Je suis exilé de la maison paternelle.
Nous n'avions pas fait plus d'un demi mille, et mon mouchoir de
poche était tout trempé, quand le voiturier s'arrêta brusquement.
Je levai les yeux pour voir ce qu'il y avait, et je vis, à mon
grand étonnement, Peggotty sortir de derrière une haie et grimper
dans la carriole. Elle me prit dans ses bras, et me serra si fort
contre son corset que mon pauvre nez en fut presque aplati, ce qui
me fit grand mal, mais je n'y pensai seulement pas sur le moment;
ce ne fut qu'après que je m'en aperçus, en le trouvant très-
sensible. Peggotty ne dit pas un mot. Elle plongea son bras
jusqu'au coude dans sa poche, en tira quelques sacs remplis de
gâteaux qu'elle fourra dans les miennes avec une bourse qu'elle
mit dans ma main, mais tout cela sans dire un mot. Après m'avoir
de nouveau serré dans ses deux bras, elle redescendit de la
carriole: j'ai toujours été persuadé, comme je le suis encore,
qu'en se sauvant, elle n'emporta pas un seul bouton à sa robe. Moi
j'en ramassai un, j'avais de quoi choisir, et je l'ai longtemps
gardé précieusement comme un souvenir.
Le voiturier me regarda comme pour me demander si elle n'allait
pas revenir. Je secouai la tête, et lui dis que je ne le croyais
pas. «Alors, en marche,» dit-il à son indolente bête, qui se mit
effectivement en marche.
Après avoir pleuré toutes les larmes de mes yeux, je commençai à
réfléchir que cela ne servait à rien de pleurer plus longtemps,
d'autant plus que ni Roderick Random, ni le capitaine de la marine
royale, n'avaient jamais, à ma connaissance, pleuré dans leurs
situations les plus critiques. Le voiturier voyant ma résolution,
me proposa de faire sécher mon mouchoir sur le dos de son cheval.
Je le remerciai et j'y consentis. Mon mouchoir ne faisait pas
grande figure, en manière de couverture de cheval.
Je passai ensuite à l'examen de la bourse. Elle était en cuir
épais, avec un fermoir, et contenait trois shillings bien luisants
que Peggotty avait évidemment polis et repolis avec soin pour ma
plus grande satisfaction. Mais ce qu'elle contenait de plus
précieux, c'étaient deux demi-couronnes enveloppées dans un
morceau de papier, sur lequel ma mère avait écrit: «Pour Davy avec
toutes mes tendresses.» Cela m'émut tellement, que je demandai au
voiturier d'avoir la bonté de me rendre mon mouchoir de poche;
mais il me répondit que selon lui, je ferais mieux de m'en passer,
et je trouvai qu'il avait raison; j'essuyai donc tout bonnement
mes yeux sur ma manche et ce fut fini pour de bon.
Cependant il me restait encore de mes émotions passées, un profond
sanglot de temps à autre. Après avoir ainsi voyagé pendant quelque
temps, je demandai au voiturier s'il devait me conduire tout le
long du chemin.
«Jusqu'où? demanda le voiturier.
-- Eh bien! jusque-là, dis-je.
-- Où ça, là? demanda le voiturier.
-- Près de Londres, dis-je.
-- Mais ce cheval-là, dit le voiturier en secouant les rênes pour
me le montrer, serait plus mort qu'un cochon rôti, avant d'avoir
fait la moitié du chemin.
-- Vous n'allez donc que jusqu'à Yarmouth? demandai-je.
-- Justement, dit le voiturier. Et là je vous mettrai dans la
diligence, et la diligence vous mènera... où c'que vous allez.»
C'était beaucoup parler pour le voiturier (qui s'appelait
M. Barkis), homme d'un tempérament flegmatique, comme je l'ai dit
dans un chapitre précédent, et point du tout conversatif. Je lui
offris un gâteau, comme marque d'attention; il l'avala d'une
bouchée, ainsi qu'aurait pu faire un éléphant, et sa large face ne
bougea pas plus que n'aurait pu faire celle d'un éléphant.
«Est-ce que c'est elle qui les a faits? dit M. Barkis, toujours
penché, avec son air lourdaud, sur le devant de sa carriole, un
bras placé sur chacun de ses genoux.
-- C'est de Peggotty que vous voulez parler, monsieur?
-- Ah! dit M. Barkis. Elle-même.
-- Oui, c'est elle qui fait tous les gâteaux chez nous, d'ailleurs
elle fait toute la cuisine.
-- Vraiment?» dit M. Barkis.
Il arrondit ses lèvres comme pour siffler, mais il ne siffla pas.
Il se pencha pour contempler les oreilles de son cheval, comme
s'il y découvrait quelque chose de nouveau, et resta dans la même
position pas mal de temps, enfin il me dit:
«Pas d'amourettes, je suppose?
-- Des amourettes de veau, voulez-vous dire, monsieur Barkis? Je
vous demande pardon, elle les accommode aussi à merveille, car je
croyais qu'il avait envie de prendre quelque chose, et qu'il
désirait particulièrement se régaler d'un plat d'amourettes.
-- Non, des amourettes... d'amour. Il n'y a personne qui aille se
promener avec elle?
-- Avec Peggotty?
-- Ah! dit-il, elle-même!
-- Oh! non, jamais, jamais elle n'a eu d'amour ni d'amourettes.
-- Non, vraiment?» dit M. Barkis.
Il arrondit de nouveau ses lèvres comme pour siffler, mais il ne
siffla pas plus que la première fois, et se mit à considérer
encore les oreilles de son cheval.
«Et ainsi, dit M. Barkis, après un long silence, elle fait toutes
les tartes aux pommes, et toute la cuisine, n'est-ce pas?»
Je répondis que oui.
«Eh bien! dit M. Barkis, je vais vous dire. Peut-être que vous lui
écrirez?
-- Je lui écrirai certainement, repris-je.
-- Ah! dit-il en tournant lentement les yeux vers moi. Eh bien! si
vous lui écrivez, peut-être vous souviendrez-vous de lui dire que
Barkis veut bien, voulez-vous?
-- Que Barkis veut bien, répétai-je innocemment. Est-ce là tout?
-- Oui, dit-il lentement, oui, Barkis veut bien.
-- Mais vous serez demain de retour à Blunderstone, monsieur
Barkis, lui dis-je (et mon coeur se serrait à la pensée que moi
j'en serais bien loin), il vous serait plus facile de faire votre
commission vous-même.»
Mais il me fit signe de la tête que non, et répéta de nouveau du
ton le plus grave: «Barkis veut bien. Voilà tout.» Je promis de
transmettre exactement la chose. Et ce jour-là même en attendant à
Yarmouth la diligence, je me procurai un encrier et une feuille de
papier, et j'écrivis à Peggotty un billet ainsi conçu:
«Ma chère Peggotty, je suis arrivé ici à bon port. Barkis veut
bien. Mes tendresses à maman. Votre bien affectionné,
«Davy.»
«P. S. Il tient beaucoup à ce que vous sachiez que _Barkis veut
bien_.»
Lorsque j'eus fait cette promesse, M. Barkis retomba dans un
silence absolu; quant à moi, je me sentais épuisé par tout ce qui
m'était arrivé récemment, et me laissant tomber sur une
couverture, je m'endormis. Mon sommeil dura jusqu'à Yarmouth, qui
me parut si nouveau et si inconnu dans l'hôtel où nous nous
arrêtâmes, que j'abandonnai aussitôt le secret espoir que j'avais
eu jusqu'alors d'y rencontrer quelque membre de la famille de
M. Peggotty, peut-être même la petite Émilie.
La diligence était dans la cour, parfaitement propre et
reluisante, mais on n'avait pas encore attelé les chevaux, et dans
cet état il me semblait impossible qu'elle allât jamais jusqu'à
Londres. Je réfléchissais sur ce fait, et je me demandais ce que
deviendrait définitivement ma malle, que M. Barkis avait déposée
dans la cour, après avoir fait tourner sa carriole, et ce que je
deviendrais moi-même, lorsqu'une dame mit la tête à une fenêtre où
étaient suspendus quelques gigots et quelques volailles, et me
dit:
«Êtes-vous le petit monsieur qui vient de Blunderstone?
-- Oui, madame, dis-je.
-- Votre nom? demanda la dame.
-- Copperfield, madame, dis-je.
-- Ce n'est pas ça, reprit la dame. On n'a pas commandé à dîner
pour une personne de ce nom?
-- Est-ce Murdstone, madame? dis-je.
-- Si vous êtes le jeune Murdstone, dit la dame, pourquoi
commencez-vous par me dire un autre nom?»
Je lui expliquai ce qu'il en était, elle sonna et cria: «William,
montrez à monsieur la salle à manger» sur quoi un garçon arriva en
courant, de la cuisine qui était de l'autre côté de la cour, et
parut très-surpris de voir que c'était pour moi seul qu'on le
dérangeait.
C'était une grande chambre, garnie de grandes cartes de
géographie. Je crois que, quand les cartes auraient été de vrais
pays étrangers, au milieu desquels on m'aurait lancé comme une
bombe, je ne me serais pas senti plus dépaysé. Il me semblait que
je prenais une étrange liberté d'oser m'asseoir, ma casquette à la
main, sur un coin de la chaise la plus rapprochée de la porte, et
lorsque je vis le garçon mettre une nappe sur la table, tout
exprès pour moi, et y placer une salière, je suis sûr que je
devins tout rouge de modestie.
Il m'apporta des côtelettes et des légumes, et enleva les
couvercles des plats avec tant de brusquerie que j'avais la plus
grande peur de l'avoir apparemment offensé. Mais je me sentis
rassuré en le voyant mettre une chaise pour moi devant la table,
et me dire du ton le plus affable: «Maintenant, mon petit géant,
asseyez-vous.»
Je le remerciai et je m'établis devant la table; mais il me
semblait extraordinairement difficile de manier un peu adroitement
mon couteau ou ma fourchette, ou d'éviter de jeter de la sauce sur
moi, tant que le garçon serait là debout en face de moi, ne me
quittant pas des yeux, et me faisant rougir jusqu'aux oreilles
chaque fois que je le regardais. Lorsqu'il me vit entamer la
seconde côtelette:
«Voilà, dit-il, une demi-pinte d'ale pour vous. La voulez-vous à
présent.
-- Merci, lui dis-je, je veux bien.»
Alors il versa la bière dans un grand verre, et la mit devant la
fenêtre pour m'en faire admirer la belle couleur.
«Ma foi! dit-il, il y en a beaucoup, n'est-ce pas?
-- Il y en a beaucoup, répondis-je en souriant.»
Car j'étais charmé de le trouver si aimable. C'était un petit
homme, aux yeux brillants, avec un visage rougeaud et des cheveux
tout hérissés; il avait l'air très-avenant, le poing sur la
hanche, et de l'autre main il tenait en l'air le verre plein
d'ale.
«Il y avait bien ici un monsieur, dit-il, un gros monsieur qu'on
nommait Topsawyer, peut-être le connaissez-vous?
-- Non, dis-je, je ne crois pas.
-- En culotte courte et en guêtres, un chapeau à larges bords, un
habit gris, un cache-nez à pois, dit le garçon.
-- Non, dis-je avec embarras, je n'ai pas ce plaisir.
-- Il est venu ici hier, dit le garçon en regardant la bière au
jour, il a demandé un verre de cette ale, il l'a voulu absolument,
je lui ai dit qu'il avait tort, il l'a bue et il est tombé mort.
Elle était trop forte pour lui. On ne devrait plus en donner,
voilà le fait.»
J'étais épouvanté de ce terrible accident, et je lui dis que je
ferais peut-être mieux de ne boire qu'un verre d'eau.
«C'est que, voyez-vous, dit le garçon tout en regardant toujours
la bière à la fenêtre, et en clignant de l'oeil, on n'aime pas
beaucoup ici qu'on laisse ce qu'on a commandé. Ça blesse mes
maîtres. Mais moi, je peux la boire si vous voulez. J'y suis
habitué, et l'habitude fait tout. Je ne crois pas que cela me
fasse mal, pourvu que je renverse ma tête en arrière, et que
j'avale lestement. Voulez-vous?»
Je lui répondis qu'il me rendrait un grand service en la buvant,
pourvu que cela ne pût pas lui faire de mal, sans cela je ne
voulais pas en entendre parler. Quand il rejeta sa tête en arrière
pour avaler lestement, je fus saisi, je l'avoue, d'une terrible
frayeur; je croyais que j'allais le voir tomber sans vie sur le
parquet, comme le malheureux M. Topsawyer. Mais cela ne lui fit
aucun mal. Au contraire, il ne m'en parut que plus frais et plus
gaillard.
«Qu'avons-nous donc là? dit-il en mettant sa fourchette dans mon
plat. N'est-ce pas des côtelettes?
-- Des côtelettes, dis-je.
-- Que Dieu me bénisse! je ne savais pas que ce fussent des
côtelettes, s'écria-t-il. C'est justement ce qu'il faut pour
neutraliser les mauvais effets de cette bière. Quelle chance!»
D'une main il saisit une côtelette, de l'autre il prit une pomme
de terre, et mangea le tout du meilleur appétit à mon extrême
satisfaction. Puis il prit une autre côtelette et une autre pomme
de terre, et encore une autre pomme de terre et une autre
côtelette. Quand nous eûmes fini, il m'apporta un pudding, et
l'ayant placé devant moi, il se mit à ruminer en lui-même, et
resta quelques instants absorbé dans ses réflexions.
«Comment trouvez-vous le pâté? dit-il tout d'un coup.
-- C'est un pudding, répondis-je.
-- Un pudding! s'écria-t-il. Oui, vraiment! mais, dit-il en le
contemplant de plus près, ne serait-ce pas un pudding aux fruits?
-- Oui, certainement.
-- Et mais, dit-il en s'armant d'une grande cuiller, le pudding
aux fruits est mon pudding favori, n'est-ce pas heureux? Allons,
mon petit homme, voyons qui de nous deux ira le plus vite.»
Le garçon fut certainement celui qui alla le plus vite. Il me
supplia plus d'une fois de me dépêcher de gagner la gageure, mais
il y avait une telle différence entre sa cuiller à ragoût et ma
cuiller à café, entre son agilité et mon agilité, entre son
appétit et mon appétit que je restai promptement en arrière. Je
crois que je n'ai jamais vu personne aussi charmé d'un pudding; il
avait déjà fini qu'il riait encore de plaisir, comme s'il le
savourait toujours.
Je le trouvai si complaisant et de si bonne humeur, que je la
priai de me procurer une plume, du papier et de l'encre pour
écrire à Peggotty. Non-seulement il me l'apporta immédiatement,
mais encore il eut la bonté de regarder par-dessus mon épaule
pendant que j'écrivais ma lettre. Quand j'eus fini, il me demanda
où j'allais en pension.
«Près de Londres, lui dis-je. C'était tout ce que je savais.
-- Oh! mon Dieu, dit-il de l'air le plus triste, j'en suis désolé.
-- Pourquoi donc? lui demandai-je.
-- Oh! mon Dieu, dit-il en hochant la tête, c'est justement la
pension où on a brisé les côtes d'un petit garçon, les deux côtes;
il était encore tout jeune. Il avait à peu près: voyons, quel âge
avez-vous?»
Je lui dis que j'avais huit ans et demi.
«Tout juste son âge, dit-il. Il avait huit ans et demi quand on
lui a brisé sa première côte; huit ans et huit mois quand on lui a
brisé la seconde, et ma foi! c'était fini.»
Je n'eus pas la force de me dissimuler, non plus qu'au garçon, que
c'était une malheureuse coïncidence, et je lui demandai comment
cela était arrivé. Sa réponse n'eut rien de consolant, car il ne
me répondit que cette phrase épouvantable: «En le fouettant.»
Heureusement le son du cor qui rappelait tous les voyageurs vint
faire diversion à mes inquiétudes. Je me levai et je demandai d'un
ton moitié défiant, moitié orgueilleux, tout en tirant ma bourse,
s'il y avait quelque chose à payer.
-- Une feuille de papier à lettres, répondit-il. Avez-vous jamais
acheté du papier à lettres?»
Je n'en avais aucun souvenir.
«Il est cher, dit-il, à cause des droits: trois pence. Et voilà
comment on nous taxe dans ce pays-ci. Il ne reste plus que le
pourboire du garçon. Quant à l'encre, ce n'est pas la peine d'en
parler, ce sont mes profits.
-- Combien croyez-vous... Combien faut-il que... combien dois-
je... combien serait-il convenable de donner pour le garçon, je
vous prie? balbutiai-je en rougissant.
-- Si je n'avais pas une petite famille, et si cette petite
famille n'avait pas la petite-vérole volante, je n'accepterais pas
six pence, dit le garçon. Si je n'avais pas à soutenir une vieille
mère et une charmante jeune soeur (ici le garçon parut vivement
ému), je n'accepterais pas un farthing. Si j'avais une bonne
place, et que je fusse bien traité ici, j'offrirais volontiers une
bagatelle plutôt que de l'accepter. Mais je vis des restes... et
je couche sur les sacs à charbon.» Ici le garçon fondit en larmes.
J'éprouvais la plus profonde pitié pour ses infortunes, et je
sentais qu'il fallait avoir le coeur bien dur et bien brutal pour
lui offrir moins de neuf pence. Je finis par lui donner un de mes
trois beaux shillings; il le reçut avec beaucoup d'humilité et de
vénération, et la minute d'après il le fit sonner sur son ongle,
pour voir si la pièce était bonne.
Je fus un peu déconcerté au moment de monter dans la voiture,
lorsque je découvris qu'on me supposait capable d'avoir mangé le
dîner tout entier à moi seul. Je m'en aperçus en entendant la dame
qui était à la fenêtre, dire au conducteur: «Prenez garde, George,
ou cet enfant va éclater en route!» Les servantes de l'hôtel qui
étaient dans la cour venaient me contempler comme un jeune
phénomène et me rire au nez. Mon malheureux ami, le garçon de
l'hôtel, qui avait tout à fait repris sa bonne humeur, ne
paraissait nullement embarrassé, et prenait, sans la moindre
confusion, part à l'admiration générale. Je ne sais pas si cela ne
me donna pas quelques soupçons sur son compte, mais j'incline
pourtant à penser que, plein comme je l'étais de cette confiance
naturelle aux enfants et du respect qu'ils ont en général pour
ceux qui sont plus âgés qu'eux (qualités que je suis toujours
fâché de voir perdre trop tôt aux enfants pour prendre les
habitudes du monde), je n'eus pas, même alors, de doutes sérieux
sur son compte.
Je trouvais pourtant un peu dur, il faut que je l'avoue, de servir
de point de mire aux plaisanteries continuelles du cocher et du
conducteur, sur ce que mon poids faisait pencher la diligence d'un
côté, ou que je ferais bien de voyager à l'avenir dans un fourgon.
L'histoire de mon appétit supposé se répandit bientôt parmi les
voyageurs de l'impériale qui s'en divertirent aussi infiniment;
ils me demandèrent si, à la pension où j'allais, on devait payer
pour moi comme pour deux seulement ou pour trois; si on avait fait
des conditions particulières, ou bien si on me prenait au même
prix que les autres enfants; avec une foule d'autres questions du
même genre. Mais ce qu'il y avait de pis, c'est que je savais que,
lorsque l'occasion se présenterait, je n'aurais pas le courage de
manger la moindre chose, et qu'après avoir fait un assez pauvre
dîner, j'allais me laisser affamer toute la nuit, car dans ma
précipitation j'avais oublié mes gâteaux à l'hôtel. Mes craintes
furent bientôt réalisées. Lorsqu'on s'arrêta pour souper, je ne
pus jamais trouver la force de m'asseoir à la table d'hôte, et
j'allai, fort à contre-coeur, me mettre dans un coin près de la
cheminée, en disant que je n'avais besoin de rien. Cela ne me mit
pourtant pas à l'abri de nouvelles plaisanteries, car un monsieur
à la voix enrouée et au visage enluminé, qui n'avait cessé de
manger des sandwiches que pour boire d'une bouteille qu'il ne
quittait guère, fit observer que j'étais comme le boa constrictor,
qui mangeait assez à un repas pour pouvoir rester ensuite
plusieurs jours à jeun; après quoi, il se servit une énorme
portion de boeuf bouilli.
Nous avions quitté Yarmouth à trois heures de l'après-midi, et
nous devions arriver à Londres le lendemain matin à huit heures.
L'automne commençait, et la soirée était belle. Quand nous
traversions un village, je cherchais à me représenter ce qui se
passait dans l'intérieur des maisons, et ce que faisaient les
habitants; puis quand les petits garçons se mettaient à courir
pour grimper derrière la diligence, je me demandais s'ils avaient
encore leurs pères, et s'ils étaient heureux chez eux. J'avais
donc beaucoup de sujets de réflexion, sans compter que je songeais
sans cesse à l'endroit de ma destination, triste sujet de
méditation. Quelquefois aussi, je me le rappelle, je me laissais
aller à penser à la maison de ma mère et à Peggotty; ou j'essayais
confusément de me rappeler comment j'étais avant d'avoir mordu
M. Murdstone, mais je ne pouvais jamais réussir, tant il me
semblait que tout cela datait de l'antiquité la plus reculée.
La nuit ne fut pas aussi agréable que la soirée; il faisait froid.
Comme on m'avait casé entre deux messieurs (celui qui avait la
figure enluminée et un autre) de peur que je ne glissasse des
banquettes, ils manquaient à chaque instant de m'étouffer en
dormant et me tenaient comme dans un étau. J'étais parfois
tellement écrasé que je ne pouvais m'empêcher de crier: «Oh! je
vous en prie!» ce qui leur déplaisait fort, parce que cela les
réveillait. En face de moi était assise une vieille dame avec un
grand manteau de fourrure, qui avait l'air, dans l'obscurité,
plutôt d'une meule de foin que d'une femme, tant elle était
empaquetée. Cette dame avait un panier, et pendant longtemps elle
n'avait su où le fourrer; elle découvrit enfin qu'elle pourrait le
glisser sous mes jambes qui étaient très-courtes. Ce panier me
mettait à la torture; il me cognait et me meurtrissait les
jarrets; mais au moindre mouvement que je faisais, le verre
contenu dans le panier allait se choquer contre un autre objet, et
la vieille dame me donnait un terrible coup de pied, tout en
disant:
«Allez-vous vous tenir tranquille! vous êtes bien peu endurant
pour votre âge.»
Enfin, le soleil se leva, et mes compagnons de route eurent un
sommeil moins agité. On ne saurait dépeindre toutes les angoisses
qui les avaient oppressés durant la nuit, et qui se manifestaient
par des ronflements épouvantables. À mesure que le soleil
s'élevait à l'horizon, leur sommeil devenait moins profond, et peu
à peu ils se réveillèrent tous l'un après l'autre. Je me souviens
que je fus bien surpris de les voir tous soutenir qu'ils n'avaient
pas dormi une minute, et repousser cette insinuation avec la plus
vive indignation. J'en suis encore étonné à l'heure qu'il est, et
je n'ai jamais pu m'expliquer comment, de toutes les faiblesses
humaines, celle que nous sommes tous le moins disposés à confesser
(je vous demande un peu pourquoi), c'est la faiblesse d'avoir pu
dormir en voiture.
Je n'ai pas besoin de raconter ici quelle étrange ville me parut
Londres lorsque je l'aperçus dans le lointain, ni comment je me
figurais que les aventures de mes héros favoris se renouvelaient à
chaque instant dans cette grande cité, pleine à mes yeux de plus
de merveilles et de plus de crimes que toutes les villes de la
terre. Nous arrivâmes enfin à un hôtel situé sur la paroisse de
White-Chapel, où nous devions nous arrêter. J'ai oublié si c'était
le _Taureau-Bleu_ ou le _Sanglier-Bleu_, mais ce que je sais,
c'est que c'était un animal bleu, et que cet animal était aussi
représenté sur le derrière de la diligence.
Le conducteur fixa les yeux sur moi en descendant, et dit à la
porte du bureau:
«Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, et qui était attendu? Qu'on le vienne réclamer.»
Personne ne répondit.
«Essayez de Copperfield, monsieur, je vous prie, dis-je en
baissant piteusement les yeux.
-- Y a-t-il ici quelqu'un qui demande un jeune garçon inscrit au
registre sous le nom de Murdstone, venant de Blunderstone,
Suffolk, mais qui répond au nom de Copperfield, et qui doit
attendre qu'on le vienne réclamer? dit le conducteur. Parlez! y a-
t-il quelqu'un?»
Non, il n'y avait personne. Je regardai avec inquiétude tout
autour de moi, mais cette question répétée n'avait pas fait la
moindre impression sur ceux qui étaient présents, sauf sur un
homme à longues guêtres, qui n'avait qu'un oeil, et qui suggéra
qu'on ferait bien de me mettre un collier de cuivre et de
m'attacher à un poteau dans l'étable, comme aux chiens perdus. On
plaça une échelle, et je descendis après la dame qui ressemblait à
une meule de foin: je ne me permis de bouger que lorsqu'elle eut
enlevé son panier. Tous les voyageurs eurent promptement quitté
leurs places; on descendit tous les bagages, et les garçons
d'écurie firent rentrer la diligence sous la remise. Et cependant
personne ne paraissait pour réclamer l'enfant tout poudreux qui
venait de Blunderstone, Suffolk.
Plus solitaire que Robinson Crusoé, qui du moins n'avait près de
lui personne pour venir l'observer et remarquer qu'il était
solitaire, j'entrai dans le bureau de la diligence, et sur
l'invitation du commis, je passai derrière le comptoir, et je
m'assis sur la balance où on pesait les bagages. Là, tandis que
j'étais assis au milieu des paquets, des livres et des ballots,
respirant le parfum des écuries (qui s'associera éternellement
dans ma mémoire avec cette matinée), je fus assailli par une foule
de réflexions toutes plus lugubres les unes que les autres. À
supposer qu'on ne vint jamais me chercher, combien de temps
consentirait-on à me garder là où j'étais? Me garderait-on assez
longtemps pour qu'il ne me restât plus rien de mes sept shillings?
Est-ce que je passerais la nuit dans un de ces compartimente en
bois avec le reste des bagages? Faudrait-il me laver tous les
matins à la pompe de la cour? Ou bien me renverrait-on tous les
soirs et serais-je obligé de revenir tous les matins jusqu'à ce
qu'on vînt me chercher? Et si ce n'était pas une erreur; si
M. Murdstone avait inventé ce plan pour se débarrasser de moi, que
deviendrais-je? Si on me permettait de rester là jusqu'à ce que
j'eusse dépensé mes sept shillings, je ne pouvais toujours pas
espérer d'y rester lorsque je commencerais à mourir de faim. Cela
serait évidemment gênant et désagréable pour les pratiques, et de
plus cela exposerait le je ne sais quoi bleu à avoir à payer les
frais de mon enterrement. Si je me mettais immédiatement en route
et que je tentasse de retourner chez ma mère, comment pourrais-je
marcher jusque-là? Et d'ailleurs étais-je sûr d'être bien
accueilli par d'autres que par Peggotty, lors même que je
réussirais à arriver? Si j'allais m'offrir aux autorités voisines
comme soldat ou comme marin, j'étais un si petit bonhomme qu'il
était bien probable qu'on ne voudrait pas de moi. Ces pensées,
jointes à un millier d'autres, me faisaient monter le rouge au
visage, et je me sentais tout étourdi de crainte et d'émotion.
J'étais dans cet état violent lorsqu'entra un homme qui murmura
quelques mots à l'oreille du commis; celui-ci me tira vivement de
la balance et me poussa vers le nouveau venu comme un colis pesé,
acheté, payé, enlevé.
En sortant du bureau, la main dans celle de ma nouvelle
connaissance, je me hasardai à jeter les yeux sur mon conducteur.
C'était un jeune homme au teint jaune, à l'air dégingandé, aux
joues creuses, avec un menton presque aussi noir que celui de
M. Murdstone; mais là cessait la ressemblance, car ses favoris
étaient rasés, et ses cheveux, au lieu d'être luisants, étaient
rudes et secs. Il portait un habit et un pantalon noirs, un peu
secs et râpés aussi; l'habit ne descendait pas jusqu'au poignet ni
le pantalon jusqu'à la cheville de leur propriétaire; sa cravate
blanche n'était pas d'une propreté exagérée. Je n'ai jamais cru,
et je ne veux pas croire encore, que cette cravate fût tout le
linge qu'il avait sur lui, mais c'était au moins tout ce qu'il en
laissait entrevoir.
«Vous êtes le nouvel élève? me dit-il.
-- Oui, monsieur,» lui dis-je. Je le supposais. Je n'en savais
rien.
«Je suis l'un des maîtres d'études de la pension Salem,» me dit-
il.
Je le saluai, j'étais terrifié. Je n'osais faire la moindre
allusion à une chose aussi vulgaire que ma malle en présence du
savant maître de Salem-House; ce ne fut que lorsque nous fûmes
sortis de la cour que j'eus la hardiesse d'en faire mention. Nous
revînmes sur nos pas, d'après mon observation très-humble qu'elle
pourrait plus tard m'être utile, et il dit au commis que le
voiturier devait venir la prendre à midi.
«Monsieur, lui dis-je, lorsque nous eûmes fait à peu près le même
trajet, auriez-vous la bonté de me dire si c'est bien loin?
-- C'est du côté de Blackheath, me dit-il.
-- Est-ce loin, monsieur? demandai-je timidement.
-- Il y a un bon bout de chemin, dit-il; nous irons par la
diligence; on compte environ six milles.»
Je me sentais si las et si épuisé, que l'idée de faire encore six
milles sans me restaurer était au-dessus de mes forces. Je
m'enhardis jusqu'à lui dire que je n'avais pris absolument rien
pendant toute la nuit, et que je lui serais très-reconnaissant
s'il voulait bien me permettre d'acheter quelque chose pour
manger. Il parut surpris (je le vois encore s'arrêter et me
regarder); après avoir réfléchi un instant, il me dit qu'il avait
besoin de s'arrêter chez une vieille femme qui habitait près de
là, et que ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait d'acheter
un peu de pain, ou toute autre nourriture à mon choix, pourvu
qu'elle fût saine, et de déjeuner chez cette personne qui me
procurerait du lait.
Nous nous rendîmes chez un boulanger, où, après avoir jeté mon
dévolu sur une foule de petits gâteaux succulents qu'il refusa de
me laisser prendre les uns après les autres, nous finîmes par nous
décider pour un bon petit pain de seigle qui me coûta trois pence.
Plus loin, nous achetâmes un oeuf et une tranche de lard fumé;
tout cela me laissa encore possesseur de pas mal de petite monnaie
sur mon second shilling que j'avais changé, ce qui me fit penser
que Londres était un endroit où l'on vivait à très-bon marché.
Lorsque nous eûmes fait nos provisions, nous traversâmes, au
milieu d'un tapage et d'un mouvement qui troublaient
singulièrement ma pauvre tête, un pont, _London-Bridge_ sans doute
(je crois même qu'il me le dit, mais j'étais à moitié endormi), et
enfin nous arrivâmes chez la vieille femme qui logeait dans un
hospice, comme je pus le voir à l'apparence du bâtiment et aussi à
l'inscription placée au-dessus de la grille, qui disait que cette
maison avait été fondée pour vingt-cinq femmes pauvres.
Le maître d'études de Salem-House leva le loquet d'une de ces
portes noires qui se ressemblaient toutes: d'un côté il y avait
une fenêtre à petits carreaux, et au-dessus de la porte une autre
fenêtre à petits carreaux; nous entrâmes dans la maison d'une de
ces pauvres vieilles femmes, qui soufflait son feu sur lequel
était placée une petite casserole. En voyant entrer mon
conducteur, la vieille femme cessa de souffler, et dit quelque
chose comme: «Mon Charles!» Mais en me voyant entrer après lui,
elle se leva, et fit en se frottant les mains une espèce de
révérence embarrassée.
«Pouvez-vous faire cuire le déjeuner de ce jeune monsieur, je vous
prie, dit le maître d'études de Salem-House.
-- Si je le peux? dit la vieille femme; mais oui, certainement.
-- Comment va mistress Fibbitson aujourd'hui?» dit le maître
d'études en regardant une autre vieille femme assise sur une
grande chaise près du feu; elle avait si bien l'air d'un paquet de
vieux chiffons, qu'à l'heure qu'il est je me félicite encore de ce
que je n'ai pas commis l'erreur de m'asseoir dessus.
«Ah! elle ne va pas trop bien, dit la première vieille femme; elle
est dans un de ses mauvais jours. Je crois vraiment que, si par
malheur le feu s'éteignait, elle s'éteindrait avec lui pour ne
plus jamais revenir à la vie.»
Ils la regardaient tous deux, je fis de même. Bien qu'il fît très-
chaud dehors, elle semblait ne songer à rien au monde qu'au feu.
Je crois même qu'elle était jalouse de la casserole, et j'ai
quelque soupçon qu'elle lui en voulait de lui cacher le feu pour
faire cuire mon oeuf et frire mon lard, car je la vis me montrer
le poing quand tout le monde avait le dos tourné, pendant ces
opérations culinaires. Le soleil entrait par la petite fenêtre,
mais elle lui tournait le dos, et, assise dans sa grande chaise
qui tournait aussi le dos au soleil, elle semblait couver le feu
comme pour lui tenir chaud, au lieu de s'y chauffer elle-même, et
elle le surveillait d'un oeil méfiant. Lorsqu'elle vit que les
préparatifs de mon déjeuner touchaient à leur terme et que le feu
allait enfin être délivré, elle éclata de rire dans sa joie, et je
dois dire que son rire était loin d'être mélodieux.
Je m'assis en face de mon pain de seigle, de mon oeuf, de ma
tranche de lard, auxquels s'était ajoutée une jatte de lait, et je
fis un repas délicieux. J'étais encore à l'oeuvre, lorsque la
vieille femme qui habitait la maison, dit au maître d'études:
«Avez-vous votre flûte sur vous?
-- Oui, répondit-il.
-- Jouez-en donc un petit air, dit la vieille femme; d'un ton
suppliant. Je vous en prie.»
Le maître d'études mit la main sous les pans de son habit, et
sortit les trois morceaux d'une flûte qu'il remonta, puis il se
mit immédiatement à jouer. Mon opinion, après bien des années de
réflexions, c'est que personne au monde n'a jamais pu jouer aussi
mal. Il en tirait les sons les plus épouvantables que j'aie
entendus, naturels ou artificiels. Je ne sais quel air il jouait,
si tant est que ce fussent des airs, ce dont je doute, mais le
résultat de cette mélodie fut primo, de me faire songer à toutes
mes peines, au point de me faire venir les larmes aux yeux;
secondo, de m'ôter complètement l'appétit, et tertio, de me donner
une telle envie de dormir que je ne pouvais tenir mes yeux
ouverts. Le seul souvenir de cette musique m'assoupit encore. Je
revois la petite chambre avec l'armoire du coin entr'ouverte, les
chaises au dossier perpendiculaire, et le petit escalier à pic qui
conduisait à une autre petite chambre au premier, enfin les trois
plumes de paon qui ornaient le manteau de la cheminée; je me
souviens, qu'en entrant, je me demandais si le paon serait bien
flatté de voir ses belles plumes condamnées à cet emploi, mais
tout cela disparaît peu à peu devant moi, ma tête se penche, je
dors. La flûte ne se fait plus entendre, c'est le son des roues
qui retentit à mon oreille; je suis en voyage; la diligence
s'arrête, je me réveille en sursaut, et voilà de nouveau la flûte;
le maître d'études de Salem-House en joue d'un air lamentable, et
la vieille femme l'écoute avec ravissement. Mais elle disparaît à
son tour, puis il disparaît aussi, enfin tout disparaît, il n'y a
plus ni de flûte, ni de maître d'études, ni de Salem-House, ni de
David Copperfield, il n'y a qu'un profond sommeil.
Je rêvais probablement, lorsque je crus voir, tandis qu'il
soufflait dans cette épouvantable flûte, la vieille maîtresse du
logis qui s'était approchée de lui dans son enthousiasme, se
pencher tout d'un coup sur le dossier de sa chaise, et prendre sa
tête dans ses bras pour l'embrasser; un instant la flûte s'arrêta.
J'étais apparemment entre la veille et le sommeil, alors et
quelque temps après, car, lorsqu'il recommença à jouer, (ce qu'il
y a de sûr c'est qu'il s'était interrompu un instant), je vis et
j'entendis la susdite vieille femme demander à mistress Fibbitson
si ce n'était pas délicieux (en parlant de la flûte), à quoi
mistress Fibbitson répondit, «oui, oh oui!» et se pencha vers le
feu, auquel elle rapportait, j'en suis sûr tout l'honneur de cette
jolie musique.
Il y avait déjà longtemps que j'étais endormi, je crois, lorsque
le maître d'études de Salem-House démonta sa flûte, mit dans sa
poche les trois pièces qui la composaient, et m'emmena. Nous
trouvâmes la diligence tout près de là, et nous montâmes sur
l'impériale, mais j'avais tellement envie de dormir que, lorsqu'on
s'arrêta sur la route pour prendre d'autres voyageurs, on me mit
dans l'intérieur où il n'y avait personne, et là je dormis
profondément, jusqu'à une longue montée que les chevaux gravirent
au pas entre de grands arbres. Bientôt la diligence s'arrêta; elle
avait atteint sa destination.
Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes, le maître
d'études et moi, à Salem-House; un grand mur de briques formait
l'enceinte, et le tout avait l'air fort triste. Sur une porte
pratiquée dans le mur était placé un écriteau où on lisait:
_Salem-House_. Nous vîmes bientôt paraître, à une petite ouverture
près de la porte, un visage maussade, qui appartenait à ce que je
vis, lorsque la porte nous fut ouverte, à un gros homme, avec un
cou énorme comme celui d'un taureau, une jambe de bois, un front
bombé, et des cheveux coupés ras tout autour de la tête.
«C'est le nouvel élève,» dit le maître d'études.
L'homme à la jambe de bois m'examina de la tête aux pieds, ce qui
ne fut pas long, car je n'étais pas bien grand, puis il referma la
porte derrière nous, et prit la clef. Nous nous dirigions vers la
maison, au milieu de grands arbres au feuillage sombre, quand il
appela mon conducteur.
«Holà!»
Nous nous retournâmes; il était debout à la porte de la petite
loge, où il demeurait, une paire de bottes à la main.
«Dites donc! le savetier est venu depuis que vous êtes sorti,
monsieur Mell, et il dit qu'il ne peut plus du tout les
raccommoder. Il prétend qu'il ne reste pas un seul morceau de la
botte primitive, et qu'il ne comprend pas que vous puissiez lui
demander de les réparer.»
En parlant ainsi il jeta les bottes devant M. Mell, qui retourna
quelques pas en arrière pour les ramasser, et qui les regarda de
l'air le plus lamentable, en venant me retrouver. J'observai
alors, pour la première fois, que les bottes qu'il portait étaient
fort usées, et qu'il y avait même un endroit par où son bas
sortait, comme un bourgeon qui veut percer l'écorce?
Salem-House était un bâtiment carré bâti en briques avec deux
pavillons sur les ailes, le tout d'une apparence nue et désolée.
Tout ce qui l'entourait était si tranquille que je dis à M. Mell
que probablement les élèves étaient en promenade, mais il parut
surpris de ce que je ne savais pas qu'on était en vacances, et que
tous les élèves étaient chez leurs parents, M. Creakle, le maître
de pension, était au bord de la mer avec Mme et miss Creakle, et
quant à moi, on m'envoyait en pension durant les vacances pour me
punir de ma mauvaise conduite, comme il me l'expliqua tout du long
en chemin.
Il me mena dans la salle d'études; jamais je n'avais vu un lieu si
déplorable ni si désolé. Je la revois encore à l'heure qu'il est.
Une longue chambre, avec trois longues rangées de bancs et des
champignons pour accrocher les chapeaux et les ardoises. Des
fragments de vieux cahiers et de thèmes déchirés jonchent le
plancher. Il y en a d'autres sur les pupitres qui ont servi à
loger des vers à soie. Deux malheureuses petites souris blanches,
abandonnées par leur propriétaire, parcourent du haut en bas une
fétide petite forteresse construite en carton et en fil de fer, et
leurs petits yeux rouges cherchent dans tous les coins quelque
chose à manger. Un oiseau, enfermé dans une cage à peine plus
grande que lui, fait de temps à autre un bruit monotone, en
sautant sur son perchoir, de deux pouces de haut, ou en
redescendant, sur son plancher, mais il ne chante ni ne siffle.
Par toute la chambre, il règne une odeur malsaine, composé
étrange, à ce qu'il me semble, de cuir pourri, de pommes
renfermées et de livres moisis. Il ne saurait y avoir plus d'encre
répandue dans toute cette pièce, lors même que les architectes
auraient oublié d'y mettre une toiture, et que, pendant toute
l'année, le ciel y aurait fait pleuvoir, neiger, ou grêler de
l'encre.
M. Mell me quitta un moment, pour remonter ses bottes
irréparables; je m'avançai timidement vers l'autre bout de la
chambre, tout en observant ce que je viens de décrire. Tout à coup
j'arrivai devant un écriteau en carton, posé sur un pupitre; on y
lisait ces mots écrits en grosses lettres: «_Prenez garde. Il
mord._»
Je grimpai immédiatement sur le pupitre, persuadé que dessous il y
avait au moins un gros chien. Mais j'avais beau regarder tout
autour de moi avec inquiétude, je ne l'apercevais pas. J'étais
encore absorbé dans cette recherche, lorsque M. Mell revint, et me
demanda ce que je faisais là-haut.
«Je vous demande bien pardon, monsieur, mais je regarde où est le
chien.
-- Le chien! dit-il, quel chien?
-- N'est-ce pas un chien, monsieur?
-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas un chien?
-- Cet animal auquel il faut prendre garde, monsieur, parce qu'il
mord.
-- Non, Copperfield, dit-il gravement, ce n'est pas un chien.
C'est un petit garçon. J'ai pour instruction, Copperfield, de vous
attacher cet écriteau derrière le dos. Je suis fâché d'avoir à
commencer par là avec vous, mais il le faut.»
Il me fit descendre et m'attacha derrière le dos, comme une
giberne, l'écriteau bien adapté pour ce but, et partout où
j'allais ensuite j'eus la consolation de le transporter avec moi.
Ce que j'eus à souffrir de cet écriteau, personne ne peut le
deviner. Qu'il fût possible de me voir ou non, je me figurais
toujours que quelqu'un était là à le lire; ce n'était pas un
soulagement pour moi que de me retourner et de ne voir personne,
car je me figurais toujours qu'il y avait quelqu'un derrière mon
dos. La cruauté de l'homme à la jambe de bois aggravait encore mes
souffrances; c'était lui qui était le mandataire de l'autorité, et
toutes les fois qu'il me voyait m'appuyer le dos contre un arbre
ou contre le mur, ou contre la maison, il criait de sa loge d'une
voix formidable: «Hé! Copperfield! faites voir la pancarte, ou je
vous donne une mauvaise note.» L'endroit où l'on jouait était une
cour sablée, placée derrière la maison, en vue de toutes les
dépendances, et je savais que les domestiques lisaient ma
pancarte, que le boucher la lisait, que le boulanger la lisait, en
un mot que tous ceux qui entraient ou qui sortaient le matin,
tandis que je faisais ma promenade obligée, lisaient sur mon dos
qu'il fallait prendre garde à moi parce que je mordais. Je me
rappelle que j'avais fini positivement par avoir peur de moi comme
d'une espèce d'enfant sauvage qui mordait.
Il y avait dans cette cour de récréation une vieille porte sur
laquelle les élèves s'étaient amusés à sculpter leurs noms; elle
était complètement couverte de ce genre d'inscriptions. Dans ma
terreur de voir arriver la fin des vacances qui ramènerait tous
les élèves, je ne pouvais lire un seul de ces noms sans me
demander de quel ton et avec quelle expression il lirait: «Prenez
garde, il mord.» Il y en avait un, un certain Steerforth qui avait
gravé son nom très-souvent et très-profondément. «Celui-là, me
disais-je, va lire cela de toutes ses forces et puis il me tirera
les cheveux.» Il y en avait un autre nommé Tommy Traddles; je me
figurais qu'il se ferait un amusement de m'approcher par mégarde,
et de se reculer avec l'air d'avoir grand'peur. Quant au
troisième, George Demple, je l'entendais chanter mon inscription.
Enfin, dans ma frayeur, je contemplais en tremblant cette porte,
jusqu'à ce qu'il me semblât entendre tous les propriétaires de ces
noms (il y en avait quarante-cinq, à ce que me dit M. Mell) crier
en choeur qu'il fallait m'envoyer à Coventry, et répéter, chacun à
sa manière: «Prenez garde, il mord.»
Et de même pour les pupitres et les bancs, de même pour les lits
solitaires que j'examinais le soir quand j'étais couché. Toutes
les nuits j'avais des rêves où je voyais tantôt ma mère telle
qu'elle était jadis, tantôt l'intérieur de M. Peggotty; ou bien je
voyageais sur l'impériale de la diligence, ou je dînais avec mon
malheureux ami le garçon d'hôtel; et partout je voyais tout le
monde me regarder d'un air effaré; on venait de s'apercevoir que
je n'avais pour tout vêtement que ma chemise de nuit et mon
écriteau.
Cette vie monotone et la frayeur que me causait la fin prochaine
des vacances, me causaient une affliction intolérable. J'avais
chaque jour de longs devoirs à faire pour M. Mell, mais je les
faisais (M. Murdstone et sa soeur n'étaient plus là), et je ne
m'en tirais pas mal. Avant et après mes heures d'étude je me
promenais, sous la surveillance, comme je l'ai déjà dit, de
l'homme à la jambe de bois. Je me rappelle encore, comme si j'y
étais, tout ce que je voyais dans ces promenades, la terre humide
autour de la maison, les pierres couvertes de mousse dans la cour,
la vieille fontaine toute fendue et les troncs décolorés de
quelques arbres ratatinés qui avaient l'air d'avoir reçu plus de
pluie et moins de rayons de soleil que tous les arbres du monde
ancien et moderne. Nous dînions à une heure, M. Mell et moi, au
bout d'une longue salle à manger parfaitement nue, où on ne voyait
que des tables de sapin qui sentaient le graillon, et puis nous
nous remettions à travailler jusqu'à l'heure du thé; M. Mell
buvait son thé dans une petite tasse bleue, et moi dans un petit
pot d'étain. Pendant toute la journée et jusqu'à sept ou huit
heures du soir, M. Mell était établi à son pupitre dans la salle
d'études; il s'occupait sans relâche à faire les comptes du
dernier semestre, sans quitter sa plume, son encrier, sa règle et
ses livres. Quand il avait tout rangé le soir, il tirait sa flûte
et soufflait dedans avec une telle énergie que je m'attendais à
tout moment à le voir passer par le grand trou de son instrument,
jusqu'à son dernier souffle, et à le voir fuir par les clefs.
Je me vois encore, pauvre petit enfant que j'étais alors, la tête
dans mes mains au milieu de la pièce à peine éclairée, écoutant la
douloureuse harmonie de M. Mell tout en méditant sur mes leçons du
lendemain; je me vois également, mes livres fermés à côté de moi,
prêtant toujours l'oreille à la douloureuse harmonie de M. Mell,
et croyant entendre à travers ces sons lamentables le bruit
lointain de la maison paternelle et le sifflement du vent sur les
dunes de Yarmouth. Ah! combien je me sens isolé et triste! je me
vois montant me coucher dans des chambres presque désertes, et
pleurant dans mon petit lit au souvenir de ma chère Peggotty; je
me vois descendant l'escalier le lendemain matin et regardant, par
un carreau cassé de la lucarne qui l'éclaire, la cloche de la
pension suspendue tout en haut d'un hangar, avec une girouette par
dessus; je la contemple et je songe avec effroi au temps où elle
appellera à l'étude Steerforth et ses camarades, et pourtant j'ai
encore bien plus peur du moment fatal où l'homme à la jambe de
bois ouvrira la grille aux gonds rouillés pour laisser passer le
redoutable M. Creakle. Je ne crois pas avec tout cela que je sois
un très-mauvais sujet, mais je n'en porte pas moins le placard
toujours sur mon dos.
M. Mell ne me disait pas grand'chose, mais il n'était pas méchant
avec moi; je suppose que nous nous tenions mutuellement compagnie
sans nous parler. J'ai oublié de dire qu'il se parlait quelquefois
à lui-même, et qu'alors il grinçait des dents, il serrait les
poings et il se tirait les cheveux de la façon la plus étrange;
mais c'était une habitude qu'il avait comme ça. Dans les
commencements cela me faisait peur, mais je ne tardai pas à m'y
faire.