LA PORTE DES CENT CHAGRINS

Si je peux monter au ciel pour un _pice_[42], pourquoi m'en

vouloir?

(PROVERBE DU FUMEUR D'OPIUM.)

[42] Le quart d'un _anna_.

Ce conte-ci n'est pas de moi.

Mon ami, Gabral Misquitta, le sang-mêlé, me le conta d'un bout à

l'autre, entre le coucher de la lune et l'aube, six semaines avant sa

mort, et je le notai à mesure qu'il répondait à mes questions, ainsi

qu'il suit:

Cette Porte est située entre la ruelle du Chaudronnier et le quartier

des marchands de tuyaux de pipe, donc à une centaine de mètres, à vol

d'oiseau, de la mosquée de Wazir Khan.

Je ne risque rien à donner tant d'indications, car je défie qui que ce

soit de trouver cette Porte, même celui qui croit bien connaître la

cité.

Vous pourriez passer cent fois par la ruelle où se trouve cette Porte,

sans être plus avancé pour cela.

Nous appelions cette ruelle «la ruelle de la Fumée noire», mais

naturellement le nom que lui donnent les indigènes est fort différent.

Un âne chargé ne pourrait passer entre les murs, et juste avant cette

Porte, une maison, dont la façade fait ventre, oblige les passants à

marcher à la queue leu leu.

En fait, il n'y a pas de porte: c'est une maison.

Le vieux Fung-Tching en fit l'acquisition il y a cinq ans.

Il était cordonnier à Calcutta.

On dit qu'il tua sa femme pendant un accès d'ivresse. C'est pourquoi il

renonça au rhum de bazar et le remplaça par la Fumée noire.

Plus tard, il remonta vers le nord et fit de la Porte une maison où vous

pouvez déguster votre fumée dans la paix et la tranquillité.

Ne l'oubliez pas, c'était une fumerie d'opium bien tenue, et non point

une de ces _chandoo-khanas_[43], où l'on étouffe, où l'on sue, comme il

s'en trouve par toute la Cité.

[43] Bouge où l'on fume l'opium.

Non, le vieux entendait parfaitement son affaire, et, pour un Chinois,

il était très propre.

C'était un petit bonhomme borgne, dont la taille ne dépassait guère cinq

pieds, et qui n'avait plus de doigts médians aux deux mains.

Il n'en était pas moins l'homme le plus expert que j'aie jamais vu pour

rouler les pilules noires.

Il n'avait pas l'air d'être affecté par la Fumée, et pourtant il en

absorbait une bonne dose le jour et la nuit.

Je l'ai fréquenté cinq ans. Pour fumer, je puis tenir tête à n'importe

qui, mais sous ce rapport je n'étais qu'un enfant à côté de Fung-Tching.

N'empêche que le vieux était très près de ses intérêts, et c'est ce que

je ne puis comprendre.

J'ai entendu dire qu'il avait économisé une forte somme; mais maintenant

c'est son neveu qui a tout cela, et le vieux est retourné en Chine pour

y être enterré.

Il tenait la grande chambre d'en haut,--réservée à ses meilleurs

clients,--aussi propre qu'une épingle neuve.

Dans un coin, on voyait le magot de Fung-Tching, presque aussi laid que

Fung-Tching lui-même. Des bâtons brûlaient continuellement devant son

nez, mais on ne les sentait pas quand les pipes étaient bien en train.

En face du magot était le cercueil de Fung-Tching: il y avait consacré

une bonne partie de ses économies, et toutes les fois qu'un nouveau

client venait à la Porte, on le lui montrait. Ce cercueil était laqué de

noir, avec des inscriptions en rouge et en or, et j'ai entendu dire que

Fung-Tching avait fait venir tout cela de Chine.

Je ne sais si c'était vrai ou faux, mais je sais bien que, les soirs où

j'arrivais le premier, je ne manquais jamais d'étendre ma natte au pied

du cercueil.

C'était un coin tranquille, voyez-vous, et il arrivait de temps en temps

de la ruelle, par la fenêtre, une sorte de brise.

A part les nattes, il n'y avait aucun meuble dans la pièce, si ce n'est

le cercueil; le vieux magot était si vieux et on le polissait si

souvent, qu'il avait fini par devenir vert, bleu et pourpre.

Fung-Tching ne nous a jamais dit pourquoi il appelait cet endroit la

Porte des Cent Chagrins.

C'est le seul Chinois qui, à ma connaissance, se soit servi de noms

d'une fantaisie lugubre. La plupart ont un air fleuri, comme vous le

voyez à Calcutta.

Nous en trouvions nous-mêmes l'explication.

Il n'y a rien qui vous empoigne aussi fort, si vous êtes un blanc, que

la Fumée noire. Un homme jaune est fait autrement. C'est à peine si

l'opium lui fait du mal. Mais les blancs et les noirs en pâtissent

beaucoup.

Bien sûr, il y a des gens sur lesquels la Fumée ne produit pas plus

d'effet que le tabac, dans les commencements. Ils piquent un petit

somme. On dirait qu'ils s'endorment naturellement, et, le lendemain, ils

sont tout prêts à travailler.

J'étais de ceux-là au début. Mais j'ai continué sans interruption

pendant cinq ans, et maintenant il n'en est plus de même.

J'avais une vieille tante, par là-bas, du côté d'Agra. Elle m'a laissé

quelque chose à sa mort, environ soixante roupies de rente par mois. Ce

n'est pas beaucoup.

Je puis me rappeler un temps,--il me semble qu'il y a de cela des

centaines d'années,--où je gagnais mes trois cents roupies par mois,

sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de

charpente, à Calcutta.

Je n'y restai pas bien longtemps.

La Fumée noire ne permet guère d'autre occupation, et bien que je n'en

souffre presque pas, en comparaison des autres, je ne pourrais, pour

rien au monde, faire ma journée maintenant.

Après tout, soixante roupies, c'est tout ce qu'il me faut.

Quand le vieux Fung-Tching vivait, c'était lui, d'ordinaire, qui allait

toucher mon argent; il m'en rendait à peu près la moitié pour vivre (je

mange fort peu) et il gardait le reste.

Je pouvais venir à la Porte à toute heure du jour ou de la nuit pour y

fumer et y dormir, si je voulais. Aussi je ne m'inquiétais de rien.

Je sais bien que le vieux faisait un joli bénéfice sur moi, mais cela

importe peu. Rien ne me touche beaucoup, et, en outre, l'argent tombait

régulièrement tous les mois.

Nous étions dix clients à la Porte, quand la maison fut ouverte: moi,

deux Babous employés dans un bureau du gouvernement, quelque part vers

Anarkulli, mais ils furent congédiés et ne pouvaient pas payer;

(quiconque travaille le jour est incapable de faire de la Fumée noire

d'une manière régulière); un Chinois, neveu de Fung-Tching; une femme du

bazar qui avait gagné, je ne sais comment, une forte somme; un Anglais

fainéant, un Mac je ne sais qui, dont j'ai oublié le nom (il fumait

énormément, et on ne le voyait jamais payer--; on disait qu'il avait

sauvé la vie à Fung-Tching dans un procès, alors qu'il était avocat à

Calcutta); un autre Eurasien comme moi, de Madras; une femme de

demi-caste, et deux hommes qui disaient être venus du Nord. Je crois que

c'étaient des Persans ou des Afghans, ou quelque chose d'approchant.

Nous ne sommes plus que cinq, mais nous venons régulièrement.

Je ne sais ce que sont devenus les Babous; quant à la femme du bazar,

elle est morte après six mois de Porte, et je crois que Fung-Tching

s'est approprié ses pendeloques et son anneau de nez. Mais je n'en suis

pas certain.

L'Anglais, qui buvait autant qu'il fumait, a cessé de venir.

Un des Persans a été tué dans une rixe, la nuit, près du grand puits qui

se trouve à côté de la mosquée, il y a longtemps de cela, et la police a

fermé le puits en disant qu'il en sortait du mauvais air. On a trouvé

son cadavre au fond.

Ainsi, comme vous le voyez, il ne reste que moi, le Chinois, la femme de

demi-caste que nous appelons la _Memsahib_ (elle habitait ordinairement

avec Fung-Tching), l'autre Eurasien et un des Persans.

Aujourd'hui la Memsahib a l'air très vieille.

Je crois que c'était une jeune femme quand la Porte s'ouvrit, mais à ce

compte-là nous sommes tous vieux. Nous avons des centaines et des

centaines d'années.

Il est bien difficile de se faire une idée du temps, à la Porte, et,

d'ailleurs, le temps ne m'importe guère.

Je reçois mes soixante roupies régulièrement, chaque mois.

Il y a longtemps, bien longtemps, je gagnais mes trois cent cinquante

roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande

entreprise de charpente à Calcutta.

J'avais une femme de bonne condition. Mais elle est morte. On dit que

j'ai été cause de sa fin en m'adonnant à la Fumée. Peut-être est-ce

vrai, mais il y a si longtemps que cela n'a pas d'importance.

Dans les premiers temps où je venais à la Porte, j'avais parfois des

remords, mais tout cela est fini, passé depuis longtemps, et je touche

mes soixante roupies régulièrement, tous les mois, et je suis

parfaitement heureux.

Non pas d'un bonheur qui enivre, vous savez, mais toujours tranquille,

et content, et satisfait.

Comment m'y suis-je mis?

Cela a commencé à Calcutta.

J'en essayais de temps en temps à la maison, rien que pour voir quel

goût cela avait. Je ne suis jamais allé bien loin, mais je crois que ma

femme a dû mourir vers ce temps-là.

En tout cas, je me trouvai ici, et je fis la connaissance de

Fung-Tching.

Je ne me souviens pas exactement comment cela arriva, mais il me parla

de la Porte, je pris l'habitude d'y venir et, d'une façon ou de l'autre,

je n'en suis jamais sorti depuis.

Remarquez bien ceci, pourtant: au temps de Fung-Tching, la Porte était

un endroit respectable où l'on avait ses aises, et elle ne ressemblait

nullement à ces _chandoo-khanas_ où vont les nègres.

Non, elle était propre et tranquille.

Certes, il y avait d'autres gens que nous dix et le patron, mais chacun

de nous avait sa natte, avec un coussin de tête capitonné en laine,

bariolé de dragons noirs et rouges et d'autres figures, tout comme le

cercueil du coin.

Au bout de la troisième pipe, les dragons commençaient à remuer et à se

battre.

Je les ai regardés pendant bien des nuits.

J'avais pris l'habitude de régler ma Fumée d'après eux, mais maintenant

il me faut une douzaine de pipes pour qu'ils bougent. En outre, ils sont

tout à fait abîmés et salis, comme les nattes, et le vieux Fung-Tching

est mort.

Il est mort, il y a une couple d'années; il m'a donné la pipe dont je me

sers toujours maintenant, une pipe en argent, avec de drôles de bêtes

qui montent et qui descendent le long du récipient, sous le fourneau.

Auparavant, à ce que je crois, je me servais d'un gros tuyau de bambou,

avec un fourneau de cuivre, très petit, à embouchure en jade vert.

Il était un peu plus gros qu'une canne, et la Fumée en était douce, très

douce. On eût dit que le bambou aspirait la Fumée.

L'argent ne la garde pas, et il faut le nettoyer de temps en temps;

c'est très ennuyeux, mais je continue à y fumer en souvenir du vieux.

Il a dû gagner beaucoup sur moi, mais il me donnait toujours des nattes

et des oreillers propres et la meilleure drogue qu'on pût trouver.

Quand il mourut, son neveu Tsing-Ling prit possession de la Porte, et il

l'appela le Temple des Trois Possessions; mais nous, les vieux, nous

continuons à l'appeler tout de même la Porte des Cent Chagrins.

Le neveu fait les choses très chichement, et je crois que la _Memsahib_

doit l'aider. Elle demeure avec lui, tout comme elle faisait avec le

vieux.

Ils reçoivent un tas de gueux, des nègres, etc., et la Fumée noire n'est

plus aussi bonne que dans le temps.

J'ai trouvé plus d'une fois du son brûlé dans la pipe. Le vieux en

serait mort, si la chose était arrivée de son temps.

En outre, la chambre n'est jamais nettoyée, toutes les nattes sont

déchirées et effilochées aux bords.

Le cercueil est parti,--reparti en Chine,--avec le vieux et deux onces

d'opium dans l'intérieur, pour le cas où il en aurait besoin pendant le

voyage.

Le magot voit beaucoup moins de bâtons brûler sous son nez que jadis.

C'est un mauvais signe, aussi sûr que la Mort. Et puis, il est tout

brun, et personne ne s'occupe de lui.

C'est la _Memsahib_, je le sais, qui en est cause, car un jour que

Tsing-Ling voulait brûler devant le magot du papier doré, elle dit que

c'était de l'argent perdu, et que s'il employait un cierge qui brûle

très lentement, le magot ne s'apercevrait pas de la différence.

Aussi nous sommes-nous procuré des cierges où il entre une grande

quantité de colle. Ils durent une demi-heure de plus, et leur fumée

empeste; et la chambre pue assez par elle-même.

Il n'y a pas de commerce possible s'ils se mettent sur ce pied-là. Le

magot ne peut pas souffrir ça. Je le vois bien. Au milieu de la nuit il

prend toutes sortes de couleurs étranges,--bleu, vert, rouge,--comme il

faisait quand le vieux Fung-Tching vivait encore. Il roule les yeux et

trépigne comme un diable.

Je ne sais pourquoi je ne quitte pas cet endroit, pourquoi je ne vais

pas fumer tranquillement dans une petite chambre à moi, au bazar.

Il est bien probable que Tsing-Ling me tuerait, si je m'en allais.

Il touche mes soixante roupies; et puis, ce serait me donner bien du

mal. J'ai fini par m'attacher beaucoup à la Porte.

Ce n'est pas qu'elle soit bien attrayante.

Elle n'est plus ce qu'elle était au temps du vieux, mais je ne pourrais

pas la quitter. J'en ai tant vu entrer et sortir. Et j'en ai tant vu

mourir ici sur les nattes, que j'aurais peur maintenant de mourir

dehors.

J'ai vu certaines choses que les gens trouvaient bien étranges, mais

rien ne vous paraît étrange quand vous êtes habitué à la Fumée noire, si

ce n'est la Fumée noire elle-même. Et quand cela serait, peu importe.

Fung-Tching se montrait très difficile sur son monde, et il n'aurait

jamais reçu un client capable de donner du tracas, par une mort

inopportune ou autrement. Mais le neveu fait beaucoup moins de façons.

Il dit partout qu'il tient une maison de premier ordre.

Il ne cherche pas à recruter discrètement sa clientèle, et à la traiter

confortablement, comme faisait Fung-Tching.

C'est pourquoi la Porte commence à être déjà un peu plus connue qu'elle

ne l'était, parmi les gens de couleur naturellement.

Le neveu n'oserait pas, pour cette raison, y amener un blanc, ni même un

homme de sang mêlé.

Naturellement, il nous garde tous les trois, moi, la _Memsahib_ et

l'autre Eurasien. Nous sommes immeubles par destination. Mais il ne nous

ferait pas crédit d'une pipe, pour rien au monde.

Un de ces jours, je l'espère, je mourrai dans la Porte.

Le Persan et l'homme de Madras sont terriblement bas maintenant. Ils ont

pris un _boy_ pour leur allumer leur pipe. Cela, je le fais toujours

moi-même.

Selon toute probabilité, je les verrai partir avant moi.

Je ne pense pas survivre à Tsing-Ling ou à la _Memsahib_. Les femmes

résistent à la Fumée noire plus longtemps que les hommes et Tsing-Ling

tient beaucoup du vieux, bien qu'il fume de la marchandise bon marché.

La femme du bazar sut deux jours à l'avance quand elle partirait.

_Elle_, elle est morte sur une natte propre, avec un oreiller bien

rembourré, et le vieux a suspendu au-dessus du magot la pipe dont elle

se servait.

Il l'a toujours aimée, j'imagine. Mais il lui a tout de même pris ses

pendeloques.

J'aimerais à mourir comme la femme du bazar, sur une natte propre et

fraîche, avec une pipe de bon opium aux lèvres.

Quand je sentirai que je m'en vais, je demanderai tout cela à

Tsing-Ling, et il pourra toucher mes soixante roupies par mois,

régulièrement, aussi longtemps qu'il voudra.

Puis je m'allongerai sur le dos, tranquillement, bien à l'aise. Je

regarderai les dragons noirs et rouges se livrer une dernière grande

bataille; et puis...

Bah! peu importe. Tout m'est égal. Je voudrais seulement que Tsing-Ling

ne mît pas de son dans la Fumée noire.

Nouveaux Contes des Collines · 第 20 / 30 题