LA PRIÈRE

Que bondisse soudain mon âme aventurière

Vers l'avenir,

Et tout à coup je sens encor,

Comme au temps de l'enfance, au'fond de moi, frémir

L'aile qui dort

Des anciennes prières.

D'autres phrases et d'autres mots sont murmurés,

Mais le vieux rythme avec ses cris est demeuré,

Après combien de jours, le même;

Les temps l'ont imprimé aux sursauts de mon cœur,

Dès que je suis allègre et violent d'ardeur,

Et que je sens combien je m'aime.

O l'antique foyer dont survit l'étincelle!

O prière debout! O prière nouvelle!

Futur, vous m'exaltez comme autrefois mon Dieu,

Vous aussi dominez l'heure et l'âge où nous sommes,

Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes

Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.

Dussiez-vous être moins que ne le veut mon rêve,

Que m'importe, si chaque fois

Que mon ardeur vous entrevoit

Elle s'attise et se relève.

Dès aujourd'hui mon cœur se sent d'accord

Avec vos cris et vos transports,

Hommes d'alors

Quand vous serez vraiment les maîtres de la terre.

Et c'est du fond du présent dur

Que je dédie à votre orgueil futur

Mon téméraire amour et son feu solitaire.

Je ne suis point de ceux

Dont le passé doux et pieux

Tranquillise l'âme modeste;

La lutte et ses périls font se tendre mon corps,

Vers le toujours vivace et renaissant effort,

Et je ne puis songer à limiter mes gestes

Aux seuls gestes qu'ont faits les morts.

J'aime la violente et terrible atmosphère

Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre,

Et les essais, et les combats, et les labeurs

D'autant plus téméraires,

Qu'ils n'ont pour feux qui les éclairent

Que des lueurs.

Dites, trouver sa joie à se grandir soi-même,

En ces heures ou de ferveur ou d'anathème

Lorsque l'âme angoissée est plus haute qu'aux jours

D'uniforme croyance et de paisible amour;

Dites, aimer l'élan, qui refoule les doutes,

Dites, avoir la peur de s'attarder en route,

Et de n'être vaillant assez pour faire accueil

Au jeune, alerte et dangereux orgueil.

Dites, vouer à tous son verbe autoritaire,

Qu'admirera peut-être et chantera la terre

Quand elle en comprendra la fervente âpreté;

Donner un sens divin aux passions humaines

Pour que leurs nœuds formidables fassent les chaînes

Qui relient l'avenir, avec témérité,

Au présent déjà surmonté.

Dites, ne reculer que pour bondir plus fort,

Au rebours de l'habitude qui est la mort;

Savoir que d'autres mains imposeront la gloire

Au front encor voilé des finales victoires,

Que le geste qu'on fait n'est point pour notre temps,

Mais le faire quand même avec un cœur battant;

Aimer toute œuvre où s'ébauchent les destinées

Et pour les jours où reviendraient l'ombre et l'effroi,

Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi,

Une confiance acharnée.

Et guetter l'heure où les soirs d'or,

Réveillent, doucement, la belle aile qui dort

Des prières profondes

Pour imprimer l'élan à la nouvelle foi,

Qui fait du monde l'homme et de l'homme le monde,

Et lentement s'impose et se condense en loi.

_LE NAVIRE_

_Nous avancions, tranquillement, sous les étoiles;_

_La lune oblique errait autour du vaisseau clair,_

_Et l'étagement blanc des vergues et des voiles_

_Projetait sa grande ombre au large sur la mer._

_La froide pureté de la nuit embrasée_

_Scintillait dans l'espace et frissonnait sur l'eau;_

_On voyait circuler la grande Ourse et Persée_

_Comme en des cirques d'ombre éclatante, là-haut._

_Dans le mât d'artimon et le mât de misaine,_

_De l'arrière à l'avant où se dardaient les feux,_

_Des ordres, nets et continus comme des chaînes,_

_Se transmettaient soudain et se nouaient entre eux._

_Chaque geste servait à quelque autre plus large_

_Et lui vouait l'instant de son utile ardeur,_

_Et la vague portant la carène et sa charge_

_Leur donnait pour support sa lucide splendeur._

_La belle immensité exaltait la gabarre,_

_Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin,_

_L'homme, qui maintenait à contre-vent la barre,_

_Sentait vibrer tout le navire entre ses mains._

_Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes,_

_D'accord avec chaque astre et chaque volonté,_

_Et, maîtrisant ainsi les forces unanimes,_

_Semblait dompter et s asservir l'éternité._

Les Rythmes souverains: Poèmes · 第 25 / 26 题