s'agenouillant pour recevoir l'accolade de son ancien maître.
--Lequel est aujourd'hui l'obligé de l'autre? dit Exili avec un sourire
lumineux, qui éclaira une seconde sa physionomie sévère, avant de
s'éteindre comme un éclair fugitif.
--Je vous dois tout, maître, et vous ne me devez rien.
--Ne l'écoutez pas, mon père, interrompit Olivier avec sa vivacité
juvénile. Sans lui, j'aurais tout compromis par ma folle précipitation.
--C'est la vertu de ton âge, mon fils.
--Mon imprudence irréfléchie a failli tout perdre; mais j'espère que
cette leçon suffira et je me sens maître de moi comme de ma pensée.
--C'est le premier secret pour être celui des autres, ajouta Exili de sa
voix musicale; mais ne m'imite pas, Olivier; je vois trop bien
aujourd'hui que l'homme qui veut faire l'ange fait la bête.
--Si ces paroles sortaient d'une autre bouche que la vôtre, je percerais
la langue qui les aurait prononcées d'une aiguille rouge, comme celle
d'un blasphémateur.
--Dis-moi, Cosimo, reprit Exili sur un ton plus voilé, n'as-tu pas
encore, dans quelque coin, un flacon oublié de cet élixir qui donne la
force au bras, l'éclair aux yeux et la joie au cœur?...
Tu hésites?
Le vieux serviteur fit un geste indécis, qui pouvait être interprété
comme une réponse.
--Je te comprends...
Je sais que la réaction est égale à l'action, et que les heures de
vitalité artificielle comptent double; mais cet élixir m'aidera à
dissiper les dernières vapeurs de ma longue léthargie...
Je boirai à la santé d'Olivier.
--Que votre volonté soit faite... Il faut vous obéir à tous deux comme
aux enfants gâtés, dit Cosimo en ouvrant un coffre.
Il en tira un flacon plat, recouvert d'une armature métallique, et
dévissa le bouchon de cristal qui en fermait hermétiquement l'orifice;
puis il remplit un verre de la liqueur, semblable à de l'or en fusion,
qui jetait un feu de topaze, et le présenta silencieusement à son
maître.
Exili le vida d'un seul trait.
Au bout d'une minute, ses membres raidis recouvrèrent leur souplesse et
leur élasticité, son visage prit une teinte chaude et vermeille, un
sourire voltigea sur ses lèvres, et son œil étincela de
l'insupportable éclat d'un diamant noir.
--Je sens la vie qui me redonne son étreinte.
Qu'en dis-tu, Cosimo? ajouta-t-il en se dressant devant lui, comme sous
la pression d'un ressort caché, et en posant la main sur son épaule.
--Je dis que vous voilà jeune jusqu'à ce soir.
--Il s'agit maintenant de m'habiller.
--Ce n'est pas difficile, et nous avons songé à cela.
En un tour de main, Cosimo revêtit son maître d'une chemise de batiste à
manchettes de dentelle, d'un justaucorps et d'un haut-de-chausses en
velours noir, agrémentés de rubans et d'aiguillettes en satin bleu de
ciel. Des bas de soie noire et des souliers à hauts talons rouges
complétèrent ce costume élégant et sévère.
La toilette de son maître achevée, il se mit en devoir de raser ses
cheveux, qui tombaient sur ses épaules, puis sa longue barbe noire, qui
descendait jusqu'à la ceinture, à l'exception de la moustache, fine et
soyeuse comme celle d'un adulte.
Cette double opération terminée, il posa sur sa tête nue une perruque
bouclée, sur la perruque un chapeau à plumes, lui présenta une canne
d'ébène à pomme d'ivoire, et recula d'un pas, comme un artiste en face
de son œuvre.
Exili se prêta de bonne grâce à son examen, et, se regardant à son tour
au miroir, il parut satisfait de sa métamorphose.
--Voilà qui est bien, dit-il.
Je suppose que tu as fait disparaître les habits du prisonnier de la
Bastille?
--Il n'en reste plus rien, pas même les cendres, monsieur le marquis.
--Le marquis de Florenzi est mort depuis trois jours, Cosimo.
Tu es au service du comte de Kronborg.
--Ce nom a quelque chose de sombre et de terrible, dit Olivier.
--Terrible et sombre, en effet.
C'est celui d'une forteresse du Danemark, celui d'une prison d'État,
noire comme une duègne, toujours ouverte comme la gueule de ses canons
qui gardent le passage du Sund.
Ce nom me sied; il est en harmonie avec ma destinée, et il tiendra ses
promesses.
--Je suis fort tranquille à cet endroit, ajouta Cosimo avec un bon
sourire.
--Maintenant, Olivier, raconte-moi ce qui s'est passé depuis l'heure de
mes funérailles jusqu'à celle de ma résurrection.
--Je n'ai pas besoin de vous dire, mon père, que toutes les
recommandations de votre lettre ont été scrupuleusement étudiées et
religieusement exécutées.
Nous étions dans le cimetière de la Bastille une heure avant le coucher
du soleil.
--As-tu vu le gentilhomme?
--Oui.
--Eh bien?
--Il a d'abord causé avec le fossoyeur; puis il s'est caché.
--Ensuite?
--Quand le fossoyeur s'est éloigné du cimetière avec les guichetiers,
après avoir fini leur besogne, le gentilhomme est sorti de sa cachette.
J'ai cru qu'il allait vous délivrer.
Je me trompais.
--Naturellement.
--Il a posé son pied sur la tombe, comme s'il voulait vous enfoncer plus
profondément en terre.
Il prononçait, à haute voix, des paroles que la distance ne m'a pas
permis d'entendre; mais à ses gestes, à l'expression sardonique de son
visage, elles ne peuvent se traduire que par une insulte ou une
malédiction.
--Je l'avais bien prévu. C'est pourquoi je n'ai pas hésité à te demander
de venir au rendez-vous avec le fidèle Cosimo.
Je sais que je vous exposais à la peine capitale, pour violation de
sépulture d'un prisonnier d'État; mais je risquerais ma vie de si grand
cœur...
--Mon père, interrompit Olivier avec fermeté, vous avez l'âme trop haute
pour attacher cette importance à un acte que le vulgaire considère comme
héroïque chez l'homme, sans remarquer qu'il est naturel à tous les
animaux.
--Bien parlé, fils.
L'homme, en effet, n'est digne de ce nom, qu'en affirmant sa supériorité
sur les êtres inférieurs par le mépris de la mort et la nécessité du
devoir.
Mais sa raison, dont il est si fier, n'est que la sœur aînée de
l'instinct.
La science lui montre Dieu, la prière seule peut l'atteindre.
--Voilà bien des paroles perdues, murmura Cosimo.
--Comment! païen, s'écria Olivier, cette doctrine te paraît indigne de
tes savantes oreilles?
--Il me semble, monsieur, que celles de mon maître gagneront plus à
entendre ce qu'elles ignorent, que les vôtres à écouter des billevesées
de prédicateur.
--Cosimo parle d'or, dit Exili avec bonne humeur.
Continue, Olivier.
Tu disais que le gentilhomme insultait mon cadavre et le foulait aux
pieds.
--Oui, et c'est alors que j'ai perdu la tête.
J'allais courir à lui et le poignarder sur la place, si Cosimo ne
m'avait retenu à bras-le-corps, avec une force que j'étais loin de
supposer à notre vieil ami.
--Eh! eh! Cosimo, dit Exili d'un air de triomphe, voilà, si je ne me
trompe, un effet de l'élixir que tu me marchandais tout à l'heure.
--Ah! maître, j'aurais avalé l'enfer, si vous l'aviez mis en pilules,
car je prévoyais qu'Olivier me donnerait de la tablature.
--Que ne lui administrais-tu quelque bonne drogue, qui lui aurait ajouté
les années que tu venais de jeter aux orties?
--Il est loisible au comte de Kronborg de se moquer du vieux serviteur
du marquis de Florenzi; mais Olivier dira si j'aurais eu tort.
--Oui, et tu dois admirer avec moi cette belle folie de la jeunesse, que
nous avons connue en des temps plus heureux.... A quoi songes-tu?
--Je réfléchis à notre dîner.
--Eh bien, laisse-nous.
Cosimo ne se fit pas répéter cet ordre, et il passa dans une pièce
voisine pour vaquer aux préparatifs du repas de midi.
--Il me reste peu de chose à vous apprendre, reprit Olivier.
Dès que celui qu'il ne me convient pas d'appeler gentilhomme fut sorti
du cimetière, nous nous mîmes à l'œuvre avec les instructions dont
nous étions munis.
Il ne fallut pas longtemps pour déblayer la terre et soulever la planche
de la bière.
J'eus alors un moment de faiblesse et de défaillance; mais un regard de
Cosimo me rendit toute mon énergie.
Je chargeai le corps froid et rigide sur mon épaule, je franchis la
brèche pratiquée dans le mur du cimetière, et j'arrivai sans encombre à
la voiture, où je déposai mon fardeau.
Une fois là, je desserrai les dents avec la lame de mon poignard, et je
fis couler dans la bouche trois gouttes de la liqueur rouge contenue
dans la fiole apportée avec la lettre; puis, trois autres gouttes, à
court intervalle.
Dans le même temps, Cosimo reclouait la bière, la repoussait dans la
fosse et la couvrait de terre.
--De cette façon, dit Exili, le fossoyeur a retrouvé les choses dans
l'état où il les avait laissées, et si mon ancien compagnon a la bonne
inspiration de venir me faire une nouvelle visite, il restera convaincu
que je suis mort et enterré dans toutes les règles.
Il fera bien de se presser, car je me propose de lui faire tenir, avant
peu, les matériaux de sa propre oraison funèbre.
Moi supposé mort, le disciple va se croire le maître unique et sans
rival.
J'aurais dû lui briser son masque de verre sur la figure quand il se
penchait sur les creusets pour suivre mes expériences infernales; mais,
comme dit Cosimo, celui qui doit finir pendu ne sera pas noyé.
A l'heure marquée, quand nul ne pourra suivre ma trace dans la vie, ni
la retrouver après ma mort, une main invisible démasquera le traître, et
il périra du poison qu'il aura distillé.
Morte la bête, mort le venin...
Achève, Olivier.
--Lorsque Cosimo me rejoignit, il me trouva la main posée sur le cœur
du cadavre vivant, qui recommençait à battre faiblement.
La bouche, entr'ouverte, semblait respirer. Cosimo s'opposa formellement
à ma proposition d'y infiltrer les dernières gouttes de la liqueur qui
restaient dans la fiole, pour se conformer à la prescription de la
lettre, qui ne conseillait ce moyen qu'au cas où, au bout d'un quart
d'heure, les six premières gouttes n'auraient produit aucun effet
visible.
--Bien.
--La voiture marchait lentement, et la nuit était tombée quand elle
s'arrêta devant notre maison, voisine de la place des Victoires.
--D'après mon calcul, je dois avoir dormi quarante heures d'un sommeil
de plomb, après trente heures de léthargie.
--Ce calcul est exact... Vous sentez-vous de l'appétit?
--Oui, je mangerai volontiers, si Cosimo veut bien me le permettre.
Le repas terminé, Cosimo se mit en devoir de préparer le café avec un
soin méthodique.
--Voilà, dit Olivier, le fameux poison lent.
--Et le contre-poison de l'opium, ajouta machinalement Exili.
Quand la liqueur brûlante fuma dans les tasses, Cosimo apporta deux
longues pipes en terre rouge de Smyrne dont les fourneaux, aux
hiéroglyphes dorés, étaient chargés de tabac oriental d'une couleur
pâle.
--Maintenant, dit Exili, qui fumait avec l'impassibilité d'un Indien
devant le feu du conseil, raconte-moi, Olivier, comment tu as passé tes
années d'apprentissage de la vie.
--A vrai dire, mon existence ne compte qu'un événement unique.
--_L'amore_, murmura Exili avec un soupir.
--Oui, mon père.
--Eh bien, j'écouterai cette idylle, cher enfant; elle me rajeunira par
le souvenir de mes jours heureux:
«O Printemps! jeunesse de l'année.
«O Jeunesse! printemps de la vie.»
--Mon histoire commence par une fraîche idylle, mais elle finit par une
tragédie.
--Tu veux dire une élégie.
--Je n'exagère rien. Vous allez en juger.
--Raconte. Je ne t'interromprai plus.
XIII
PÈRE ET MÈRE
Olivier avec toute l'éloquence et la poésie du cœur, développa son
roman d'amour avec Henriette, depuis les premières heures jusqu'à la
catastrophe qui faisait de l'unique héritière du financier Hanyvel une
orpheline réduite à la misère.
--Voilà, sur ma parole, un joli tour de roue de la Fortune, dit Exili
avec un sourire étrange.
--Mon père...
--Les morts n'entendent pas leur oraison funèbre, et il n'est pas
inutile que tu connaisses un peu l'histoire de ta nouvelle famille.
On dit que madame veuve Hanyvel est une excellente femme, je veux bien
le croire.
Hanyvel, comme les autres, était un adroit coquin.
Ton Henriette est un ange; mais les anges ont des ailes, et si quelqu'un
n'avait pas envoyé son père dans sa patrie céleste, tu l'aurais vu
s'envoler sous tes yeux.
--Son mariage était résolu.
--Comme toi, cher enfant, un événement unique a marqué mon existence
depuis notre séparation.
A mon déclin, je souriais à ton aurore.
Les murs ont des oreilles, même ceux de la Bastille.
Du fond de ma tombe de pierre, j'étais encore en communication avec le
monde extérieur, et je puis dire que mon cœur plein d'amertume, se
purifiait à la flamme de ton jeune amour.
Si Hanyvel avait eu le cœur d'un père, s'il ne s'était pas obstiné à
sacrifier sa fille, je ne l'aurais point rayé du livre des vivants.
--Vous!
--Moi.
--Par qui?
--Par M. Penautier.
--Le trésorier général du clergé?
--Lui-même.
--Comment?
--Tu le sauras tout à l'heure... Cosimo?
--Maître?
--J'ai besoin de causer avec M. Penautier.
Tu le trouveras sans doute à son hôtel ou à la Ferme.
Tu lui diras qu'un ami d'Exili désire le voir.
Va et ramène-le.
Cosimo s'inclina et sortit.
--Un ami d'Exili?...
--Pourquoi pas?
Olivier sembla réfléchir; mais son regard semblait éviter celui de son
père adoptif.
--Exili avait pour compagnon de captivité le gentilhomme félon qui m'a
si lestement brûlé la politesse au cimetière de la Bastille.
Il en avait fait son disciple sans l'initier à tous ses secrets.
Il s'appelle Gaudin de Sainte-Croix.
Il est bâtard d'une illustre famille, qui n'a jamais voulu l'avouer.
C'est un _caput mortuum_, un homme de plaisir, sans caractère et sans
génie, infatué de sa personne et capable de tout par faiblesse et par
vanité, même d'une bonne action.
Il est officier au régiment de Normandie, grand ami du mestre-de-camp,
le marquis de Brinvilliers, et amant de sa femme.
Il reprit après une pause:
--C'est précisément cette belle marquise à qui tu as offert la main pour
la conduire à son carrosse, le jour de la mort d'Hanyvel, et que ton
ami, le chevalier de Tancarvel, lieutenant aux gardes, t'a dit avoir
connue chez sa sœur, madame de Sarremont.
--Vous avez la mémoire d'un vieux juge.
Exili sourit à ce compliment, et poursuivit:
--Or, suis bien la filière:
Penautier, qui voit les choses de loin, et comprenant que le marquis de
Brinvilliers ne prendrait jamais ombrage de la conduite scandaleuse de
sa femme, la dénonça sous main au père de la marquise, Dreux d'Aubray,
le lieutenant civil.
Celui-ci, homme intègre, jaloux de l'honneur de sa famille, écrivit le
nom de Sainte-Croix sur une lettre de cachet, et l'envoya directement à
la Bastille, où il a passé une année.
Il en est sorti vingt-quatre heures avant moi.
Penautier, rusé comme un renard, fourbe comme un chat et malfaisant
comme un vieux singe, visitait Sainte-Croix pour lui faire tirer les
marrons du feu.
C'est ainsi qu'il a obtenu d'Exili le poison qui a foudroyé Hanyvel.
Dreux d'Aubray, qui croit au repentir de sa fille, serait bien étonné
d'apprendre qu'elle l'a versé de sa propre main, le sourire à la bouche,
moyennant trente mille livres, une bagatelle qui rapporterait quatre
millions à Penautier, si je ne lui faisais rendre gorge.
C'est une justice à lui rendre:
Il entend merveilleusement les affaires.
--Quoi! un tel forfait peut se commettre à la face du ciel.
--Et des convives d'une fête, ajouta Exili.
--Il est impossible que les meurtriers restent longtemps impunis.
Ce serait à douter de Dieu lui-même.
--Mais c'est de l'enfantillage!
Penautier tremble comme un enfant et Sainte-Croix n'est qu'un écolier
maladroit.
La marquise; par exemple, est ignorante à plaisir, mais elle a le génie
du crime et elle ira loin.
--Vous avez un sourire qui me fait frissonner.
--Ce n'est pas dans le cabinet de M. de Mondeluit, ton patron,
conseiller au Châtelet, que tu feras des progrès dans la jurisprudence
criminelle.
--Je ne puis douter de vos affirmations; et pourtant, en songeant à
cette jeune femme, mon cœur se révolte et ma raison se refuse à
comprendre.
--Cette jeune femme s'est mariée en 1651, à vingt et un ans. Elle a donc
aujourd'hui trente-six ans sonnés à toutes les horloges, comme elle a
des enfants de toutes les paroisses, que le marquis de Brinvilliers
couvre de son pavillon avec une immuable sérénité.
--Je méprise cet homme.
--Oui, mais nul ne peut mépriser la marquise de Brinvilliers.
Elle ne faillira pas à la devise antique:
«_Adultera, venefica._»
--Son visage est doux comme celui des madones, son œil limpide comme
celui des enfants. Le jour où je l'ai vue, elle pleurait, et jusque dans
sa douleur sa démarche languissante était harmonieuse, il y avait comme
un charme secret dans le moindre de ses mouvements, et il me semble
encore entendre à mon oreille la musique de sa voix argentée.
--Si tu avais étudié l'histoire naturelle autre part que dans les
livres, tu verrais apparaître, sur le masque humain, les lignes
mystérieuses des animaux inférieurs.
L'impression que t'a causée la marquise peut se traduire en deux mots:
La grâce onduleuse d'une chatte et la fascination de la vipère.
--Oui! s'écria Olivier comme frappé d'une révélation soudaine:
Son œil était calme et glacial...
J'ai touché sa main satinée.
Elle était souple et froide comme le corps d'un reptile.
--Écoute-moi, Olivier.
Les paroles que tu vas entendre sont une prophétie d'Exili, et le Maître
des poisons sait analyser et pétrir l'argile humaine.
Cette femme a l'enfer dans l'âme.
Elle ferait rougir Messaline et Locuste en serait jalouse.
Elle est sur une pente fatale, où nul bras humain ne peut plus la
retenir.
Il lui faut de l'or et la liberté absolue.
Son père est un censeur morose; elle l'empoisonnera en lui prodiguant
ses infernales caresses.
Elle empoisonnera ses deux frères, pour avoir seule l'héritage de sa
famille.
Elle empoisonnera sa fille, parce qu'elle sera belle.
Elle empoisonnera son mari débonnaire, pour épouser son amant.
Elle empoisonnera son amant, quand elle en sera lasse.
La Mort la conduit par la main et la Fatalité la pousse.
Tu la verras, les pieds nus, couverte du voile des parricides, une
torche à la main, sur le parvis de Notre-Dame, avant d'avoir le poignet
droit coupé et la tête tranchée par la main du bourreau sur la place de
Grève.
--C'est horrible...
--La nature a ses lois inconnues:
Elle donne la vie au serpent qui rampe, comme à l'oiseau qui plane.
Et cependant ne vois-tu pas le serpent lové, immobile, qui semble dire à
l'oiseau fasciné:
«Descends du ciel, et meurs?»
--Oui.
--Henriette est douce et pure comme une colombe.
Un jour, elle sera attirée par la fascination de la vipère.
Toi-même, elle t'a vu, elle t'a souri...
Olivier, prends garde.
--Les aigles déchirent les reptiles.
Prenez à votre compte la mort de Sainte-Croix.
J'irai au-devant de la marquise de Brinvilliers.
C'est moi qui la jetterai dans les bras du bourreau.
--Lui, mourra de cette main, j'en fais le serment.
--Et moi, je jure par mon amour...
--Tais-toi, Olivier.
Reste silencieux devant la destinée.
--Pourquoi?
--Tu veux la vérité?
--Oui.
--La marquise de Brinvilliers est ta mère!
Olivier laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.
Exili l'observait.
Il rompit le silence.
--Oui, dit-il d'une voix timbrée, qui fit vibrer toutes les cordes du
cœur de son enfant d'élection, c'est une chose cruelle pour un fils
de mépriser son père et de ne pouvoir embrasser sa mère sans horreur.
Et moi, reprit-il après une pause, je viens d'accomplir la plus
difficile et la plus dangereuse de mes expériences.
--Vous avez empoisonné mon âme, mon père.
Exili se leva comme si la main de l'ange des ténèbres s'était posée sur
son épaule.
Dominant cette faiblesse passagère, il répondit d'une voix sourde:
--J'ai mérité ce reproche; mais la nature est une bonne mère, Olivier,
et elle me montre le baume qui calmera ta blessure.
Je viens de voir passer une jeune fille sous le couvert de ces arbres.
Sans doute, c'est ta fiancée, car elle regarde avec persistance du côté
de cette fenêtre.
Elle est belle comme un lys, et sa vue fera sur toi l'office de
contre-poison.
Comme ils échangeaient un signe d'intelligence avec Henriette, la porte
s'ouvrit.
Cosimo annonça:
«Monsieur de Penautier, receveur général du clergé.»
XIV
LA DOT D'HENRIETTE
Bien qu'il eût pris tout le temps de se préparer à cette entrevue, le
visage du financier trahissait cette vague inquiétude et cette terreur
instinctive que le nom redoutable d'Exili mort faisait renaître dans son
esprit troublé.
Sur l'invitation d'Olivier, Penautier s'assit.
--A qui ai-je l'honneur de parler? dit-il en s'adressant à Exili, debout
devant lui, les bras croisés.
--Vous ne me reconnaissez pas?
--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas la première fois que
j'entends votre voix et que mon regard rencontre le vôtre, mais mes
souvenirs sont trop confus pour être précisés.
--Je suis le comte de Kronborg, et votre illusion s'explique par une
ressemblance de famille:
Exili était mon frère aîné.
--J'ai eu le regret d'apprendre qu'il est mort à la Bastille.
Votre frère, monsieur, était un homme d'une science consommée et il
emporte avec lui bien des secrets.
--Pas tous, monsieur.
Exili reprit:
--J'arrive d'Angleterre, pour obéir à sa dernière volonté, et je
repartirai sur l'heure.
En deux mots, voici ce qui vous concerne:
Mon frère désire que nous liquidions ensemble, et séance tenante, la
succession d'Hanyvel.
A ce nom, Penautier étendit la main.
--J'étais son ami, monsieur, et ma connaissance de ses affaires et de
ses opérations me permettra de vous aider à sauver quelques épaves de ce
grand naufrage; mais cette succession est très embarrassée. Hanyvel seul
était capable de manœuvrer ses capitaux; toute sa force était dans
son crédit; malheureusement, il n'est plus au gouvernail, et son navire
a sombré corps et biens.
--Corps, oui; biens, non.
--Les créances d'Hanyvel, qui se chiffrent par quatre millions d'actif,
seront mises à prix pour cent mille livres, et la dernière bougie
s'éteindra sans enchère.
--Pourquoi?
--Parce que ces créances pouvaient être solides entre ses mains par un
roulement de capitaux fictifs, et qu'elles seront sans valeur à la
première échéance.
Tout se résume par un mot:
Hanyvel est mort!
--Subitement.
--Qui peut répondre de son lendemain? Quand l'heure sonne, il faut
partir.
--Oui, même quand une main complaisante donne un coup de pouce à
l'aiguille de l'horloge.
--C'est là une façon d'envisager la mort d'Hanyvel qui pouvait convenir
à monsieur votre frère.
--Et je partage absolument sa manière de voir, monsieur Penautier.
Comprenez-moi bien:
Toute la fortune d'Hanyvel est engagée dans des entreprises prospères.
Il ne s'agit, pour la relever, que d'un capital de résistance.
Voulez-vous partager avec moi?
La Ferme est à deux pas.
Apportez-moi quatre bons de cinq cent mille livres, sur Paris, Londres,
Vienne et Rome, et je vous abandonne l'autre moitié.
--Parlez-vous sérieusement, monsieur le comte?
--Plaisantez-vous, monsieur Penautier?
--Je plaisantais en vous disant que je puis trouver deux millions sur ma
simple signature, dans la caisse de la Ferme.
--Dans la vôtre, alors.
--Il faudrait que j'en sois le possesseur, et je n'en suis que le
dépositaire.
--Je vois que nous ne nous entendons pas.
--La raison en est bien simple:
Je ne comprends rien à votre proposition.
--Je vais parler plus clairement:
Si dans une heure vous ne m'apportez pas deux millions, en quatre bons à
vue de cinq cent mille livres, Exili sortira de sa tombe et se
présentera à votre hôtel.
--Mes gens sont en bas, monsieur, et je n'ai qu'à paraître à cette
fenêtre...
--Pour voir la maison déserte d'Hanyvel.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--Que vous êtes son exécuteur,--testamentaire, du moins, et que
l'héritage de sa fille Henriette me sera remis, dans cette chambre, et
sans délai.
--Est-ce un guet-apens?
Je vous préviens que cette manœuvre tournera contre vous.
--Il vous est loisible de sortir librement, monsieur Penautier.
Je n'ajouterai qu'un mot:
Je vous ai dit qu'Exili sortirait de sa tombe.
Allez au cimetière de la Bastille et faites ouvrir son cercueil:
Il est vide.
--Si le cadavre d'Exili a disparu, j'attendrai sa visite.
--Peut-être ne reconnaîtrez-vous pas mon frère sous son incarnation
nouvelle.
Il a changé de nom, comme de visage...
Il me ressemble.
Regardez-moi.