Jeudi, 8 août 1814.
«... L'officier chargé de porter à Marmont l'ordre écrit de Joseph, dont
nous venons de parler, le lui avait remis à deux heures. Cet ordre,
formulé dans les mêmes termes pour les deux maréchaux, était ainsi
conçu:
«Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne
peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le
prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.
Ils se retireront sur la Loire.
«JOSEPH.»
«Montmartre, ce 30 mars 1814, à dix heures du matin.»
«Le duc de Raguse n'en continua pas moins à se battre. Il avait alors
non-seulement à soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du
centre de l'armée de Silésie, que venait d'amener Giulay. Cette armée,
nous l'avons dit, s'était partagée en trois colonnes: celle de droite,
conduite par Blücher en personne, se portait, à pas comptés, par
Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de
gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, après avoir traversé le bois
et le village de Romainville, s'avançait, partie sur Ménilmontant,
partie sur Charonne et la chaussée de Vincennes, que défendait une
batterie de vingt-huit pièces, manoeuvrées par les élèves de l'École
polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointées par des
artilleurs de la vieille garde.
«A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu,
lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer à l'École.
«Blücher ne devait pas rencontrer la même résistance. Ne pouvant croire
que Montmartre n'était pas fortifié, il ne s'en approcha, nous l'avons
dit, qu'avec les précautions les plus grandes. Ce fut à trois heures et
demie seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la
butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancés contre eux; mais,
à quatre heures, il ne restait plus un seul homme armé sur ce point.
Blücher l'occupa immédiatement en force, et, à quatre heures et demie,
les huit pièces que nos soldats y avaient laissées étaient tournées
contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des
boulets et des obus.
* * * * *
«Ce désarroi, cet abandon général, inspiraient les craintes les plus
vives à la partie riche de la population de Paris; ils préoccupaient
surtout vingt-cinq à trente personnes, banquiers, commerçants,
propriétaires, qui attendaient Marmont, lorsque, à six heures du soir,
après avoir fait avertir le duc de Trévise, par le général Meynadier, de
la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son hôtel de la
rue de Paradis-Poissonnière. Il était à peine reconnaissable, a dit un
témoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait
son uniforme était en lambeaux; de la tête aux pieds il était noir de
poudre. Il annonça la suspension d'armes. «C'est bien pour l'armée,
s'écria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excès de
l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!»
«Marmont en convint. «L'armistice, ajouta-t-il, a précisément pour objet
de faciliter à Paris un arrangement particulier à la capitale. Mais je
suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas;
je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai à m'occuper
que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont
fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de
m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je
vais me replier sur cette ville, et laisser, à qui doit le prendre, le
soin d'une capitulation spéciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui
la signera? répliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les
hautes autorités, nous ont abandonnés; il ne reste plus personne. Ce
n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement
avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne
connaissent, pas même de nom, un seul de ces membres. Les maréchaux,
après avoir défendu la ville, auraient-ils l'inhumanité de l'abandonner
à toutes les exigences, à toute la colère du vainqueur? Puisqu'ils ont
conclu l'armistice, que leur coûte-t-il de compléter la négociation?
Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donné carte blanche?»
«Marmont résista longtemps. A la fin, entraîné par les supplications de
tout ce qui l'entourait, par les prières d'une députation du corps
municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit à prendre
la responsabilité d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique
moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargés de conclure
en son nom. Les troupes commencèrent leur mouvement de retraite sur
Fontainebleau. Ce furent les détachements les premiers partis que
l'Empereur rencontra à Fromenteau.
«La capitulation de Paris étonna, indigna la France. Le peuple ne put
comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes
les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille
âmes, s'était rendue après une lutte de quelques heures. Les nations ont
leur jour d'injustice: le gouvernement de la régente avait été inepte et
lâche; l'Empereur imprévoyant et aveugle au delà de toute croyance;
l'armée, sous Paris, s'était montrée héroïque; fait inouï! elle venait
de tuer à l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants;
et ce furent les chefs de cette armée qu'on accusa. Les nations ont
aussi leurs passions; la défaite, même la plus honorable, leur semble
une honte qu'elles ne peuvent accepter; être trahies va mieux à leur
orgueil; la capitulation, signée par les aides de camp du duc de Raguse,
fut reprochée à ce maréchal comme un acte d'infâme trahison.--Joseph
Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le général Hullin, voilà les seuls
noms sur qui doit éternellement peser le fatal souvenir de la
_première_ capitulation de Paris. Le maréchal Marmont était encore un
des plus nobles soldats de notre armée au 30 mars 1814.»