LE RETOUR DE GALLAY

L'Amérique, enfin, nous a rendu Gallay, Mme Merelli, son amie, et la

soubrette Marie Audot: dimanche dernier, aux approches de 6 heures du

soir, le paquebot Cordillère, de la Compagnie des Messageries maritimes,

les déposait tous trois aux quais de Bordeaux, en provenance directe de

Bahia.

[Illustration: M. Henry Bourdeaux, juge d'instruction, chargé de

l'affaire Gallay _Phot. Pirou, boulevard Saint-Germain._]

Nous étions allés, quelques-uns, au-devant d'eux jusqu'au delà de

Pauillac, par le travers des coteaux fameux de Saint-Estèphe. Même, le

bateau qui nous avait pris, de grand matin, au bas des Quinconces,

emmenait aussi quatre fonctionnaires de la Sûreté chargés, en cas de

besoin, de prêter, pour ce débarquement solennel, main-forte à leurs

quatre collègues qui étaient allés cueillir outre-mer les fugitifs et

qu'on pouvait supposer harassés d'une longue et étroite surveillance.

Car comment s'imaginer, en vérité, si belle proie échappant, de manière

ou d'autre, au châtiment au seuil de la patrie anxieuse?

[Illustrations: (3) LES TROIS INCULPÉS Jean Gallay, Valentine Merelli et

Marie Audot, photographiés par le service anthropométrique.]

[Illustration: M. Gauthier, ministre des Travaux publics, accompagné de

M. Pichon, gouverneur général, visitant les souks de Tunis.--_Phot.

Deconcloit._]

Notre traversée, à nous, d'une dizaine d'heures, ne fut pas ennuyeuse.

Une fois sur la _Cordillère_, nous recueillîmes, de la bouche des

passagers, leurs impressions sur les captifs. Dois-je avouer qu'elles

n'étaient pas antipathiques? Ou bien nous allions écouter, à l'entrée

d'une coursive obscure, des sons éloignés et grêles de guitare: c'était

Mme Merelli qui charmait ses loisirs.

Sitôt à quai, bien vite nous sautions à terre et des objectifs se

braquaient au bas de la passerelle par où nous supposions que devaient

descendre les trois prisonniers. Mais il nous fallut attendre que les

deux cents passagers de la _Cordillère_ eussent quitté le bord pour voir

apparaître sur le pont Jean Gallay, de noir vêtu, coiffé d'une blanche

casquette de yachtman à bandeau noir. Le sous-brigadier Debishop

marchait à sa droite et s'engagea devant lui sur la planche, tandis que

le brigadier Donzelot suivait. Et alors, seulement, nous pûmes nous

apercevoir que les deux hommes marchaient un peu près l'un de l'autre et

que les pas de Gallay se réglaient bien exactement sur ceux de l'agent.

La cause en était que le «cabriolet» reliait le poignet de l'escroc au

poing de son conducteur. Mais quel tact mettait celui-ci à dissimuler

cette situation délicate! Avec quelle gentillesse il tenait sa main

gauche derrière son dos, d'un air désinvolte, afin qu'on n'aperçût pas

la mince chaînette! C'était charmant!

Mme Merelli, qui parut ensuite, avait les mains libres, et deux

collaborateurs de M. Hamard, l'un en avant, l'autre en arrière,

escortaient cette petite personne fluette, souriante et sûre d'elle, au

fin visage encadré d'onduleux cheveux bruns, que coiffait un large

panama blanc, ennuagé de tulle clair.

Enfin venait Marie Audot, la camériste, grande, forte, affectant la

placidité du juste.

Trois omnibus du chemin de fer recueillirent les voyageurs et les

emmenèrent vers la gare Saint-Jean.

Le lendemain matin, ils débarquaient à Paris, à la gare du quai

Saint-Michel, d'où ils étaient conduits à la Conciergerie.

Et, après la traditionnelle, la nécessaire formalité de

l'anthropométrie, après un copieux déjeuner, ils comparaissaient enfin,

l'après-midi, devant le premier de leurs juges, M. Henry Bourdeaux, juge

d'instruction, magistrat aimable, homme du monde accompli, à qui incombe

la tâche de débrouiller leur affaire.

L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905 · 第 30 / 33 题