Chassée par le sabot de la Chèvre Sauvage du Rocher où elle était
posée au Soleil, la Pierre tomba dans le Lac où s'éteint la lumière du
jour; c'est ainsi qu'elle tomba loin de l'éclat du Soleil, et seule.
Or, cette chute était prévue, ordonnée dès l'origine, ainsi que la
Chèvre, et l'Escarpement, et le Lac; mais la Pierre sait seulement que
sa vie est maudite, à mesure qu'elle s'enfonce dans les profondeurs du
Lac, et seule.
O Toi qui as construit le Monde, ô Toi qui as allumé le Soleil, ô Toi
qui as mis les ténèbres dans le Lac, sois juge du crime qu'a commis la
Pierre qui a été précipitée par le sabot de la Chèvre, loin de l'éclat
du Soleil, à mesure qu'elle s'enfonce dans le limon du Lac, en ce
moment même, en ce moment même.
(EXTRAIT DES PAPIERS INÉDITS DE MAC INTOSH JELLALUDIN.)
Dis, est-ce l'aube, fait-il sombre dans ton bosquet, toi vers qui
j'aspire, toi qui tends vers moi? Oh, que ce soit la nuit, que ce
soit...
En prononçant ces mots, il tomba par-dessus un petit chameau qui dormait
dans le Séraï, où habitent les marchands de chevaux et l'élite de la
canaille de l'Asie centrale; et comme il était très ivre, et que la nuit
était noire, il ne put se relever qu'avec mon aide.
Ce fut ainsi que je fis connaissance avec Mac Intosh Jellaludin.
Quand un vagabond ivre chante la _Romance du Bosquet_, il doit mériter
qu'on le fréquente.
Il quitta le dos du chameau et dit d'une langue un peu épaisse:
--Je... je suis un brin éméché... mais un plongeon à Loggerhead me
remettra d'aplomb. A propos, avez-vous parlé à Symonds, au sujet de la
jument?
Or, Loggerhead était à environ six mille milles de là, tout près de la
Mésopotamie, où il est défendu de pêcher, où le braconnage est
impossible. Quant à l'écurie de Symonds, elle se trouve à un demi-mille
encore plus loin, de l'autre côté des paddocks.
Cela faisait un effet étrange d'entendre ces noms d'autrefois, dans une
nuit de mai, parmi les chevaux et les chameaux du caravansérail du
sultan.
Mais l'individu parut reprendre quelque peu ses esprits et se dégriser
en même temps.
Il s'appuya contre le chameau, et montra du doigt un coin du Séraï où
brillait une lampe.
--C'est là que je demeure, dit-il, et je vous serais extrêmement
reconnaissant si vous vouliez m'aider à diriger de ce côté mes pieds
rebelles,--car je suis encore plus soûl que d'ordinaire,--je suis
extraordinairement blindé. Mais ce n'est point la tête. Mon cerveau crie
avec énergie: «Comment cela va-t-il?» mais ma tête chevauche... plane
au-dessus du fumier, devrais-je dire, et elle maîtrise l'accès.
Je l'aidai à se diriger à travers les rangées de chevaux à l'attache, et
il se laissa aller sur le bord de la véranda qui règne sur la façade des
bâtiments habités par les indigènes.
--Merci! mille fois merci! lune, et vous, petites, petites étoiles! Dire
qu'un homme peut-être abominablement... C'est la faute à cette horrible
liqueur. Ovide exilé n'en buvait pas de pire. Ça va mieux. C'était gelé.
Hélas! je n'avais pas de glace. Bonne nuit! Je vous présenterais à ma
femme, si j'étais de sang-froid... ou si c'était une femme civilisée.
Une femme indigène sortit de l'obscurité de la pièce et se mit à
injurier l'homme.
Je m'éloignai.
C'était le vagabond le plus intéressant que j'eusse rencontré depuis
longtemps et, par la suite, il devint mon ami. C'était un homme de haute
taille, bien bâti, au teint clair, terriblement ravagé par la boisson;
il semblait plus près de cinquante ans que de trente-cinq, ce qui,
prétendait-il, était son âge réel.
Dans l'Inde, quand un homme se met à déchoir, et que des amis ne le
renvoient point au pays dès que la chose est possible, il tombe très
bas, au-dessous de tout état respectable.
Si, par-dessus le marché, il change de religion, comme le fit Mac
Intosh, il est perdu sans recours.
Dans la plupart des grandes villes, les indigènes vous parleront de deux
ou trois Sahibs, généralement de condition inférieure, qui se sont faits
Hindous ou Mahométans, et qui vivent plus ou moins comme tels, mais il
est fort rare que vous arriviez à les connaître.
Ainsi que le disait souvent Mac Intosh:
--Si je change de religion selon les besoins de mon estomac, je
n'entends pas pour cela devenir le martyr des missionnaires, et je ne
tiens nullement à acquérir de la notoriété.
Au début de nos relations, Mac Intosh me prévint:
--Rappelez-vous une chose. Je ne suis point un être qui sollicite la
charité. Je ne demande ni votre argent, ni votre pain, ni vos vieux
habits. Je suis cet animal rare: un ivrogne qui se suffit à lui-même. Si
cela vous va, je fumerai avec vous, parce que le tabac des bazars, je
dois l'avouer, ne convient pas à mon palais, et je vous emprunterai les
livres auxquels vous ne tenez pas beaucoup. Il est plus que probable que
je les vendrai pour acheter des bouteilles de ces liqueurs du pays, qui
sont une marchandise exécrable. En retour, vous recevrez chez moi
l'hospitalité que comporte ma demeure. Il y a un _charpoy_[53] sur
lequel on peut s'asseoir à deux et il peut arriver de temps à autre
qu'il y ait de quoi manger, dans les assiettes. Pour la boisson,
malheureusement, vous en trouverez dans la maison à n'importe quelle
heure. Dans ces conditions, vous serez toujours bien accueilli dans mon
pauvre intérieur.
[53] Lit-divan.
C'est ainsi que je fus admis à pénétrer dans la demeure de Mac Intosh,
avec mon bon tabac.
Mais ce fut tout.
On ne peut, malheureusement, rendre visite en plein jour à un vagabond
dans le Séraï.
Des amis qui y vont pour acheter des chevaux ne comprendraient pas cela.
En conséquence, je ne pouvais voir Mac Intosh que la nuit.
Il en rit et me dit simplement:
--Vous avez parfaitement raison. Au temps où j'avais un rang un peu plus
élevé que le vôtre, j'aurais fait absolument comme vous. Grands dieux!
j'étais jadis (il parlait comme s'il était tombé du grade de colonel) un
homme d'Oxford!
Cela m'expliqua pourquoi il avait parlé des écuries de Charley Symonds.
--Vous, dit avec lenteur Mac Intosh, vous n'avez pas eu l'avantage
d'étudier à Oxford, mais à en croire les apparences extérieures, vous
n'avez point une passion ardente pour les liqueurs fortes. A tout
prendre, je crois que vous êtes encore le plus veinard de nous deux.
Cependant, je n'en suis pas certain. Vous êtes,--pardonnez-moi de vous
dire cela, au moment même où je fume votre excellent tabac,--vous êtes
d'une ignorance cruelle sur bien des choses.
Nous étions assis côte à côte sur le bord de son lit, car il n'avait pas
de chaises. Nous regardions les chevaux qu'on menait boire avant la
nuit, pendant que la femme indigène préparait le dîner.
Je n'étais guère disposé à me laisser protéger par un vagabond, mais
provisoirement j'étais son hôte, quoiqu'il n'eût rien au monde que son
habit d'alpaga très dépenaillé et des pantalons de toile d'emballage.
Il retira sa pipe de sa bouche et reprit d'un ton très sentencieux:
--Tout bien considéré, je doute que vous soyez plus heureux que moi. Je
ne fais pas allusion à vos connaissances classiques extrêmement bornées,
non plus qu'à votre versification tourmentée, mais à votre ignorance
grossière des choses qui sont plus à la portée de votre observation.
Ceci par exemple.
Et il me montra une femme qui nettoyait un samovar, tout près du puits
qui se trouve au milieu du Séraï.
Elle faisait jaillir l'eau par le robinet en jets régulièrement
cadencés.
--Il y a la manière de nettoyer un samovar. Si vous saviez pourquoi elle
fait cette besogne de cette façon particulière, vous comprendriez ce
qu'entendait ce moine espagnol, quand il disait:
Je donne une idée claire de la Trinité
En buvant de l'eau où il y a de la pulpe d'orange,
En trois gorgées je déçois l'Aryen,
Pendant qu'il avale la sienne d'un seul trait.
Sans compter bien d'autres choses qui sont actuellement cachées à vos
yeux. En attendant, mistress Mac Intosh a préparé le dîner. Venez et
mangeons à la façon des gens du pays,--de ce pays auquel, soit dit en
passant, vous ne comprenez rien.
La femme indigène mit la main dans le plat en même temps que lui.
Elle avait tort.
La femme doit toujours attendre que son mari ait mangé.
Mac Intosh Jellaludin s'excusa en disant:
--C'est un préjugé anglais que je ne suis pas encore parvenu à
surmonter, et elle m'aime. Pourquoi? je ne l'ai jamais compris. Je me
suis associé avec elle à Jullundur, il y a trois ans, et elle est
toujours restée avec moi depuis. Je la crois honnête, et je la sais
experte en cuisine.
Tout en parlant, il caressa la tête de la femme qui roucoula doucement.
Elle n'était pas jolie à voir.
Mac Intosh ne me confia jamais ce qu'il avait été avant sa déchéance.
Quand il n'avait pas bu, c'était un lettré et un gentleman.
Quand il était ivre, le lettré restait et l'emportait sur le gentleman.
Il avait l'habitude de s'enivrer deux jours par semaine. Dans ces
occasions, la femme indigène le soignait, pendant qu'il délirait dans
toutes les langues, excepté la sienne.
Un jour, pourtant, il se mit à déclamer _Atalante à Calydon_ et débita
la pièce d'un bout à l'autre, en marquant la mesure du vers avec un des
pieds du lit.
Mais, le plus souvent, il délirait en grec ou en allemand.
L'esprit de cet homme était une véritable hotte de chiffonnier, où
s'entassaient les haillons les plus inutiles.
Une fois, comme il revenait à l'état de lucidité, il me dit que j'étais
le seul être raisonnable de l'_Inferno_ où il était descendu,--un
Virgile au pays des Ombres, selon lui, et que, pour m'indemniser de mon
tabac, il me donnerait, avant de mourir, de quoi écrire un _Inferno_ qui
me rendrait plus grand que Dante.
Puis, il s'endormit sur une couverture de cheval et se réveilla
parfaitement calme.
--Mon cher, dit-il, quand vous êtes arrivé au dernier degré de la
dégradation, de petits incidents qui vous tracasseraient, dans une
sphère supérieure, vous laissent parfaitement indifférent. La nuit
dernière, mon âme était parmi les dieux, mais je suis tout à fait
certain que mon corps bestial se vautrait ici-bas parmi les débris de
légumes.
--Vous étiez abominablement gris, si c'est cela que vous voulez dire.
--J'étais ivre, ignoblement ivre. Moi, le fils d'un homme que vous ne
pouvez pas approcher; moi, jadis membre d'un collège dont vous n'avez
pas même vu l'arrière-cuisine, j'étais abominablement gris. Mais voyez
combien j'en suis peu affecté. Cela n'est rien pour moi: c'est moins que
rien, car je ne sens même pas la migraine qui devrait s'ensuivre. Eh
bien, dans un milieu supérieur, quel châtiment cruel ne m'eût-on pas
réservé! Comme mon repentir serait amer! Croyez-moi, vous, mon ami, dont
l'éducation a été négligée, le plus haut est comme le plus bas, en
supposant toujours qu'il s'agisse des véritables extrêmes.
Il se retourna sur la couverture, mit sa tête entre ses poings et
reprit:
--Sur l'Ame que j'ai perdue, sur la Conscience que j'ai tuée, je vous
jure que je suis _incapable_ de sentir. Je suis comme les dieux,
connaissant le bien et le mal, mais inaccessible à l'un comme à l'autre.
Est-ce là un état digne d'envie, ou non?
Quand un homme ne reçoit plus l'avertissement du _mal aux cheveux_, il
faut qu'il soit bien malade.
Je répondis à Mac Intosh, étendu sur sa couverture, les cheveux sur les
yeux, et ses lèvres blêmes, que je ne voyais pas grand avantage à
l'insensibilité.
--Je vous en supplie, ne dites pas cela! Je vous l'assure, c'est chose
très bonne, très enviable. Songez à mes consolations.
--En avez-vous tant que cela, Mac Intosh?
--Certainement; vos efforts pour être sarcastique,--le sarcasme est, par
excellence, l'arme de l'homme cultivé,--sont enfantins. J'ai, tout
d'abord, mes connaissances, mon érudition classique et littéraire,
brouillée peut-être par l'abus des boissons. Cela me rappelle que, la
nuit dernière, avant que mon âme fût avec les dieux, j'ai vendu l'Horace
de Pickering que vous aviez eu l'obligeance de me prêter. C'est Ditta
Mull, le marchand d'habits, qui l'a. J'en ai eu dix annas, et on peut le
ravoir pour une roupie. Mais enfin, elle est infiniment supérieure à la
vôtre, cette érudition. En second lieu, l'affection éternelle de
mistress Mac Intosh, la meilleure des épouses. Troisièmement, un
monument plus durable que le bronze, et que j'ai construit pendant mes
sept années de dégradation.
Il s'arrêta sur ces mots, et traversa la chambre d'un pas incertain pour
aller boire de l'eau.
Il était très agité, très malade.
Il fit maintes allusions à son «trésor», à certain objet d'un grand prix
qu'il possédait, mais je pris cela pour des divagations d'ivrogne.
Il était aussi pauvre, aussi fier qu'on pouvait l'être.
Ses manières n'avaient rien d'agréable, mais il en savait fort long sur
les indigènes, parmi lesquels il avait passé sept ans de sa vie, et cela
valait la peine qu'on fît sa connaissance.
Il ne parlait guère de Strickland qu'en riant, le traitant d'ignorant,
«d'homme qui ignorait l'Occident et l'Orient».
Il se vantait, tout d'abord, d'être un homme d'Oxford, possédant des
dons rares et brillants. Cela était peut-être vrai, mais je n'étais pas
en mesure de contrôler ses assertions.
En second lieu, il se vantait d'avoir le doigt sur le pouls de la vie
indigène, et c'était vrai.
En tant qu'élève d'Oxford, il me paraissait fat: il étalait toujours son
éducation. En tant que fakir mahométan, en tant que Mac Intosh
Jellaludin, il était exactement comme je le désirais pour mon but.
Il fuma plusieurs livres de mon tabac et m'apprit plusieurs onces de
choses qui valaient la peine d'être connues, mais il ne voulut jamais
accepter aucun de mes présents: pas même quand vint la saison froide, et
que sa pauvre poitrine décharnée se contracta sous le mince habit
d'alpaga.
Il se mit dans une grande colère, comme si je l'avais insulté, et dit
qu'il n'entendait point aller à l'hôpital.
Il avait vécu comme une bête, et il prétendait mourir comme un être doué
de raison, comme un homme.
La maladie qui le tua réellement, fut la pneumonie, et le soir de sa
mort il m'envoya un papier sale où il me priait de venir le voir et de
l'aider à mourir...
La femme indigène pleurait à côté du lit.
Mac Intosh, enveloppé dans une couverture de coton, était trop faible
pour rejeter un manteau de fourrure qu'on étendit sur lui. Il montra une
grande activité intellectuelle, et ses yeux pétillaient.
Quand il eut injurié le docteur, qui était venu avec moi, en termes si
grossiers que le vieillard s'en alla indigné, il pesta pendant quelques
minutes contre moi, puis se calma.
Alors il dit à sa femme d'aller lui chercher «Le Livre» qui était dans
un trou du mur.
Elle en tira un gros paquet, enveloppé d'un jupon, et qui était composé
de feuilles jaunies, toutes numérotées et couvertes d'une fine écriture
convulsive.
Mac Intosh plongea sa main dans le tas, et le remua avec affection.
--Ceci, dit-il, c'est mon oeuvre, le livre de Mac Intosh Jellaludin, où
l'on apprend ce qu'il a vu, comment il a vécu, et ce qui advint à lui et
à d'autres; c'est aussi le récit de la vie des péchés et de la mort de
la mère Maturin. Ce qu'est le livre de Mirza Murad Ali Beg par rapport à
tous les autres livres sur la vie des indigènes, mon livre le sera par
rapport au livre de Mirza Murad Ali Beg.
C'était là une affirmation bien audacieuse, pour quiconque connaît le
livre de Mirza Murad Ali Beg.
Les papiers ne paraissaient pas avoir grande valeur, mais Mac Intosh les
maniait comme s'ils eussent été des billets de banque.
Alors il dit avec lenteur:
--Malgré les nombreuses lacunes de votre éducation, vous avez été bon
pour moi. Je parlerai de votre tabac, quand j'arriverai parmi les dieux.
Je vous suis redevable de bien des services. Mais je hais toute
obligation. C'est pour ce motif que je vous lègue présentement ce
monument plus durable que l'airain,--mon livre,--dont certaines parties
sont encore à l'état d'ébauche imparfaite; mais les autres... comme
elles sont précieuses! Je me demande si vous comprendrez... C'est un
présent plus honorable que... Bah! où va donc s'égarer mon cerveau? Vous
allez le mutiler horriblement. Vous en ôterez les perles que vous
appelez «citations latines», philistin que vous êtes, et vous
massacrerez le style pour le transformer en votre jargon sautillant.
Mais vous n'arriverez pas à le défigurer entièrement. Je vous le lègue.
Ethel!... Encore mon cerveau!... Mistress Mac Intosh, je vous prends à
témoin que je lègue au _Sahib_ tous ces papiers. Ils ne vous serviraient
à rien, coeur de mon coeur. Et je vous les confie, reprit-il en
s'adressant à moi, afin que vous ne laissiez pas périr mon livre dans
son état actuel. Il vous appartient, sans condition. C'est l'histoire de
Mac Intosh Jellaludin, qui n'est point l'histoire de Mac Intosh
Jellaludin, mais celle d'un homme plus grand que lui, et d'une femme
bien plus grande encore. Écoutez maintenant! Je ne suis ni fou ni ivre!
Ce livre vous rendra fameux.
Je dis «merci» quand la femme indigène me mit le paquet entre les mains.
--Mon seul enfant! dit Mac Intosh en souriant.
Il s'affaiblissait rapidement, mais il ne cessa de parler tant qu'il lui
resta du souffle.
J'attendis jusqu'à la fin, sachant que, dans six cas sur dix, un mourant
demande sa mère.
Il se retourna sur le côté et dit:
--Racontez comment il est venu en votre possession. Personne ne vous
croira, mais du moins mon nom vivra. Vous traiterez mon livre
brutalement, je le sais. Il faut qu'une partie en disparaisse. Le public
est sot et bégueule. Je me suis fait son esclave jadis. Mais faites ces
amputations doucement, très doucement. C'est une grande oeuvre, et je
l'ai payée de sept ans de damnation.
Il cessa de parler pour respirer dix à douze fois, puis il se mit à
marmotter une sorte de prière en grec.
La femme indigène pleurait amèrement.
Enfin, il se souleva sur son lit et dit d'une voix forte et lente:
--Suis innocent, monsieur le Président.
Puis il se renversa et resta dans le coma jusqu'à sa mort.
La femme indigène courut à travers le Séraï, parmi les chevaux, en
poussant de grands cris et en se frappant les seins, car elle l'avait
aimé.
Peut-être la dernière phrase de Mac Intosh indiquait-elle par où il
avait passé, mais, à part le gros paquet de vieux papiers enveloppé de
drap, il n'y avait rien dans la chambre qui pût m'indiquer ce qu'il
avait été.
Les papiers étaient dans une confusion inextricable.
Strickland m'aida à les classer et dit que l'homme qui les avait écrits
était un menteur fieffé ou un personnage des plus remarquables.
Il penchait pour la première opinion.
Un de ces jours, vous serez en état d'en juger par vous-mêmes.
Le paquet avait besoin d'être fortement expurgé. Il était plein
d'absurdités en grec, en tête des chapitres. Elles ont été entièrement
supprimées.
Si jamais cela paraît, certains se rappelleront la présente histoire,
que l'on imprime afin qu'il soit bien établi que le Livre de la Mère
Maturin a pour auteur Mac Intosh Jellaludin, et non point moi.