--Non; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.

PAUL ARÈNE

NOUVEAUX

CONTES DE NOËL

PARIS

C. MARPON & E. FLAMMARION, ÉDITEURS

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

PAUL ARÈNE

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

Un vol. in-16 de la collection des Auteurs Célèbres.

Prix: 60 cent.

ÉMILE COLIN.--Imprimerie de Lagny

NOUVEAUX

CONTES DE NOËL

LA VRAIE TENTATION

DU GRAND SAINT ANTOINE

CONTE POUR LA NOËL

DÉDIÉ A MES PETITES AMIES JEANNE ET MADELON DAUPHIN

Saint Antoine pousse la porte et vit dans sa cabane une demi-douzaine

d’enfants tout petits, montés du village malgré la tourmente pour lui

apporter du miel et des noix, friandises que le bon ermite se permettait

une fois l’an, le jour de Noël, à cause de son grand âge.

--Mettez-vous en rond, mes amis, et jetez dans l’âtre quelques pommes de

pin pour que la flamme éclaire... Bien!... Maintenant faites place à

Barrabas: le fidèle Barrabas a si grand froid que son groin en pèle et

que sa queue raidie ne peut plus se détortiller.

Les enfants toussèrent, se mouchèrent, Barrabas (car tel est le vrai nom

que portait le cochon de saint Antoine), Barrabas, ses sabots

voluptueusement fourrés dans les cendres chaudes, grogna; le saint

rabattit son capuchon, secoua la neige de ses épaules, passa sa main sur

sa belle barbe grise où pendaient des chandellettes de glace, et s’étant

assis, il commença:

--C’est donc ma tentation qu’il faut que je vous conte?

--Oui, bon saint Antoine! oui, grand saint Antoine!

--Ma tentation? mais vous la connaissez aussi bien que moi, ma

tentation. On l’a mille fois dessinée et peinte, et vous pouvez

contempler sur mon mur, collectionnées soigneusement (Dieu me pardonne

cette manie peut-être vaniteuse!), toutes les estampes, vieilles ou

nouvelles, consacrées à ma gloire et à celle de Barrabas, depuis l’image

d’Épinal qui coûte un sou, chanson comprise, jusqu’aux chefs-d’œuvre

admirables des Téniers, des Breughel et des Callot.

Vos mamans, à coup sûr, vous ont menés voir au Luxembourg, sur le

théâtre des marionnettes, mon pauvre ermitage tel qu’il est ici, avec la

chapelle, la cabane, la cloche suspendue à la fourche d’un arbre mort,

et moi au milieu en prières, tandis que Proserpine m’offre une coupe et

qu’un paquet de diablotins, balancés au bout d’une ficelle, se cognent

en poursuivant Barrabas effrayé.

Bientôt même, quand vous suivrez l’école, ce qui, je l’espère, ne

saurait tarder, vous pourrez, à travers les vitres de la bibliothèque

paternelle, lire ces mots: «La tentation de saint Antoine, par M.

Gustave Flaubert,» inscrits en lettres d’or sur le dos gaufré d’une

belle reliure.

Ce M. Flaubert est habile homme, quoiqu’il n’écrive pas pour les petits

enfants de votre âge, et, sur mon compte, assez exactement renseigné; de

leur côté, les artistes dont je vous parlais tout à l’heure n’ont oublié

aucun des diables qui, à diverses reprises, me tentèrent; ils en

auraient même ajouté plutôt.

C’est pourquoi, mes enfants, à revenir sur des événements si connus, je

craindrais vraiment d’avoir l’air de radoter...

--Oh! saint Antoine!... Oh! grand saint Antoine!

--Si je vous disais quelque autre chose?

--Non! la tentation, la tentation.

--Allons, fit Antoine en souriant, je vois bien que je n’échapperai pas

à la tentation cette année encore: mais, comme vous avez été

exceptionnellement sages, je vais vous en conter une qu’aucun artiste

n’a peinte et dont M. Gustave Flaubert n’a point parlé. Elle fut

terrible pourtant, n’est-ce pas, Barrabas? et me fit rouler plus

longtemps qu’il n’aurait fallu sur la pente au bas de laquelle luisent

dans un grand trou les feux de l’enfer tout ouvert. C’est d’ailleurs par

une nuit pareille, et à l’occasion du réveillon, que l’aventure

m’arriva.

A ce début, Barrabas, évidemment intéressé, se redressa sur ses deux

pattes de devant pour écouter, les enfants frissonnèrent et se

rapprochèrent, et voici le conte de Noël que leur raconta le bon ermite:

--Donc, mes amis, vous vous figurerez qu’après mille tentations

successives, les diables tout à coup avaient cessé de me tenter. Mes

nuits devinrent tranquilles. Plus de monstres griffus et cornus

m’emportant dans les airs sur leurs ailes de souris-chauve; plus de

suppôts d’enfer à barbe de bouc, à museau de singe; plus de fantasques

musiciens essayant d’effrayer Barrabas avec leur ventre fait d’une

contre-basse et leur nez qui s’évase et sonne comme une invraisemblable

clarinette; plus de reine Proserpine en robe d’or semée de vives

pierreries, gracieuse et majestueuse.

Et je me disais: «Tout va bien, Antoine, les diables se sont

découragés.»

Nous vivions, Barrabas et moi, heureux autant qu’on peut l’être, sur

notre roche. Barrabas allait, venait, me suivait partout, m’édifiant de

sa candeur et me réjouissant de ses gaietés enfantines; moi, je faisais

ce que fait tout bon ermite: je priais, je sonnais ma cloche aux heures

voulues, et, dans l’intervalle des exercices et des prières, je puisais

de l’eau à ma source pour arroser, dans un creux abrité, les légumes de

mon jardin.

Cela dura six mois et plus... les six beaux mois de solitude!

Je m’endormais dans la confiance; mais, pour mon malheur, le Malin

veillait.

Un jour, aux approches de la Noël, j’étais en train de prendre le soleil

devant ma porte, quand un homme se présenta. Il avait des souliers

ferrés, un fort bâton, un habit de velours coupé carré; il portait sur

le dos la balle des porteballes, et criait: «Broches, broches,

broches!... Fournissez, fournissez-vous de broches!» avec un léger

accent auvergnat. «Vous faut-il une broche, bon ermite?--Passez votre

chemin, brave homme, je vis d’eau claire et de racines, et n’ai que

faire de vos broches.--C’est bon, c’est bon, ne nous fâchons pas, on

remballe sa marchandise! Pourtant, ajouta-t-il avec un diabolique regard

en me montrant Barrabas qui, plus perspicace que moi grognait

furieusement dans un coin, pourtant celui-ci m’avait paru luisant et

gras en suffisance, et je croyais, Dieu me pardonne! que vous le

destiniez au prochain réveillon.»

Le fait est que ce gueux de Barrabas, depuis que les diables ne

tourmentaient plus ses digestions, s’était paré d’une graisse

réjouissante.

Je remarquai soudain la chose. Mais de là à manger mon unique ami, il y

avait loin. Aussi, quand je vis le porteballe redescendre le sentier,

l’air penaud, sa broche à la main, songeant à cette idée qu’il avait eue

de me faire réveillonner du corps de Barrabas, je ne pus m’empêcher de

rire.

Peu à peu, cependant, comme une mauvaise herbe qui chemine, cette

infernale idée, car c’était évidemment un diable sorti des enfers qui,

déguisé en colporteur, avait voulu me vendre une broche, cette infernale

idée de manger Barrabas poussait ses racines en dedans de moi.

Je rêvais broches, je voyais broches. Vainement je multipliais les

mortifications et les pénitences; pénitences et mortifications n’y

faisaient rien. Et le jeûne, le jeûne lui-même ne faisait que surexciter

mon appétit. Je fuyais Barrabas, je n’osais plus l’emmener dans mes

quêtes, et lorsqu’à mon retour, frétillant de la queue, il venait

affectueusement frotter sur mes pieds nus les rudes soies de son échine,

je détournais les yeux bien vite et n’avais pas le cœur de le caresser.

Mais je crois, mes enfants, que tout ceci ne vous intéresse guère, et

peut-être préfèreriez-vous...

--Non! bon saint Antoine.

--Continuez, grand saint Antoine.

--Je continuerai donc, quoiqu’il m’en coûte de réveiller d’aussi

pénibles souvenirs. Que de tentations! que d’épreuves. Le diable, pour

induire la créature à mal, se sert parfois des choses les plus

innocentes.

Près de mon ermitage il y avait un petit bois (je crois qu’en cherchant

bien on en retrouverait encore quelques arbres), où de braves gens

m’avaient permis de conduire Barrabas à la glandée. C’était notre

promenade favorite, le soir, au soleil couchant, quand la feuille du

chêne sent bon. Là, je lisais, Barrabas se gorgeait de glands, et

souvent même, labourant de son groin la terre humide sous les feuilles

tombées, il en faisait jaillir certaines boules grenues, odorantes et

noires, qu’il croquait avec volupté.

--Des truffes, peut-être, grand saint Antoine?

--Oui, mes petits amis, des truffes, cryptogame dédaigné par moi

jusque-là, mais dont le souvenir me revint tout d’un coup, exact et

appétissant. Si bien qu’à partir de ce moment-là, chaque fois que

Barrabas déterrait une truffe, je la lui faisais lâcher d’un coup de

bâton bien sec sur le plat du groin, jetant hypocritement, pour que

l’infortuné ne se décourageât point, une châtaigne ou deux à la place.

--Oh! saint Antoine!

--J’en ramassai ainsi plusieurs livres...

--Et vous vouliez truffer les pieds à Barrabas?

--Sans être bien décidé encore, je confesse que j’y songeais vaguement.

A côté de ma porte, reprit l’ermite après un silence, une plante

apportée par le vent avait germé entre le roc vif et le mur. Ses longues

feuilles d’un vert grisâtre sentaient bon, et dans ses petites fleurs

violettes les abeilles venaient se rouler au printemps. J’aimais cette

plante modeste qui semblait n’avoir voulu fleurir que pour moi; je

l’arrosais, je la soignais, j’avais tout autour apporté un peu de terre.

Mais hélas! un matin, comme je venais d’en casser un brin du bout de

l’ongle, j’eus, en le respirant, une rapide et tentatrice vision de

quartiers de porc rôtissant à la broche et inondant d’un jus doré des

brins d’herbe, plantés en quinconce dans la chair, qui grillent et se

recroquevillent. Ma plante, ma modeste petite plante, c’était la sauge

chère aux cuisinières, et sa friande odeur n’évoquait plus désormais

dans mon âme que des images de ripaille et de cochon rôti.

Honteux de moi-même, j’arrachai ma sauge et donnai mes truffes toutes à

la fois, dans une écuelle, à Barrabas, qui s’en régala.

Mais je ne devais pas être quitte à si bon marché. La sauge arrachée,

les truffes jetées, mes tentations pourtant persistèrent. Elles

revinrent même plus fréquentes, plus irrésistibles, à mesure que la Noël

approchait. Mettez-vous à ma place: avec un estomac robuste encore et

maigrement nourri depuis des années de légumes sans sel arrosés d’eau

claire, ce que je voyais passer au pied de mon roc, sur le grand chemin

qui mène à la ville, était bien fait pour damner un plus saint que moi.

Quelle procession, mes amis! Les gens de l’endroit, fidèles chrétiens,

préparaient leur réveillon huit jours à l’avance, et c’étaient, du matin

au soir, d’innombrables convois de victuailles: charretées de cerfs et

de sangliers morts, homards ficelés, poissons par pleines hottes,

huîtres en bourriches, poules et coqs pendus tête en bas, au bât des

montures; moutons gras destinés à l’abattoir; canards et pintades;

troupeau blanc des oies qui panardent; troupeau noir des dindes qui

secouent leur jabot violet; sans compter les bonnes femmes de la

campagne portant dans des paniers des fruits de verger mûris sur la

paille et des raisins conservés frais, des melons blancs d’hiver, des

œufs et du lait pour les crèmes, du miel en gâteau et en pot, des

fromages et des figues sèches. Et cela sonnait, tintait, trompettait,

babillait, gloussait, vacarme affriandant que dominaient toujours,

tentation suprême! les cris désespérés de quelque porc lié par la patte,

qui entraîne son conducteur, et qui hurle en tirant sur sa corde.

Enfin la Noël arriva. La messe de minuit dite à l’ermitage et tous les

assistants partis, je fermai la chapelle à clef et me barricadai vite

dans ma cabane. Il faisait froid, froid comme aujourd’hui; le vent de

bise soufflait et la neige couvrait les champs et les routes.

J’entendais au dehors rire et chanter; c’étaient mes paroissiens qui,

bien emmitouflés, s’en allaient réveillonner dans le voisinage. Je

regardai par le trou du volet: çà et là, dans la plaine blanche, des

feux clairs luisaient aux fenêtres des fermes, et là-bas la ville

illuminée renvoyait au ciel rougi comme le reflet d’un immense fourneau.

Alors je me rappelai les réveillons de ma gourmande jeunesse, l’aïeul

présidant la table et arrosant de vin nouveau la grande bûche calendale;

je vis les plats fumants, la nappe blanche, la flamme dansant dans les

faïences et les pots d’étain du dressoir, et de me trouver ainsi seul

avec Barrabas, quand tout le monde était en fête devant un maigre feu,

avec une maigre racine et une cruche d’eau en train de geler, soudain

une tristesse me prit, je m’écriai: «Quel réveillon!» et je ne pus

retenir mes larmes.

C’était l’heure qu’attendait le tentateur.

Depuis quelques instants, un frémissement d’ailes invisibles montait et

grandissait dans le silence de la nuit. Un éclat de rire traversa l’air,

et de petits coups, frappés discrètement, sonnèrent sur mon volet et sur

ma porte.--«Les diables! cache-toi, Barrabas!» m’écriai-je. Et Barrabas,

qui avait de bonnes raisons pour ne point aimer la diablerie, se réfugia

derrière le pétrin.

Les tuiles de mon toit tintaient comme sous la grêle; de nouveau, tout

autour de ma pauvre cabane, la bande infernale se déchaînait.

Mais voici bien le plus étrange. Au lieu des bruits terrifiants et

discords par lesquels mes ennemis s’annonçaient d’ordinaire: cris

d’oiseaux de nuit, bêlements de boucs, ossements entrechoqués et chaînes

de fer secouées, c’étaient cette fois des bruits très doux, vagues

d’abord et pareils à ceux que le voyageur transi entend sortir d’une

hôtellerie fumante et close, mais qui, distincts de plus en plus,

finirent par se fondre en une merveilleuse musique de broches qu’on

fourbit, de casseroles qu’on récure, de bouteilles qui se vident, de

verres qui s’emplissent, de fourchettes piquant l’assiette et de

tournebroches qui carillonnent, demandant à être remontés.

Tout à coup, la musique cessa, un choc violent fit frémir les ais de ma

cabane, le volet s’ouvrit, la porte tomba, et, le vent s’engouffrant, ma

lampe s’éteignit.

Je croyais déjà respirer la suie et le soufre... Pas du tout! Le vent

infernal arrivait cette fois chargé de bonnes odeurs et sentait le

caramel et la cannelle; depuis l’entrée du vent il faisait très doux

dans ma cabane.

A un moment, j’entendis crier Barrabas; on l’avait déniché dans sa

cachette: «Allons, bon! me dis-je, voilà les vieilles plaisanteries qui

recommencent; ils vont encore lui attacher une pièce d’artifice à la

queue; ces messieurs les démons sont peu inventifs!» Et, m’oubliant

moi-même, je priai le ciel d’accorder à mon compagnon la force de

supporter l’épreuve. Mais comme il criait de plus en plus fort, je me

hasardai à ouvrir les yeux, et, ma lampe s’étant soudainement rallumée,

je vis l’infortuné martyr tenu par la queue et les oreilles, en train de

se débattre au milieu d’une ronde de diables blancs.

--De diables blancs, grand saint Antoine?

--Oui, mes amis, de diables blancs et blancs du plus beau blanc, je vous

assure: déguisés qu’ils étaient en patronets, en marmitons, avec la

veste courte et le béret. Ils brandissaient des lardoires et

manœuvraient dans l’air, à cheval sur des lèchefrites.

Cependant, au milieu du logis, sur deux tréteaux, ils avaient placé une

planche longue et couché Barrabas dessus. Près de la planche: un grand

couteau, un seau, un petit balai, une éponge. Barrabas hurlait, et je

compris que les diables allaient saigner Barrabas.

Quelle perdition que la gourmandise! Tant que le sang coula et que

Barrabas hurla, je me sentais quelque émotion dans l’âme; mais une fois

Barrabas silencieux:--«Bah!» me dis-je, «puisqu’il est mort!» Et c’est

avec un sang-froid coupable, et même avec un certain intérêt que je vis,

entre les mains des infernaux marmitons, le candide Barrabas, mon cher

compagnon de solitude, manipulé cruellement et merveilleusement

transformé en un tas de choses succulentes.

Je le vis grillé et râclé; pendu par les pieds le long d’une échelle;

ouvert en long, vidé, lavé, blanc comme un lys et sentant bon déjà dans

la vapeur de l’eau bouillante, puis tranché, haché, salé, chair à pâté,

chair à saucisses, tout cela avec une rapidité, une prestesse

diaboliques, si bien qu’en un clin d’œil la pierre de mon foyer s’étant

couverte d’un lit d’ardente braise (les diables, hélas! n’en manquent

jamais), je fus entouré de marmites pleines, de grils chargés, de

broches garnies où, parmi des fumées odorantes comme l’ambre, dans des

jus et des sauces roux comme l’or, chantaient, rissolaient,

frissonnaient, cuisaient, et cela, je le confesse, à ma grande joie! les

restes charcutés de celui qui fut mon ami.

Soudain tout change. Quel spectacle!... Un palais au lieu d’une cabane;

plus de cuisine ni de braise; le mur décrépi se lambrisse, le sol battu

se couvre de tapis. Seules les tuiles du toit gardent leurs trous; mais

ces trous se transforment en une merveilleuse treille à jour, courant

sur le plafond doré, et laissant, par ses découpures, voir le bleu du

ciel et les étoiles (j’en avais jadis admiré la pareille chez un homme

riche de la ville à qui je prêchais la pénitence). Et, par ces trous,

montaient, descendaient une légion de petits marmitons porteurs de

plats, s’entortillant dans les feuilles, se suspendant aux vrilles

cassantes de la vigne, s’accrochant aux bourgeons veloutés, embrassant

de leurs petits bras les grappes, se laissant glisser le long des

sarments verts, et couvrant de mets cuits à point une table où j’étais

assis.

Sur cette table il y avait de tout. Ah! mes amis, rien que d’y penser,

l’eau m’en vient... Ciel! qu’allais-je dire? Non, rien que d’y penser,

le remords m’en vient au cœur: quatre jambons, deux gros, deux petits;

quatre pieds truffés; une seule hure, mais si bien nourrie de pistaches;

des rillettes; des galantines rougissantes sous leur calotte d’ambre

tremblotant; des andouillettes délicates, des saucisses entortillées,

des boudins noirs comme l’enfer; puis les rôtis, les hachis, les sauces!

Moi, cependant, la bouche ouverte, les narines dilatées, j’admirais que

sous les soies d’un humble animal eussent pu mûrir tant de choses

savoureuses, et je m’attendrissais au souvenir de Barrabas.

--Mais en mangeâtes-vous, grand saint-Antoine?

--Presque, mes amis, j’en mangeai presque! Déjà je piquais ma fourchette

dans la peau croquante d’un boudin qu’un diable fort poli me présentait.

La fourchette entra, le diable sourit: «_Vade retro, vade!..._»

m’écriai-je. Je venais de reconnaître le sourire de l’infernal petit

porteballe, cause de toutes mes tentations, qui, deux mois auparavant,

m’avait offert une broche à acheter. «_Vade, Satanas, vade retro!_»

La vision s’évanouit; le petit jour luisait, mon feu achevait de

s’éteindre, Barrabas, aimable et bien portant, se secouait en faisant

sonner sa sonnette; et, au lieu de la ronde de diables blancs, des

flocons de neige gros comme le poing, pénétrant par la porte et le volet

qu’avait renversés la tempête, tourbillonnaient dans le vent glacé.

--Et après? dirent les enfants affriandés par un si beau conte.

--Après, repentant et le cœur un peu gros, je partageai avec Barrabas

mon repas de racines, et depuis, jamais plus les diables ne sont venus

troubler notre réveillon.

LE POT DE MIEL

A THÉODORE DE BANVILLE

Il ne s’agit pas, cher maître, de celui que le Chaperon-Rouge portait

pour Mère-Grand le jour que le loup le rencontra, mais d’un autre pot de

miel en grossière terre de chez nous, vernissé à l’intérieur et

s’agrémentant sur les bords de quelques coulures d’émail, modeste

amphore paysanne qui a dû vous parvenir par colis postal ces jours

derniers, dans un emballage de marjolaines nouvelles dont le parfum

montagnard--si pénétrant soit-il lorsque la plante est cueillie

verte,--aurait peine à lutter avec le parfum du miel lui-même.

Solide et grenu, et comparable--sauf la couleur--au Falerne que les

vieux Romains coupaient par tranches avant de les dissoudre dans la

neige, solide à ne pas fondre par les plus chauds étés, grenu à craquer

sous la dent, ce miel tellement doux que sa violente douceur a des

sensations de brûlure, vous aura sans doute rappelé le classique miel de

l’Hymette que les épiciers grecs de la rue de la Darse, à Marseille,

vendent, ô sacrilège! dans de vulgaires boîtes de fer blanc.

Or, je veux vous révéler, car il y a toujours une raison aux choses,

pourquoi le miel en question ne ressemble à aucun autre miel, et

pourquoi il s’en est échappé, quand on a soulevé le couvercle, un vol de

visions idylliques qui, tout de suite d’ailleurs, se sont trouvées comme

chez elles dans votre maison à la fois Parisienne et Grecque, cachée

dans la tranquillité des vieux ormes de la vieille rue du Jardinet.

La raison, cher maître, la voici:

Ce miel, tel que Rothschild n’en aura jamais sur sa table, cette

savoureuse ambroisie faite du suc de toutes fleurs, cet or fluide et

divinement sucré qu’il faudrait payer au poids du vrai or, n’était pas,

comme vous avez pu le croire, un cadeau de moi, mais un cadeau que vous

faisaient, et d’elles-mêmes, les abeilles.

Ce miel ne m’avait rien coûté, ou si peu que c’est presque rien...

Mais il vaut mieux simplement vous en raconter l’histoire qui, bien que

d’hier et arrivée en France, nous ramène à la simplicité de ces âges

primitifs où, sur la terre pure encore, sans ambition, sans besoins,

heureux et bons comme des Dieux, les hommes vivaient en communauté avec

la nature.

Un jour, tante Annette me dit:

«--Voici que la saison approche; si tu veux, un de ces matins, nous

monterons au Mas des Truphème.

--Pour quoi faire?

--Pour renouveler notre provision de miel. Autrefois, dès les premiers

beaux jours, la femme nous l’apportait; mais, maintenant, elle est trop

vieille.

--Et, est-ce loin, le Mas des Truphème?

--Non, deux petites lieues, à mi-hauteur de Lure.»

Deux petites lieues en montée--et l’on sait combien ces petites lieues

s’allongent une fois parti!--il y avait certes là de quoi faire

réfléchir un Parisien. Mais on se souvient d’avoir été montagnard, et

quelle belle occasion de renouveler connaissance avec la montagne, à

travers les mille changements qui, des oliviers dont le feuillage déjà

s’argente, et des amandiers prématurément fleuris, vous conduisent, par

d’imperceptibles transitions, aux pentes ombragées de frênes, aux

fourrés de grands buis glacés, aux rases étendues de lavandes, et aux

sommets que seule égaie la verdure immobile des genévriers.

J’acceptai donc la promenade.

Le lit d’un torrent sert de chemin; puis c’est un chemin pierreux fort

semblable au lit du torrent, un chemin qui n’en finit pas de se tordre

aux flancs de la côte abrupte où s’effrite sous le soleil le schiste des

_lavines_ ordinairement bleues, mais mouillées et noires ce matin,--car

il a plu toute la nuit,--noires d’un velours rayé çà et là par le

luisant ruban de sources subitement jaillies.

Et tout le temps je me disais:

--«Certes, la route est pittoresque, mais quelle singulière idée a la

tante d’aller chercher son miel si haut!»

Nous arrivons sous un revers abrité avec quelques traces de culture, un

bout de pré, une chenevière: oasis cachée comme en défrichaient jadis,

dans ces endroits perdus, les paysans, alors que le seigneur gardait

pour lui seul les grasses terres des vallées; et que peu à peu l’on

abandonne depuis les ventes de la Révolution et le parcellement des

grands domaines.

Au milieu, le Mas des Truphème, bizarre bâtisse en cailloux roulés, sans

crépi, avec un cordon de grès rouge dessinant l’angle des murs, le cadre

des étroites fenêtres, et l’arc surbaissé de la porte.

A côté du Mas, une fontaine de deux canons dont l’eau tombe à grand

bruit dans un réservoir qui déborde; et derrière, s’étageant sur un bloc

calcaire naturellement coupé en gradins, une centaine de ruches,--troncs

d’arbre creux que recouvre une tuile--tout autour desquelles,

bourdonnant dans le soleil, tourbillonnent des vols d’abeilles,

innombrables, mouvantes et pressées comme les flocons d’une neige d’or.

La vieille, qu’une poule suivait, s’avança timide et prudente:

--Vous m’avez fait presque peur: je vous prenais pour un huissier...

Heureusement, j’ai reconnu mademoiselle.

--Vous avez donc quelque procès?

--Non; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.

--Comment? Pauvre! avec toutes ces ruches...

--Ah! mon pauvre monsieur, si vous saviez, cela rend si peu!»

En effet, la pauvreté, une pauvreté décente, se lisait d’un coup d’œil à

tous les coins de l’humble logis.

La vieille nous servit sur un bout de nappe très blanche une collation

de pain bis, de noix et d’eau claire, puis on fit marché pour un certain

nombre de pots de miel qu’un homme qui travaillait plus haut dans le

bois nous apporterait au prochain samedi, en allant vendre ses fagots à

la ville.

Les pots pesés, l’argent compté, tante Annette tira quelques menus

présents d’un panier dont le contenu m’intriguait.

--«Tenez! voici pour vous une capeline de laine, et un couteau à

plusieurs lames pour votre cadet qui s’est mis berger.»

Un reflet humide et fugitif--c’est ainsi qu’on pleure à soixante et dix

ans--brilla dans les yeux de la vieille qui tournait, retournait le

couteau, et, de ses mains ridées, palpait lentement la chaude étoffe.

Elle hésitait pourtant, avec une enfantine envie d’accepter.

--«Vous êtes de braves gens!... la capeline me tiendrait chaud cet

hiver, et Cadet serait bien heureux... Mais j’aurais trop peur que les

abeilles...

--Prenez, mais prenez donc! Les abeilles n’ont rien à voir là-dedans...

C’est en dehors du prix du miel, c’est pour votre pain et vos noix.»

Nous étions déjà au bout du champ, et la vieille répétait encore:

--«Pour le pain et les noix; c’est bien cela! sans quoi les abeilles se

seraient dépitées.»

Quand elle nous eut quittés:

--«Voilà bien du mystère pour l’achat de quelques malheureux pots de

miel! M’expliquerez-vous, tante Annette, ce que veut dire cette vieille

avec son histoire d’abeilles qu’on dépite?...

--Comment! tu ne sais pas?... Mais c’est la croyance du pays... Les

abeilles, tout le monde ici te l’apprendra, possèdent le don de sagesse

et ont l’argent et l’avarice en grande horreur. Elles veulent bien

servir l’homme, mais non pas en être exploitées. Aussi ne

permettent-elles pas qu’on change le prix de leur miel qui doit rester

toujours le même, tel qu’il fut fixé dans l’ancien temps. Et si

quelqu’un, par désir de trop gagner, se hasardait à l’augmenter, ne

fût-ce que d’un sou, alors ce ne serait pas long, et les abeilles

essaimeraient au loin, laissant l’avare seul à se lamenter devant ses

ruches vides.»

N’est-ce pas, mon cher maître, que voilà une superstition touchante et

une admirable leçon? non pas seulement pour les épiciers qui, sans

craindre de voir les pots sophistiqués s’envoler en brisant les glaces

des devantures, continueront, hélas, jusqu’à la fin des siècles, à

mélanger le glucose au miel; mais pour toute l’humanité. Car au milieu

des honteux marchandages où on les prostitue, dans le bruit d’écus

remués dont on ne cesse de les assourdir, il est à craindre que les

derniers dieux consolateurs qui nous restent, c’est-à-dire l’Art et

l’Amour, secouent leurs ailes un beau soir, et remontent droit vers le

ciel, indignés, comme les abeilles!

NOËL RÉTROSPECTIF

J’ai fait mon Noël, je l’avoue, un Noël qui aurait pu s’appeler

_Christmas_. On avait, Dieu me damne, mangé le pudding en famille; sur

toutes les tables luisaient, flamblants neufs, des volumes petits et

grands d’un bariolage correctement britannique; à l’angle de toutes les

cheminées, égratignant l’émail des potiches, se hérissaient des bouquets

de houx; à toutes les portes, à tous les lustres, pendaient des

branchettes de gui au dur feuillage parasite piqué de fruits

transparents et blancs pareils à des perles de glace, et chaque fois

qu’un couple passait sous le gui, le cavalier avait le droit d’embrasser

sa danseuse... Encore une coutume d’outre-Manche, à ce que m’a expliqué

un savant.

La coutume est certes galante, je ne saurais y contredire. Cependant un

arrière-fond de patriotisme proteste en moi contre cette invasion des

mœurs étrangères. Et puisque les fortunés du jour veulent essayer, non

sans raison, d’introduire un peu de pittoresque dans la vie, ils

feraient mieux d’en revenir tout simplement à notre vieille France

provinciale qui elle aussi a ses vieux et touchants usages dont la

tradition vacillante déjà risque de s’éteindre si l’on n’y prend garde.

Je ruminais ces choses l’autre après-minuit dans la cohue des

groupes--les mêmes souvent--qui sortaient recueillis du porche sombre et

bas d’une église, ou se pressaient turbulents et joyeux aux devantures

des restaurants éblouissantes de gaz, croulantes sous l’entassement des

victuailles; et, la mélancolie de l’heure aidant, je revoyais d’autres

Noëls, loin de Paris, là-bas, au village.

Au village, bien à l’avance, Noël s’annonce par toutes sortes de signes

et de pronostics que chacun comprend sans avoir besoin d’être

astrologue. Le porc déjà gras sous son toit vit entouré de soins

gastronomiquement affectueux; tel aux Iles de la Société, un parent dont

on attendrait le succulent héritage. Dès les premières gelées, sur la

route sonore et blanche, ont commencé à défiler, venant on ne sait d’où,

d’innombrables troupeaux de dindes. Chaque ménage achète la sienne qu’on

nourrira dans un coin de la basse-cour et qui, gavée de son et de noix,

avec ses colères stupides, sa roue bruyamment étalée, le bizarre

ornement qui se trimbale autour de son bec, apparaît aux yeux des

enfants comme un grand oiseau fantastique.

A la Sainte-Barbe, vingt-un jours avant la Noël, dans trois assiettes

choisies parmi les plus belles du dressoir, on a étalé quelques grains

de blé, lesquels arrosés soigneusement et tenus au chaud dans le coin de

la cheminée, ne tardent pas à germer sans terre ni soleil, ce qui nous

semblait un miracle. Ces trois assiettes, minuscules champs de blé vert,

symbolisant le printemps et les espérances de l’année nouvelle, sont

destinées à figurer--avec les trois lumières dont la flamme, selon le

côté où elle s’incline, désigne celui qui doit mourir--sur la table du

grand repas, entre le nougat familial et le pain de Calende qu’une main

prudente va découper, la part des pauvres réservée, en autant de

morceaux qu’il y a de convives.

Cependant peu à peu le blé monte, et, d’abord blanc et pâle, peu à peu

se colore de vert. Les jours passent, le moment approche, il s’agit de

préparer la fête.

Un matin, le valet s’en est allé au bois; il a rapporté mystérieusement

la maîtresse bûche depuis longtemps choisie, et qui posée sur les

landiers par l’aïeul et le plus jeune enfant de la maison, arrosée de

vin pur en souvenir des libations antiques, prendra feu soudain et

s’enveloppera, ainsi que d’une vibrante broderie d’or, des mille

étincelles de toutes ses mousses enflammées, pendant que les assistants

chanteront: «Allègre, allègre, Noël nous rende allègres!»

Maintenant, Noël peut venir; il n’y a plus guère qu’à s’occuper de la

crèche!

--Pour les enfants, la crèche c’est la grande affaire. Dans les villes,

rien de plus facile; les crèches s’y trouvent, ou peu s’en faut, toutes

confectionnées. Si bien qu’à ce moment Marseille, le long de son cours

Belzunce comme Paris le long de ses boulevards, étale une double rangée

de baraques où, au lieu de jouets et d’objets d’étrennes, on vendra des

feuillages, des mousses vertes, des montagnes en cartonnage, du papier

d’or pour les étoiles, du papier gros bleu pour le ciel, et de petites

figurines moulées reluisantes du vernis de leurs couleurs neuves.

Dans les villages, c’est autre chose! Chaque famille possède bien au

fond d’une armoire sa collection de _santons_,--représentation naïve des

personnages de nos vieux Noëls--renouvelés un peu tous les ans et dont

certains remontent parfois à un siècle: mais pour le reste, il faut

s’ingénier.

On s’en va donc à la montagne,--vous voyez d’ici quelle joie! cherchant

des plantes, des lichens, des cailloux bossus et moussus, des écorces

curieusement contournées, tous les éléments et les reliefs d’un paysage

compliqué, assez pareil aux fonds que Léonard de Vinci, à l’imitation

des Primitifs, a mis derrière sa Joconde, et qui, avec des ponts, des

torrents, des pics déchiquetés, du haut desquels Don César pourrait dans

le lointain _contempler ton azur, ô Méditerranée_! (car c’est au Don

César de _Ruy-Blas_ et non, comme je me l’étais imaginé, sous

l’influence d’un abcès de stupeur académico-cérébrale, au Scapin des

_Fourberies de Nerine_ qu’appartient cet admirable vers) des vallées

profondes, des cavernes de brigands, des chapelles d’ermite, des fermes,

des châteaux, des villages, le tout savamment saupoudré d’une couche de

farine pour imiter la neige, a la prétention de figurer je ne sais

quelle chimérique Palestine. A travers tout cela circule et grimpe, en

retour de foire, poussant des mulets, des moutons, des chèvres, une

population de villageois et de bergers. Et c’est, dans un sentiment

d’ingénu réalisme, tout le drame rêvé du voyage à Bethléem, depuis le

paysan incrédule et grognon que ses voisins réveillent pour lui

apprendre la grande nouvelle, jusqu’à l’arrivée devant l’étable, et les

humbles présents offerts à l’Enfant-Dieu qui, demi-nu, grelotte entre le

bœuf et l’âne.

Ici d’ailleurs, comme dans la _Pastorale_ qui n’est qu’une crèche animée

et mise en action, la Nativité tient peu de place et ne sert guère que

de prétexte. L’important, c’est l’odyssée tragi-comique, relevée

d’allusions et de gauloiseries, d’une bande de paysans voyageant en pays

inconnu au milieu d’aventures telles que Labiche aurait pu s’en inspirer

pour son _Monsieur Perrichon_ et Verne pour son _Tour du monde en

quatre-vingts jours_.

Car en Provence, on joue toujours la Pastorale, dernier spécimen des

Mystères, mais hélas une Pastorale sacrilègement décapitée. Jadis

_Pistachié_ en était le protagoniste, Pistachié: un polichinelle proche

parent de Karagouz. Et il fallait entendre Pistachié, monté sur son âne,

égayer de lazzis improvisés, dans ce marseillais du quartier Saint-Jean,

qui, mieux que le latin, brave l’honnêteté, les situations les plus

dramatiques. Hélas, vers la fin de l’Empire, un prélat ennemi du

pittoresque obtint la suppression de Pistachié. Le bourriquot suit

encore la caravane, gambadant et pétaradant, et poussant un braiement

sonore, braiement d’orgueil et d’allégresse, quand il voit un âne, un

confrère près du berceau où dort Jésus. Mais Pistachié n’a pas reparu,

même depuis la République, et la France a perdu en lui un masque

traditionnel, que pouvait nous envier l’Italie.

La Pastorale et Pistachié nous ont fait oublier la crèche qui se trouve

incomplète encore, car les Rois n’arriveront que dans douze jours. Mais

n’est-ce pas qu’elle est touchante cette religion populaire où le prêtre

n’apparaît point? Au fond, ce que le peuple voit dans l’enfant nu

souffrant de la faim et du froid, c’est lui-même. Le laissera-t-on

abandonné? Les pauvres, les bergers, sont venus les premiers; ils ont

fait tout ce qu’ils ont pu, mais leur bonne volonté ne saurait suffire.

C’est au tour des Mages, maintenant, des riches, des puissants, des

philosophes! Ils sont en marche derrière l’étoile, Melchior avec

Balthazar, et le bon nègre au manteau rouge. Apporteront-ils dans leur

ciboire d’or de quoi guérir l’humaine misère? Voilà des mille ans que le

monde espère, et le vrai Noël ne vient pas; et toujours le bœuf souffle

et toujours l’âne souffle, épuisant inutilement, sans rien réchauffer,

le brouillard de leur tiède haleine; et toujours le mortel vent d’hiver

fait rage dans l’étable sans portes où la neige tombe par les trous du

toit!

LE BON GUI

Le vent ayant soufflé longtemps, les chemins des bois, quand vint le

matin, se trouvèrent jonchés de branches mortes, et aussi, par endroits,

de brins de gui arrachés à ces boules d’épaisses verdures qui

apparaissent en automne, au sommet des arbres sans feuilles, tout

pareils à des nids de pie.

Deux femmes étaient dans le bois: l’une vieille, si vieille que la peau

crevassée de son visage et de ses mains semblait rude comme une écorce;

l’autre jeune et si belle que rien en cette saison ne pouvait donner

l’idée d’une telle beauté, puisqu’il n’y avait plus dans l’herbe transie

ni muguets, dont la blancheur se comparât à celle de son teint, ni

pervenches couleur de ses yeux.

La vieille faisait un fagot pour chauffer sa cabane et cuire son dîner.

La jeune, en manière de distraction, ramassait et nouait d’un ruban le

gui qui était par terre.

Donc, il arriva que, l’une musant, l’autre fagotant, toutes les deux se

rencontrèrent juste au carrefour des Ermites, près du grand bloc de

grès, au milieu duquel, à la place d’une croix tombée, on voit

maintenant un trou toujours rempli d’eau où les oisillons viennent

boire.

--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, s’écria la vieille. Eh! donc,

seigneur mon Dieu! qu’allez-vous donc faire de tout ce gui?

La jeune hésitait à répondre: car, avec ses haillons, son regard malin,

la vieille au fagot lui avait tout d’abord fait l’effet de quelque

sorcière. Mais ces haillons étaient si propres, et à cette malice se

mêlait visiblement tant de bonté, qu’ayant pris confiance:

--Voici, dit-elle, ce dont il s’agit. Je suis Guillaumette, la fille de

maître Guillaume qui a sa ferme là-bas, par delà le pont quand on va au

village, à l’endroit où la route tourne...

--Riche maison, da! riche et bénie: quiconque est pauvre la connaît,

depuis le temps qu’on y fait l’aumône.

--Or, écoutez, ma bonne vieille, et, puisque l’occasion s’en trouve, ne

me refusez pas un conseil... Il y a quelqu’un que j’aime et qui m’a

promis mariage. Lui m’aime bien aussi; pourtant il ne se presse guère.

Alors, ce matin, voyant sur l’herbe et sur la mousse tant de beau gui à

l’abandon, l’idée m’est venue d’en nouer un bouquet que, le soir de

Noël, sans que personne en sache rien, je suspendrai à notre porte.

Comme mon fiancé doit être de la fête et me conduire à la messe de

minuit, nous passerons dessous ensemble. Quand on passe ensemble sous le

gui, vous savez que l’amour se double et qu’on se marie dans l’année.

--Je sais, je sais, marmotait la vieille; mais nous ne sommes pas à

Noël, il s’en manque de deux bons mois.

--Qu’importe? J’aurai provision faite. Le gui se garde pendant des

années, d’ici à deux mois il ne flétrira point.

La vieille s’était mise à rire:

--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, bien fleuri, bien branchu, la

feuille épaisse, rousse comme l’or... Seulement peut-être un peu jeunet!

Ses graines sont vertes encore... Faut pas cueillir le gui trop tôt, ni

prendre celui que le vent casse... Pour que le gui soit bon et porte

chance aux amoureux, il doit avoir subi l’hiver, enduré froidure et

gelée, et tenir à l’arbre si fort qu’en l’arrachant l’écorce vienne...

La jeunesse ne le croit point! N’empêche qu’il y a gui et gui, comme il

y a amour et amour.

Guillaumette était déjà loin, mais la vieille répétait quand même, tout

en rechargeant son fagot:

--Pour du beau gui, v’là du beau gui! N’empêche qu’il y a gui et gui.

L’année suivante, au même endroit, près de la croix tombée du carrefour

des Ermites, la vieille chercheuse de bois mort et Guillaumette se

rencontrèrent encore.

Ce n’était plus, comme l’autre fois, en automne, mais la veille même de

Noël.

L’herbe gelée craquait sous le pied, du givre luisant pendait aux

arbres, et de gros tas de neige restaient sur le bord des chemins aux

endroits où le soleil manque.

La vieille, peut-être à cause de la neige, n’avait pas fagoté ce

jour-là. Sa serpe à la main, elle rapportait, non sans peine, un grand

faix de gui frais cueilli. Elle reconnut Guillaumette et s’aperçut

qu’elle pleurait.

--Eh! donc, fillette, essuyons ces yeux! Ce serait péché que de les

fondre.

--Hélas! ma bonne vieille, quoique cela ne serve pas à grand’chose, je

vais vous conter mon chagrin.

L’an dernier, s’il vous en souvient, j’avais suspendu le gui à notre

porte, pour qu’en passant dessous avec mon amoureux, son amour se

doublât et le décidât au mariage.

Tout, d’abord, sembla réussir. A peine le pied sur le seuil, il aperçoit

le gui et m’embrasse; puis, la messe de minuit entendue, avant que l’on

se mette à table, il prend mon père dans un coin et fait demande de ma

main...

--Attendons la fin, Guillaumette!

--Les bans allaient être publiés. On avait déjà retenu les ménétriers,

pour la noce. Mais c’était là trop de bonheur! Une nuit, la rivière

déborda, noyant les labours, les prairies, ruinant aux trois quarts

notre ferme, et nous laissant désespérés.

--Alors?...

--Alors, répondit Guillaumette qui mouillait son tablier de larmes,

alors, me voyant pauvre, mon fiancé est parti; et, bien qu’on l’ait

cherché partout, nous n’en avons plus eu de nouvelles.

--Je vous avais prévenue, Guillaumette: faut pas se fier au gui

jeunet!... Et puis les hommes c’est si traître!... De sorte que vous

l’aimez toujours?

--Non, certes!

--Pourtant vous pleurez.

--Je pleure mon affront, mais on n’aime que qui vous aime.

--Dans ce cas, fit la vieille en riant, méfions-nous, belle

Guillaumette! Je sais quelqu’un...

--Quelqu’un?

--Oui! quelqu’un--pour vieille qu’on soit on a de bons yeux--quelqu’un

qui depuis longtemps vous aime, bien que vous n’ayez guère jamais daigné

y prendre garde, et qui continue à vous aimer sans s’inquiéter si votre

dot s’en est allée à la rivière.

Le fils du voisin,--pourquoi donc rougir, Guillaumette?--ne doit-il pas

ce soir faire la Noël chez vous? Tâchez, pour voir si le cœur vous en

dit, que ce soit lui le galant qui, à minuit, vous mène à la messe.

--Alors, soupirait Guillaumette, pour le cas où le cœur m’en dirait,

peut-être feriez-vous bien de me vendre un brin ou deux de votre gui?

--Les voilà, ma belle: roux comme l’or, avec des grains en chapelet plus

clairs et plus blancs que des perles blanches... Du beau gui bien net,

bien franc, qui ne trompe pas. Car, voyez-vous, ce gui-là a subi

l’hiver, enduré froidure et gelée, et n’est pas tombé au premier vent...

Mais gardez vos sous, Guillaumette: mon gui, aujourd’hui, n’est pas à

vendre; il appartient au fils du voisin qui, dès hier, me l’a retenu.

Et, railleuse, tout en détachant deux brins choisis, la bonne vieille

murmurait:

--Je vous l’avais dit, Guillaumette; il y a gui et gui, comme il y a

amour et amour!

L’ÉVANGILE

SELON SAINT PERRAULT

--Alors, continua Simonette, après avoir d’un geste impatient secoué de

droite à gauche sa blonde tête trop lourde d’idées, alors... Mais je ne

me rappelle plus à quel endroit nous en étions.

--Nous en étions au plus bel endroit, quand les trois marquis de Carabas

viennent, montés sur des chameaux, visiter Petit Jésus dans sa crèche.

--C’est ça: les trois marquis de Carabas! Seulement, il faut que je

recommence.

--A ton aise, recommence, Simonette,

--Et tandis que Monsieur faisait sa partie avec le bon curé, que Madame

lisait, et que maman nourrice s’assoupissait à écouter le feu--pour le

chat et pour moi, surtout pour le chat qui, ayant quitté la place chaude

dans les cendres, était venu s’asseoir sur la table et semblait

approuver de son ron-ron, pour le chat et pour moi, auditeurs à l’âme

ingénue, Simonette (elle aura quatre ans aux prochains lilas) recommença

cette étonnante histoire où se mêlent au gré d’une enfantine

imagination, l’Évangile et ma mère l’Oie, les contes bleus de la

nourrice et les leçons du bon curé.

--Alors Petit Jésus avait bien froid, couché dans la crèche, sur la

paille, et il serait peut-être mort sans le bœuf et l’âne qui

soufflaient.

Il se trouvait bien pauvre, petit Jésus!

Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau jour on entendit en l’air un bruit de

trompettes et de musiques. C’étaient les trois marquis de Carabas qui

arrivaient conduits par l’étoile. Les marquis de Carabas sont toujours

très riches. Ceux-ci donnèrent à Petit Jésus un pot de beurre, une

galette, toutes sortes de trésors précieux, et aussi un joli chapeau en

drap rouge pour se préserver du soleil quand viendrait l’été. Et Petit

Jésus disait: «Une fois grand, je distribuerai mes trésors à tout le

monde, afin qu’on ne voie plus sur terre des enfants ni des vieux qui

aient froid comme j’ai eu froid.»

Mais le seigneur du pays, un ogre appelé Barbe-Bleue, devint jaloux de

Petit Jésus et envoya de tous côtés des méchants hommes qui le

cherchaient pour le tuer. Et alors Marie avec Joseph montèrent Petit

Jésus sur l’âne et l’emmenèrent loin, bien loin, dans les montagnes de

l’Égypte, et alors...

--Et alors?...

Ici mademoiselle Simonette hésita. Ses yeux crispés, ses sourcils

froncés témoignaient du violent travail intérieur qui se faisait dans

son cerveau. Enfin, au bout de quelques secondes d’efforts, elle rit au

chat, rassérénée, et reprit comme il suit le fil de son histoire:

--Marie avec Joseph avaient laissé Mère Grand au village, parce qu’elle

était un peu vieille et qu’elle ne savait plus marcher. Petit Jésus

s’arrêta donc près d’un ruisseau et remplit ses poches de cailloux

blancs qu’il sema tout le long de la route. Il pensait: «De cette

manière je reconnaîtrai mon chemin, et pourrai retourner embrasser Mère

Grand.»

Un jour, pendant que ses parents dormaient et que l’âne broutait attaché

à un arbre, Petit Jésus prit sur le bât le pot de beurre et la galette,

mit son chapeau rouge et partit.

Après avoir marché, marché, quand il fut arrivé dans le bois, Petit

Jésus rencontra compère le loup, un loup tout noir qui avait des bottes;

et, grâce à ces bottes, en courant, le loup faisait sept lieues à chaque

pas. «Où t’en vas-tu, Petit Jésus, avec ce joli chapeau rouge?--Je vais

porter à Mère Grand ce pot de beurre et cette galette, et j’ai pris par

le bois parce qu’il y a sur la route les méchants hommes que l’ogre

envoie pour me tuer.»

Le loup voulait d’abord manger Petit Jésus, mais il n’osa pas à cause

d’un coupeur d’arbres qui passait par là, armé de sa hache.

Le loup demanda encore: «Et Mère Grand, demeure-t-elle bien loin?--Oh!

oui, c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la

première maison du village.»

Là-dessus, le loup se remit à trotter, allongeant ses bottes de sept

lieues, et Petit Jésus resta seul, bien content que le loup fût parti.

Petit Jésus, qui avait faim, cueillit les fraises du gazon et des

prunelles sur les haies. Il ne voulut toucher ni à la galette ni au pot

de beurre qu’il réservait à Mère Grand.

On s’amusait beaucoup dans ce bois. C’était beau comme au fond d’un

parc. De partout les oiseaux chantaient. Il y avait des fleurs, des

papillons et de gros lézards brodés de perles qui remuaient les feuilles

sèches.

Petit Jésus courut après les papillons et fit des bouquets avec les

fleurs. Il essaya de caresser les gros lézards, mais tout de suite les

gros lézards s’en sauvèrent.

Puis il vit passer le Prince Charmant vêtu d’un habit couleur de soleil,

et Peau d’âne vêtue de sa robe couleur de lune. Il rencontra aussi des

fées en train de fagoter leur faix de branches mortes; et il joua

longtemps, longtemps, avec les sept enfants que le bûcheron et la

bûcheronne venaient perdre. Alors Petit Jésus, non, le Petit Poucet...

--Voyons, Simonette, tu t’embrouilles.

--Je ne m’embrouille point, répondit Simonette, Même que Petit Jésus, à

force de jouer ainsi, avait fini par oublier Mère Grand.

Quand il y pensa, la nuit tombait et tout était déjà bien noir, près du

moulin, en passant du pont de l’écluse.

Petit Jésus se pressait, mais le loup avait couru plus vite. Le loup

était déjà à la maison, couché dans le lit de Mère Grand. «Toc,

toc.--Qui est là?--C’est moi, Petit Jésus, que des méchants hommes

voulaient tuer et qui vous apporte d’Égypte, de la part des trois

marquis de Carabas, une galette et un pot de beurre.--Tire la

chevillette, et la bobinette...»

Simonette n’acheva pas. Comme il arrive aux enfants dont la pensée

travaille trop, Simonette, peu à peu, s’était ensommeillée en écoutant

son propre conte.

Nouveaux contes de Noël · 第 1 / 9 段