Agnès et Henry restèrent seuls dans la chambre des Cariatides.
La personne qui avait fait la description du palais, un auteur
malheureux ou un pauvre artiste probablement, avait très justement
fait ressortir les défauts de la cheminée. Les moindres détails
portaient la marque du plus coûteux et du plus éclatant mauvais
goût; néanmoins, les voyageurs de toutes les classes admiraient
fort cette oeuvre, soit à cause de ses dimensions véritablement
imposantes, soit à cause de l'assemblage de marbres de différentes
couleurs qu'on y avait réunis. On avait exposé dans les salles du
bas de l'hôtel des photographies de la cheminée, et tous les
voyageurs anglais et américains en achetaient des épreuves.
Henry fit approcher Agnès de la figure de gauche.
«Faut-il essayer, lui demanda-t-il, ou voulez-vous?...»
Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son
cousin et se dirigea vers la porte.
«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre
m'effraye.»
Henri mit la main sur le front de la statuette.
«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette
statue?» reprit-il en plaisantant.
Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à
la hâte:
«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule
idée de ce que vous pouvez trouver là dedans...»
Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en
franchissant le seuil de la porte.
» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors.
Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le
front de la statue.
Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le
mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans
le couloir. Une femme s'écriait:
«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir!
Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième
voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre
à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs
les appartements libres au bout du corridor.
«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous
conviendrait peut-être aussi.»
En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec
Henry Westwick.
«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant;
vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je
vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à
l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles
encore coupé l'appétit?
--Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous
bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.»
Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie
avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel.
«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour
changer de sujet.
--J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de
voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville,
avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est
avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont
besoin d'une chambre de plus.»
En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette
avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui
était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un
témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une
découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était
là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée,
voulant forcer le gérant à lui servir de témoin.
«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il.
Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous
faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous
en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre?
--Certainement, monsieur Westwick.
--Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a
l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en
train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par
accident un peu détachée du mur.»
Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois.
«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait
qu'elle remue.»
À ces mots, il pressa sur la tête.
Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer
tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une
sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde
odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du
dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute
la pièce.
Le gérant bondit en arrière.
«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela
veut dire?»
Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui
était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses
gardes.
«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse.
«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que
j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.»
Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry
ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague
sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il
était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les
recherches sans avoir un témoin.
Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en
entrant dans la chambre.».
«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez
bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir
ce qu'il y a dans cette étrange cachette.»
Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette
faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un
objet de couleur sombre.
«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et
en allongeant le bras.»
Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation.
«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon
chapeau, sur la chaise, derrière vous.»
Henry lui passa les gants.
«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air
gêné le gérant, qui mettait le gant droit.
Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la
cachette.
«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.»
Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il
sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi.
Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et
roulait aux pieds d'Henry.
C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus
d'elle, la nuit, dans sa vision.
Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment
d'horreur. Le gérant se remit le premier.
«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu
du dehors.»
Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef
dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait,
il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il
lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût
connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et
cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que
s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se
les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant
que la décomposition n'eût fait son oeuvre.
Ferraris? Ou?...
Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès.
Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant
pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait
la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette
révélation?
Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les
voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor.
Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour
se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher
intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout
anxieux d'Henry.
«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se
répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je
suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière
confiance dans votre discrétion?--Vous pouvez vous en rapporter à
moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de
voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il.
Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait
à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de
la loi:
«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la
maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains
de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que
moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais,
et m'aider quand je vais revenir.»
Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent
entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à
l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir.
Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais
avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le
virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry
entendit clairement les voix de différentes personnes qui
causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de
découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales
s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à
Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites
respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu
à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs
avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à
sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de
nouveau.
Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par
l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La
fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers
l'objet épouvantable qui était à terre.
Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue?
Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la
première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se
penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses
dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées
à terre quand le gérant avait lâché la tête.
L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le
_communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement
Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à
qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les
yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les
dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait
commencer n'aboutissait à rien.
Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme
il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il
s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un
doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant?
«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous
quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier:
«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous
parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement:
«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas
avec des gens heureux.»
Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa
robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste.
Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant,
il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en
l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée.
«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas.
Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en
la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse.
«Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant
mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.»
Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir.
Il la lui dit immédiatement.
«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en
tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le
médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit
jusqu'à sa dernière demeure.»
Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry.
«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle.
Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui
remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se
tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des
marches.
«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant.
--Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui
montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je
serai de retour dans une heure.