Que dit-on de Venise? pensa-t-elle.
Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était
déjà loin du livre.
Elle songeait à Henry Westwick: elle se souvenait des plus petits
détails de la soirée, de ses moindres paroles, et tout était en
faveur d'Henry. Elle souriait doucement en elle-même, les couleurs
lui montaient peu à peu aux joues, en pensant à la constance et à
la fidélité qu'il lui avait toujours montrées. La tristesse qui
l'avait accablée pendant tout le voyage venait-elle donc de ce
qu'elle ne l'avait pas vu depuis longtemps, et du regret qu'elle
avait de l'avoir mal reçu à Paris quand il lui avait parlé.
Soudain, toute honteuse de se laisser aller ainsi à des pensées
qu'elle voulait refouler au plus profond de son coeur, elle
retourna à son livre, se méfiant de ses propres pensées.
Quelle cause peut ainsi pousser une femme, le soir, près de son
lit, enveloppée dans une robe de chambre, à chasser loin de son
esprit toute idée de tendresse et d'amitié?
Son coeur était enfermé dans le tombeau avec Montbarry. Agnès
pouvait-elle donc penser à un autre homme et à un homme qui
l'aimait? C'était honteux, c'était indigne d'elle.
Elle essaya encore de lire avec intérêt les descriptions du
_Guide, _ce fut en vain.
Rejetant le livre, elle en revint à la seule ressource qui lui
restait, ses bagages. Elle recommença à travailler, résolue à ne
se coucher que quand elle tomberait de fatigue.
Pendant quelques instants, Agnès continua sa besogne monotone et
transporta ses vêtements de la malle à la garde-robe; mais tout à
coup l'horloge de l'hôtel sonna minuit et vint lui rappeler qu'il
se faisait tard. Elle s'assit un instant sur un fauteuil à côté du
lit pour se reposer.
Le silence absolu qui régnait maintenant dans la maison frappa son
esprit. Tout le monde dormait-il donc, elle exceptée? Sûrement il
était temps de suivre l'exemple général. Nerveuse et irritée, elle
se leva et commença à se déshabiller.
J'ai perdu deux heures de repos, pensa-t-elle en fronçant le
sourcil, pendant qu'elle s'arrangeait les cheveux devant la glace:
je ne serai bonne à rien demain.
Elle alluma la veilleuse, souffla les bougies, mit un flambeau sur
une petite table près du lit et recula un peu le fauteuil qui
était de l'autre côté du chevet; elle plaça ensuite sur la table
une boite d'allumettes et le _Guide, _afin de le lire, au cas où
elle ne dormirait pas: puis elle souffla la bougie et mit la tête
sur l'oreiller.
Les rideaux de lit étaient disposés de manière à ne pas
intercepter l'air. Elle était couchée sur le côté gauche, tournant
le dos à la table, le visage du côté du fauteuil, qu'elle pouvait
voir de son lit. Il était recouvert d'une housse d'indienne à
grands bouquets de roses éparpillés sur un fond vert-pâle. Elle
essaya, pour arriver à dormir, de se fatiguer en comptant et en
recomptant les bouquets qu'elle pouvait apercevoir sans se
déranger. Deux fois son attention fut distraite par des bruits
venant du dehors, par l'horloge sonnant la demie après minuit,
puis enfin par le bruit d'une paire de bottes tombant sur le
parquet, jetées là pour être cirées, avec ce manque d'attention
barbare pour les autres qu'on peut observer dans tous les hôtels.
Le silence qui suivit ces différents bruits permit à Agnès de
reprendre le calcul qu'elle faisait des bouquets de roses; elle
recommença ses comptes, elle faisait son addition de plus en plus
doucement, puis elle s'embrouilla dans les nombres, essaya de
recommencer, s'arrêta, puis voulut recompter et sentit sa tête
s'appesantir doucement sur l'oreiller: elle poussa un léger soupir
et tomba endormie.
Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Elle ne le sut jamais. Plus
tard elle se souvint seulement qu'elle s'éveilla en sursaut.
Chacune de ses facultés passa subitement de l'atonie absolue à la
complète connaissance, sans transition, d'un coup.
Sans savoir pourquoi, elle se mit soudain sur le séant; sans
savoir pourquoi, elle se mit à écouter: son coeur palpitait à se
rompre, ses tempes battaient. Pendant son sommeil, il ne s'était
passé cependant qu'un fait de peu d'importance, la veilleuse
s'était éteinte et la chambre était plongée dans les ténèbres.
Elle tâta pour trouver sa boîte d'allumettes et s'arrêta quand
elle l'eut entre les mains. Son esprit était encore noyé dans le
vague; elle ne se hâtait pas d'allumer; cette minute dans
l'obscurité ne lui était pas désagréable; elle se demanda quelle
cause pouvait bien l'avoir réveillée si subitement. Avait-elle
rêvé? Non, ou plutôt elle ne s'en souvenait nullement. Elle ne put
éclaircir le mystère, l'obscurité commençait à peser sur elle:
elle frotta vivement l'allumette sur la boite et alluma la bougie.
Au moment où la lumière répandit sa clarté bienfaisante dans la
chambre, Agnès tourna ses regards de l'autre côté du lit.
Aussitôt un frisson la parcourut, la peur lui serra le coeur dans
une étreinte de glace.
Elle n'était pas seule!
Là, dans le fauteuil, au chevet du lit; là, éclairée par la flamme
vacillante de la bougie, se dessinait la forme d'une femme, la
tête renversée en arrière. Son visage était levé au plafond, ses
yeux fermés comme si elle dormait d'un profond sommeil.
L'effet produit sur Agnès par la découverte qu'elle venait de
faire la rendit muette de terreur. Son premier acte, quand elle
fut rentrée en possession d'elle-même, fut de se pencher hors du
lit et de regarder de plus près la femme qui s'était
incompréhensiblement introduite dans sa chambre au milieu de la
nuit. Un coup d'oeil lui suffit; elle se rejeta en arrière en_
_poussant un cri d'étonnement. La personne assise dans le fauteuil
était la veuve de feu lord Montbarry, la femme qui lui avait
prédit qu'elles se rencontreraient encore une fois et probablement
à Venise.
Le courage lui revint, l'indignation que provoquait en elle la
présence de la comtesse lui, donna la force d'agir.
«Réveillez-vous! cria-t-elle. Comment avez-vous osé venir ici?
Comment êtes-vous entrée? Sortez, ou j'appelle au secours.»
Elle éleva la voix en prononçant ce dernier mot, mais il ne fit
aucun effet. Se penchant hors du lit, elle saisit bravement la
comtesse par l'épaule et la secoua; cet effort ne suffit pas
encore à ranimer la personne endormie: elle était toujours couchée
sur le fauteuil, dans une torpeur qui ressemblait à
l'engourdissement de la mort, elle restait insensible à tout.
Dormait-elle réellement? Était-elle évanouie?
Agnès la regarda de plus près: elle n'était pas évanouie. Sa
poitrine se soulevait sous l'effort d'une pénible respiration,
elle grinçait des dents. De grosses gouttes de sueur perlaient sur
son front; ses mains crispées se levaient et retombaient sur ses
genoux. Était-elle oppressée par un rêve, ou voyait-elle dans la
chambre une vision invisible pour Agnès?
Le doute était intolérable; miss Lockwood se décida à éveiller les
domestiques de garde pour la nuit.
La poignée de la sonnette était fixée au mur; non loin de la
table.
Elle se retourna encore une fois dans son lit et étendit la main.
Au même instant, elle regarda au-dessus de sa tête, sa main
retomba inerte: elle frémit et cacha sa figure dans l'oreiller.
Qu'avait-elle vu? Une autre personne dans sa chambre!
Au-dessus d'elle, près du plafond, était suspendue une tête
humaine, le cou coupé comme par le rasoir de la guillotine.
Aucun bruit, aucun son ne l'avait avertie de cette apparition, la
tête avait paru soudain: la chambre avait conservé son aspect
ordinaire, rien n'y était changé. La forme accroupie sur le
fauteuil, la grande fenêtre qui faisait face au lit, la nuit
sombre au dehors, la bougie brûlant sur la table, tout était
visible, rien n'était changé: elle n'avait qu'une vision de plus,
horrible, effrayante à voir!
À la lueur vacillante de la bougie, elle aperçut distinctement la
tête se balançant au-dessus d'elle. Elle la regarda fixement,
paralysée de terreur.
Les chairs du visage avaient disparu; la peau, toute ridée,
s'était bronzée comme celle d'une momie égyptienne, excepté au cou
où elle était restée plus claire, marbrée de taches et
d'éclaboussures de cette teinte brune que l'imagination de
l'enfant avait prise au plafond pour du sang. Quelques touffes de
favoris, les restes d'une moustache décolorée pendaient à la lèvre
supérieure, aux creux des joues autrefois pleines, et montraient
que c'était une tête d'homme. Le temps et la mort avaient ravagé
les autres traits. Les paupières étaient closes.
Les cheveux décolorés comme la barbe avaient été brûlés par
places. Les lèvres bleuâtres, entr'ouvertes par un éternel
sourire, montraient une double rangée de dents. Peu à peu cette
tête suspendue dans l'espace, immobile tout d'abord, commença à
s'approcher d'Agnès, couchée au-dessous; peu à peu cette odeur
étrange, remarquée par les commissaires enquêteurs dans les
caveaux du vieux palais, cette odeur qui avait saisi Francis
Westwick à la gorge dans sa chambre à coucher, remplit la pièce.
La tête descendait toujours par degrés, jusqu'à ce qu'elle
s'arrêta enfin à quelques pouces du visage d'Agnès; puis elle
tourna lentement sur elle-même et fixa le visage de la femme
endormie sur le fauteuil.
Il y eut un instant d'arrêt, puis un mouvement surnaturel vint
troubler le repos rigide de cette face cadavéreuse.
Les paupières fermées s'ouvrirent lentement. Les yeux parurent,
brillants de l'éclat vitreux de la mort et fixèrent leur horrible
regard sur la femme qui gisait dans le fauteuil.
Agnès suivit ce regard: elle vit les paupières de la femme vivante
se soulever peu à peu comme les paupières du mort; elle la vit se
lever comme pour obéir à un ordre muet, puis elle ne vit plus
rien.
L'impression qu'elle ressentit ensuite fut celle du soleil dont
les rayons entraient dans sa chambre; lady Montbarry était penchée
sur son chevet et les enfants avec leurs petites mines éveillées
et curieuses regardaient à la porte.