LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON

«15 mars 1814.

«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de

m'écrire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restées toute la

journée dans la même position, j'ai pu en juger par la fumée de son

camp. Ce soir on reconnaît distinctement trois lignes de feux, telles

qu'elles étaient hier, mais il en manque une quatrième qui, la nuit

dernière, était placée plus en arrière.

«On a vu dans la journée cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne,

mais à une grande distance, de manière que l'on n'a pu déterminer si

c'était de la cavalerie ou de l'infanterie.

«L'ennemi a devant Béry des postes de cavalerie et quelque infanterie

plus en arrière. Il avait amené ce matin des pièces de canon qu'il a

retirées ensuite. J'ai reçu des rapports de toute la ligne, à

l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du

détachement de cavalerie qui était en observation au débouché de Veilly,

et qui a reçu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de

rapport peut tenir à l'éloignement ou à quelque faute dans le service.

Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoyé ce soir un officier pour

vérifier ce qui se passe de ce côté. S'il n'y a rien sur ce point, il me

paraîtrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et

que le mouvement qui s'est opéré aujourd'hui à notre vue aurait pour

objet de protéger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que

l'ennemi a eu des patrouilles multipliées sur les bords de l'Aisne,

d'ici à Neufchâtel.

«J'espère, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'éclaireront sur

les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'écrire au prince

de Neufchâtel pour en informer Votre Majesté.

«Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Béry un gros parti de

cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu

que l'ennemi est en force à peu de distance.

«Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majesté pour recruter des

soldats, et je ne négligerai rien pour réussir. Mais que faire, en

campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits?

«Votre Majesté verra, par l'état ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches à

feu, y compris deux pièces de la garde qui étaient à Béry-au-Bac, et que

j'ai emmenées avec moi; ainsi, ces pièces déduites, j'en ai

vingt.--D'après cela, Votre Majesté pourra donner ses ordres pour

compléter mon artillerie comme elle le jugera convenable.

«Votre Majesté m'annonce quelques renforts; mais les renforts immédiats

sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien

éloignés. Votre Majesté m'avait fait annoncer que les troupes conduites

par le général Jansens seraient pour moi. Il paraîtrait qu'elles

reçoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et

bien mal organisé. Il me serait bien nécessaire de recevoir des soldats

et d'être autorisé à organiser ce qui me reste d'une manière plus

régulière. La division du général Ricard n'a guère que quatre cents et

quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force?

elle ne vaut pas même un bataillon de même nombre, car ici il y a

beaucoup d'embarras et peu de combattants.

«La cavalerie était restée jusqu'à présent dans un si grand désordre,

qu'on ne peut raccorder la situation présente avec les états antérieurs.

Il est évident que les chefs de corps ont enflé leurs régiments, ou leur

négligence a empêché de rendre compte des mutations journalières,

spécialement pour les hommes restés en arrière. Il est de fait qu'il y a

en arrière un grand nombre d'hommes pour cause légitime, celle de la

ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des

régiments provisoires, que l'on peut attribuer à cette cause le désordre

qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage à déterminer quatre

régiments, qui recevraient tout ce qui existe, et à renvoyer les cadres

en arrière.

«L'échauffourée qu'a eue hier le général Merlin a coûté plus cher qu'on

ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou

chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est évidemment

pour expliquer les hommes restés en arrière depuis plusieurs jours. Le

seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a été

d'ordonner un appel nominal fait par les généraux de division. Cet

appel, que je vérifierai moi-même, s'il le faut, nous donnera une base

et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le général

Bordesoulle n'aurait à ses ordres, pour combattre, y compris les

détachements qu'il a sur la rivière, que les débris de quinze

escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majesté m'annonce

arrivent, ses forces seront presque doublées.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) · 第 148 / 213 题