LE «QUARTIER LATIN» DE TOKIO

_Il n'est rien de ce qui se passe au Japon qui ne nous intéresse en ce

moment. Toutes nos curiosités sont éveillées, attirées vers ce pays que

nous avons si longtemps ignoré ou mal jugé, sur lequel nous nous étions

fait tant d'idées fausses. Nous voudrions, maintenant, en connaître d'un

coup, en détail, la vie, les moeurs, et quiconque nous en révélera un

trait nouveau est sûr de retenir notre attention. Nous sommes donc

persuadés qu'on lira avec plaisir ces notes sur la vie des étudiants à

Tokio, que nous rapporte M. J.-C. Balet, à qui nous avons déjà dû les

intéressantes correspondances du Japon qu'on se rappelle avoir lues ici

pendant la guerre._

Surpris par une averse, un soir d'orage, dans une rue tortueuse du

quartier de Kanda, il m'advint une petite aventure qui vaut d'être

contée.

Comme toujours en pareil cas, les _kurumayas_ stationnés au coin des

rues, coiffés de leur chapeau-parapluie et revêtus de leur _kappa_ en

toile cirée, bravaient la pluie et faisaient les offres les plus

pressantes aux passants en détresse.

«_Danna! danna!_ (monsieur!) s'il vous plaisait de monter? Je viendrai à

bas prix.»

N'ayant plus que 500 mètres de chemin pour arriver à destination, je

dédaignais leurs importunes sollicitations, lorsque l'un d'eux, plus

hardi, me lança d'une voix mal assurée:

«_Sir, will you take my kuruma?_» (Monsieur, voulez-vous prendre ma

voiture?)

Ce fut moins son anglais que la mine de ce jeune homme qui me décida.

Après tout, il pouvait avoir besoin de dix sous.

[Illustration: La vie d'étudiant: chez les pauvres, on cuisine entre

deux leçons]

Au moment de le quitter, après lui avoir payé sa course, il me regarda

avec une certaine fierté:

--Monsieur, je suis un élève de l'Université.

--Bah!... Et pourquoi as-tu quitté l'Université pour le _kuruma_? C'est

beaucoup moins intéressant.

--Je n'ai pas quitté l'Université. _Je fais les deux_ (sic).

L'état du ciel ne me permettait pas un long dialogue. J'appris en peu de

mots que ce jeune homme, originaire de Fukushima, fils de modestes

paysans, gagnait ainsi, par les nuits obscures, le supplément

d'allocation qui lui manquait pour acheter des livres.

Je triplai le menu pourboire qu'il avait si bien gagné, et je rentrai

chez moi, décidé à explorer ce coin de Tokio où l'on découvrait de si

curieuses choses.

Ce que j'ai nommé, par une analogie un peu forcée, le _Quartier latin_

de Tokio, ce sont les deux arrondissements de Hongo et de Kanda, le

premier sur une hauteur qui domine la capitale, le second à ses pieds,

dans la plaine.

Avant la révolution de 1867, Hongo était en partie occupé par le

_yashiki_ (domaine) du _daimyô maeda_, seigneur de la province de Kaga.

L'Université impériale, avec les immenses établissements afférents aux

six Facultés de droit, de médecine, des lettres, des sciences,

d'agriculture et polytechnique, couvre la presque totalité de ce superbe

enclos.

Dans les environs, une foule d'écoles sont venues se grouper: lycée

supérieur, écoles normales supérieures des garçons et des filles, arts

et métiers, etc.

Kanda a l'École des langues étrangères, la haute école de commerce et

diverses institutions secondaires.

D'autres écoles qu'il serait trop long d'énumérer, telles l'École des

beaux-arts, les écoles militaires, l'École des nobles, sont dispersées

un peu partout dans Tokio, mais le centre intellectuel demeure autour de

_L'Alma mater_, dans les deux quartiers précités.

Naturellement la jeunesse studieuse du pays, comme les abeilles autour

de la ruche, est venue se réfugier dans les environs et donner à cette

partie de Tokio un cachet un peu spécial.

Qu'on ne se méprenne pas cependant sur ce soi-disant Quartier latin.

Extérieurement, ses rues ne diffèrent pas tellement des autres rues de

la capitale qu'un ironique globe-trotter appelait un «village à perte de

vue». A Kanda surtout, la seule note caractéristique, ce sont les

enfilées de boutiques de librairie classique où les étudiants qui ont

fini leurs études vont se défaire, à bon marché, de leurs vieux

compagnons, les livres. A Hongo, ce sont les _geshikuya_, traiteurs et

logeurs, qui occupent la majeure partie de la colline de Yujima.

Nulle part de bal Bullier, de cafés de la Source ou du Panthéon. Dans

ces parages plutôt calmes et graves, point de chansonniers ni de

gigolettes, rien qui ressemble à nos monômes d'étudiants en révolte ou

en goguette.

Tout au plus, quelques _beer hall_, peu fréquentés par la gent écolière;

car les étudiants japonais n'ont ni la bourse pansue, ni l'estomac

solide de leurs camarades allemands. Des théâtres, oui, et des _yosé_,

sortes de salles de déclamation où les conteurs et les chanteurs

viennent écouler leur répertoire, et que les étudiants fréquentent

volontiers à cause du bon marché. Aussi ne faut-il point venir à Hongo

ou à Kanda pour s'amuser.

Dans ces conditions, quelle peut bien être la vie de l'étudiant

japonais? Généralement pauvre et désirant arriver à quelque chose par

l'étude, le Japonais venu de la province dans une des écoles spéciales

dont j'ai parlé, commence par choisir une chambre dans un _geshiku_, une

chambre de 4 ou de 6 nattes. Dans un si petit espace, il n'y a point de

place pour un meuble; d'ailleurs l'étudiant n'en a pas. Rien n'est plus

facile que de faire l'inventaire de son mobilier.

Prenons-le au moment où, mécontent de son patron, qui le nourrit mal ou

qu'il ne peut payer, il déménage vers un toit plus hospitalier. Il

appelle un traîneur de _kuruma_, qui charge ses matelas roulés sur son

véhicule; puis, il lui confie son _kôri_, boîte en osier, renfermant

deux habits râpés et un chapeau éculé; enfin il installe, à côté de ses

_futon_, une table de bois noir, mesurant 25 centimètres de long sur 20

de large et sur 10 de hauteur; sa boîte à pinceaux et ses livres de

classe; lui, il suit la voiture, portant sa lampe d'une main, son

gourdin de l'autre et une couverture rouge sur les épaules.

[Illustration: Un «geshiku» d'étudiants aisés.]

Murger, avec toute son imagination, n'avait pas rêvé d'une bohème si

pauvre. Aussi, une chambre de 6 nattes étant encore un luxe et pouvant

bien coûter une dizaine de francs de location mensuelle, les étudiant,

se groupent deux ou trois ensemble, pour occuper le même logis.

Le patron du _geshiku_ se rattrape sur la nourriture qu'il sert à ses

pensionnaires. Elle varie de 5 à 7 yen (13 à 18 fr.) par mois. Vous

pensez quels menus confortables peut servir un Thénardier japonais pour

ce prix-là? En dehors du riz, le reste n'a de nom dans aucune langue.

Bien qu'ils aient le ventre élastique, capable de se serrer de plusieurs

crans, les étudiants japonais trouvent parfois ces procédés exorbitants

et le manifestent en démolissant la cuisine et en brisant tous les

ustensiles de leur traiteur.

Quelques-uns préfèrent louer une chambre en ville, dans une maison

privée, et faire leur popote aux heures de loisir. Ceux qui ont goûté

cette vie (l'artiste qui a dessiné ces croquis en est un) en ont gardé

un souvenir ému. Entre deux leçons, oh! le plaisir d'éplucher ses

légumes, d'allumer le réchaud avec l'éventail, d'aspirer le fumet des

sauces que l'on ne doit qu'à soi-même!

Mais, comme ceci est une grosse perte de temps et devient trop bourgeois

d'allure, on vient d'inventer les gargotes à 3 sen. Quoi que l'on

consomme, debout ou assis, un oeuf ou une pomme de terre, un bol de riz

ou un bifteck, le prix invariable de 3 sen (8 centimes) est exigé.

L'étudiant _(shosei)_ japonais est généralement travailleur. Depuis

l'époque lointaine où les Ito, les Mutsu, les Inoué, étudiaient en

cachette l'anglais et les livres d'Europe, en s'engageant parfois comme

boys de cabine sur les vapeurs étrangers, d'autres fois en louant leurs

services à un résident, une fièvre de savoir a gagné tout le pays. Il

est vrai de dire que le gouvernement de Meiji a tout fait pour

l'entretenir; l'organisation de l'instruction et sa diffusion sont tout

simplement merveilleuses. Et puis, à l'opposé des anciens jours où l'on

décapitait les hommes trop éminents, la science peut mener à tout

aujourd'hui. On a vu un journaliste devenir ministre; plusieurs anciens

_shosei_, dont les débuts ont été rudes, ont gravi tous les degrés et

occupé des postes éminents. L'esprit de fonctionnarisme est né avec les

horizons que découvrait la science; il n'est plus un seul paysan pouvant

_pousser_ son fils, du lycée provincial aux écoles supérieures de Tokio,

qui ne le fasse, avec le secret espoir d'en faire au moins un _yakunin_

(employé de l'État).

[Illustration: Chez «mon oncle»: le mont-de-piété japonais.]

[Illustration: Amusements d'étudiants: au _yosê_, ou salle de

déclamation.]

Aussi ces humbles campagnards, ces pauvres villageois, sont-ils âpres à

la besogne. Je parlais au début de ce jeune homme qui, la nuit, faisait

le métier de _kurumaya_ pour compléter ses frais d'école; d'autres vont

distribuer le lait ou les journaux, de porte en porte, le matin au point

du jour. On les appelle _kugakusei_, les écoliers qui peinent pour

apprendre. Quelques-uns préfèrent se louer comme portiers ou garçons

chez des avocats, des médecins ou des députés. On leur donne la

nourriture et le logement; mais, comme ils sont pris toute la journée,

ils ne peuvent fréquenter que les écoles du soir.

Travailleur, le Japonais l'est par ambition. Il étudie moins pour savoir

que pour arriver. Aussi les jeunes gens aisés sont-ils généralement les

plus paresseux. D'aucuns, à qui leurs parents aveugles ne refusent rien,

font comme chez nous et dissipent le prix de leur pension au yoshiwara,

dans les sports ou en boissons. Ce sont eux et non pas les étudiants

pauvres qui vont périodiquement engager leurs habits et leurs livres

chez l'usurier du coin (les Japonais l'appellent _mon oncle_), puis les

racheter avec perte. Cette industrie est une des plus fructueuses et des

plus caractéristiques du quartier des écoles.

Un de mes vieux amis, longtemps professeur au Japon, prétend que

l'étudiant japonais fait les délices de son professeur, non seulement

par l'application, mais par l'intelligence, la docilité et la déférence.

Sur ce dernier point, je suis obligé de dire que les Japonais eux-mêmes

ne sont pas de son avis. Il arrive assez souvent que toute une classe

prenne un professeur en grippe. Si les élèves ont juré de le faire

partir, l'école entière se solidarise avec les révoltés; après les

menaces directes, on fait grève et l'on passe aux voies de fait. Presque

toujours les élèves ont le dernier mot.

Bons camarades entre eux, même lorsqu'ils appartiennent à des écoles

différentes, on voit ces jeunes gens prendre part aux mêmes sports sans

jalousie ni rivalité haineuse. Le tennis et l'aviron, le football et le

trapèze, sont de plus en plus entrés dans les moeurs. La tournure des

petits étudiants y a gagné, comme leur santé physique, et il m'a paru

que les jeunes gens actuels étaient plus robustes que ceux que j'ai

connus il y a quinze ou vingt ans. Il ne me reste plus qu'à souhaiter à

Tokio de devenir le centre de toutes les lumières, le foyer intellectuel

où l'Asie, l'Europe et l'Amérique viendront s'approvisionner dans un

prochain avenir, puisque c'est le rêve ambitieux que l'on fait pour le

Japon moderne!

L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905 · 第 10 / 33 题