CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE

Portant Mahaud, qui dort toujours,

Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds,

Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière;

La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière;

Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit:--Eh bien?

Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien,

Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière...

Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre

Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,

Un des grands chevaliers rangés le long du mur

Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme,

Tranquille sous le masque horrible de son heaume,

Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher;

On croit entendre un dieu de l'abîme marcher;

Entre eux et l'oubliette il vient barrer l'espace,

Et dit, le glaive haut et la visière basse,

D'une voix sépulcrale et lente comme un glas:

--Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas!

Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte

Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.

La voix de fer parlant sous le grillage noir

Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,

Et que Zério chancelle ainsi qu'un mât qui sombre:

--Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre

Dont tout l'univers parle et que vous connaissez;

Le voici: 'Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,

Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,

Je contracte alliance avec mes deux bons frères,

L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;

Sans jamais m'absenter ni dire: je suis las,

Je les protégerai dans toute conjoncture;

De plus, je cède, en libre et pleine investiture,

Étant seigneur de l'onde et souverain du mont,

La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,

A la condition que, si je le réclame,

Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.'

--Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,

Es-tu Satan?

--Je suis plus et moins. Je ne prends

Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,

Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.

Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,

Et Zéno dit à Joss:--Hein! qu'est-ce que c'est donc?

Joss bégaie:--Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.

De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre?

--Le juge.

--Grâce!

La voix reprend:

--Dieu conduit par la main

Le vengeur en travers de votre affreux chemin;

L'heure où vous existiez est une heure sonnée;

Rien ne peut plus bouger dans votre destinée;

L'idée inébranlable et calme est dans le joint.

Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point

Que vous aviez sur vous l'oeil fixe de la peine,

Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine

Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi.

Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi?

Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,

N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables!

Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar;

Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char;

Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes;

Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes

La couronne de fer et la couronne d'or;

Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor;

Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde;

Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde

Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux;

Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux;

Vous avez la puissance et vous avez la gloire,

Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,

Sous cette inaccessible et haute dignité,

Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,

Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,

Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,

Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,

Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!

O dégradation du sceptre et de l'épée!

Noire main de justice aux cloaques trempée!

Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds,

Et le trône est un siège aux croupes des dragons!

Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte!

Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte,

C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.

O peuple, million et million de bras,

Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,

Toi, que leurs majestés les vermines dévorent,

Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,

Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau!

Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles

Que l'enfer même rêve étonné devant elles!

Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,

Splendides, inouïs, prospères, étouffants;

Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure.

Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure.

J'en ris. Je trouve bon qu'à-de certains instants

Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,

Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,

A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes,

Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter.

Il est doux de voir ceux qui hurlaient sangloter.

La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde.

C'est bien. Dieu tout puissant! quoi, des maîtres du monde,

C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là!

Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela!

En vérité, j'ai honte, et mon vieux coeur se serre

De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire.

Finissons. Ce qui vient de se passer ici,

Princes veut un linceul promptement épaissi.

Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire

Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,

Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.

Vous avez joué là rois un lugubre jeu.

Mars, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale

Ce moment que remplit la brume sépulcrale.

Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,

Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains

Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres;

A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?

A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez?

Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés,

C'est ce que vous avez l'habitude de faire,

Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre

L'odeur des attentats et le goût des forfaits.

Je vous dis seulement que ce vil portefaix,

Votre siècle, commence à trouver vos altesses

Lourdes d'iniquités et de scélératesses;

Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau

D'ordures que des ans emporte le ruisseau!

Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,

J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille

Des vivants, respirant sous ton clair horizon?

Sont-ce des hommes Non. Rien qu'à voir la façon

Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,

Princes, on sent en vous des goules, des lamies,

D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés.

Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez

De la face de l'homme est un mensonge infâme;

Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme;

Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,

Vous êtes des damnés en rupture de ban;

Donc lâchez les vivants et lâchez les empires!

Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires!

Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.

Et son doigt est tourné vers le gouffre.

Atterrés,

Ils s'agenouillent.

--Oh! dit Sigismond, fantôme,

Ne nous emmène pas dans ton morne royaume!

Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous?

Grâce!

Et le roi dit: --Vois, nous sommes à genoux,

Spectre!

Une vieille femme a la voix moins débile.

La figure qui tient l'épée est immobile,

Et se tait, comme si cet être souverain

Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain;

Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:

--Princes, votre façon d'être lâches me gêne.

je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras

Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas

De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.

Je suis Éviradnus.

La Légende des Siècles · 第 52 / 152 题