XVI

Derrière Fil-à-Beurre, était entré le Marcassin, qui avait été se placer

dans un coin du boudoir, semblant attendre pour reconduire celui qu'il

avait amené.

La nouvelle, d'abord annoncée par le métayer, avait d'autant plus mis le

général en fureur, qu'il ne pouvait la satisfaire par une série de

jurons, que la présence de la comtesse lui étranglait dans la gorge.

--Dis-tu bien la vérité? demanda-t-il avec une humeur de dogue quand,

mot pour mot, Barnabé eut répété la leçon que le métayer lui avait

faite.

--Tellement la vérité que si, en ce moment, vous cerniez la ferme, vous

trouveriez les sacripants en train de fêter le vin du malheureux

fermier.

La comtesse avait écouté le récit de Fil-à-Beurre avec les signes de la

plus profonde commisération. Au conseil que donnait Barnabé, elle

s'écria vivement:

--Oui, oui, général, envoyez immédiatement des troupes qui surprendront

ces misérables.

Mais Labor haussa les épaules en disant:

--À quoi bon? Le temps que mettraient mes soldats à se rendre à la

Cornouaille permettrait aux bandits de déguerpir.

--N'avez-vous pas de cavalerie? insista la veuve.

--Oui, mais en ce moment, elle bat l'estrade sur la route de Laval,

surveillant, espacée dans la plaine, le retour des brigands qui, cette

nuit, ont enlevé les écus du gouvernement. Tout individu suspect qui

sera arrêté doit être immédiatement passé par les armes.

--La capture assurée des vingt-cinq ou trente scélérats que vous

cerneriez dans la ferme de la Cornouaille ne vaut-elle pas la chasse au

gibier fort problématique qu'exécute en ce moment votre cavalerie?

articula madame de Méralec, du ton d'une jolie femme froissée d'éprouver

un refus.

Labor fut ébranlé en sa résistance.

--Songez-y donc, comtesse, le plus urgent n'est-il pas de reconquérir le

bien de l'État? allégua-t-il.

Cette fois la veuve eut un mouvement d'impatience nerveuse.

--Et qui vous dit que les gens que vous allez laisser s'échapper à

Cornouaille ne sont pas les mêmes qui ont exécuté le vol de la nuit

dernière? prononça-t-elle, d'une voix brève et mécontente.

--Croyez-vous? fit Labor hésitant.

Madame de Méralec se leva d'un bond, marcha au général, le prit par le

bras et, le conduisant à la table, sur laquelle, à côté du billet de

Meuzelin, que la veuve y avait jeté, se trouvaient du papier et des

plumes, elle lui dit de son organe le plus séduisant:

--Mettez-vous là, général et, au lieu de perdre le temps à des si et des

mais, écrivez un ordre que portera l'ordonnance qui vous a accompagné

ici.

Labor alanguit son oeil en coulisse, exhiba son sourire le plus aimable,

fit sa bouche en coeur et se plaça sur le siège devant la table en

modulant:

--On avait bien raison de dire sous l'ancien régime: «Ce que femme veut,

Dieu le veut.»

--Surtout quand ce que veut la femme est pour la meilleure gloire d'un

ami, répliqua la comtesse dont le regard se fit affectueux.

--Je suis donc votre ami? souffla Labor à l'oreille de la jolie femme

qui, en ce moment, penchée vers la table, approchait devant lui, le

papier et la plume.

À cette demande, madame de Méralec ne répondit pas, mais le hasard fit

que sa chevelure vînt sur les lèvres du général.

Puis, se redressant, la veuve se tint debout près de Labor, son doigt

mignon tendu vers le papier en disant:

--Écrivez, mon cher général.

Le mot de «cher» émoustilla le soldat. D'une main hâtive, il prit la

plume, la trempa dans l'encre et la pointa sur le papier. Mais avant la

première lettre du premier mot, il s'arrêta soudain:

--Eh bien? fit la veuve étonnée.

Ce qui immobilisait la main de Labor était bien naturel. Le général

était un intrépide soldat que sa valeur, à cette époque où l'on montait

vite en grade, avait signalé à un avancement mérité; mais, on le sait,

son instruction était des plus bornées. Il savait lire. Quant à écrire,

l'ancien garçon boucher s'en tirait de façon burlesque. De grosses

lettres bossues, bancales, crochues, arrivaient à tracer des mots dont

l'orthographe faisait dresser d'horreur les cheveux de qui était appelé

à les lire. Aussi, Labor, chaque fois qu'il avait à écrire, s'en

tirait-il en empruntant la main d'un de ses aides de camp.

Là, sous les yeux de la comtesse dont il avait entrepris la conquête, le

soldat, si épaisse que fût sa vanité, eut conscience qu'il allait être

ridicule et sa main était restée inerte.

--Eh bien? répéta la veuve.

--C'est que, cette nuit, je me suis un peu foulé le poignet. J'avais

oublié ce mal qui, tout au plus me permettrait de signer mon nom, dit-il

pour excuse.

Puis, sur un ton de prière:

--Si vous écriviez pour moi, comtesse?

--Oh! y pensez-vous, général! Une écriture de femme à vos soldats!

s'écria la veuve.

En montrant le billet de Meuzelin qui était sur la table, elle continua

railleusement:

--Ce serait donner raison à ceux qui, déjà, vous comparent à Hercule aux

pieds d'Omphale.

Devant ce refus, le général promena autour du boudoir un regard

désespéré qui finit par s'arrêter sur le Marcassin, muet et immobile

dans son coin.

--Sais-tu écrire, toi? demanda-t-il.

--Mon général, je ne sais que tracer ma croix au bas d'un acte, avoua le

métayer.

--C'est la vérité, fit la comtesse.

Labor joua la comédie de se serrer le poignet en grommelant:

--Maudite foulure!

Puis, en s'adressant à Fil-à-Beurre.

--Et toi, sécot?

--Dame! général, je sais écrire sans savoir écrire, répondit Barnabé en

garçon prudent qui ne veut pas se compromettre.

--Oui ou non, bélître!

--C'est-à-dire, général, que je sais bien écrire à mon oncle, qui est

marchand de lapins empaillés; mais quant à ce qui est d'écrire à des

militaires, je ne peux pas dire, vu que je leur ai jamais écrit.

Labor n'était pas fâché de déverser sa mauvaise humeur sur quelqu'un. Il

alla au squelette qu'il se mit à secouer en disant d'un ton furieux:

--Est-ce que tu te fiches de moi avec tes stupidités? Sache qu'un

général et un imbécile, ça fait deux.

--Deux généraux? demanda Fil-à-Beurre avec une naïveté qui voulait se

renseigner.

D'une violente poussée, Labor l'amena devant la table et, lui montrant

le papier:

--Mets-toi là et écris ce que je vais te dicter, ordonna-t-il avec un

accent qui sonnait la menace.

En se hâtant d'appuyer sa main sur l'épaule de l'échalas, qui tentait de

se relever de sa chaise, il gronda furibond:

--Ou je te fais fusiller.

--Oh? du moment que vous m'en priez, dit Fil-à-Beurre devenu souple.

Et, sous la dictée du général, il écrivit l'ordre.

--Bien! fit Labor; à présent, décampe de la chaise que je signe.

Tout en regardant la comtesse, qui avait été se rasseoir un peu plus

loin de la table, il ajouta:

--Que je signe... si mon poignet me le permet.

--Allez bien doucement, conseilla madame de Méralec.

Feignant de tenir la plume péniblement, Labor se pencha vers la table

pour signer.

Soudain, il se redressa, la figure empreinte d'une énorme surprise, et,

sans mot dire, il promena son regard ébaubi du papier à la comtesse et à

Barnabé.

--Qu'avez-vous donc, général? demanda la veuve à la vue de cette

pantomime.

Labor n'était pas, pour le quart d'heure, à la galanterie. Au lieu de

répondre à la comtesse, il marcha droit à Barnabé et se campa devant lui

les bras croisés...

--Sais-tu que tu t'es fait bien attendre! articula-t-il d'un ton sévère:

Tandis que Barnabé le regardait bouche béante, la mine stupéfaite, en

homme qui tombe des nues, il poursuivit d'une voix qui s'irritait:

--Assez de comédie! Ne joue pas plus longtemps la bête. Pourquoi ne

m'avoir pas dit tout de suite qui tu es?

--Mais je vous l'ai dit, général. «Barnabé Gobin, surnommé

Fil-à-Beurre.» Ne vous en souvient-il plus? ajouta l'échalas.

--Attends! fit Labor.

Il retourna à la table, prit l'ordre écrit par le squelette, ainsi que

la lettre qui se trouvait à côté, et, un papier déplié dans chaque main,

il vint les mettre sous le nez de Fil-à-Beurre en demandant:

--Oserais-tu nier que ces deux écrits soient de la même écriture?

--Oh! c'est à s'y méprendre, avoua Barnabé en proie à la plus profonde

surprise. C'est vraiment à croire que les deux billets sont de moi... Je

ne...

Labor lui coupa la parole d'un geste de main, et, le front rembruni,

l'oeil irrité:

--Assez, maître Meuzelin! dit-il.

--Gobin, général, Barnabé Gobin... et non pas Meuzelin, appuya tout

naïvement l'échalas.

Au nom de Meuzelin, madame de Méralec s'était levée, surprise, les yeux

sur Barnabé.

--Quoi! fit-elle, c'est là ce Meuzelin dont vous m'avez parlé, général?

en me disant que vous ne le connaissiez pas de vue.

--Oui, Meuzelin, le célèbre policier, affirma Labor.

Mais Barnabé, ses grands bras en l'air, s'agitait en protestant de

toutes ses forces et en croyant à un fort détraquement du cerveau du

général.

--Voilà que je suis policier, à présent! Qu'est-ce qui lui prend? Où

va-t-il chercher ces inventions-là?

Tout en gesticulant, il s'était rapproché du coin où se tenait le

Marcassin, qu'il prit en témoignage:

--Hein! beugla-t-il, tu l'entends, citoyen? Parle. Est-ce que je suis un

nommé Meuzelin?

--Dis donc que oui, imbécile! lui souffla vivement le métayer.

Pour le coup, Barnabé en demeura stupéfait. Sa face exprimait si bien

l'hébétement de l'homme qui ne comprend rien à ce qu'on exige de lui,

que Cardeuc, pour s'en débarrasser, le fit pivoter sur ses talons et le

repoussa du côté du général. Mais, en lui faisant exécuter ce mouvement,

il lui souffla encore:

--Dis oui. Je me charge de tout.

Au même moment, le général, qui avait échangé quelques mots à voix basse

avec la comtesse, se retourna en prononçant:

--Meuzelin.

--Mon général? lâcha Fil-à-Beurre.

Labor éclata d'un énorme rire.

--Hein! fit-il en raillant, dis-moi donc, à présent, que tu n'es pas

Meuzelin. Tu viens de te trahir en répondant à ton nom.

--Dame! mon général, ça paraît tant vous faire plaisir que je m'appelle

Meuzelin, débita Barnabé d'une voix niaise.

Et, en même temps, il adressait au Marcassin un regard qui, bien

clairement, lui disait que c'était pour obéir à son conseil qu'il

s'embarquait sur cette galère.

--Ah! d'abord, parons au plus pressé, dit le général en se souvenant de

l'ordre à envoyer.

Il vint se remettre devant la table et, bien lentement, comme si son

poignet le faisait vraiment souffrir d'une foulure, il apposa sa

signature au bas de l'ordre.

Il en résulta un petit silence pendant lequel la comtesse, après avoir

examiné le visage en franc benêt de Fil-à-Beurre, qui se tenait tout

effarouché au milieu du boudoir, tourna vers son métayer des yeux

interrogateurs qui lui demandaient s'il était bien possible que ce

jocrisse, qu'il avait amené, fût le policier célèbre dont on vantait

l'audace et l'habileté. Mais cette sorte de question muette échappa à

Cardeuc, tout attentif à surveiller Barnabé en caressant les rudes crins

qui lui servaient de barbe.

Sa signature donnée, Labor se leva, son papier à la main, en disant:

--Il faut que cet ordre soit porté sur l'heure.

Barnabé tendit une main empressée.

--Donnez, mon général, je m'en charge, s'écria-t-il.

--Oh! que nenni! mon maître, ricana Labor. J'ai eu trop de mal à te

trouver pour te laisser ainsi t'envoler.

Ensuite, s'adressant à la veuve, il lui demanda la permission de porter

lui-même l'ordre à son cavalier d'ordonnance, auquel il avait quelques

instructions particulières à donner. Sur l'autorisation accordée par

madame de Méralec, il gagna la sortie du boudoir en disant:

--Suis-moi, Meuzelin.

De l'air d'un homme résigné à subir un rôle qu'on lui impose,

Fil-à-Beurre emboîta le pas à Labor.

La porte s'était à peine refermée sur eux que la veuve demandait

vivement à son métayer:

--Ce n'est pas Meuzelin?

--Vous avez pourtant, madame la comtesse, vu le général le reconnaître,

dit Cardeuc.

--Oui, mais toi?

Avant que le Marcassin pût répondre, la porte se rouvrit. C'était

Gervaise qui arrivait, la figure animée, l'oeil plein de joie. Elle

avait à la bouche des paroles que la présence de son oncle, qu'elle ne

s'attendait pas à trouver dans le boudoir, arrêta brusquement sur ses

lèvres.

Immédiatement, la veuve devina une confidence à recevoir de la jeune

fille. Elle n'eut pas besoin de congédier Cardeuc, car, profitant de

l'arrivée de sa nièce, il gagna à son tour la porte en disant de sa voix

gouailleuse:

--Je vais voir ce que le général fait de son Meuzelin.

--Mais tu ne m'as pas encore répondu au sujet de cet homme, insista la

veuve.

Le dévoué serviteur avait son parler franc avec la comtesse. Arrivé au

seuil du boudoir, il se retourna pour dire:

--Le général a tenu obstinément à trouver une fêve dans son gâteau.

C'est son affaire.

Et il sortit.

Gervaise n'avait pas entendu un mot de ce qui venait d'être dit. La joie

qui lui faisait doucement battre le coeur l'avait rendue distraite aux

deux phrases échangées.

La jolie veuve ne la laissa pas languir.

--Allons, mignonne, dit-elle affectueusement, fais-moi la confidence qui

a l'air de t'étouffer.

Gervaise, il faut le croire, étouffait vraiment, car tout aussitôt, en

rougissant, elle prononça d'une voix heureuse:

--Je l'ai revu, madame la comtesse.

--Revu qui? appuya la veuve en feignant, pour s'amuser, de ne pas

comprendre.

--Vous savez bien... la personne qui... que... commença Gervaise, qui

s'arrêta sans oser continuer.

En voyant madame de Méralec ne pas venir au secours de son embarras,

elle prit son courage à deux mains et balbutia:

--Mon amoureux!

--Ah! oui, ton amoureux que tu croyais perdu... Eh bien, que te

disais-je? Que jamais un amoureux ne se perd. Un jour ou l'autre, on le

voit reparaître, dit la comtesse en souriant. Où et quand as-tu revu le

tien?

--Tout à l'heure, dans le parc, en longeant le petit mur qui conduit à

la faisanderie.

--Il avait donc franchi la clôture?

--Oh! non. Je suivais l'allée quand, tout à coup, j'ai entendu prononcer

mon nom au-dessus de moi. Alors j'ai levé les yeux et j'ai aperçu sa

tête qui dépassait le mur.

La comtesse eut un sourire moqueur.

--Ah! çà, dit-elle, ton amoureux est donc un géant? Si peu élevé que

soit le mur en cet endroit, il faut être d'une jolie taille pour le

dépasser de la tête.

--Il était à cheval et avait fait avancer sa bête le long de la

muraille.

--Bon! ça s'explique. Eh bien, ma gentille, tu dois être à présent

renseignée sur ton amoureux, car j'aime à croire que tu lui as demandé

son nom et sa profession?

--Non, fit Gervaise.

--Non? Alors qu'avez-vous donc dit pendant l'entrevue?

--Rien, avoua la jeune fille.

--Comment, rien? La joie vous avait-elle paralysé la langue? railla

madame de Méralec.

--Nous n'avons pas eu le temps de rien dire.

--Pourquoi?

--Parce qu'il avait à peine prononcé mon nom que, de l'autre côté du

mur, s'est élevée la voix d'une personne qui, elle, était à pied.

--Que disait ce trouble-fête? Il criait?

--Nullement. Sa voix était affectueuse et gaie... et même ce qu'il a dit

m'a fait plaisir, confessa Gervaise.

--Ah bah! fit la veuve. Peut-on savoir, ma bellote, en quoi les paroles

de ce survenant t'ont fait plaisir?

--En ce qu'elle m'ont donné l'espérance de revoir bientôt mon amoureux

tout à mon aise, répondit bien naïvement la jeune fille.

--Où donc dois-tu le revoir, mon enfant? demanda la veuve un peu

étonnée.

--Ici même, au château!

--Chez moi? fit la comtesse dont la surprise se doubla. D'où te vient

cette croyance?...

--Je vous le répète, de ce qu'a dit la voix.

--Et qu'a-t-elle dit?

--Mon amoureux avait à peine prononcé mon nom que voilà, tout à coup, la

voix du survenant qui s'écrie: «Ah! je vous y prends, cher ami, à

enfreindre une consigne qui, pourtant, ne vous demandait que deux jours

de patience. Ne vous ai-je pas promis que, dans deux jours, nous serons

installés au château?...

--Installés au château, répéta la veuve dont le front s'assombrit. Tu es

bien certaine d'avoir entendu cela?

--Si certaine que je m'aperçois que j'ai oublié deux mots de la phrase

qui m'ont même bien intriguée.

--Quels deux mots?

--La voix a dit: Nous serons installés en maîtres dans le château.

Madame de Méralec se redressa, inquiète et pensive, sur son siège, et

répéta:

--En maîtres?

Au bout d'une minute de silence, le sourire reparut sur ses lèvres.

--Et puis, Gervaise? demanda-t-elle.

--C'est tout.

--De sorte, ma chère fille, que tu n'es pas plus renseignée

qu'auparavant sur ton amoureux?

Gervaise secoua la tête de façon joyeuse et prononça:

--Oh! que si! Je sais quelle est sa profession.

--Puisqu'il ne t'a rien dit.

--Oui, mais l'autre a dit pour lui.

Et, tout heureuse de sa découverte, la jeune fille continua d'une voix

gaie:

--Quand ils sont partis, il faut croire que mon amoureux s'en allait à

contre-coeur, car l'autre lui a dit pour le consoler: «Encore un peu de

patience, mon cher lieutenant.» Donc mon amoureux est militaire.

Elle finissait quand le fracas des lourdes bottes de cavalier du général

retentit à la porte du boudoir. Seulement, Labor, avant d'entrer, se

soulageait d'une colère furieuse par d'énergiques jurons. Par malheur,

son exaspération ne lui faisait pas bien étouffer ses éclats de voix,

car on l'entendait rugir:

--Mille millions de tripes du diable! sacré tonnerre de charogne en

putréfaction!

Puis il entra se croyant calmé.

--Qu'avez-vous donc, général? À vos yeux et à votre teint enflammés, on

croirait presque que vous êtes un peu contrarié, demanda affectueusement

la veuve.

--J'ai que ce pendard efflanqué, ce maudit desséché de Meuzelin, vient

de me glisser entre les doigts, tonna le général. Il m'avait d'abord

suivi d'assez bonne grâce; mais pendant que je remettais l'ordre et

donnais des instructions à mon ordonnance, le drôle a détalé... et,

dame! il a de longues jambes de cerf maigre qui vous retirent l'envie de

le poursuivre.

Et le général, bien naïvement, ajouta en s'écriant, furieux:

--Quand je pense que le ministre de la police l'a attaché à ma

personne!!! Ah! il s'y attache bien, l'animal?

Il allait ouvrir l'écluse à ses jurons, quand la châtelaine l'arrêta par

un tout sec:

--Général!

En même temps, elle lui indiqua du regard Gervaise qui, depuis la

brusque apparition de Labor, se tenait, muette et immobile, près du

siège de sa maîtresse, ne sachant plus comment s'en aller.

Cependant la comtesse disait à Gervaise:

--Ma gentille, tu vas descendre à la cuisine pour avertir que le général

reste à dîner et qu'on avise en conséquence.

Et, s'adressant à Labor:

--N'est-ce pas, général?

--Mais, comtesse, vraiment, je crains d'abuser... commença le soldat.

--Ta! ta! ta! fit gracieusement la comtesse qui congédia Gervaise en

ajoutant: Va, ma belle!

Puis, quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, madame de

Méralec continua:

--Une fois pour toute, cher ami, qu'il soit bien convenu que les

cérémonies seront bannies entre nous. Je veux que, chez moi, vous vous

regardiez comme chez vous.

À ces derniers mots, Labor fit ses yeux désolés, posa la main sur son

coeur, aspira tout le vent possible dans sa poitrine et poussa un:

Hélas! de force à faire tourner un moulin et à attendrir un rocher.

Ensuite, faisant ses yeux blancs, la main en pigeon vole, la bouche en

cul-de-poule, il débita d'une voix qui flûtait:

--Pourquoi cette recommandation de me regarder ici comme chez moi,

n'est-elle pas, pour moi, une douce réalité?

Tout aussitôt, en voyant les traits de la veuve tourner au sévère à

cette déclaration par trop incongrue, il s'empressa d'y joindre le

corollaire:

--Comme époux légitime, bien entendu.

De sévère, le visage de madame de Méralec se fit attendri. Elle secoua

tristement sa tête charmante, et, à son tour, elle soupira:

--Hélas!

--Vous refusez! fit le général avec l'accent d'une stupéfaction sincère;

car il ne pouvait admettre que femme fût au monde qui refusât de

s'appeler madame Labor.

Son ébahissement s'atténua quand il entendit madame de Méralec qui, à

peu de chose près, lui répétait sa phrase:

--Pourquoi ce désir de votre part ne peut-il être pour moi une douce

réalité!

--Mais, insista Labor, n'êtes-vous pas veuve, c'est-à-dire libre?

--Oui, fit la comtesse, mais une veuve qui ne peut se remarier. Ne

connaissez-vous donc pas ma position, général? J'ai là, dans ce meuble,

un acte de notoriété, signé par quatre témoins qui déclarent que, sous

leurs yeux mon mari, le comte de Méralec, a été mortellement frappé à la

défense du pont de Constance... mais ce n'est qu'un acte de notoriété.

Le cadavre de mon époux, tombé à l'eau, ne s'est pas retrouvé. Donc mon

veuvage n'a pu être établi par un acte de décès qui atteste, en toutes

formalités, le décès du comte. Que demain je veuille me remarier, on

sera en droit, faute de cet acte légal que je ne saurais produire, de me

demander s'il ne se peut pas que le comte de Méralec soit encore de ce

monde. Et quand je montrerai mon acte de notoriété, on m'objectera que

plus d'un mari a profité de ce qu'on le disait mort pour ne pas rentrer

sous le toit conjugal.

Tout en écoutant, le général faisait mine fort penaude à cette

confidence, qui démolissait tous ses plans. Le soldat avait ses défauts,

mais il possédait aussi ses qualités. Il n'était pas cupide d'argent. La

veuve jouissait d'une fortune immense et il l'aurait acceptée avec la

main de la comtesse; mais, en somme, sa nature brutale ne convoitait que

la jolie femme. Aussi madame de Méralec n'avait pas encore achevé son

aveu que la fatuité monstrueuse du général, qui lui persuadait que la

veuve était folle de son individu, lui avait déjà offert une

consolation.

--Après tout, pensa-t-il, elle sera une fort belle maîtresse qui me

posera devant les autres femmes.

Madame de Méralec, gracieuse, souriante, s'était approchée de lui, et

d'une voix caressante:

--Cela dit, général, reprit-elle, je n'en conserve pas moins l'espérance

que vous voudrez bien accepter mon dîner de ce soir.

Ce mot de «dîner» fut comme le coup de trompe appelant la meute à la

curée, car, après un léger coup frappé à la porte, il fit apparaître un

cadet de haut appétit.

C'était Pitard, le vorace convive qui, entre deux plats, caressait un

gigot de dix livres, sans que ce supplément lui fît perdre une bouchée

de tous les mets du menu offert aux invités. De ce qu'il avait dîné la

veille chez la comtesse, Pitard se regardait comme convié à perpétuité,

et il arrivait le bec enfariné, les narines encore frémissantes des

parfums de la cuisine où il avait été faire un tour avant de se

présenter.

--Je venais déposer mes hommages aux pieds de madame la comtesse,

annonça-t-il.

--Et vous avez bien choisi l'heure pour les déposer, car, dans vingt

minutes, nous allons nous mettre à table. J'espère, Pitard que vous ne

me ferez pas l'affront de refuser mon modeste dîner, débita la veuve

avec un sérieux imperturbable.

Le pique-assiettte s'inclina profondément.

--Ce sera pour obéir à madame la comtesse, déclara-t-il d'un ton

mielleux.

--Alors, asseyez-vous là, mon excellent Pitard, et attendons, en

compagnie, l'annonce de mon maître-d'hôtel, invita la veuve en lui

montrant un siège.

Au lieu de s'asseoir, Pitard hésita et finit par dire:

--C'est que je ne suis pas venu seul.

--Serais-je assez heureuse pour que vous ayez eu la bonne idée de

m'amener un autre convive?

--C'est mon collègue à la commune; vous savez bien, madame, le citoyen

Croutot.

--Ah! oui, ce troisième témoin qui s'est fait un peu prier pour signer,

il y a un mois, mon constat d'identité, se rappela la comtesse.

Elle parut se consulter, puis elle reprit:

--Eh bien, Pitard, aller chercher le citoyen Croutot.

Le citoyen Croutot devait attendre dans la pièce voisine, car, tout

aussitôt, il apparut derrière Pitard qui rentrait. Le petit homme,

depuis le jour où il s'était, pour la première fois, trouvé en présence

de madame de Méralec, semblait, comme on dit, avoir mis de l'eau dans

son vin. Il avait quitté son air de roquet hargneux et lui qui, à la

dernière entrevue, avait tant affecté, à l'égard de la veuve, d'user du

tutoiement républicain, s'inclina des plus respectueux en disant d'une

voix humble:

--Je prie madame la comtesse d'agréer mes devoirs.

L'avorton, on le voit, tant raidichon et si important d'habitude,

changeait du tout au tout avec ceux qui lui demandaient, à l'oreille,

des nouvelles de «la pauvre Julie qui aimait tant à aller sur l'eau». Ce

secret, paraît-il, le rendait plus souple qu'un gant. Autant, son oeil,

autrefois, était impudent et railleur, autant, à l'heure présente, il se

montrait sombre et inquiet. Il était évident que Croutot devait vivre

sous le coup d'une préoccupation constante, dont la cause s'était

produite depuis peu et qui, sans doute, lui avait fait suivre Pitard

chez madame de Méralec.

--Vous êtes des nôtres à dîner, citoyen Croutot? demanda la veuve.

--Impossible, madame la comtesse, je suis attendu chez moi, dit le nain

qui semblait avoir hâte de partir.

Lisant alors sur le visage de madame de Méralec qu'elle se demandait,

après son refus, pourquoi il s'était présenté au château, il s'empressa

d'ajouter:

--Je venais ici m'acquitter d'une commission de la part de mon frère,

que madame la comtesse a vu, il y a bientôt près d'un mois.

La comtesse paraissait chercher en ses souvenirs. Croutot vint à son

aide en disant:

--À propos de caisses et de malles qu'il est venu vous apporter à la

Brivière.

--Oui, je me rappelle cela, fit la veuve. Ces caisses étaient arrivées

derrière moi par les messageries suivantes, et elles avaient été

déposées au bureau d'Angers, avec charge pour le maître de poste de les

diriger sur le château. Le maître de poste a tenu à exécuter lui-même la

corvée.

--C'est mon frère.

--Ah! il est le maître de poste d'Angers. Eh bien, de quelle commission

vous a-t-il chargé pour moi? demanda la comtesse avec une sorte

d'hésitation.

--De m'informer si vous avez bien reçu le nombre exact de caisses que

vous attendiez.

--Oui, fit la veuve avec un peu d'embarras.

--En êtes-vous bien certaine, madame? appuya Croutot.

La comtesse eut un sourire.

--Certaine, dit-elle, pas tout à fait. En partant d'Allemagne, je me

suis fait suivre d'une vraie montagne de bagages. La plupart de ces

caisses sont encore empilées ici sans avoir été ouvertes par moi. Ce

n'est qu'à la suite d'une visite sérieuse que je pourrais vous répondre.

Après cette explication, que Croutot avait écoutée en secouant lentement

la tête, madame de Méralec demanda avec une pointe d'inquiétude dans la

voix:

--Mais à quel propos cette question?

--Vos bagages étaient rangés dans un coin du bureau de poste. Mon frère

les a fait charger sur une voiture sans plus s'occuper d'autre chose, et

il vous a amené ici et livré quinze caisses. De retour à Angers, mon

frère alors a songé à une chose à laquelle il aurait dû penser tout

d'abord, c'est-à-dire à consulter son livre d'inscription.

--Et il a vu que j'avais une caisse en trop... que son vrai

propriétaire, probablement, lui réclame à cor et à cri, avança la

comtesse en riant.

--Au contraire, articula lentement Croutot.

Le sourire de la veuve disparut aussitôt.

--J'ai une caisse en moins? fit-elle vivement.

--Oui, madame, car vous avez reçu quinze caisses et le registre en

accuse seize... Donc, il en manque une... Si mon frère a tant tardé à

vous avertir, c'est qu'il espérait que cette caisse, adressée par erreur

à un autre, lui serait retournée. C'est en ne voyant rien revenir qu'il

m'a écrit pour me charger de la commission de m'informer près de vous si

l'erreur n'aurait pas été commise ici en comptant les bagages apportés.

Mon frère cesserait d'être inquiet du moment que vous reconnaîtriez que

rien ne vous manque.

Une caisse de plus ou une caisse de moins, qu'importait au général dont

l'estomac faisait rage? Était-ce bien au moment où le dîner venait

d'être annoncé qu'il fallait s'occuper de pareilles questions? À la

pensée que le potage refroidissait, le général lâcha deux: Hum! hum!

destinés à rappeler la comtesse à choses plus sérieuses. Pour lui faire

écho, Pitard fit grincer, l'une contre l'autre, ses robustes mâchoires,

avec un fracas plein d'éloquence.

Cet appel de ses invités fut compris par la veuve, qui termina avec

Croutot en disant:

--Ce n'est que demain, quand j'aurai tout examiné en détail, que je

pourrai vous faire une réponse certaine.

Et, se remettant à rire:

--En somme, fit-elle, votre frère a grand tort de se mettre martel en

tête... Pour une caisse en moins de chiffons et de falbalas, je ne

mourrai pas!

Croutot la regarda dans les yeux. Il avait aux lèvres une phrase que la

présence du général l'empêcha de prononcer. Après une courte hésitation,

le petit homme s'inclina devant la veuve en disant d'une voix qu'on

aurait pu croire prêchant la prudence:

--Mon devoir, madame la comtesse, était de vous avertir.

Sur ce, après un autre salut au général, dont les yeux furibonds lui

reprochaient le dîner en retard, Croutot partit.

--Enfin, se dit avec satisfaction Labor quand il se vit attablé devant

son assiettée de potage à la purée de gibier.

Mais le soldat gourmand avait compté sans l'obsession d'une idée tenace

qui s'était logée en sa cervelle. Dès la première cuillerée, il resta,

l'oeil fixé, la cuillère immobile, se demandant toujours:

--Pourquoi cet animal de Meuzelin s'est-il enfui?

Il avait beau faire, l'obsession le tenait tant et si bien que les

meilleurs plats passaient devant lui sans qu'il en profitât autrement

que par quelques rares bouchées sans saveur.

Si quelqu'un pouvait le rappeler au sentiment de la situation présente,

c'était à coup sûr la maîtresse de la maison dont il fêtait si mal la

cuisine. Mais la comtesse, aidée par le silence du général, s'était,

elle aussi, laissée tomber en une méditation profonde. De sa

conversation avec Gervaise un détail lui était revenu en mémoire, et

opiniâtre à vouloir lui trouver une réponse, elle ne cessait de se poser

cette question:

--Que voulait donc dire l'ami de l'amoureux de Gervaise, quand il lui

affirmait que, bientôt, ils seraient installés en maîtres au château?

Et ses lèvres frémissantes redisaient:

--En maîtres! en maîtres!

De sorte que l'excellent Pitard, à qui la distraction des deux convives

laissait le champ libre, s'en donnait à pleines mâchoires, vidant les

plats, torchant les assiettes que les domestiques enlevaient pleines de

devant le général et la veuve pour les lui apporter, opérant en silence

de peur que le moindre bruit, en tirant les songeurs de leur rêverie, ne

les amenât, en mangeant, à lui faire tort de leurs parts. Tout

doucettement, sans gloriole ni fausse modestie, l'ogre arriva à se loger

dans la panse le dîner préparé pour trois couverts.

Comme, alors qu'il avalait sa dernière bouchée, la pendule sonna l'heure

où, chez un paysan du village, on allait s'attabler devant une

plantureuse soupe aux choux, il s'échappa à la sourdine après un dernier

regard jeté sur la nappe pour bien s'assurer s'il ne laissait rien qu'il

pût se mettre sous la dent.

Il disparaissait quand Labor revint à lui. En même temps que sa présence

d'esprit, il retrouva son appétit féroce. À la vue de la table nette,

l'affamé, sans se rendre compte du temps écoulé, s'écria tout bourru:

--Vos gens, comtesse, sont bien lambins à nous servir... Est-ce qu'il y

a le feu aux cuisines?

Cette voix sonore tira la comtesse de sa torpeur.

Avant qu'elle pût répondre, éclata, tout à coup, le fracas d'une

sonnerie militaire et, dans la cour, retentit le vacarme de chevaux

nombreux faisant claquer leurs fers sur le pavé.

--Qu'est-ce que ce tintamarre? fit le général en se levant de sa chaise

pour aller à la fenêtre.

Mais il rencontra sur son passage un individu qui venait d'entrer.

--Tonnerre! hurla Labor en reconnaissant son homme. C'est donc enfin

toi, Meuzelin de malheur!

Sans s'effaroucher le moindrement de sa colère, Meuzelin, ou plutôt

Fil-à-Beurre, annonça:

--Général, voici vos hussards qui arrivent de leur expédition.

--Qui a commandé à ces animaux-là de venir me rejoindre au château?

beugla Labor exaspéré.

--Moi, dit tranquillement Barnabé.

Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre · 第 25 / 27 题