LE DERNIER OUVRAGE DE M. G. LENOTRE: «LE DRAME DE VARENNES» (2),

L'apparition du nouvel ouvrage de M. G. Lenotre datant de quelque trois

mois, nous aurions à nous excuser de le signaler bien tardivement, s'il

s'agissait d'un de ces livres dont la vogue est éphémère ou le sujet

d'immédiate actualité. Mais tel n'est pas le cas: il a eu la bonne

fortune de conquérir auprès du public une faveur durable, et comme,

d'autre part, il traite d'événements remontant à plus d'un siècle, le

sujet n'est guère plus vieux aujourd'hui qu'il ne l'était hier; il reste

donc opportun de constater ce succès et d'en indiquer les raisons

pertinentes.

(2) Librairie académique Perrin, 1 vol. in-8° illustré de portraits,

plans et dessins inédits, 5 francs.

Lorsqu'au mois d'avril de l'an dernier M. G. Lenotre, avec la précieuse

collaboration de M. Henri Lavedan, fit représenter _Varennes_ au théâtre

Sarah-Bernhardt, il ne s'était pas trompé en pensant qu'un des

principaux épisodes de la Révolution française, et non des moins

émouvants, la malheureuse odyssée de la famille royale en 1791, offrait

tous les éléments essentiels, tous les puissants ressorts d'une oeuvre

dramatique; d'ailleurs, malgré les inévitables sacrifices consentis aux

nécessités ou aux conventions scéniques, la pièce, il s'en portait

garant, reposait sur les fondements d'une documentation solide. Ce

consciencieux travail préparatoire, il a jugé utile de le publier, et

l'on doit lui en savoir gré; car la réunion de ces matériaux forme un

ensemble plus complet et plus suggestif encore que l'adaptation

théâtrale à la construction de laquelle ils ont servi, adaptation

forcément restreinte à la mesure de son cadre spécial.

Aussi bien, M. G. Lenotre est-il passé maître en l'art des

reconstitutions historiques. Fouiller les bibliothèques et les archives,

scruter les «vieilles maisons», dépouiller les «vieux papiers», afin de

leur dérober leurs secrets et d'en tirer des renseignements neufs, ce

sont là besognes où font merveille son ingénieuse sagacité de curieux,

son flair subtil de fureteur, ainsi qu'en témoignent ses divers ouvrages

relatifs à l'époque révolutionnaire, objet de ses études de

prédilection. Sa méthode--la bonne--consiste, une fois les documents

découverts, à les vérifier scrupuleusement, les confronter, les

contrôler, les commenter aux clartés de l'esprit critique; puis à les

grouper et coordonner, en ajoutant au tout ce qu'il convient de

littérature, c'est-à-dire l'assaisonnement dosé d'une main experte, de

façon à relever sans la dénaturer la saveur originale du plat

substantiel. En un mot, l'érudit vulgarisateur par excellence.

Voilà pourquoi, à suivre le présent récit, constamment étayé de

références justificatives, copieusement illustré de vignettes d'une

pittoresque précision, on croirait assister aux poignantes péripéties du

drame qui se déroula du 20 au 25 juin 1791: l'évasion des Tuileries, la

fuite en berline, la tragique nuit du 21, le retour de Varennes à Paris,

plus tragique encore. Tout s'y détache avec un relief saisissant:

personnages de premier et de second plan, simples comparses, figures,

caractères, sentiments, incidents anecdotiques, détails significatifs,

tableaux mouvementés de l'effervescence populaire...

Mais un pareil livre ne s'analyse pas. D'ordre avant tout rétrospectif

et documentaire, pour en comprendre le succès, supérieur à celui de bien

des romans, il suffit de remarquer qu'au prestige de l'histoire il joint

l'intérêt passionnant d'un roman singulièrement pathétique et vraiment

«vécu». A ces titres, il a été beaucoup lu cet été, il va l'être cet

hiver, il le sera longtemps.

L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905 · 第 17 / 33 题