lui devant ses yeux et derrière son dos; on
parodiait sa pauvreté, ses bottes, son habit, sa mère, toute sa
personne enfin, même ce qu'on aurait dû le plus respecter.
«Silence! cria M. Mell en se levant tout à coup, et en frappant
sur son pupitre avec le livre qu'il tenait à la main. Qu'est-ce
que cela veut dire? Ça n'est pas tolérable. Il y a de quoi devenir
fou. Pourquoi vous conduisez-vous ainsi envers moi, messieurs?»
C'était mon livre qu'il tenait en ce moment; j'étais debout à côté
de lui; lorsqu'il promena ses yeux autour de la chambre, je vis
tous les élèves s'arrêter subitement, les uns un peu effrayés, les
autres peut-être repentants.
La place de Steerforth était au bout de la longue salle. Il était
appuyé contre le mur, l'air indifférent, les mains dans les
poches; toutes les fois que M. Mell jetait les yeux sur lui, il
faisait mine de siffler.
«Silence, monsieur Steerforth! dit M. Mell.
-- Silence vous-même, dit Steerforth en devenant très-rouge, à qui
parlez-vous?
-- Asseyez-vous, dit M. Mell.
-- Asseyez-vous vous-même, dit Steerforth, et mêlez-vous de vos
affaires!»
Il y eut quelques chuchotements, même quelques applaudissements;
mais M. Mell était d'une telle pâleur que le silence se rétablit
immédiatement, et, un élève qui s'était précipité derrière la
chaise de notre maître d'études dans le but de contrefaire encore
sa mère, changea d'idée et fit semblant d'être venu lui demander
de tailler sa plume.
«Si vous croyez, Steerforth, dit M. Mell, que j'ignore l'influence
que vous exercez sur tous vos camarades, et ici il posa la main
sur ma tête (sans savoir probablement ce qu'il faisait), ou que je
ne vous ai pas vu, depuis un moment, exciter les enfants à
m'insulter de toutes les façons imaginables, vous vous trompez.
-- Je ne me donne seulement pas la peine de penser à vous, dit
froidement Steerforth; ainsi vous voyez que je ne cours pas le
risque de me tromper sur votre compte.
-- Et quand vous abusez de votre position de favori, monsieur,
continua M. Mell, les lèvres tremblantes d'émotion, pour insulter
un _gentleman_.
-- Un quoi? Qu'est-ce qu'il a dit? cria Steerforth.»
Ici quelqu'un, c'était Traddles, s'écria:
«Fi donc! Steerforth! C'est mal!»
Mais M. Mell lui ordonna immédiatement de se taire.
«En insultant quelqu'un qui n'est pas heureux en ce monde,
monsieur, et qui ne vous a jamais fait le moindre tort; quelqu'un
dont vous n'avez ni assez d'âge ni assez de raison pour pouvoir
apprécier la situation, dit M. Mell d'une voix toujours plus
tremblante, vous commettez une bassesse et une lâcheté.
Maintenant, monsieur, vous pouvez vous asseoir ou rester debout,
comme bon vous semble. Copperfield, continuez.
-- Copperfield, dit Steerforth en s'avançant au milieu de la
chambre, attendez un instant. Monsieur Mell, une fois pour toutes,
entendez-moi bien. Quand vous avez l'audace de m'appeler un lâche,
ou de me donner quelque autre nom de ce genre, vous n'êtes qu'un
impudent mendiant. Vous êtes toujours un mendiant en tout temps,
vous le savez bien, mais dans le cas présent, vous êtes un
impudent mendiant.»
Je ne sais ce qui se préparait. Steerforth allait peut-être sauter
au collet de M. Mell, ou peut-être M. Mell allait-il commencer les
coups. Mais en une seconde tous les élèves semblèrent changés en
blocs de pierre; M. Creakle était au milieu de nous, Tungby debout
à côté de lui; mistress Creakle et sa fille passaient la tête à la
porte d'un air effrayé. M. Mell s'accouda sur son pupitre, la tête
cachée dans ses mains, sans prononcer une seule parole.
«Monsieur Mell, dit M. Creakle, en le secouant par le bras; et sa
voix généralement si faible avait pris assez de vigueur pour que
Tungby jugeât inutile de répéter ses paroles; vous ne vous êtes
pas oublié, j'espère?
-- Non, monsieur, non, répondit le répétiteur en relevant la tête
et en se frottant les mains avec une sorte d'agitation convulsive.
Non, monsieur, non. Je me suis souvenu... je... Non, monsieur
Creakle... je ne me suis pas oublié... je... je me suis souvenu,
monsieur... je... j'aurais seulement voulu que vous vous
souvinssiez un peu plus tôt de moi, monsieur Creakle. Cela aurait
été plus généreux, monsieur, plus juste, monsieur. Cela m'aurait
épargné quelque chose, monsieur.»
M. Creakle, les yeux toujours fixés sur M. Mell, s'appuya sur
l'épaule de Tungby, et, montant sur l'estrade, il s'assit devant
son pupitre. Après avoir, du haut de ce trône, contemplé quelques
instants encore M. Mell qui continuait à branler la tête et à se
frotter les mains, dans son agitation, M. Creakle se tourna vers
Steerforth:
«Puisqu'il ne daigne pas s'expliquer, voulez-vous me dire,
monsieur, ce que tout ceci signifie?»
Steerforth éluda un moment la question; il se taisait et regardait
son antagoniste d'un air de colère et de dédain. Je ne pouvais en
ce moment, il m'en souvient, m'empêcher d'admirer la noblesse de
sa tournure, et de le comparer à M. Mell, qui avait l'air si
commun et si ordinaire.
«Eh bien! alors, dit enfin Steerforth, qu'est-ce qu'il a voulu
dire en parlant de favori?
-- De favori? répéta M. Creakle, et les veines de son front se
gonflaient de colère. Qui a parlé de favori?
-- C'est lui, dit Steerforth.
-- Et qu'entendiez-vous par là, monsieur, je vous prie? demanda
M. Creakle en se tournant d'un air irrité vers M. Mell.
-- J'entendais, monsieur Creakle, répondit-il à voix basse, ce que
j'ai dit, c'est qu'aucun de vos élèves n'avait le droit de
profiter de sa position de favori pour me dégrader.
-- Vous dégrader? dit M. Creakle. Bon Dieu! Mais permettez-moi de
vous demander, monsieur je ne sais qui (et ici M. Creakle croisant
ses bras et sa canne sur sa poitrine, fronça tellement les
sourcils que ses petits yeux disparurent presque absolument),
permettez-moi de vous demander si, en osant prononcer le mot de
favori, vous montrez pour moi le respect que vous me devez? Que
vous me devez, monsieur, dit M. Creakle en avançant tout à coup la
tête, puis la retirant aussitôt: à moi, qui suis le chef de cet
établissement, et dont vous n'êtes que l'employé.
-- C'était peu judicieux de ma part, monsieur, je suis tout prêt à
le reconnaître, dit M. Mell; je ne l'aurais pas fait, si je
n'avais pas été poussé à bout.»
Ici Steerforth intervint.
«Il a dit que j'étais lâche et bas; alors je l'ai appelé un
mendiant. Peut-être ne l'aurais-je pas appelé mendiant, si je
n'avais pas été en colère; mais je l'ai fait, et je suis tout prêt
à en supporter les conséquences.»
Je me sentis tout glorieux de ces nobles paroles, sans
probablement me rendre compte que Steerforth n'avait pas
grand'chose à redouter. Tous les élèves eurent la même impression
que moi, car il y eut un murmure d'approbation, quoique personne
n'ouvrît la bouche.
«Je suis surpris, Steerforth, bien que votre franchise vous fasse
honneur, dit M. Creakle, certainement, elle vous fait honneur;
mais cependant je dois le dire, Steerforth, je suis surpris que
vous ayez prononcé une semblable épithète en parlant d'une
personne employée et salariée dans Salem-House, monsieur.»
Steerforth fit entendre un petit rire.
«Ce n'est pas une réponse, monsieur, dit M. Creakle, j'attends de
vous quelque chose de plus, Steerforth.»
Si un moment auparavant M. Mell m'avait paru bien vulgaire auprès
de la noble figure de mon ami, je ne saurais dire combien
M. Creakle me semblait plus vulgaire encore.
«Qu'il le nie! dit Steerforth.
-- Comment! qu'il nie être un mendiant, Steerforth? s'écria
M. Creakle. Est-ce qu'il mendie par les chemins?
-- S'il ne mendie pas lui-même, alors c'est sa plus proche
parente, dit Steerforth, n'est-ce pas la même chose?»
Il jeta les yeux sur moi, et je sentis la main de M. Mell se poser
doucement sur mon épaule. Je le regardai le coeur plein de regrets
et de remords, mais les yeux de M. Mell étaient fixés sur
Steerforth. Il continuait à me caresser affectueusement l'épaule,
mais c'était Steerforth qu'il regardait.
«Puisque vous m'ordonnez de me justifier, M. Creakle, dit
Steerforth, et de m'expliquer plus clairement, je n'ai qu'une
seule chose à dire: sa mère vit par charité dans un hospice
d'indigents.»
M. Mell le regardait toujours, sa main toujours aussi posée
doucement sur mon épaule; il murmura à voix basse, à ce que je
crus entendre:
«C'est bien ce que je pensais.»
M. Creakle se tourna vers son répétiteur, les sourcils froncés, et
d'un air de politesse contrainte:
«Monsieur Mell, vous entendez ce qu'avance M. Steerforth. Soyez
assez bon, je vous prie, pour rectifier son assertion devant mes
élèves réunis.
-- Il a raison, monsieur; je n'ai rien à rectifier, répondit
M. Mell au milieu du plus profond silence; ce qu'il a dit est
vrai.
-- Soyez assez bon alors pour déclarer publiquement, je vous prie,
dit M. Creakle en promenant les yeux tout autour de la chambre, si
jusqu'à l'instant présent ce fait était jamais parvenu à ma
connaissance.
-- Je ne crois pas que vous l'ayez su positivement, reprit
M. Mell.
-- Comment! vous ne croyez pas, dit M. Creakle. Que voulez-vous
dire, malheureux?
-- Je ne suppose pas que vous m'ayez jamais cru dans une brillante
position de fortune, repartit notre maître d'études. Vous savez ce
qu'est et ce qu'a toujours été ma situation dans cette maison.
-- Je crains, dit M. Creakle, et les veines de son front
devenaient formidables, que vous n'ayez été en effet ici dans une
fausse position, et que vous n'ayez pris ma maison pour une école
de charité. Monsieur Mell, il ne nous reste plus qu'à nous
séparer, et le plus tôt sera le mieux.
-- En ce cas, ce sera tout de suite, dit M. Mell en se levant.
-- Monsieur! dit M. Creakle.
-- Je vous dis adieu, monsieur Creakle, et à vous tous, messieurs,
dit M. Mell en promenant ses regards tout autour de la chambre, et
en me caressant de nouveau doucement l'épaule. James Steerforth,
tout ce que je peux vous souhaiter de mieux, c'est qu'un jour vous
veniez à vous repentir de ce que vous avez fait aujourd'hui. Pour
le moment, je serais désolé de vous avoir pour ami ou de vous voir
l'ami de quelqu'un auquel je m'intéresserais.»
Il me passa doucement la main sur le bras, prit dans son pupitre
quelques livres et sa flûte, remit la clef au pupitre pour l'usage
de son successeur, puis sortit de la chambre avec ce léger bagage
sous le bras. M. Creakle fit alors une allocution par
l'intermédiaire de Tungby; il remercia Steerforth d'avoir défendu
(quoiqu'un peu trop chaleureusement peut-être) l'indépendance et
la bonne renommée de Salem-House, puis il finit en lui donnant une
poignée de main pendant que nous poussions trois hurras, je ne
savais pas trop pourquoi, mais je supposai que c'était en
l'honneur de Steerforth, et je m'y joignis de toute mon âme, bien
que j'eusse le coeur très-gros. M. Creakle donna des coups de
canne à Tommy Traddles, parce qu'il le surprit à pleurer, au lieu
d'applaudir au départ de M. Mell; puis il alla retrouver son
canapé, son lit ou n'importe quoi.
Nous nous retrouvâmes tout seuls, et nous ne savions trop que nous
dire. Pour ma part, j'étais tellement désolé et repentant du rôle
que j'avais joué dans l'affaire, que je n'aurais pu retenir mes
larmes si je n'avais craint que Steerforth, qui me regardait très-
souvent, n'en fût mécontent, ou plutôt qu'il ne le trouvât peu
respectueux envers lui, tant était grande ma déférence pour son
âge et sa supériorité! En effet, il était très en colère contre
Traddles, et se plaisait à dire qu'il était enchanté qu'on l'eût
puni d'importance.
Le pauvre Traddles avait déjà passé sa période de désespoir sur
son pupitre, et se soulageait comme à l'ordinaire en dessinant une
armée de squelettes; il répondit que ça lui était bien égal: qu'il
n'en était pas moins vrai qu'on avait très-mal agi envers M. Mell.
«Et qui donc a mal agi envers lui, mademoiselle? dit Steerforth.
-- Mais c'est vous, repartit Traddles.
-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Steerforth.
-- Comment, ce que vous avez fait? reprit Traddles, vous l'avez
profondément blessé, et vous lui avez fait perdre sa place.
-- Je l'ai blessé! répéta dédaigneusement Steerforth. Il s'en
consolera un de ces quatre matins, allez. Il n'a pas le coeur
aussi sensible que vous, mademoiselle Traddles. Quant à sa place,
qui était fameuse, n'est-ce pas? croyez-vous que je ne vais pas
écrire à ma mère pour lui envoyer de l'argent?»
Nous admirâmes tous la noblesse des sentiments de Steerforth: sa
mère était veuve et riche, et prête, disait-il, à faire tout ce
qu'il lui demanderait. Nous fûmes tous ravis de voir Traddles
ainsi remis à sa place, et on éleva jusqu'aux nues la magnanimité
de Steerforth, surtout quand il nous eut informés, comme il daigna
le faire, qu'il n'avait agi que dans notre intérêt, et pour nous
rendre service, mais qu'il n'avait pas eu pour lui la moindre
pensée d'égoïsme.
Mais je suis forcé d'avouer que ce soir-là, tandis que je
racontais une de mes histoires, le son de la flûte de M. Mell
semblait retentir tristement à mon oreille, et lorsque Steerforth
fut enfin endormi, je me sentis tout à fait malheureux à la pensée
de notre pauvre maître d'études qui peut-être, en cet instant,
faisait douloureusement vibrer son instrument mélancolique.
Je l'oubliai bientôt pour contempler uniquement Steerforth qui
travaillait tout seul, en amateur, sans l'aide d'aucun livre (il
les savait tous par coeur, me disait-il), jusqu'à ce qu'on eût
trouvé un nouveau répétiteur. Cet important personnage nous vint
d'une école secondaire, et avant d'entrer en fonctions, il dîna un
jour chez M. Creakle, pour être présenté à Steerforth. Steerforth
voulut bien lui donner son approbation, et nous dit qu'il avait du
chic. Sans savoir exactement quel degré de science ou de mérite ce
mot impliquait, je respectai infiniment notre nouveau maître, sans
me permettre le moindre doute sur son savoir éminent; et pourtant
il ne se donna jamais pour ma chétive personne le quart de la
peine que s'était donnée M. Mell.
Il y eut, pendant ce second semestre de ma vie scolaire, un autre
événement, qui fit sur moi une impression qui dure encore; et cela
pour bien des raisons.
Un soir que nous étions tous dans un terrible état d'agitation,
M. Creakle, frappant à droite et à gauche dans sa mauvaise humeur,
Tungby entra et cria de sa plus grosse voix:
«Des visiteurs pour Copperfield!»
Il échangea quelques mots avec M. Creakle, lui demanda dans quelle
pièce il fallait faire entrer les nouveaux venus; puis on me dit
de monter par l'escalier de derrière pour mettre un col propre, et
de me rendre ensuite dans le réfectoire. J'étais debout, suivant
la coutume, pendant ce colloque, prêt à me trouver mal
d'étonnement. J'obéis, dans un état d'émotion difficile à décrire;
et avant d'entrer dans le réfectoire, à la pensée que peut-être
c'était ma mère, je retirai ma main qui soulevait déjà le loquet,
et je versai d'abondantes larmes. Jusque-là je n'avais songé qu'à
la possibilité de voir apparaître M. ou Mlle Murdstone.
J'entrai enfin; et d'abord je ne vis personne; mais je sentis
quelqu'un derrière la porte, et là, à mon grand étonnement, je
découvris M. Peggotty et Ham, qui me tiraient leurs chapeaux avec
la plus grande politesse. Je ne pus m'empêcher de rire, mais
c'était plutôt du plaisir que j'avais à les voir que de la drôle
de mine qu'ils faisaient avec leurs plongeons et leurs révérences.
Nous nous donnâmes les plus cordiales poignées de main, et je
riais si fort, mais si fort, qu'à la fin je fus obligé de tirer
mon mouchoir pour m'essuyer les yeux.
M. Peggotty, la bouche ouverte pendant tout le temps de sa visite,
parut très-ému lorsqu'il me vit pleurer, et il fit signe à Ham de
me dire quelque chose.
«Allons, bon courage, monsieur Davy! dit Ham de sa voix la plus
affectueuse. Mais, comme vous voilà grandi!
-- Je suis grandi? demandai-je en m'essuyant de nouveau les yeux.
Je ne sais pas bien pourquoi je pleurais; ce ne pouvait être que
de joie en revoyant mes anciens amis.
-- Grandi! monsieur Davy? Je crois bien qu'il a grandi! dit Ham.
-- Je crois bien qu'il a grandi! dit M. Peggotty.»
Et ils se mirent à rire de si bon coeur que je recommençai à rire
de mon côté, et à nous trois nous rîmes, ma foi, si longtemps, que
je voyais le moment où j'allais me remettre à pleurer.
«Savez-vous comment va maman, monsieur Peggotty? lui dis-je. Et
comment va ma chère, chère vieille Peggotty?
-- Admirablement, dit M. Peggotty.
-- Et la petite Émilie, et mistress Gummidge?
-- Ad...mirablement, dit M. Peggotty.»
Il y eut un moment de silence. Pour le rompre, M. Peggotty tira de
ses poches deux énormes homards, un immense crabe et un grand sac
de crevettes, entassant le tout sur les bras de Ham.
«Nous avons pris cette liberté, dit M. Peggotty, sachant que vous
aimiez assez nos coquillages quand vous étiez avec nous. C'est la
vieille mère qui les a fait bouillir. Vous savez, mistress
Gummidge, c'est elle qui les a fait bouillir. Oui, dit lentement
M. Peggotty en s'accrochant à son sujet comme s'il ne s'avait où
en prendre un autre, c'est mistress Gummidge qui les a fait
bouillir; je vous assure.»
Je leur exprimai tous mes remercîments; et M. Peggotty, après
avoir jeté les yeux sur Ham qui regardait les crustacés d'un air
embarrassé, sans faire le moindre effort pour venir à son secours,
il ajouta: «Nous sommes venus, voyez-vous, avec l'aide du vent et
de la marée, sur un de nos radeaux de Yarmouth à Gravesend. Ma
soeur m'avait envoyé le nom de ce pays-ci, et elle m'avait dit de
venir voir M. Davy, si jamais j'allais du côté de Gravesend, de
lui présenter ses respects, et de lui dire que toute la famille se
portait admirablement bien. Et, voyez-vous, la petite Émilie
écrira à ma soeur, quand nous serons revenus, que je vous ai vu,
et que vous aussi vous alliez admirablement bien; ça fait que tout
le monde sera content: ça fera la navette.»
Il me fallut quelques moments de réflexion pour comprendre ce que
signifiait la métaphore employée par M. Peggotty pour figurer les
nouvelles respectives qu'il se chargeait de faire circuler à la
ronde. Je le remerciai de nouveau, et je lui demandai, non sans
rougir, ce qu'était devenue la petite Émilie, depuis le temps où
nous ramassions des cailloux et des coquillages sur la plage.
«Mais elle devient une femme, voilà ce qu'elle devient, dit
M. Peggotty. Demandez-lui.»
Il me montrait Ham qui faisait un signe de joyeuse affirmation
tout en contemplant le sac de crevettes.
«Quelle jolie figure! dit M. Peggotty, et ses yeux rayonnaient de
plaisir.
-- Et si savante! dit Ham.
-- Elle écrit si bien! dit M. Peggotty. C'est noir comme de
l'encre, et si gros qu'on pourrait le voir de dix lieues à la
ronde.»
Avec quel enthousiasme M. Peggotty parlait de sa petite favorite!
Il est là devant moi; son visage s'épanouit avec une expression
d'amour et de joyeux orgueil, que je ne saurais peindre; ses yeux
honnêtes brillent et s'animent comme s'ils lançaient des
étincelles. Sa large poitrine se soulève de plaisir; ses grandes
mains se pressent l'une contre l'autre dans son émotion, et il
gesticule d'un bras si vigoureux, qu'avec mes yeux de pygmée je
crois voir un marteau de forge.
Ham était tout aussi ému que lui. Je crois qu'ils m'auraient parlé
beaucoup plus longuement de la petite Émilie, s'ils n'avaient été
intimidés par l'entrée inattendue de Steerforth, qui, me voyant
causer dans un coin avec deux inconnus, cessa aussitôt de chanter
et me dit: «Je ne savais pas que vous fussiez ici, Copperfield»
(car ce n'était pas le parloir des visites), puis il passa son
chemin.
Je ne sais si c'est que j'étais fier de montrer que j'avais un ami
comme Steerforth, ou si je voulais lui expliquer comment il se
faisait que j'avais un ami tel que M. Peggotty, mais je le
rappelai et je lui dis modestement (grand Dieu! comme tous ces
souvenirs sont encore présents à mon esprit): «Ne vous en allez
pas, Steerforth, je vous en prie. Ce sont deux marins de Yarmouth,
d'excellentes gens, des parents de mon ancienne bonne; ils sont
venus de Gravesend pour me voir.
-- Ah! ah! dit Steerforth en revenant sur ses pas. Je suis charmé
de les voir. Comment allez-vous?»
Il y avait une aisance dans toutes ses manières, une grâce facile
et naturelle qui semblait d'une séduction irrésistible.
Dans sa tournure, dans sa gaieté, dans sa voix si douce, dans sa
noble figure, il y avait je ne sais quel attrait mystérieux auquel
on cédait sans le vouloir. Je vis tout de suite qu'il les charmait
l'un et l'autre, et qu'ils étaient tout disposés à lui ouvrir
leurs coeurs.
«Quand vous enverrez la lettre à Peggotty, dis-je à ces braves
gens, vous leur ferez savoir, je vous prie, que M. Steerforth est
très-bon pour moi, et que je ne sais pas ce que je deviendrais ici
sans lui.
-- Quelle bêtise! dit Steerforth en riant. N'allez pas leur dire
ça.
-- Et si M. Steerforth vient jamais en Norfolk ou en Suffolk,
monsieur Peggotty, continuai-je, vous pouvez être bien sûr que je
l'amènerai à Yarmouth pour voir votre maison. Vous n'avez jamais
vu une si drôle de maison, Steerforth: elle est faite d'un bateau!
-- Faite d'un bateau! dit Steerforth. Eh bien, c'est la maison qui
convient à un marin pur-sang.
-- C'est bien vrai, monsieur; c'est bien vrai, dit Ham en riant.
Vous avez raison. Monsieur Davy, ce jeune monsieur a raison. Un
marin pur-sang! Ah, ah! C'est bien ça.»
M. Peggotty était tout aussi ravi que son neveu, mais sa modestie
ne lui permettait pas de s'approprier aussi bruyamment un
compliment tout personnel.
«Mais oui, monsieur, dit-il en saluant et en rentrant les bouts de
sa cravate dans son gilet; je vous suis obligé, monsieur, je vous
remercie. Je fais de mon mieux, dans ma profession, monsieur.
-- On ne peut rien demander de plus, monsieur Peggotty, dit
Steerforth. Il savait déjà son nom.
-- C'est ce que vous faites vous-même, j'en suis sûr, monsieur,
dit M. Peggotty eu secouant la tête, et vous y réussissez, j'en
suis certain, monsieur. Je vous remercie, monsieur, de m'avoir si
bien accueilli. Je suis un peu rude, monsieur, mais je suis franc;
je l'espère, du moins, vous comprenez. Ma maison n'est pas belle,
monsieur, mais elle est toute à votre service, si jamais vous
voulez venir la voir avec M. Davy. Mais je reste là comme un
colimaçon, dit M. Peggotty, ce qui signifiait qu'il restait
attaché là, sans pouvoir s'en aller. Il avait essayé, après chaque
phrase, de se retirer, mais sans jamais en venir à bout. «Allons,
je vous souhaite une bonne santé et bien du bonheur.»
Ham s'associa à ce voeu, et nous nous quittâmes le plus
affectueusement du monde. J'avais un peu envie, ce soir-là, de
parler à Steerforth de la jolie petite Émilie, mais la timidité me
retint, j'avais trop peur qu'il ne se moquât de moi. Je réfléchis
longuement, et non sans anxiété, à ce qu'avait dit M. Peggotty,
qu'elle devenait une femme; mais je décidai en moi-même que
c'était une bêtise.
Nous transportâmes nos crustacés dons notre dortoir avec un
profond mystère, et nous fîmes un grand souper. Mais Traddles n'en
sortit pas à son honneur. Il n'avait pas de chance: il ne pouvait
pas même se tirer d'un souper comme un autre. Il fut malade toute
la nuit, mais malade comme il n'est pas possible, grâce au crabe;
et après avoir été forcé d'avaler des médecines noires et des
pilules, à une dose suffisante pour tuer un cheval, du moins s'il
faut en croire Demple (dont le père était docteur), il eut encore
des coups de canne par-dessus le marché avec six chapitres grecs
du Nouveau Testament à traduire, pour le punir de n'avoir voulu
faire aucun aveu.
Le reste du semestre se confond dans mon esprit avec la routine
journalière de notre triste vie: l'été a fini et l'automne est
venu; il fait froid le matin, à l'heure où on se lève; quand on se
couche, la nuit est plus froide encore; le soir, notre salle
d'études est mal éclairée et mal chauffée, le matin c'est une
vraie glacière; nous passons du boeuf bouilli au boeuf rôti, et du
mouton rôti au mouton bouilli; nous mangeons du pain avec du
beurre rance; puis c'est un horrible mélange de livres déchirés,
d'ardoises fêlées, de cahiers salis par nos larmes, de coups de
canne, de coups de règle, de cheveux coupés, de dimanches pluvieux
et de puddings aigres: le tout enveloppé d'une épaisse atmosphère
d'encre.
Je me rappelle cependant que la lointaine perspective des
vacances, après être restée longtemps immobile, semble enfin se
rapprocher de nous; que nous en vînmes bientôt à ne plus compter
par mois, ni par semaines, mais bien par jours; que j'avais peur
qu'on ne me rappelât pas chez ma mère, et que, lorsque j'appris de
Steerforth que ma mère me réclamait, je fus saisi d'une vague
terreur à l'idée que je me casserais peut-être la jambe avant le
jour fixé pour mon départ. Je me rappelle que je sentais ce jour
béni se rapprocher d'heure en heure. C'est la semaine prochaine,
c'est cette semaine, c'est après-demain, c'est demain, c'est
aujourd'hui, c'est ce soir; je monte dans la malle-poste de
Yarmouth, je vais revoir ma mère.
Je fis bien des sommes à bâtons rompus dans la malle-poste, et
bien des rêves incohérents où se retrouvaient toutes ces pensées
et ces souvenirs. Mais quand je me réveillais de temps à autre,
j'avais le bonheur de reconnaître, par la portière de la voiture,
que le gazon que je voyais n'était pas celui de la récréation de
Salem-House, et que le bruit que j'entendais n'était plus celui
des coups que Creakle administrait à Traddles, mais celui du fouet
dont le cocher touchait ses chevaux.