HERCULE

Que faire désormais pour se grandir encore?

Hélas! depuis quels temps

Avait-il fatigué les soirs et les aurores.

Hélas! depuis quels temps,

Depuis quels temps de tumulte et d'effroi

Avait-il fatigué les marais et les bois,

Les monts silencieux et les grèves sonores

Du bruit terrible et persistant

De ses exploits?

Bien que son cœur brûlât comme autrefois son torse,

Parfois il lui semblait que s'éteignait sa force;

Tant de héros plus prompts et plus jeunes que lui

Avaient de leurs travaux illuminé la nuit.

Et jour à jour, ses pas sonnaient plus solitaires

Même en retentissant jusqu'au bout de la terre.

Lentement le soleil vers le Zénith monta,

Et, depuis cet instant jusques au crépuscule,

L'Œta

Put voir, marcher et s'arrêter sans but, Hercule.

Il hésitait

Devant les routes,

Allait et revenait et s'emportait

Pour tout à coup se recueillir comme aux écoutes;

Son esprit s'embrouillait à voir trop de chemins

Trouer les bois, couper les plaines;

La colère mauvaise enflamma son haleine,

L'impatience entra dans ses doigts et ses mains,

Et, brusquement, courant vers la forêt prochaine,

Avec des rauquements sauvages dans la voix,

Il renversa comme autrefois

Les chênes.

Son geste fut si prompt qu'il ne le comprit pas.

Mais quand sa rage, enfin calmée et assouvie,

Lui permit de revoir en un éclair sa vie

Et sa terrible enfance et ses puissants ébats,

Alors qu'il arrachait, par simple jeu, des arbres,

Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre

Tandis qu'il lui semblait

Entendre autour de lui mille rires bruire

Et les échos cruels et saccadés lui dire

Qu'il se recommençait.

Une sueur de honte inonda son front blême

Et le désir lui vint de s'outrager soi-même

En s'entêtant,

Stupidement,

Comme un enfant,

Dans sa folie;

Et devant le soleil dont la gloire accomplie

De cime en cime, à cette heure, se retirait,

On vit le large Hercule envahir les forêts,

En saccager le sol, en arracher les chênes

Et les rouler et les jeter du haut des monts

Dans un fracas confus et de heurts et de bonds

Jusques aux plaines.

L'amas des arbres morts emplit tout le vallon;

Hercule en regardait les fûts saignants et sombres

Faire à leur tour comme une montagne dans l'ombre,

Et les oiseaux dont il avait broyé les nids

Voler éperdûment en criant dans la nuit.

L'heure de cendre et d'or où l'immensité noire

Allume au firmament ses astres et ses gloires

Survint tranquillement

Sans que sa large paix calmât l'esprit dément

Et les rages d'Hercule;

Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules.

Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux;

L'extravagance folle entra dans sa pensée,

Si bien qu'il s'arrêta à cette œuvre insensée

D'allumer troncs, écorce, aubier, feuilles, rameaux

Dont l'énorme splendeur trouant la nuit stellaire

Irait dire là-haut

Qu'Hercule avait créé un astre sur la terre.

Rapidement

Sur l'innombrable entassement

Comme un vol sur la mer d'écumes et de lames

Passent les flammes;

Une lourde fumée enfle ses noirs remous;

Et les mousses et les écorces

Et l'emmêlement noir des brindilles retorses

Craquent ici, là-bas, plus loin, partout.

Le feu monte, grandit, se déchevèle, ondule,

Rugit et se propage et s'étire si fort

Qu'il frôle, avec ses langues d'or,

Hercule.

Le héros se raidit, sentant sa chair brûler.

Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer;

Même pour étouffer la bête dans son antre,

Comme au temps qu'il était l'âpre justicier,

Il s'enfonce dans le brasier

Jusques au centre.

Son cœur est ferme et clair et ses pas sont légers;

D'un bond, il est là-haut et domine les flammes.

Il est rapide et fort: il confronte son âme

Avec le plus urgent et le plus fol danger

Et tandis que les feux battent à grands coups d'aile

Autour de son torse velu

Lui, le héros, comprend qu'il ne lui reste plus,

Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle,

Qu'à conquérir sur un bûcher brasillant d'or

Sa mort.

Et sa voix chante:

«Vent rapide, nuit étoilée, ombre penchante,

Moment qui vole et fuit, heure qui va venir,

Souvenez-vous, attardez-vous,

Hercule est là qui vous célèbre et va mourir.

La gloire autour de moi vibra comme enflammée:

J'ai, dans mon sang, le sang du Lion de Némée;

L'Hydre, fléau d'Argos que Typhon engendra,

A laissé sa souplesse et sa rage en mes bras;

Je cours de plaine en grève à larges pas sonores

Ayant rythmé mes sauts sur les bonds des centaures;

J'ai déplacé des monts et changé les contours

Que les fleuves d'Ellis traçaient avec leur cours;

A coups de front buté contre sa large tête

Un taureau recula devant ma force, en Crète;

Stymphale a vu ma flèche ensanglanter ses eaux

Du trépas noir et monstrueux de ses oiseaux;

J'ai ramené vivant du fond des forêts mornes

Le cerf dont l'or et dont l'airain formaient les cornes;

Pour lui voler ses bœufs et tuer Géryon

J'ai battu les pays jusqu'au Septentrion;

J'assujettis sous les coups sourds de mon poing raide

Les chevaux carnassiers du sombre Diomède;

Pendant qu'Atlas s'en fut voler les fruits divins

Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins,

Ceinture ardente et plus belle qu'une couronne,

Je t'ai conquise aux flancs guerriers de l'Amazone

Et j'ai forcé Cerbère et ses têtes en feu

A lever les regards vers l'azur nu des Dieux.»

Soudain un bref sursaut de feux rampants et blêmes

Jaillit du bois tassé sous les pieds du héros

Et le brûla jusqu'en ses os,

Mais Hercule chantait quand même:

«Je sens mes bras, mes mains, mes doigts,

Mon dos compact, mon col musclé

Encor peuplés

Du rythme fou de mes exploits.

Au long des ans nombreux, ma force inassouvie

A si bien dévoré et absorbé la vie

Qu'à cette heure de feu je suis tout ce qui est:

Et l'orage des monts et le vent des forêts

Et le rugissement des bêtes dans les plaines.

J'ai versé dans mon cœur les passions humaines

Comme autant de torrents aux souterrains remous.

Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous.

Iole et Mégara, Déjanire et Omphale,

Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales,

Mais si longue que fut mon errante douleur,

Jamais le sort mortel ne me dompta le cœur.

Je souffre en cet instant et chante dans les flammes;

L'allégresse bondit au tremplin de mon âme;

Je suis heureux, sauvage, immense et rayonnant,

Et maintenant,

Grâce à ce brasier d'or qui m'exalte et me tue,

Joyeusement je restitue

Aux bois, aux champs, aux flots, aux montagnes, aux mers,

Ce corps en qui s'écroule un morceau d'univers.»

Le bûcher tout entier brûla jusqu'à l'aurore;

Des pans de feux tombaient et montaient tour à tour,

A l'orient du large Œta grandit le jour

Et le héros chantait toujours,

Chantait encore.

Les Rythmes souverains: Poèmes · 第 8 / 26 题