LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Chapton, le 9 février 1814.

«Je suis arrivé hier matin à Sézanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte

à Sa Majesté, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi.

J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiquât

l'arrivée de l'Empereur. La garde a été annoncée, le service de Sa

Majesté est arrivé. Je me suis porté immédiatement en avant, éclairant

le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la

tête de l'infanterie ennemie était arrivée à Montmirail, et que sa queue

était encore hier au soir à Champaubert.

«Convaincu que Sa Majesté était en marche, et que tout était en

mouvement pour agir ce matin, j'avais poussé le plus de troupes que

j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure à Champaubert, plein

d'espérances dans le résultat que ce mouvement devait nous donner. Mais,

les circonstances ayant forcé l'Empereur à rester à Nogent, je n'ai pu,

avec une poignée de monde, me jeter au milieu de l'ennemi à une grande

distance au delà de défilés très-difficiles et de chemins presque

impraticables, sans avoir la certitude absolue d'être soutenu par de

puissantes forces. Ce mouvement, différé de vingt-quatre heures, n'est

plus exécutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait

était de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui étant connu, notre

situation a entièrement changé. L'ennemi serait en mesure de nous

recevoir réunis, puisqu'il voyage sur une route pavée, et que nous, nous

ne pourrions arriver à lui qu'en surmontant des difficultés de

communication extrêmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne

l'avais imaginé.

«Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donné de grands

résultats, nous serait funeste demain.

«D'après ces considérations et la conviction où je suis qu'en ce moment

l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'exécuter le mouvement

qu'il avait projeté sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment à perdre, je

partirai ce soir d'ici pour me rendre à Sézanne et être en mesure de

marcher promptement sur la Ferté si, comme je l'imagine, j'en reçois

l'ordre. Ma présence ici aura toujours eu pour objet de retarder au

moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forçant à se réunir.

«J'avais préféré le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une

lieue de mauvaise route; le reste est ferré, mais cette lieue est

mauvaise à un point dont on ne se fait pas d'idée, et cependant on la

prétend meilleure que le chemin direct de Sézanne à Montmirail. S'il en

est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier.

«Un autre motif aussi, c'est qu'en passant à Champaubert nous étions

sûrs de franchir la rivière qui passe à Montmirail; marchant directement

sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que

cette rivière est débordée depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi

voulût défendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir.

«Les dernières nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvième

corps russe que j'avais hier en présence à Champaubert; ces troupes sont

commandées par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, où elles ont

été remplacées par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de

Sacken. Les dernières sont parties de Champaubert, marchant sur

Montmirail, à huit heures et demie du soir.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) · 第 112 / 213 题