LE COCHON

Va, guette le daim rouge sur la lande, monte à cheval, poursuis

le renard, si tu peux. Mais pour avoir à la fois plaisir et

profit, qu'on me donne la chasse à l'homme,--la chasse à l'être

humain, la poursuite de son âme jusqu'à sa perte,--la chasse à

l'homme.

(LE VIEUX SHIKARRI.)

La querelle commença, je crois, à propos d'un cheval rétif.

Pinecoffin l'avait vendu à Nafferton, que cet animal faillit tuer.

Il se peut que la brouille ait eu d'autres causes, mais le cheval fut

celle qu'on invoqua officiellement.

Nafferton fut très en colère. Mais Pinecoffin en rit et déclara qu'il

n'avait nullement garanti le caractère du cheval.

Nafferton se mit à rire à son tour, tout en jurant qu'il ferait payer sa

chute à Pinecoffin, dût-il attendre cinq ans pour cela.

Or, un habitant de la vallée de l'Aire, en amont de Skipton[33] n'oublie

jamais une injure, mais un homme du sud du Devon est aussi mou qu'un

marais de Dartmoor.

[33] Dans le comté d'York.

Vous devinez, rien qu'aux noms, que Nafferton avait, de par sa

naissance, un avantage sur Pinecoffin.

C'était un original, et ses notions de l'humour étaient cruelles.

Il m'apprit une façon nouvelle et attrayante de _shikar_[34].

[34] Sport.

Il pourchassa Pinecoffin de Mithan Kot jusqu'à Jagadri, et de Gurgaon

jusqu'à Abbottabad dans tout le Punjab, province vaste et d'une

sécheresse remarquable en certains endroits.

Il disait qu'il n'entendait point permettre aux commissaires adjoints de

le rouler en lui vendant des chevaux de la campagne, mal dressés, qui ne

cessent de sauter et de hennir, et que, s'ils le faisaient, ils s'en

repentiraient toute leur vie.

Nombre de commissaires adjoints s'adonnent à quelque besogne

particulière, après avoir passé leur premier été dans le pays.

Les jeunes, qui ont bon estomac, espèrent inscrire leur nom en grandes

lettres sur la frontière, et se disputent des postes perdus comme Bannu

et Kohat.

Les bilieux visent au secrétariat: cela ne vaut rien pour le foie.

D'autres sont mordus par la manie d'administrer un district, de

collectionner des monnaies ghaznévides ou de la poésie persane.

D'autres, de race paysanne, sentent l'odeur de la terre, après les

pluies, leur entrer dans le sang et les inviter «à développer les

ressources de la province». Ces gens-là sont des enthousiastes.

Pinecoffin était du nombre.

Il connaissait une foule de détails sur les prix du gros bétail, les

puits temporaires, les racleurs d'opium.

Il savait ce qui se produit quand vous brûlez trop de détritus sur une

terre usée, dans l'espoir de lui rendre sa fertilité.

Tous les Pinecoffin ont une ascendance paysanne, de sorte qu'après tout

la terre ne faisait que reprendre les siens.

Malheureusement, très malheureusement pour Pinecoffin, il était dans le

service civil, tout en ayant des goûts de fermier.

Nafferton le guettait et n'oubliait pas le cheval.

Nafferton disait:

--Je pourchasserai ce garçon jusqu'à ce qu'il tombe.

Je lui dis:

--Vous n'allez pas planter votre couteau dans un commissaire adjoint!

Nafferton me répliqua que je n'entendais rien à l'administration de la

province.

Notre gouvernement est vraiment bizarre.

Il fournit à jet continu des renseignements sur l'agriculture et sur

toutes sortes de sujets; il procurera à un homme d'une respectabilité

relative une foule de statistiques économiques, si celui-ci en parle

avec un air quelque peu compétent.

Vous intéressez-vous aux lavages d'or dans les sables du Sutlej? Vous

n'avez qu'à tirer un cordon; vous réveillerez ainsi une demi-douzaine de

bureaux; finalement la sonnerie retentira, par exemple, chez un ami que

vous avez dans les télégraphes, et qui a jadis rédigé quelques notes sur

les coutumes des laveurs d'or, alors qu'il était employé aux travaux

publics dans la partie de l'Empire où il s'en trouve.

Il sera peut-être enchanté, à moins qu'il ne soit très ennuyé, en

recevant l'ordre de coucher par écrit tout ce qu'il sait, pour votre

profit. Cela dépend de son tempérament.

Plus vous avez d'importance, plus vous pouvez obtenir d'informations et

causer d'ennuis.

Nafferton n'était pas un grand personnage, mais il avait la réputation

d'être extrêmement «sérieux».

Un homme sérieux peut tirer grand parti du gouvernement.

Il y avait une fois un homme sérieux qui faillit ruiner... mais l'Inde

entière connaît cette histoire.

Je ne sais pas au juste ce que c'est que le «sérieux».

On peut en faire une contrefaçon très réussie, en négligeant sa tenue,

en allant et venant d'un air distrait, en emportant chez soi du travail

de son bureau, où l'on est resté jusqu'à sept heures, en recevant le

dimanche une foule de gentlemen indigènes.

C'est là une des manières d'être sérieux.

Nafferton chercha un endroit où planter un clou pour y suspendre son

sérieux, et un cordon qui le mît en communication avec Pinecoffin.

Il trouva tout ce qu'il lui fallait sous les espèces du Cochon.

Nafferton entreprit une enquête sérieuse sur le cochon.

Il informa le gouvernement qu'il avait un plan, selon lequel une partie

très importante de l'armée anglaise de l'Inde pourrait être nourrie de

cochon d'une façon extrêmement économique.

Puis, il laissa entendre que Pinecoffin serait en mesure de lui fournir

«les informations variées qui lui étaient nécessaires pour mettre son

projet sur pied».

En conséquence, l'administration écrivit au dos de la lettre:

«Donner à M. Pinecoffin les instructions nécessaires pour qu'il

fournisse à M. Nafferton tous les renseignements en son pouvoir.»

Le gouvernement montre une grande propension à écrire au verso des

lettres des choses qui, plus tard, causent des ennuis et du désordre.

Nafferton n'avait pas le moindre motif de s'intéresser au cochon, mais

il savait que Pinecoffin donnerait tête baissée dans le piège.

Pinecoffin fut enchanté qu'on le consultât au sujet du cochon.

Le cochon ne joue pas, à vrai dire, un rôle fort important dans

l'économie agricole de l'Inde, mais Nafferton expliqua à Pinecoffin

qu'il y avait là un progrès à réaliser, et il entra en correspondance

directe avec ce jeune homme.

Vous pensez peut-être qu'on ne saurait aller bien loin en prenant le

cochon comme point de départ.

Cela dépend uniquement de la façon dont vous vous mettez à la besogne.

Pinecoffin, appartenant au service civil et voulant traiter son sujet à

fond, commença par écrire un essai sur le cochon primitif, la mythologie

du cochon, et le cochon dravidien.

Nafferton classa ces renseignements (vingt-sept feuilles de papier

ministre), et voulut savoir quelle était la répartition du cochon dans

le Punjab, et comment il supportait la saison des chaleurs dans la

Plaine.

Désormais, veuillez vous rappeler que je me borne à marquer les traits

saillants de l'affaire: les maîtresses cordes, pour ainsi dire, du tissu

que Nafferton ourdit autour de Pinecoffin.

Pinecoffin fit une carte coloriée de la population porcine et recueillit

des observations comparées sur la longévité du cochon: _a_, dans les

régions sous-montagneuses de l'Himalaya; _b_, dans le Rechna-Doab.

Nafferton classa ces renseignements et demanda quelle espèce de gens

s'occupaient du cochon.

Cela eut pour conséquence une dissertation ethnologique sur les

porchers, et fit produire à Pinecoffin de longues tables indiquant

combien il y avait de porchers par mille habitants dans le Derajat.

Nafferton classa ce nouveau dossier et expliqua que les chiffres dont il

avait besoin se rapportaient aux domaines d'en deçà du Sutlej, où il

avait appris que les cochons étaient très beaux, très grands, et où il

se proposait d'établir une porcherie modèle.

A ce moment-là, le gouvernement avait totalement oublié les instructions

qu'il avait données à Pinecoffin.

Le gouvernement agissait comme ces gentlemen qui, dans le poème de

Keats, font tourner des roues bien graissées pour écorcher d'autres

hommes. Mais Pinecoffin en était encore à ses débuts dans cette chasse

au cochon, où Nafferton savait bien qu'il se lancerait.

Il avait sur les bras assez d'ouvrage professionnel, mais il passait des

nuits à réduire le cochon en statistiques à cinq décimales, pour

l'honneur de son administration. Il n'entendait pas passer pour un

ignorant sur un sujet aussi aisé à traiter.

A ce moment, le gouvernement l'envoya en mission spéciale à Kohat, pour

faire une enquête sur les grandes bêches de sept pieds, à tranchant de

fer, employées dans ce district.

Des gens s'étaient entre-tués avec cet outil pacifique, et le

gouvernement désirait savoir «si une modification dans la forme de

l'outil agricole ne pouvait être tentée, à titre d'essai temporaire, et

introduite parmi la population rurale, tout en évitant de choquer

inopportunément ou d'irriter mal à propos les sentiments religieux des

paysans». Avec ces bêches et le cochon de Nafferton, Pinecoffin avait à

porter un fardeau assez lourd.

Nafferton se mit dès lors à chercher: _a_, la quantité de nourriture

qu'exigeait le cochon indigène, cela en vue de s'assurer si on ne

pourrait pas améliorer son aptitude à l'engraissement; _b_, la

possibilité d'acclimater le cochon exotique, tout en lui conservant ses

caractères distinctifs.

Pinecoffin répondit à grand renfort d'arguments que le cochon exotique

serait absorbé dans l'espèce indigène et, pour le prouver, il cita des

statistiques sur l'élevage du cheval.

Cette question annexe fut débattue très longuement par Pinecoffin, si

bien que Nafferton finit par convenir qu'il était dans l'erreur et

revint à la première question.

Lorsque Pinecoffin eut presque épuisé sa science à étudier les animaux

producteurs de viande, la fibrine, le glucose, et les éléments azotés

qui entrent dans le maïs et la luzerne, Nafferton souleva la question

des frais.

A ce moment-là, Pinecoffin, qui avait été rappelé de Kohat, avait

élaboré une théorie personnelle sur le cochon, et l'avait développée en

trente-sept pages in-folio, que Nafferton classa soigneusement. Puis il

demanda de nouveaux détails.

Tout cela avait pris dix mois.

Le zèle de Pinecoffin pour le cochon théorique commençait à faiblir, une

fois ses propres vues exposées. Mais Nafferton le bombarda de lettres où

il lui présentait le problème «sous son aspect impérial, en ce sens

qu'il en résulterait une sorte de contrôle officiel du commerce du porc,

ce qui aurait pour effet de choquer la population musulmane de l'Inde

Supérieure».

Il devina que Pinecoffin aurait besoin de quelque vaste sujet à traiter

librement, après sa besogne de menus détails, de petits points, de

fractions décimales.

Pinecoffin traita cet aspect de la question de façon magistrale; il

prouva qu'on «n'avait à redouter aucune ébullition populaire due à

l'agitation des esprits».

Nafferton déclara que rien n'était comparable à la perspicacité des

fonctionnaires du service civil en ces matières, et il l'attira dans un

sentier détourné: «Les bénéfices que le gouvernement retirerait de la

vente des soies de cochon.»

Il y a toute une littérature sur les soies de cochon et les brosses à

souliers; et les spécialités des marchands de couleurs admettent une

variété de soies dont vous n'avez nulle idée.

Quand Pinecoffin se fut un peu étonné de la rage d'information qui

s'était emparée de Nafferton, il lui envoya une monographie de cinquante

et une pages sur «les produits tirés du cochon».

Cela le conduisit, sous la délicate impulsion de Nafferton, droit aux

usines de Cawnpore, à l'industrie des peaux de cochon pour sellerie et,

de là, à la tannerie.

Pinecoffin écrivit que la graine de grenadier était la meilleure

substance qu'il y eût pour traiter la peau de cochon, et donna à

entendre,--car les quatorze mois précédents l'avaient fatigué,--que

Nafferton ferait bien d'élever ses cochons avant de songer à tanner leur

peau.

Nafferton revint à la deuxième section de sa cinquième question.

Était-il possible, et comment était-il possible d'élever le porc

exotique pour qu'il fournît autant de viande qu'en Occident, «tout en

gardant l'aspect hirsute qui caractérise son congénère d'Orient»?

Pinecoffin fut abasourdi, car il avait oublié ce qu'il avait écrit seize

mois auparavant, et il se figura qu'il s'agissait de remettre toute la

question sur le tapis.

Il était trop bien pris dans ce piège affreux pour pouvoir battre en

retraite.

Dans un moment de faiblesse, il écrivit:

«Reportez-vous à ma première lettre» (laquelle traitait du cochon

dravidien).

En fait, Pinecoffin avait encore à traiter la question de

l'acclimatation, car il s'était lancé dans une digression sur la fusion

des types.

Ce fut alors que Nafferton démasqua réellement ses batteries!

Il se plaignit au gouvernement, en un langage digne, de la manière

chiche et mesquine dont on avait secondé ses efforts pour créer une

«industrie hautement rémunératrice, et de la légèreté avec laquelle ses

demandes de renseignements étaient accueillies par un monsieur dont la

pseudo-érudition devrait aller au moins jusqu'à connaître les

différences de premier ordre qui existent entre le cochon dravidien et

la variété dite race Berkshire du genre _sus_. Si je dois admettre que

la lettre à laquelle il me renvoie contient sa vraie manière de voir sur

l'acclimatation d'un animal précieux, quoique malpropre peut-être, je me

vois, malgré toute ma répugnance, obligé de croire», etc., etc.

Il y avait un nouveau chef au bureau des observations.

Le malheureux Pinecoffin fut informé que les fonctionnaires étaient

faits pour le pays et non le pays pour les fonctionnaires, et qu'il

ferait mieux de commencer à fournir des renseignements sur le cochon.

Pinecoffin répondit maladroitement qu'il avait écrit tout ce qu'on

pouvait écrire sur le cochon, et qu'il avait droit à un congé.

Nafferton se procura une copie de cette lettre, et l'envoya, avec

l'essai sur le cochon dravidien, à un journal du Bas-Pays qui imprima le

tout.

L'essai était d'un ton presque grandiose, mais si le rédacteur en chef

avait vu les monceaux de papiers couverts de l'écriture de Pinecoffin,

qui étaient entassés sur la table de Nafferton, il ne se serait pas

montré aussi railleur sur la «nébuleuse prolixité et la suffisance

bavarde de la moderne bête à concours, et son absolue incapacité à

saisir les conséquences pratiques d'une question pratique».

Bon nombre d'amis coupèrent ces remarques et les envoyèrent à

Pinecoffin.

J'ai déjà dit que Pinecoffin appartenait à une race molle.

Ce dernier coup l'effraya, le bouleversa.

Il n'y pouvait rien comprendre, mais il sentait qu'il avait été, de

quelque façon, honteusement berné par Nafferton.

Il se rendit compte qu'il s'était enveloppé sans nécessité d'une peau de

cochon, et qu'il lui était impossible de regagner les bonnes grâces du

gouvernement.

Tous les gens qu'il connaissait lui demandaient des nouvelles de sa

«nébuleuse prolixité», de sa «suffisance bavarde», et cela le rendait

extrêmement malheureux.

Il prit le train et alla trouver Nafferton qu'il n'avait pas vu depuis

le début de l'affaire du cochon.

Il s'était muni de la coupure du journal.

Il bafouilla péniblement, dit des gros mots, et ne tarda pas à exhaler

son dernier ressentiment dans une faible et aqueuse protestation:

--Vraiment, mon cher, ce n'est pas gentil. Nafferton lui témoigna

beaucoup de sympathie.

--Je crains de vous avoir donné beaucoup de mal, n'est-ce pas?

--Ce n'est pas de cela que je me plains, gémit Pinecoffin, quoique je me

sois donné vraiment beaucoup de mal. Mais ce qui me fâche, c'est d'avoir

été ridiculisé dans un journal. Cela me restera comme une tare tant que

je serai dans l'administration. Et dire que j'ai fait de mon mieux dans

cette interminable histoire de cochon! Ç'a été bien mal de votre part,

sur mon âme, bien mal.

--Je ne sais pas, dit Nafferton. Avez-vous jamais été roulé en achetant

un cheval? Ce n'est pas l'argent que je regrette, quoiqu'il m'en ait

coûté beaucoup, mais ce qui me peine, ce sont les taquineries qui en

résultent, surtout quand elles viennent du blanc-bec qui vous a roulé.

Mais je crois que nous voilà quittes, maintenant.

Pinecoffin ne trouva rien à répondre, si ce n'est d'autres gros mots.

Nafferton garda son sourire le plus suave et invita Pinecoffin à dîner.

Nouveaux Contes des Collines · 第 14 / 30 题