VI

Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint

au rendez-vous dans la soirée.

Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était

suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par

Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à

la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres

ayant trait à cette affaire.

M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa

femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris,

racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry,

puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don

extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de

Ferraris.

M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience

dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de

l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit

original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste

expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer.

Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller

qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles?

La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de

ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui,

était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies

ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire.

«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!»

C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme

si elle n'eût pas été là.

«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès.

M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec

l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un

air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se

décida à parler.

«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit

mort?»

Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne

rendait nullement sa pensée.

«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son

mouchoir.

--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy.

Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les

lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il

découvert...» et elle s'arrêta.

«Qu'a-t-il découvert?»

Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une

femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point

de la faire s'expliquer enfin clairement.

«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec

un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette

misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de

l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa

place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il

serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué

pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.»

Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure

qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire.

Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse

approbation.

«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous

bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de

maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat,

vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne

dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette

lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont

assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la

poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois

que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans

cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse,

qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en

gardant l'anonyme?»

Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença

à ressentir une sorte de haine pour M. Troy.

«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense

pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.»

Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu

sa chaise de celle de son ami.

«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble

plausible?

--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy.

--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria

Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher

l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy.

Le notaire se renversa dans sa chaise.

«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc.

Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur

ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de

votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi

en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de

chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord

Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le

premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des

raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry

de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à

charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer

devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En

admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée

à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y

vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il

y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés;

sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la

fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je

viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui

attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue

ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse

n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois

qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a

été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est

le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à

sa femme.»

Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son

teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement.

«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de

parler ainsi de mon mari!

--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit

M. Troy.»

Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit

la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce

qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en

appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait,

la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre

avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y

avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon.

«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un

instant en bas.»

Agnès quitta immédiatement la chambre.

Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son

coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier.

«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir

aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour

votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en

respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa

défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une

aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il

est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne

connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est

une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être

excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de

commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à

l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre

faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder

du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher

d'espérer qu'on retrouve votre mari.»

La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit

borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de

comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première

impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce

qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils

ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire

ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.»

M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise,

mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre.

Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit.

M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à

voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était

complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son

visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda

M. Troy et salua gravement.

«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles

qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans

sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la

remplacer auprès de vous.»

Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit

gracieusement la main:

«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur

que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.»

Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle

pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood.

«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux

les laisser ensemble.»

Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy:

«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry

Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry.

----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy.

--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il,

en tendant un papier à M. Troy.»

Le télégramme était ainsi conçu:

«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel,

Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry

est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous

détails nécessaires par poste.»

«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire.

--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris,

répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de

la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant

que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon

frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il

télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se

dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on

adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de

lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que

lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et

qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à

mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La

troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce

que je sais jusqu'à présent.»

M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé

par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa

physionomie,

«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me

dire M. Westwick?

--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur.

--Avez-vous quelques questions à faire?

--Non, monsieur.

--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours

de votre mari?

-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le

croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre.

--Sûre, après ce que vous avez entendu?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous me dire pourquoi?

--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir

l'expliquer.

--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein

de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne

dame!...»

Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de

M. Westwick.

La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en

conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à

Mme Ferraris.

«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il

fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.»

Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la

porte.

«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y

a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?

--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre

chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si

je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part

à ses chagrins.»

Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence,

s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de

la disparition de son mari.

Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide.

Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant

il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de

voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce.

Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la

table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son

dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était

sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle

elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces

objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec

une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah!

qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de

l'autre!

«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son

chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort

aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!»

Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il

fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme

fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment.

«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien

inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au

cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va

faire la Compagnie?»

Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la

vie contractée par son frère.

Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée

par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la

mort la moins sujette à discussion.

«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton

irrité.

--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent?

Moi aussi! Moi aussi!»

L'hôtel hanté · 第 9 / 36 题