FIL-À-BEURRE

I

Jamais la ville de Chartres n'avait vu une affluence de monde pareille à

celle que renfermaient ses murs le 12 vendémiaire de l'an IX (4 octobre

1800).

Dans toutes les rues qui convergeaient vers la place publique, centre de

la ville, se pressait une foule compacte, hâtive et bruyamment gaie.

Et si l'on s'étouffait ainsi en plein milieu de Chartres, c'était bien

autre chose encore dans les faubourgs. Les entrées de la cité étaient

pour ainsi dire barricadées, tant étaient nombreux les véhicules de

toutes sortes qui avaient amené la masse de gens accourus, non seulement

de la Beauce et du Gâtinais, mais encore du fin fond des départements

voisins. Les premiers arrivés avaient bien trouvé à loger leurs voitures

et chevaux dans les auberges; mais, comme chaque maison de Chartres

eût-elle été une hôtellerie, le nombre en eût été encore insuffisant, il

en était résulté que les auberges une fois archi-pleines, les autres

arrivants avaient dû faire stationner leurs voitures, tout attelées,

dans les rues, et la file, s'allongeant toujours, avait dépassé les

portes de la ville pour aller obstruer les diverses routes d'un fouillis

de charrettes, tombereaux, ânes, chevaux et boeufs; car, pour les huit

dixièmes, tous ces envahisseurs de Chartres étaient gens de campagne.

C'était au milieu de cet encombrement, qui leur fermait le chemin,

qu'avaient résolu de passer, quand même, trois cavaliers retardataires.

Ces cavaliers, dont un précédait les autres, étaient vêtus en

cultivateurs aisés; mais, à leur raideur sous ce costume, à leur

prestance à cheval, à leurs visages à longues moustaches et surtout à

certains détails du harnachement de leurs montures, un observateur eût

facilement deviné que ces hommes étaient plutôt gens de guerre que de

paix. Il y avait dans la voix de celui qui marchait en tête, quand il

criait: «Place! place!» un accent qui trahissait l'habitude du

commandement.

Aussi, à cette sommation de livrer passage, quand le plus récalcitrant

s'était retourné et avait vu la mine quelque peu rébarbative des

cavaliers, il comprenait aussitôt qu'à vouloir résister il serait le

dindon de la farce et il s'empressait de dégager la voie.

Ce fut ainsi qu'à travers voitures et bêtes, qui lui barraient la route,

le trio finit par pénétrer dans la ville.

Lorsqu'il a été dit que toutes les auberges de Chartres étaient bondées

d'hommes et de bêtes, on aurait dû en excepter une dont l'enseigne en

tôle, se balançant sur sa tringle, portait ces mots:

AU BON-REPOS

DOUBLET

_Aubergiste, loge à pied et à cheval._

Soit à pied, soit à cheval, nul client n'avait franchi le seuil de cette

maison qui, pourtant, tenait ses portes béantes ouvertes au public. Il

semblait que l'établissement du _Bon-Repos_, fût un lieu maudit, que

même les plus désireux de trouver un gîte fuyaient avec terreur.

Pendant qu'à travers la vitre des fenêtres du rez-de-chaussée on pouvait

constater qu'aucun consommateur n'était assis devant une des vingt

tables de la grande salle de cette auberge, tous les autres lieux

publics, sans exception, regorgeaient de monde, qui buvant un coup, qui

mangeant un morceau sur le pouce, tous en gens pressés, se sachant

n'avoir que bien juste le temps de satisfaire faim ou soif, s'ils ne

voulaient pas, par un retard, manquer le but qui les avait attirés en

ville. Puis ils repartaient pour laisser la place à d'autres qui, tout

aussi hâtifs, ne faisaient pas longue pause et décampaient bientôt à

leur tour.

Rien n'était donc plus étrangement curieux que cette auberge du

_Bon-Repos_ qui, quand le dernier des cabarets recevait les clients plus

drus que mouches, restait vide et dédaigné. Chacun de ces milliers

d'arrivants en ville, à son passage devant la maison, levait les yeux

vers l'enseigne, échangeait quelques mots avec son voisin et filait sans

se laisser tenter par la bonne apparence de l'hôtellerie, qui promettait

vin frais et agréable pitance.

Cependant les trois cavaliers s'étaient avancés en ville et, déjà,

avaient dépassé plusieurs auberges. Soit que, du premier coup d'oeil, il

eût compris qu'en ces endroits il n'y avait pas place pour lui et les

siens, soit qu'il eût décidé du logis où il quitterait l'étrier, celui

qui semblait être le chef avait poursuivi sa route.

Quand il arriva devant le _Bon-Repos_, il se retourna en selle vers ses

compagnons, et, d'une voix rieuse:

--Pardieu! dit-il, voici un coin où nous ne risquons pas d'être

étouffés.

Et il donna aux autres l'exemple de mettre pied à terre.

Tout aussitôt que les passants avaient vu les trois hommes se disposer à

descendre de selle, il s'était formé autour d'eux un groupe de curieux à

la face étonnée.

--Est-ce que tu vas entrer là, citoyen? demanda un questionneur avec un

accent qui paraissait signaler un danger.

--Dame! fit gaîment le chef, il me semble que les portes sont assez

grandes ouvertes pour que je me passe cette fantaisie.

--Mais tu ne sais donc pas quelle est cette maison? insista le

questionneur.

--Une auberge comme l'annonce son enseigne.

--Oui, mais n'as-tu pas lu le nom écrit sur cette enseigne? appuya le

curieux.

Le cavalier leva les yeux vers la plaque de tôle, lut le nom inscrit,

puis abaissant sur celui qui l'interrogeait un regard qui demandait de

plus amples explications:

--Doublet, dit-il. Eh bien, après?

À cette demande, qui attestait une profonde ignorance, il y eut un

murmure de surprise dans le groupe qui s'était massé plus nombreux.

--Il ne connaît pas Doublet! Il n'a jamais entendu parler de ce gueux!

bandit! chenapan! gredin! brigand! se disait-on en entassant les plus

mauvais qualificatifs sur le nommé Doublet.

--Ah çà! citoyen, tu n'es donc pas du pays? demanda un autre curieux.

--Non.

--Alors, tu ne sais rien du motif qui fait accourir aujourd'hui tant de

monde à Chartres?

--Rien de rien. J'ai pensé que ce devait être le jour de l'un des deux

grands marchés de l'année.

--Ah! il est joli le marché d'aujourd'hui! fit le curieux en éclatant

d'un gros rire, auquel tout le groupe fit chorus.

--Si ce n'est pour un marché, ce doit être alors pour une fête qu'on

accourt en ville, car vous me paraissez être tous de joyeuse humeur,

reprit le cavalier.

--Oh! oui, une fête, une vraie fête pour le pays chartrain qui est enfin

délivré, dit une voix.

--Grâce au brave Vasseur, ajouta une autre voix.

Et immédiatement tout le groupe hurla:

--Vive Vasseur! vive Vasseur!

Ces cris de reconnaissance une fois calmés, le curieux qui, le premier,

avait pris la parole, se mit en devoir d'expliquer au cavalier pourquoi

il ne fallait pas entrer au _Bon-Repos_ et quel genre de fête le pays

chartrain devait à ce brave Vasseur. Il ouvrait la bouche pour débuter

dans son récit, quand, tout à coup, une horloge du voisinage tinta deux

coups qui, presque aussitôt, furent suivis d'un lointain roulement de

tambours.

Celui qui allait conter tressauta à ce bruit.

--C'est l'heure, s'écria-t-il; pourvu que je puisse être bien placé. Du

premier au dernier, je veux tout voir.

Et, sans plus se soucier du cavalier, il prit ses jambes à son cou.

Derrière lui, tout le groupe s'élança sur ses traces. Et de droite, de

gauche, sortant des maisons, dévalant des faubourgs, débouchant des rues

latérales, une foule énorme passa à fond de train, se dirigeant vers le

centre de la ville où devait se passer la fête en question.

Était-ce une fête?

Si oui, il faut reconnaître que le principal acteur de cette fête était

un bien sinistre personnage... car c'était le bourreau de Chartres qui,

sur la place de la ville, avait à guillotiner _vingt-trois_ personnes,

dont trois femmes.

Dès que le vide se fut fait autour des trois cavaliers qui se

préparaient à entrer au _Bon-Repos_, celui qui semblait commander passa

la bride de sa monture à un de ses hommes en disant:

--Je vais aller les voir faire le saut. Reposez-vous et mangez en

m'attendant... Mais nos chevaux avant tout. Double ration d'avoine, car

ils auront bientôt une longue course à fournir.

--Bien, mon lieutenant.

--Chut! chut! fit vivement le chef.

Puis, en riant, il ajouta:

--Si c'est comme cela, Lambert, que tu observes la consigne quand nous

serons arrivés où je vous mène, alors, gare à nos trois peaux!

--Oui, citoyen Rameau, se reprit en appuyant celui qui venait d'être

nommé Lambert.

--Bien. Rameau, c'est cela. Qu'il demeure donc entendu que je suis le

citoyen Rameau, gros commerçant en grains, qui voyage avec ses deux

garçons... Donc, jamais d'autre nom que Rameau. Tu as bien compris; toi

aussi, Fichet?

--Oui, mon lieutenant, lâcha l'autre qui, pourtant, avait écouté de ses

deux oreilles la recommandation faite à son camarade.

Le visage du chef se fit sévère et, d'un ton sec:

--Celui qui me donnera encore du lieutenant ne restera pas avec moi.

Ainsi donc, mes braves, si vous aimez les voyages et les distractions,

surveillez bien votre langue...

Il paraît que Lambert et Fichet aimaient fort les voyages et les

distractions, car, ensemble et d'une voix empressée, ils répondirent:

--Oui, citoyen Rameau.

--Là-dessus, je vous quitte. Dans une heure, je serai de retour, annonça

le prétendu Rameau qui, laissant ses hommes entrer au _Bon-Repos_, prit

la direction de la grande place où, on le sait, allait avoir lieu la

sanglante exécution de vingt-trois condamnés.

Il devait connaître parfaitement la ville, car, au lieu de prendre les

larges voies qu'avait suivies la foule, il enfila une série de ruelles

qui, au bout de dix minutes, le conduisirent devant une petite porte à

guichet, percée au bas d'un bâtiment sombre, à fenêtres garnies de

barreaux épais, qui n'était autre que le derrière de la prison d'où les

condamnés devaient partir pour l'échafaud.

Au vigoureux coup de poing que donna notre homme sur la porte massive,

le guichet s'ouvrit et un visage apparut à l'étroite ouverture pour

reconnaître celui qui demandait à entrer.

--Ah! c'est vous, lieutenant, dit aussitôt le guichetier, qui s'empressa

de faire tourner la porte sur ses gonds.

--Sont-ils partis? demanda en entrant celui pour lequel la porte de la

prison, à première vue, s'ouvrait si facilement.

--Non, pas encore... à cause d'un petit retard au sujet de la Grande

Victoire qui, il n'y a pas une heure, a eu la fantaisie, pour échapper

au couperet, de se déclarer enceinte. Alors, il a fallu faire venir

médecins et sages-femmes qui, après visite, ont signé à la farceuse un

bon pour la guillotine... On va donc se mettre en route et il n'est que

temps, car le public s'impatiente. Entendez-vous d'ici?

En effet, de l'autre côté de la prison, où commençait la masse populaire

faisant la haie jusqu'à l'échafaud, retentissaient de bruyants cris

d'impatience.

Le guichetier continua:

--Ils vont partir du petit préau dans lequel ils attendent tout ficelés.

Les trois femmes marcheront en tête et, les premières, elles feront la

culbute, car le bourreau sait que l'on doit la politesse aux dames.

Et le geôlier se mit à rire de sa plaisanterie du plus fin fond de sa

joie. Pour lui, comme pour la foule, il semblait que cette exécution fût

le divertissement d'une journée de liesse.

Il faut avoir lu les journaux de l'époque pour comprendre qu'il n'y a

pas d'exagération à dire que cette terrible exécution, qui allait faire

tomber vingt-trois têtes, était une sorte de fête pour les populations,

celles de la campagne surtout, de la Beauce et du Gâtinais. C'était le

cri de délivrance poussé par deux départements qu'une terreur immense

avait si longtemps tenus paralysés. Ils étaient enfin à tout jamais

affranchis de ces bandes de _Chauffeurs_ qui, plus de dix années durant,

avaient pillé impunément ces pays terrifiés par leur audace et leur

cruauté.

Bravant les magistrats, que la crainte d'une vengeance faisait reculer,

ne redoutant rien des campagnards abrutis par l'épouvante, sachant que

le gouvernement avait d'autre souci que de lancer ses troupes à leurs

trousses, en un mot, sûrs de l'impunité, des ramassis d'exécrables

scélérats s'étaient formés pour le viol, le pillage, l'assassinat et la

torture des victimes, dont ils chauffaient les pieds pour leur faire

avouer la cachette où elles avaient enfoui leurs écus. De tous ces

groupes, le plus nombreux et surtout le plus cruel, avait été connu sous

le nom de _Bande d'Orgères_. Douée d'une puissante organisation, cette

bande avait pour chef un gars de vingt-neuf ans, véritable colosse,

surnommé le _Beau François_.

Nombreuse, ayant ses statuts qui punissaient inexorablement de mort la

trahison, comptant partout d'innombrables affiliés pour indiquer les

coups et en vendre le produit, possédant ses refuges ignorés au milieu

des forêts qui couvraient un tiers du pays, la bande d'Orgères, conduite

par le Beau François, avait exploité et terrifié la plaine jusqu'au jour

où un homme, un seul homme, avait entrepris sa destruction.

Cet homme était un simple brigadier de gendarmerie du nom de Vasseur.

Seul, nous le répétons, pendant de longs mois, il s'était acharné à

cette tâche où il avait tout à la fois contre lui ceux qu'il avait juré

de détruire et ceux qu'il voulait protéger, car la peur empêchait ces

derniers de parler. Longtemps, sous divers travestissements, il avait

battu la plaine, étudiant les innombrables vagabonds ou marchands

ambulants qui, à des rendez-vous indiqués par le Beau François, se

transformaient, la nuit, en Chauffeurs.

Tous ses renseignements pris et son terrain bien étudié, Vasseur alors

aidé de sa brigade, avait fait sa première arrestation et, pour son

début, il avait eu la main heureuse, car il avait mis la main sur un

révélateur dont les aveux lui firent, un à un, cueillir une vingtaine de

coupables qui, pris au trébuchet, parlèrent, eux aussi, à qui mieux

mieux.

Alors la terreur prit fin et la réaction s'opéra. Les autorités

d'Orléans et de Chartres mirent à la disposition de Vasseur toutes les

brigades de gendarmerie et un renfort de hussards. Dès ce moment, ce fut

une chasse à courre, tant bien menée par l'infatigable brigadier,

traquant les bandits dans leurs repaires. Il en bonda si dru les prisons

de Chartres, qu'une épidémie s'y déclarant, faucha un bon tiers de ces

gredins.

Les crimes de la bande étaient tellement nombreux que l'instruction du

procès dura dix-huit mois. Quatre-vingt-six accusés avaient été épargnés

par l'épidémie. C'est sur ce nombre que le jugement en avait désigné

vingt-trois pour la guillotine.

En récompense de son énergique conduite, Vasseur avait été promu

lieutenant de gendarmerie.

Nous croyons inutile d'ajouter que c'était lui qui, travesti en paysan

aisé et se faisant appeler, par ses deux hommes, du nom de Rameau,

venait de se présenter à la prison au moment où les condamnés allaient

marcher à l'échafaud.

Le guichetier compléta ses renseignements:

--Voulez-vous encore les voir, lieutenant? demanda-t-il. Alors, allez

vous poster sous le porche du grand guichet. Vous pourrez les regarder à

l'aise, car on les y fera arrêter une dernière fois, pendant que le

bourreau signera son reçu au greffe.

Sans mot dire, Vasseur s'éloigna pour gagner l'endroit indiqué. Il était

à peine en place que, d'une porte basse, au fond de la cour, déboucha le

sinistre convoi. Comme l'avait annoncé le geôlier, les trois femmes

marchaient en tête.

Si bien déguisé que fût le soldat, une des femmes, grande et belle

fille, le reconnut au passage.

--Te voilà donc, _cogne_ (gendarme) de malheur! cria-t-elle.

Puis, en montrant ses deux compagnes, elle ajouta avec un ricanement

cynique:

--Tu as pincé les poules, mais tu as laissé s'envoler le coq, imbécile!

À l'apostrophe gouailleuse soufflée par une monstrueuse forfanterie à la

Grande Victoire, celle-là même qui, tout à l'heure, avait tenté de se

soustraire à la mort en se prétendant enceinte, les deux autres femmes,

qui marchaient à ses côtés, tout aussi fanfaronnes que leur complice,

lâchèrent un rire moqueur et se mirent à crier:

--Cocorico! cocorico!

--Oui, appuya la Victoire, mauvais chien de _cogne_ (gendarme), tu as

laissé s'envoler le coq.

Par «le coq», les mégères, on l'a deviné, désignaient le BEAU FRANÇOIS,

ce chef de la _bande d'Orgères_, qu'on aurait vainement cherché dans le

groupe des vingt-trois condamnés qui allaient s'étendre sur la bascule

de la guillotine.

Le sarcasme devait avoir réveillé quelque colère sourde dans le coeur de

l'ex-brigadier, devenu lieutenant, car, aux paroles de la Grande

Victoire, il avait pâli et une lueur de colère avait éclairé son regard.

Néanmoins, il ne répliqua pas, pris de ce respect que la pitié inspire

envers ceux qui vont mourir.

Mais si Vasseur n'avait pas répondu, la fureur n'en avait pas moins

grondé en son coeur, et cette pensée lui était montée au cerveau:

--Je le repincerai, ce Beau François, et je jure bien que, cette

fois-là, le coq ne s'envolera plus.

Et il avait grandement raison d'être furieux, le brave Vasseur, car il

avait déjà empoigné le fameux chef de la bande d'Orgères...

Malheureusement d'autres l'avaient laissé s'échapper.

Le Beau François avait été englobé dans un coup de filet avec six de ses

hommes et conduit dans une des prisons de Chartres. Grâce à sa ruse de

prendre un faux nom, on était resté dans l'ignorance de l'importance de

cette capture.

Pendant les dix-huit mois qu'avait duré l'instruction, alors que

l'épidémie, par suite de l'entassement des prisonniers, avait fauché

plus d'un tiers de ces bandits, le chef des Chauffeurs avait su se faire

admettre à l'infirmerie. Une belle nuit, il s'était évadé par un trou

creusé par lui dans la muraille, trou si étroit que, pour pouvoir se

glisser par cette ouverture, il avait été obligé de retirer sa veste

qu'il avait dû abandonner.

Depuis cette évasion, si actives qu'avaient été les poursuites, on

n'avait pu retrouver le Beau François, qu'on supposait avoir quitté le

pays.

Sitôt leur chef parti, les prisonniers, par nargue, s'étaient empressés

de faire connaître aux autorités quel était l'homme qu'elles avaient eu

sous la main et qui avait pris le large.

De tous, Vasseur était celui que ce déboire avait le plus péniblement

froissé. Son amour-propre s'était fait un point d'honneur de ne pas

laisser le gredin jouir longtemps de l'impunité.

On comprendra donc maintenant quel flot de fiel avait remué en lui la

plaisanterie des trois femmes qui ouvraient la marche des condamnés, et

combien était menaçante pour le Beau François cette promesse que s'était

faite le soldat en entendant le «cocorico» du trio femelle:

--Je le repincerai, ce Beau François et je jure bien que, cette fois-là,

le coq ne s'envolera plus!

Cependant il avait quitté son poste d'observation sous le grand guichet

et, à pas lents, il avait remonté le long de la colonne immobile des

condamnés, examinant chaque visage et demeurant impassible aux injures

et aux malédictions dont tous accueillaient au passage celui qui, par

son activité incessante et son opiniâtre énergie, les avait amenés sur

le chemin de l'échafaud.

Tout à fait le dernier de la file se tenait un homme sombre et résolu,

qui devait être celui que Vasseur cherchait, car, dès qu'il l'eut

aperçu, il marcha vers lui et, d'un ton sec:

--Doublet, approche! commanda-t-il.

Quand le condamné eut fait à sa rencontre quatre ou cinq pas qui le

séparèrent de ses compagnons, le soldat lui souffla vivement:

--J'ai en poche l'ordre de surseoir à ton exécution et, tu le sais,

l'échafaud une fois abattu, on ne le relèvera pas pour toi. Je puis donc

te promettre la vie sauve.

L'homme ne broncha pas à cette offre de salut.

--Veux-tu parler? appuya Vasseur.

--C'est que je ne suis pas grand causeur de ma nature, dit le condamné

d'un ton traînant.

Avec un petit sourire ironique, il ajouta:

--Ensuite, faut vous dire, citoyen, tous les sujets de conversation ne

me plaisent pas.

--Tu es sauvé si tu veux répondre à deux questions.

--Posez-les d'abord, on verra après.

--Où, dans ton auberge, est située ta cachette?

La face de Doublet, à cette question, se fit niaise et étonnée.

--Ah! bah! lâcha-t-il, paraît donc qu'il y a une cachette au _Bon

Repos_? Vous m'en donnez la première nouvelle.

Vasseur comprit que le condamné ne parlerait pas. Toutefois, il insista

en disant:

--Note bien, Doublet, que si je t'ai posé cette question, c'est tout

dans ton intérêt, pour te fournir une chance de te sauver; car il est un

moyen bien simple pour moi, si tu ne parles pas, de découvrir ta

cachette.

--Quel moyen? fit l'aubergiste narquois.

--Celui de démolir pierre par pierre ton auberge jusqu'aux fondations.

--Ce sera un malheur pour mon héritier, dit bien tranquillement Doublet.

De tous les _francs_ (affiliés) de la bande d'Orgères, l'aubergiste

Doublet avait été le premier. Chez lui se recélaient les plus grosses

prises des Chauffeurs, qu'il allait vendre à Paris. Il était en quelque

sorte le banquier des bandits. Grâce à la notoriété de son auberge, il

était si bien coté à Chartres qu'il s'était glissé dans le conseil

municipal. Par ses fonctions, il était à même, pour les cas pressants,

de fournir à ses complices des papiers de circulation qui leur étaient

nécessaires. Gagnant gros avec les Chauffeurs, l'hôtelier du _Bon-Repos_

aurait dû s'en tenir là. Malheureusement, il avait voulu mettre la main

à la pâte, et il avait été reconnu dans l'attaque de la ferme de

Millouard.

Rusé, calme, gouailleur, Doublet était un gars, au moral, solidement

trempé. L'échafaud qui l'attendait à cent mètres plus loin ne lui

retirait rien de son sang-froid. La preuve en fut qu'il renoua de

lui-même son entretien avec Vasseur.

--Vous voulez qu'il y ait une cachette dans ma maison? reprit-il.

--Oui, une cachette où peut se cacher un homme, insista le lieutenant.

--Dix hommes même, si ça vous fait plaisir. Moi, j'ai bon caractère et

je n'aime pas contrarier le monde... Va donc pour la cachette!... Mais

puisque vous avez le moyen de la découvrir en renversant la bicoque,

voilà donc bien réglée la première des deux questions que vous deviez

m'adresser. À présent, passons à la seconde. Pourvu que vous n'inventiez

pas encore des choses qui n'existent point, je serai peut-être plus

heureux à vous répondre.

Bien qu'il fût persuadé que, sur le second point, il allait encore

échouer, Vasseur reprit:

--Quand le Beau François s'est évadé de l'infirmerie, le trou par lequel

il a passé était si étroit, que force lui a été de laisser sa veste...

Ce vêtement m'a été apporté et j'en ai visité les poches.

--Et vous avez trouvé sa pipe? fit niaisement le condamné.

--Entre la doublure et l'étoffe du collet, j'ai découvert un petit

papier sur lequel, inscrits au crayon, se trouvaient une dizaine de mots

inintelligibles pour moi... Peut-être n'en serait-il pas de même pour

toi, si je te répétais ces mots.

--Vous savez, on ne peut répondre de rien à l'avance. Pour affirmer si

c'est un chat ou une chatte faut d'abord voir l'animal... Montrez donc

votre animal, non, je veux dire votre papier, débita Doublet.

--Oh! dit le lieutenant, c'est inutile. Tu connais ce billet, car il est

écrit de ta main.

Doublet devait être de ceux dont, proverbialement, on dit qu'ils

nieraient la tête sur le billot, car telle était précisément sa

situation, et, quand un aveu pouvait sauver sa tête, il finassa encore.

--Ah! vraiment! fit-il, le billet est de mon écriture, dites-vous? Elle

est bien mauvaise mon écriture, et elle ressemble à celle de vingt

autres qui savent à peine griffonner.

--J'ai comparé ce billet avec le livre que tu tenais pour les comptes de

ton auberge, répliqua le lieutenant.

Doublet fit la moue de l'homme qui cède.

--Après tout, dit-il, je l'ai peut-être écrit, votre papier. Si tant

seulement vous m'en disiez le contenu, ça me rappellerait peut-être bien

si c'est de moi qu'il vient.

--Alors écoute.

Et lentement, Vasseur récita de mémoire.

«_Coupe et Tranche.--Jéhu 24.--S. F. le vieil.--La saute.--Doublet. Le

Marcassin.--Sans sabots on s'enrhume.--Sept et quatre font neuf.--La

faîne est tombée._»

L'oreille tendue, le regard attentif, l'aubergiste avait écouté; mais à

mesure que Vasseur avait parlé, sa physionomie était devenue penaude.

--Et si je vous explique ce grimoire-là, j'ai la vie sauve? demanda-t-il

quand le lieutenant eut fini.

--À l'instant même; on te ramènera en prison, promit Vasseur croyant

qu'il allait parler.

Mais Doublet secoua tristement la tête et geignit d'une voix pleurarde:

--Faut avouer que je n'ai pas de chance! Dire que quand je ne demande

pas mieux que de vous être agréable, vous me lâchez un tas de balivernes

auxquelles je ne comprends rien... Ah! vrai! je n'ai pas de bonheur!

Le lieutenant ne se laissa pas prendre à ces jérémiades et, d'un ton sec

qui mettait le marché en main:

--Oui ou non, veux-tu avouer?

--Je le voudrais, citoyen lieutenant. Sur mon honneur! je le voudrais:

mais c'est impossible, puisque je ne comprends rien à vos

calembredaines.

À ce moment, il s'opéra un mouvement dans le groupe des condamnés et de

l'escorte dont les soldats resserrèrent leurs rangs autour des

Chauffeurs. Le bourreau venait de sortir du greffe où il avait signé le

reçu des vingt-trois têtes qu'on lui donnait à couper. On allait partir

pour l'échafaud et le guichetier-chef ouvrait la lourde porte qui

séparait les condamnés de la foule dont on entendait les cris

d'impatience.

Vasseur insista donc vivement:

--Tu vois, Doublet, il n'est que temps pour toi de sauver ta vie en

parlant.

--Désolé de vous refuser, citoyen lieutenant, mais je ne vois goutte à

votre satané baragouin, répondit l'aubergiste d'un ton goguenard.

Et, de lui-même, il alla rejoindre ses compagnons.

Vasseur crut que trente pas déjà faits sur la route de l'échafaud

auraient peut-être raison de l'obstination de Doublet, et il courut à la

route pour attendre encore l'aubergiste au passage.

La porte n'avait pas encore fini de rouler sur ses gonds quand il

arriva; il fut aperçu par la Grande Victoire.

--Tiens! fit-elle de sa voix trivialement railleuse, voici encore le

_cogne_ qui cherche toujours son coq?

--Cocorico! cocorico!

Comme la porte s'était enfin ouverte devant elles, la foule vit alors

s'avancer, ouvrant la marche, les trois femmes qui, prises d'une

épouvantable gaieté nerveuse, marchaient à la mort en criant:

--Cocorico! cocorico!

Vasseur regarda passer devant lui la foule des Chauffeurs. Quand arriva

le tour de l'aubergiste, il lui cria:

--Doublet, il est encore temps.

Mais l'hôte du _Bon-Repos_ secoua la tête et, avec un sourire railleur,

répliqua:

--Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant,

ça vous fera descendre la curiosité du cerveau.

L'aubergiste venait de franchir le seuil de la prison, lorsque Vasseur

lui envoya cette riposte:

--Merci du conseil. Alors j'irai demander ce bain de pieds à Gervaise.

Puis il tourna le dos, remontant la voûte vers la cour de la prison.

Aux paroles du lieutenant, Doublet avait tressauté d'une violente

secousse convulsive et il s'était retourné. Livide, la face convulsée,

les yeux hagards, il avait crié quelques mots à celui qui s'éloignait.

Était-ce une injure?

Était-ce un consentement à avouer que venait de lui arracher la dernière

phrase du lieutenant?

Toujours fut-il que les cris de la foule empêchèrent sa voix d'arriver

jusqu'à Vasseur déjà loin.

Et, poussé par les soldats, Doublet reprit la route de l'échafaud.

Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre · 第 12 / 27 题