LIVRE DIX-NEUVIÈME

1814

SOMMAIRE.--Triste position de l'armée française.--Épidémie à

Mayence.--Espérances de Napoléon.--Organisation de l'armée.--Marmont

établit son quartier général à Worms.--L'armée ennemie passe le Rhin à

Bâle (20 décembre) et à Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps

de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy

(26 janvier).--Arrivée de Napoléon à Vitry.--Mouvements des autres corps

de l'armée française.--Ordres donnés au prince Eugène.--Désobéissance du

prince Eugène.--Positions occupées par les alliés.--Bataille de

Brienne.--Bataille de la Rothière.--Rôle de Marmont pendant cette

bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2

février).--Découragement général.--Lettre de Marmont au prince de

Neufchâtel.--Champaubert.--Courage du soldat

français.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napoléon et M.

Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont

surprend les Russes à Étoges.--Anecdote.--Grouchy et l'épée du général

Ourousoff.

Les revers de 1813 nous avaient ramenés sur le Rhin. Cette résurrection

si étonnante de l'armée française au commencement de l'année, le

développement de forces si prodigieuses, opéré pendant l'armistice, ne

laissaient plus que des souvenirs. Tout avait péri ou avait disparu. Les

garnisons, restées sur l'Elbe et la Vistule, les pertes éprouvées dans

de si nombreux combats, les désastres de Leipzig, enfin une misère

toujours croissante, avaient réduit l'armée à n'être plus que l'ombre

d'elle-même. La retraite avait présenté le spectacle de la même

confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui

avaient atteint le Rhin, à peine quarante mille avaient des armes.

L'armée arriva à Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible état.

Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus, rien n'avait été

préparé pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de

toute espèce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prélude de nouveaux

malheurs.

Une armée dans un désordre aussi grand, après avoir éprouvé de

semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles

épidémies. Quand rien n'est prêt pour combattre ces funestes

prédispositions, on est assuré de voir arriver les plus affreux

ravages.

Cette multitude de jeunes soldats, exténués, découragés, fut rapidement

atteinte du fléau épidémique[1]. La mortalité, dans des établissements

formés à la hâte, presque entièrement dépourvus de moyens de traitement,

s'éleva rapidement à un nombre tel, que, dans le seul bâtiment de la

douane, converti en hôpital, il mourut jusqu'à trois cents hommes en un

seul jour.

[Note 1: Le typhus. (_Note de l'Éditeur._)]

La terreur s'étant mise parmi les médecins et les employés des hôpitaux,

les malades furent menacés de ne recevoir aucune espèce de secours. Pour

remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-même. Je

m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des

hôpitaux. Ma présence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de

ses devoirs, et une sorte de pudeur força à les remplir.

Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas détruit, ses

funestes effets furent au moins diminués. Le devoir d'un général ne se

borne pas seulement à commander et à mener ses troupes au combat. Chef

d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est à sa charge,

il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir à son

égard toutes les obligations d'un père, et en donner la preuve par ses

soins. Il doit l'aimer s'il veut en être aimé lui-même. Le moindre

instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour

des soldats pour leur général est le premier gage de ses succès. C'est,

avant tout, par la réciprocité d'affection que s'établit l'accord entre

le chef et ses subordonnés, et cet ensemble de volontés nécessaire pour

l'exécution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef

s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de ses

jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement

son devoir, il fait encore une chose utile, tout à la fois morale et

politique.

Je donnerai quelques détails assez curieux sur cette épidémie de

Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque

égal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se

trouveront applicables à toutes les circonstances semblables qui peuvent

malheureusement se reproduire.

Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain à

peu près les mêmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le

disposent aux plus horribles contagions.

L'encombrement des hôpitaux et le manque de soins firent naître le

typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence

et des environs, qui n'étaient pas sortis de chez eux et n'avaient

éprouvé aucune souffrance, frappés de terreur à la vue de cette

mortalité, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de

l'armée, n'ayant pas éprouvé les terreurs des habitants, et autant de

souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqués.

Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et

je l'affrontai effectivement impunément.

Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblèrent avoir eu

les pieds gelés pendant cette retraite, et cependant jamais le

thermomètre ne tomba au-dessous de zéro. L'épuisement avait enlevé la

vie aux extrémités. Les doigts des pieds frappés de mort tombaient en

gangrène, comme il serait arrivé par suite d'un froid violent.

Peindre le découragement et le mécontentement des esprits dans l'armée

et dans toute la France, à la vue de tant de maux; dire le triste avenir

que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de

près d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de

notre puissance et de son prestige, les fautes grossières de la

campagne, appréciables pour les hommes de l'intelligence la plus

vulgaire, cette désorganisation de l'empire annoncée de toutes parts,

soit par les révoltes, soit par les défections; enfin, les périls qui

menaçaient le coeur même de l'État, périls si nouveaux pour nous, et que

l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutumé que l'on était depuis si

longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre

influence politique aller toujours en augmentant, tout cela décourageait

les esprits les plus vigoureux, et donnait à penser que nous n'étions

pas à la fin de nos malheurs.

Napoléon lui-même, tout disposé qu'il était à s'abandonner aux plus

étranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le

mécontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient.

Les divisions parmi les alliés avaient longtemps fait son espérance;

mais les souvenirs récents de ses injures et de sa tyrannie avaient

réuni, par un lien solide, tant d'intérêts divers, et confondu toutes

les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en

outre une grande habileté dans l'organisation militaire de cette

coalition. Les corps d'armée étant presque tous composés de troupes de

différentes nations, la condition de chacun était égaie, sauvait les

amours-propres, et établissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de

développer une émulation utile. De plus, elle empêchait l'action

immédiate d'une politique particulière à chaque souverain, qu'une

circonstance fortuite aurait pu développer. Cette réunion constante des

trois souverains au même quartier général avec les chefs des cabinets

établissait une harmonie complète et rendait faciles et promptes toutes

les décisions. Enfin le caractère de sagesse, de bienveillance et de

douceur du généralissime faisait disparaître jusqu'aux plus légères

aspérités dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la

haine que Napoléon avait développée contre lui donnait la plus grande

énergie et le plus grand accord aux volontés de ses ennemis.

Napoléon resta à Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce séjour, il

arrêta les dispositions nécessaires pour la garde de la frontière. Il

divisa les commandements et pourvut, autant qu'il était en lui, à la

réorganisation de l'armée, qui, au quatrième corps et à la vieille garde

près, n'existait plus que de nom.

Je passais mes journées presque entières avec lui. Morne et silencieux,

il plaçait toutes ses espérances dans des délais et se livrait à l'idée

que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il

comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir à recréer une

nouvelle armée assez nombreuse pour disputer avec succès le territoire

sacré (c'est ainsi qu'il nommait le sol français). Effectivement, les

levées s'exécutaient encore dans l'ancienne France avec facilité; et,

bien que la désertion en diminuât les effets, partout on obéissait au

sénatus-consulte rendu par la régente. Les soldats, levés en

conséquence, reçurent le surnom de Marie-Louise.

On put les reconnaître, pendant la campagne, d'abord à leur ignorance

des premiers éléments du métier, et ensuite à leur habillement; car,

n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des

souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme.

On les reconnaissait encore à un courage calme et sublime qui semblait

dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent

de quel intérêt et de quelle estime était digne cette héroïque jeunesse.

Napoléon convenait, dans le tête-à-tête, de sa fâcheuse position, et

puis concluait toujours, à la fin de chaque conversation, par espérer.

Quand nous étions plusieurs avec lui, son langage d'espérance dans

l'avenir était plus fier et plus décidé; le nôtre constamment le même,

et fondé sur une conviction profonde d'être à la veille d'une

catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de

Vicence, et de quelques autres généraux que l'Empereur admettait

familièrement, le soir, auprès de lui. Nous cherchions, à tout prix, à

l'amener à faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de

places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait éprouvé de grandes

pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intérêts de

Napoléon, quand elle verrait sa liberté et son honneur compromis. Ces

considérations devaient être puissantes aux yeux des souverains. Il

était donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'étaient pas

éloignés de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir

avidement la première occasion de négocier de bonne foi, et de faire la

paix sans retard; mais Napoléon n'entrait pas dans ces calculs, et

semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines

espérances.

Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de

l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de

ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin à Bâle. Ce

calcul était basé sur la nécessité où il était d'avoir un pont à l'abri

des glaces pendant l'hiver. Le pont de Bâle remplissait parfaitement ce

but. L'Empereur s'impatienta et dit: «Et que fera-t-il ensuite?--Il

marchera sur Paris! répondis-je.--C'est un projet insensé, répliqua

l'Empereur.--Non, Sire, car où est l'obstacle qui peut l'empêcher d'y

arriver?» Là-dessus, Napoléon se mit à déblatérer et à se plaindre du

peu de zèle dont les chefs de ses armées étaient maintenant animés, et

certes il s'adressait mal; car ce zèle de tous les instants, ce feu

sacré, tel qu'il rappelait, n'a pas cessé de m'animer jusqu'à la

catastrophe accomplie.

Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je

venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une

flatterie, et, tout à coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant

à la poitrine, il lui dit: «Il me faudrait cent hommes comme cela!»

Drouot, homme de sens et honnête homme, repoussa ce compliment avec un

tact admirable et avec cette figure austère qui donne un poids

particulier à ses paroles. Il répondit: «Non, Sire, vous vous trompez:

il vous en faudrait cent mille.»

La Hollande, dès ce moment en insurrection, obligeait le général

Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'évacuer.

Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, écrivit à l'Empereur pour lui

proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer à son profit

l'influence qu'il supposait y avoir conservée. Napoléon me donna

sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: «J'aimerais mieux

rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frère!»

Voici comment furent divisés les commandements de la frontière.

Le duc de Bellune, envoyé à Strasbourg, eut le commandement de la ligne

du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Landau.

Je fus placé à Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'à

Andernach.

Le duc de Tarente, chargé du Bas-Rhin, plaça son quartier général à

Cologne.

Le duc de Tarente avait avec lui le onzième corps, et le deuxième corps

de cavalerie, commandé par le général Sébastiani. Toutes les autres

troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient:

Du deuxième, commandé par le général Dubreton, à Worms;

Du troisième, commandé par le général Ricard, à Bertheim;

Du quatrième, commandé par le général Bertrand, à Hochheim et Castel;

Du cinquième, commandé par le général Albert, à Nieder-Ingelheim;

Du sixième, commandé par le général Lagrange, à Oppenheim;

Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commandés par le général

Milhaud.

Deux régiments de gardes d'honneur furent placés aux pieds des

montagnes, à Datesheim; le premier corps de cavalerie, commandé par le

général Doumerc, dans le Hundsrück: et le duc de Padoue, avec sa

cavalerie, près d'Andernach. Le matériel d'artillerie de campagne, qui

avait pu être ramené, fut déposé, en partie à Mayence, et en partie

évacué sur Metz.

Une nouvelle organisation étant donnée aux troupes, le troisième corps

devint une seule division, sous le n° 8: le sixième, une autre, sous le

n° 20: mais l'usage prévalut, et les troupes que je commandais pendant

la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du

sixième corps.

Napoléon attachait beaucoup de prix à occuper Hochheim. Il voulait avoir

une apparence offensive. Singulière prétention, quand nos moyens étaient

réduits à si peu de chose, ou plutôt étaient tous à créer. J'y plaçai

une division du quatrième corps. Le reste, mis en échelon, était appuyé

à quelques retranchements intermédiaires, entre ce village et Castel.

Le 9 novembre, j'étais à Oppenheim, occupé à faire, sur le terrain,

l'organisation de la vingtième division, lorsque l'ennemi se présenta

devant Hochheim, et força la division Guilleminot, qui l'occupait, à

l'évacuer après un léger combat. Appelé par le bruit du canon, j'arrivai

au galop: mais la retraite était au moment de s'achever. Je fis occuper

en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel état de

choses commandait.

Je rendis compte de cette affaire à Napoléon. Dans sa réponse, il

m'écrivit ces propres paroles, bien remarquables: «qu'il regrettait la

perte de Hochheim, attendu que la présence de l'ennemi sur ce point

avantageux serait un obstacle de plus pour déboucher au printemps

prochain.»

Cependant la ville de Mayence était encombrée par la garde et le

quartier général impérial. Des consommations immenses en étaient la

conséquence, et empêchaient la formation des approvisionnements de

réserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler.

Je fus enfin débarrassé de l'un et de l'autre sur mes pressantes

sollicitations. Ils furent dirigés sur Metz. On établit forcément un

système d'évacuation des malades; mais ces évacuations, poussées à une

beaucoup trop grande distance, parce que chacun était bien aise

d'éloigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mépris

des intérêts de l'humanité, des soldats, atteints du typhus, étaient

envoyés jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le

reste apporta en Bourgogne l'épidémie qu'ils avaient déjà semée sur leur

route.

Les opérations de la campagne paraissant devoir bientôt commencer, je

réclamai avec instance l'établissement de magasins de subsistances sur

le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'être formés.

En conséquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reçus

l'ordre d'envoyer au maréchal duc de Bellune le deuxième corps et la

cavalerie commandée par le général Milhaud. D'un autre côté, les débris

du cinquième corps, commandés par le général Albert, et la cavalerie du

duc de Padoue, furent donnés au maréchal duc de Tarente.

J'établis mon quartier général à Worms pendant quelque temps. Le Necker

pouvant servir à réunir un grand nombre de bateaux pour le passage du

Rhin, et donner le moyen de déboucher avec ensemble et facilité, je fis

faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de

l'embouchure. Elle fut armée avec une nombreuse artillerie de gros

calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivière.

J'ordonnai aussi des travaux à Coblentz. Je fis fortifier la position

qui domine cette ville, afin de protéger la retraite des troupes en cas

d'offensive et de succès de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un

officier intelligent à Bâle, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me

faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville

étant ouverte à tous les partis, on y était bien informé. Les nouvelles

de quelque importance m'étaient transmises par estafette.

Les conscrits commençaient à arriver; mais leur nombre, loin d'être

suffisant pour remplir nos cadres, n'égalait pas même les pertes

journalières causées par le typhus. Si l'hiver entier eût pu être

consacré à la formation d'une armée, nous aurions au printemps présenté

à l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les

événements se pressèrent, et rien n'était ni prêt ni organisé quand nous

fûmes forcés d'entrer en campagne.

L'ennemi exécuta le plan que je lui avais supposé. Dès le 20 décembre,

il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Bâle et passa le

Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxième corps,

dont la force pouvait s'élever à sept ou huit mille hommes, et les

dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande armée des alliés, entrée

en Suisse et arrivée sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en

trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du général

Bubna, se porta sur Genève, dont elle s'empara. Dès ce moment, cette

partie de l'armée alliée opéra constamment, pendant toute la campagne,

sur le Rhône et la Saône, contre le corps du maréchal Augereau, qui

était chargé de la défense de cette partie de notre frontière.

La masse des forces ennemies, c'est-à-dire le centre, prit les

directions de Langres et de Dijon. La droite de l'armée alliée entra en

Alsace et se porta dans la direction de Colmar.

On a vu plus haut le placement des troupes françaises. Ainsi la grande

armée ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif.

Napoléon donna l'ordre au duc de Trévise de partir, avec la vieille

garde, pour se rendre à Langres, où il prit position et attendit

l'ennemi.

Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou

neuf mille hommes. Napoléon me fit donner l'ordre de partir avec le

sixième corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc

de Bellune devait aller de sa personne à Strasbourg, dont il aurait été

gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y

avait rassemblées. Après avoir réuni à mon commandement le deuxième

corps et les dragons du général Milhaud, j'avais ordre de défendre les

défilés des Vosges. Mais, pendant ce mouvement préparatoire, le passage

du Rhin, exécuté par l'ennemi sur tous les points, me força à m'arrêter.

Chacun de nous fut obligé de manoeuvrer pour son compte.

Par suite du mouvement préparatoire dont je viens de parler, j'étais

arrivé, le 31 décembre, à Neustadt, près Landau. J'y attendais le

général Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais

jugé qu'un séjour de trois jours était nécessaire pour réunir mes

différentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer

ma marche avec toutes mes troupes réunies et formées en corps d'armée.

Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant

Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de

l'embouchure du Necker, et s'occupa immédiatement à construire un pont,

pour lequel tout était préparé dans le Necker. Instruit de cet événement

par l'arrivée des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, située à peu

de distance du point où le passage s'était effectué, je fis monter à

cheval toute la cavalerie qui était près de moi, mettre en marche

l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt.

L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opération, qu'à une lieue

de Neustadt nous rencontrâmes une centaine de Cosaques auxquels nous

donnâmes la chasse. Déjà l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous

l'obligeâmes cependant à évacuer le village; mais j'eus bientôt la

preuve de la supériorité des forces que nous avions devant nous, et

j'appris en même temps que la construction du pont était déjà

très-avancée. Je me rapprochai des montagnes et pris position à la tête

des gorges de Turkheim, observant les vallées voisines, afin de couvrir

les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur réunion. Je

me déterminai à rester dans cette position jusqu'à ce que l'ennemi vînt

ou me chasser de vive force, ou me forcer à l'évacuer en la tournant.

Le général Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitôt après

l'arrivée des troupes du quatrième corps, commandées par le général

Durutte. Au moment où il commençait son mouvement, le 1er janvier, le

corps prussien du général York exécutait son passage de vive force. Le

général Ricard retourna au secours du général Durutte; mais, voyant à

quelles forces il avait affaire, il réunit à sa division le général

Durutte et les troupes placées entre Coblentz et Bingen, et se porta, en

traversant le Hundsrück, sur la Sarre, où plus tard il me rejoignit. Les

troupes du quatrième corps, qui occupaient Oppenheim d'un coté et Bingen

de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui étaient avec elles, se

retirèrent dans Mayence.

Les troupes réunies devant moi étaient le corps de Sacken et celui de

Saint-Priest. J'allai les reconnaître jusqu'à la vue d'Ogersheim. Le

corps de Langeron, faisant partie de la même armée, fut dirigé

immédiatement sur Mayence et chargé du blocus de cette place. D'un

autre côté, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de

Strasbourg.

Je restai à Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menacé sur mes flancs,

j'opérai ma retraite sur Kayserslautern, et de là sur la Sarre, où

j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrück, et j'envoyai

un détachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place.

Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors rallié les

généraux Ricard et Durutte, mes forces, à cette époque, s'élevaient à:

Huit mille cinq cents hommes d'infanterie;

Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pièces de canon.

Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après

avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le

passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également

à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de

Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre,

manoeuvrait par les montagnes.

D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je

pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold.

Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche,

la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes

troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France

quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en

grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les

déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à

pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles.

Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille

hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent

vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de

quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le

service et pour combattre.

Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux

troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à

Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents

chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin

au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune,

afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et

Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il

se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa,

le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le

prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en

évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la

Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle

j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être

défendue.

Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité

de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz.

J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai

des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient

rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les

remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement,

assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait

occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la

Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors

que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en

évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière.

La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus

d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte,

je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le

18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel,

dont le pont fut rompu.

Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des

mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies

abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet.

Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire

couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en

saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur

Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de

mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le

général Ricard occuper le défilé des Islettes.

De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur

Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur

Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait

à Vitry, où il rejoignit l'armée.

Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à

Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant

lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette

nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur

Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar.

Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord

porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces;

mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne.

Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le

général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général

s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de

Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été

donnée plus haut étaient placées de la manière suivante:

Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde;

Le duc de Bellune à Perthes;

Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;

Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry.

Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui.

Le _Moniteur_ avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui

pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit:

«Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi

allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous

avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!»

C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et

cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire,

que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus,

des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à

ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer

l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens

et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes.

J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces

dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par

l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général

d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans

des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.

Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige.

Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de

Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou

Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde

italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec

des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément,

et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout

préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.

Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent

pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le

mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques

milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille

hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq

mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps

de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant

des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de

troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et

placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos

meilleures places.

Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec

nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes,

on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort

pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les

ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls

intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi

d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne

peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la

plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le

caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la

catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière,

qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je

tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est

parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire.

La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de

si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont

si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique

doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés.

Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais

il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans

l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en

dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le

moyen d'en apporter la preuve.

Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je

l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de

1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante,

pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par

un courrier le 10 février[2]. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été

adressée dans le même objet par le ministre de la guerre[3]. Ainsi il

est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers

ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite,

d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce

mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les

places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas

fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.

[Note 2: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR

«10 février 1814.

«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette

de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de

faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène

de marcher avec son armée sur les Alpes. (_Extraits_ publiés en 1841 par

un ancien officier du roi Joseph.)]

[Note 3: Voyez la même publication.]

Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de

Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le

général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de

manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et

rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de

Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec

activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans

l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de

cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle

il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y

opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le

mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut

laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins.

Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est

sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une

demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter

une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même

une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi

précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au

général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement.

Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la

part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien,

qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite

d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de

possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les

intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles

que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le

favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les

attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un

succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux

de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio,

il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la

guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une

si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène

s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux

habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul

devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette

démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina,

ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est

victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des

troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est

terminée. Tels sont les faits.

Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de

cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si

extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers

corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La

grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de

Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de

Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier,

et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa

jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière,

suivait la même direction.

Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier

par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney.

Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et

Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je

m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et

Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre

les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait

à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes

forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et

Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes

troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer

sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui.

Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa

l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur

moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville,

m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en

avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général

Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait

particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de

Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième

corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de

l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la

vallée de la Blaise, sur mon flanc droit.

Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur

Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à

Napoléon, à Brienne.

Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où

Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche

pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position

à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre,

et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira

dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de

la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours.

Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes

les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si

inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre

destruction.

Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon

mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée

par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée

principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes

d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position,

derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne.

Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à

cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me

dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de

Doulevent à Brienne.

A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises

avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur

les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede

en position.

Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les

hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter

ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de

l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.

A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux

circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la

route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un

autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite

l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du

général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à

portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de

Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement

devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière

en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et

produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue,

je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à

Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication

avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse

artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en

ligne.

La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà

de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à

Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait

pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de

partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces

ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque

nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous

serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui

l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que

pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet,

notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas

vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence

imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que

par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une

formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la

moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que

l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée

que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés

à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à

une portée de canon de lui!

Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes,

au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc.

Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne

directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite

de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux

extrémités.

Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.

Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les

canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque

réalité.

Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait

à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était

fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui

composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois

mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à

quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de

lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert,

et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade,

formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer

Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.

Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre

position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à

portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne,

exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la

guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la

nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses,

et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé

ni couvert.

Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie,

je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de

quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise

déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et

enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour

courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les

premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils

abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire,

escamotées, et en emmenèrent quatre.

La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la

grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible

l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête

de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi

une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était

remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de

Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes.

Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais

d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies

défendent les accès du village et composent comme autant de

retranchements.

Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie,

j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à

la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite

Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il

eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût

été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en

présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.

Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes

aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces

dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec

les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire

diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient

transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à

une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements

s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances

préliminaires se multipliaient sur tous les points.

L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir

la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune

garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant

quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait

plus de longue durée.

Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et

vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable

pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon

artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand

le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas,

ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton

de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de

l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg

ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les

diverses parties.

Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté.

La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait

compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec

facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes

les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se

mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes

troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre,

tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent

plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai

prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de

Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close.

Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la

justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun

résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car

presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous

offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays

ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner

cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses

avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète.

J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me

fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se

retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de

faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop

vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne

s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de

canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes

bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant

le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de

l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais

profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à

la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé

de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes

pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux,

mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui

régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je

plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à

donner de l'inquiétude à l'ennemi.

La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le

mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les

désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands

malheurs.

Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un

corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta

presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis

en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant

que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir,

par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une

petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma

cavalerie.

L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir

une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette

batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec

ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande

manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire

détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers

bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute

espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre

à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême

que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent

intacts, faute de haches et de scies pour les détruire.

Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à

quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je

supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et

qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que

faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller

balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu

d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de

partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la

cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je

me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se

passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les

troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur,

et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait

portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois

à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la

rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir

détruit.

Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement.

Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois

cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles

suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en

battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques

officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une

charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et

avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce

mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à

l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie

l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un

moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut

pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.

Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la

rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse

artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de

notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert.

L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de

canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup

de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives

inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite

d'une rive à l'autre.

Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une

portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont

sur lequel nous avions passé.

Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en

équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière

et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes.

Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au

moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les

trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou

les jetteraient dans l'eau.

Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp.

Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête

de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie.

L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces

entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de

Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire

retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si

considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort

périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a

mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes

troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les

mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant

de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre.

L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous

avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et

Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées.

J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général

s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé

quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la

rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette

poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon

petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande

jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la

conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son

bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette

conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment

d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut

guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée.

L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers

que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde

contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il

y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre

nous accablait, nous n'avions pas dégénéré.

Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait

été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer

sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit,

de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier.

Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie,

commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York

passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur

Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente,

en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda,

autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite

était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie,

qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de

Montmirail.

Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à

Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant

de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de

Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune

entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.

Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes

ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la

direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents

dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se

faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept

soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers

en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient

chargés de garder.

La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion

continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence

considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes.

Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au

confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine.

Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la

marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se

soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de

Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la

certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces

considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait

une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant

avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la

route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps

éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait

les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur,

et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que

j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet.

Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le

prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que

j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent.

«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les

renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée

hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces

troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la

Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par

Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au

corps de Sacken.

«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise

aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement

rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille

hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant

jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce

qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici.

Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment,

on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur

à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de

l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent

et marchent inconsidérément.»

Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de

commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à

Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents

chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher.

Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par

la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en

avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des

nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je

serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant

des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus.

L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne

pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche

de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le

défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.

Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le

corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où

Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent

bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était

nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le

corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en

retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis

placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du

village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait

déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile

et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion.

Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui

atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent

en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre

autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La

force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce

jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant

cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune

autre troupe que les miennes ne fut engagée.

Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le

plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines

stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays,

depuis Étoges jusqu'à Châlons.

Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la

veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme

de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne

puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui

peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments

dont il nous était donné de nous servir.

Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par

l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort

tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de

son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit

naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un

pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point

d'ignorance de son métier.

Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était,

s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps

que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous

donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le

conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant

toute la durée de l'affaire.

Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à

Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait

précéder par le général Olsouffieff.

Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de

Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le

général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que

Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.

L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour

le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids

dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il

inspira à Napoléon:

«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur

Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur

Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et

je suis encore sur la Vistule.»

Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore

l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire

le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux

frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et

cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait

encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son

esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût

jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle,

et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait

le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans

cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M.

Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels

vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne

dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les

communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le

trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?»

L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur

l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques

viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine

à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent

à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent

mille hommes!

Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une

division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les

troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille

cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.

L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune

garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail.

Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de

York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le

comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour

annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens

avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il

vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.»

Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point

donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que

l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de

Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le

justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient

qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais

qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les

préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute

pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec

des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du

précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette

lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était

nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement

son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque

à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait

la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour

réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait

l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a

désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien

ne peut l'excuser[4].

[Note 4: Le général d'Anthouard m'a raconté depuis que, se trouvant,

quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le

prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva

l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je

viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: «Croyez-vous,

monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit

Eugène;» et il le jeta au feu. (_Note du duc de Raguse._)]

Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant

le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blücher, avec vingt

mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre

l'offensive. Tous les rapports l'annonçaient. J'occupais le beau plateau

d'Étoges, en étendant ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le 13,

Blücher commença son mouvement et marcha sur Étoges. Quand toutes ses

colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions

d'attaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon

ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique

l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon

arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je

pris position, le soir, en avant de Fromentière, appuyé aux bois voisins

de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais

envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer.

Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec

ses troupes pour revenir à Montmirail.

Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fromentière, et me

rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats.

L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient,

et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a,

en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position

avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le

vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une

position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui

se serait avancé par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes,

et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette

position.

L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait

n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance,

ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre

elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village

de Vauchamps. Il le traverse: tout à coup, en débouchant, il est

assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte

mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se

rejette en confusion et dont il sort dans le même état.

J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui était sur le flanc

gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de

charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers,

tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la

garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre,

et fait aussi des prisonniers.

Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer,

et il le fit avec autant de célérité que possible.

D'un autre côté, deux bataillons ennemis, détachés pour occuper un bois

qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la

retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, capitulèrent, et

mirent bas les armes.

Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy,

fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajouté, de ma propre

cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps

ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche,

de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en

bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges.

Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division

Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle: elle

continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où

elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand

nous fûmes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de

m'y arrêter: mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions

laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de

Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges,

détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous.

J'allais être évidemment abandonné avec une poignée de troupes sur ce

point, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me

décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin

d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier

succès, devraient être faites plus souvent à la guerre: elles

réussiraient presque toujours.

Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous

mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes

ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments

de la division d'Espagne, commandée par le général Leval, qui me

suivait. Il me le refusa.

Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un

régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre.

Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire

éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante

hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se

jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de

l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette

colonne.

Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement

de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune

résistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi

lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui

avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au

château d'Étoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à

deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait

connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées.

Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant:

«Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est

passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit

arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit:

Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En

conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à l'eau et à

la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de

nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien

repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec

vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes

excuses.»

C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de

voir, dans certaines armées, l'esprit militaire l'emporter sur tous les

autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du

métier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff

depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa

mésaventure.

Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans

l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la

cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander

à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du

prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour

remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne

blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime,

et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais

quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le

_Moniteur_, un article ainsi conçu: «M. Carbonel, aide de camp du

général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son

général, à Sa Majesté l'Impératrice l'épée du prince Ourousoff, qu'il a

fait prisonnier à la bataille de Vauchamps.» Un fait pareil ne suffit-il

pas pour peindre un homme?

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) · 第 7 / 213 题