Imaginez un château.
Un château vous plaira. Et non pas une vaste fabrique rétablie à grand
frais, comme un musée, mais une demeure.
La grosse tour de l’ouest est du XIIIe. La légende veut, comme toujours,
que ses fondations remontent jusqu’aux Romains. La tour du levant est du
XVe, avec une porte si basse qu’il faut se baisser, curieux vestige d’un
âge antérieur. Entre elles, tout le corps de logis est d’une Renaissance
retouchée. La petite aile droite a double visage: Empire et Louis XVI.
Il est certain qu’une telle bigarrure serait laide dans un objet récent.
Il n’est pas moins sûr que le château de B... est délicieux. Après tout,
vous comprenez pourquoi. Chacun a subordonné ce qu’il apportait selon le
goût nouveau à ce qu’il laissait par besoin ou par respect. Une sorte
d’unité est venue de l’usage et de la succession. Le ciel angevin, pour
finir, a doucement mûri ce fruit de greffe. Il vous est arrivé de
découvrir au fond d’une belle allée donnant sur la route une de ces
maisons qui vous troublait soudain comme une femme. Et vous souhaitiez
d’y vivre.
Ce qui attriste certains châteaux est un air d’aridité. Ils n’ont aucune
eau vive. Et ce peut être l’isolement. Ils perchent ou gisent au milieu
d’un désert. B..., à la lisière du bourg, ressemble à une mère poule qui
marche en tête de ses poussins, ou bien à quelque capitaine sobrement
empanaché qui réunit sa troupe. Je parle comme Aloysius Bertrand. Et le
Loir l’embrasse avec tendresse. Le Loir en a fait une île. Les heures
reçoivent, dans ce miroir pâle ou ardent, l’image de B..., à demi
enveloppée par les arbres.
Nous étions une bonne demi-douzaine qui causions en buvant. La terrasse
porte un gros arbre autour duquel l’habitude veut qu’on se range à la
fin de l’après-midi. On s’éloigne, à mesure que l’ombre s’allonge. Les
derniers rayons nous trouvent établis sur la margelle de la rive, autour
d’une petite crique pleine d’algues, d’où nous regardons pencher l’astre
du jour. Il était, ce soir-là, et tout le ciel avec lui, d’un blanc
d’argent que le fleuve, sans une ride, répétait en moins vif.
Fabrice, Charlemagne, Ghirlandaio, Colbert, Ajax, Savonarole,
Livingstone, nous étions plus de six. Vous saurez tout à l’heure
l’origine de ces noms bizarres. Nous étions plus de six, et deux dames
avec nous. Mme Reine, la dame du château, qui semble une reine, en
effet, ou plutôt une bonne sainte de nos églises. Renoir l’a peinte,
dans son éclat, mais il l’a épaissie; la postérité en soit prévenue. Mme
Reine et sa belle-fille, la femme de Savonarole: nous la nommions
Minerve, parce qu’elle est la raison même, cela va sans commentaires.
Peu à peu, la bulle que formait l’espace parut s’alléger encore, devenir
un fluide plus transparent, éthéré, tout à fait impondérable. Puis, des
vapeurs en foule naquirent dans le firmament. Il semblait qu’elles se
fussent rassemblées à la hâte. Il avait seulement fallu que le soleil
les frappât de biais. En même temps, il les avait transfigurées. Un amas
d’archanges, de «chars vivants», et de trônes, et de glaives.
--On a beau dire, déclara Fabrice, tout répandu dans l’herbe, la paresse
est bonne. Un idiot qui est paresseux, il s’ennuie à ne rien faire. Il
me semble pourtant qu’il doit s’ennuyer toujours. Au lieu qu’un
paresseux homme d’esprit goûte des plaisirs sans fin.
--Vous ne comptez pas, dit Mme Livingstone, qui nous était arrivée à
l’instant (jolie brune aux yeux bleus et gris), vous ne comptez pas tous
ceux que la paresse lui fait perdre. La dame d’onze heures ne verra pas
ce couchant.
--La malavisée! dit Mme Reine. A force de bâiller sur un livre ou sur
elle-même, elle finira par ne plus rien savoir du globe qui la porte.
--Mais nous, dit Ajax, savons-nous bien ce qui l’enchante? Je me
rappelle une pensée de Jean-Jacques. Ce dément attrapait quelquefois un
bon reste de nos moralistes, et il savait une langue magnifique:
«L’oisiveté des cercles est triste parce qu’elle est de nécessité; celle
de la solitude est charmante, parce qu’elle est libre et de volonté.»
--En d’autres termes, vous encouragez la dame d’onze heures à nous fuir?
--Oh! la pauvre petite. Je crois seulement qu’elle se cherche. Ses
pensées, ses livres. Elle cherche à se reconnaître dans cet orage de
découvertes qui étonne ses dix-huit ans. De là ses rêveries, sa
distraction. Elle est paresseuse comme La Fontaine.
Ainsi naquit un beau soir un beau sujet de conversation.