LE CONGRÈS DE LA TUBERCULOSE

UNE COMMUNICATION DU DOCTEUR BEHRING.--LA SCIENCE FRANÇAISE ET LA

SCIENCE ALLEMANDE.

Un fait a dominé de très haut tous les travaux du Congrès international

de la tuberculose et accaparé l'attention aussi bien du monde médical

que du grand public: c'est la communication du docteur Behring, délégué

du gouvernement allemand, sur les recherches qu'il poursuit, depuis

plusieurs années déjà, en vue de découvrir un traitement curatif de la

tuberculose.

Au premier moment, et sur des rumeurs recueillies hors des murs du Grand

Palais des Champs-Elysées, on a affirmé que le docteur Behring avait

définitivement trouvé ce remède, qu'appellent tant de voeux si ardents.

Pas encore, hélas! et le savant médecin a dû calmer lui-même

l'enthousiasme qui commençait à se donner carrière: s'il entrevoit le

but, il ne l'a pas atteint. Il a précisé, dans son mémoire au Congrès,

les résultats obtenus. Ils sont fort beaux, mais pas encore décisifs.

Le docteur Behring est dans la science médicale un homme considérable.

Ce fut lui qui, de concert avec le Japonais Kitasato, découvrit en 1890

le principe de la sérothérapie antidiphtérique et antitétanique. Il

fallut d'ailleurs quatre années de travaux persévérants, poursuivis

simultanément en France et en Allemagne, avant qu'on parvînt à appliquer

à la diphtérie humaine le sérum dont le savant allemand avait doté la

médecine. L'honneur de cette application devait revenir au docteur Roux,

l'éminent directeur de l'Institut Pasteur qui, en 1894, au Congrès de

Budapest, put enfin annoncer qu'il était en possession d'une méthode

pratique permettant de guérir par la sérothérapie la diphtérie. On se

rappelle quelle émotion s'empara alors du monde entier. Quant au

tétanos, on n'a pu jusqu'ici arriver à le vaincre par un moyen

similaire, bien que les principes posés par le docteur Behring soient

reconnus rigoureusement exacts. Ce double précédent permet de se rendre

compte très nettement de l'état actuel de la question en ce qui concerne

la guérison de la tuberculose.

Le docteur Behring avait démontré, il y a trois ans, à Cassel, qu'il

était en possession d'un procédé de vaccination préventive des grands

animaux--comme les bovidés--contre la tuberculose. Il nous fait espérer

aujourd'hui que ce remède guérit également chez eux cette même maladie.

Il faut le croire, car sa parole n'est pas de celle qu'on révoque en

doute. Mais, même alors, il restera à trouver le moyen d'appliquer à

l'homme le même traitement. Le professeur Behring avoue n'avoir pas

essayé et ne va aborder qu'à présent ce nouveau problème. Que de voeux

vont l'accompagner! Que de collaborations vont lui être offertes!

Déjà, très galamment, il a promis aux chercheurs de l'Institut Pasteur

de mettre à leur disposition une certaine quantité de son remède, afin

qu'ils puissent contrôler ses propres expériences... et les continuer,

souhaitons-le. Il faut attendre, avec pleine confiance: le passé de M.

Behring répond hautement de l'avenir.

On se rappelle que le prix Nobel a récompensé, en 1901, ses travaux

antérieurs, notamment la découverte du sérum antidiphtérique. A ce

propos, nous permettra-t-on de relever une erreur commise ces jours

derniers: on a dit et répété que M. Behring avait partagé ce prix avec

le docteur Roux; il y a confusion et elle vient de ce que le docteur

Roux, honoré lui-même par l'Académie française du prix Louis, en offrit

spontanément la moitié à son confrère allemand, dont la découverte avait

servi de base à ses recherches.

Le jour de la visite du président de la République et des congressistes

au sanatorium de Montigny-En-Ostrevent, le photographe de

_L'Illustration_ a eu la bonne fortune de prendre l'excellent cliché du

docteur Behring que nous reproduisons dans ce numéro. Le savant allemand

conversait à ce moment avec un savant français, le docteur Louis Martin,

directeur de l'hôpital Pasteur, un des principaux collaborateurs du

docteur Roux. Nous nous félicitons de voir cette photographie associer

ainsi le docteur Behring et un représentant de l'Institut Pasteur: c'est

là une collaboration qui a été assez féconde hier pour qu'on puisse

l'espérer aussi heureuse demain.

[Illustration: Le _Chatham_, chargé de 80 tonnes de dynamite, échoué

dans le canal de Suez, au kilomètre 18,8.]

Dans la nuit du 5 au 6 septembre, un incendie se déclarait à bord du

navire anglais _Chatham_, qui passait le canal de Suez et qui portait

dans sa cargaison, entre autres marchandises, 80 tonnes de dynamite.

Cette dangereuse substance était placée dans la cale fort peu loin de la

chambre dans laquelle le feu avait pris. Devant la menace d'une

explosion imminente, l'équipage descendit à terre et la Compagnie du

Canal fit couler le vapeur.

Il sombra à 18 kil. 800 de Port-Saïd, au bord de la rive d'Asie, à un

endroit où le canal se déroule en plein désert. L'épave n'obstruait pas

complètement la grande voie navigable; elle laissait libre, du côté de

la rive d'Afrique, un chenal de 27 mètres qu'on porta rapidement à 37

mètres en reculant la berge, et la navigation put ainsi continuer.

Pourtant, le passage des navires n'était pas sans danger: le bateau

coulé pouvait se déplacer, se rapprocher du milieu du canal; une

collision eût provoqué une explosion. La Compagnie de Suez décida, pour

plus de sécurité, de faire sauter cette redoutable épave, en entourant

l'opération, toujours délicate, de toutes les précautions possibles et

en cherchant à réduire au minimum les dégâts matériels.

[Illustration: Gerbe d'eau et de fumée de 890 mètres de hauteur.

L'explosion du _Chatham_, à 9 h. 50, le 28 septembre, vue d'une distance

de 10 kilomètres, limite de la zone accessible.]

On dévia notamment, vers l'intérieur, le canal qui, sur la rive

africaine, approvisionne Port-Saïd en eau douce et qu'on craignait de

voir obstruer par la violence de l'explosion.

L'explosion fut fixée au jeudi 28 septembre.

En vue de parera tout accident de personne, on avait disposé, à 10

kilomètres de l'épave, un cordon de soldats égyptiens, chargés

d'empêcher toute circulation; des gardiens montés sur des barques

sillonnaient le lac Menzaleh, au sud, interdisant à quiconque l'approche

de la zone dangereuse, et des patrouilles chevauchaient en plein désert.

La veille au soir, à 4 heures, la navigation avait été interrompue dans

tout le canal. Des scaphandriers avaient pénétré dans la cale du

_Chatham_ et avaient disposé, non loin de l'explosif qui y était

accumulé, des caisses de dynamite amorcées, qu'un fil électrique reliait

à une cabane située à 7 kilomètres de distance. De cette cabane, un

ingénieur de la Compagnie pouvait, en pressant simplement un

commutateur, déterminer l'explosion.

Le jeudi matin, à 9 h. 50 exactement, la charge entière sautait,

soulevant avec un fracas terrible une énorme masse d'eau et de fumée.

Cette gerbe montait à 890 mètres de hauteur. Sur la seconde de nos

photographies, ce n'est qu'un nuage visible à peine sur l'azur uni du

ciel. Mais notre correspondant avait dû, soumis aux mesures de police,

se placer à 11 kilomètres du _Chatham_. Si l'on y pense, on se rendra

compte à quel point les effets de l'explosion durent être formidables,

pour avoir été enregistrés ainsi, par l'objectif, à une pareille

distance. C'est d'ailleurs la plus forte explosion de dynamite qui ait

jamais eu lieu, depuis que cette substance est connue.

Aussitôt après l'explosion, les agents de la Compagnie de Suez allaient

en constater les effets: certains débris avaient été projetés à 1.500

mètres de l'épave. Quant à la berge la plus rapprochée du _Chatham_,

elle était endommagée sur une longueur de 200 mètres et une profondeur

de 50 mètres. Enfin on amenait immédiatement sur place des bigues et des

ouvriers pour enlever les épaves.

[Illustration: Sur le lieu de l'explosion: les «bigues» occupées à

débarrasser le canal des débris du _Chatham.--Photographies de notre

correspondant, M. Ceorgiladakis._]

Comme on l'a vu plus haut, notre correspondant n'avait pu, pour opérer,

se placer qu'à 11 kilomètres du lieu de l'explosion. La Compagnie de

Suez, de son côté, désirait vivement avoir un cliché de l'explosion, qui

eût constitué en effet un intéressant document.

Elle avait donc fait installer, à 350 mètres seulement du _Chatham_, sur

un des pieux d'amarrage de la berge, un appareil tout armé et dont un

dispositif, ingénieux en son principe, devait, croyait-on, produire au

bon moment le déclanchement: une planche était suspendue, en équilibre

instable, au-dessus de la poire de caoutchouc; on comptait sur le

déplacement d'air produit par l'explosion pour la faire basculer et

actionner l'obturateur.

Il y eut malheureusement un à-coup; avant que le mouvement atmosphérique

eût déterminé la chute de la planche, la masse d'eau et de gaz soulevée

par la dynamite était retombée, et l'appareil recueillit seulement le

spectacle que présentait le canal immédiatement après l'explosion. On

voit, par la reproduction que voici de l'épreuve qui nous a obligeamment

été communiquée par la Direction du Canal, ce qu'il fut: la nappe d'eau,

si calme sur les photographies précédentes, était pareille à une mer

agitée, sillonnée de remous, ou mieux aux rapides impétueux d'un grand

fleuve équatorial, avec des vagues écumeuses montant à l'assaut de la

berge sous un ciel noir et bas, voilé, comme par une nuée d'orage, de

fumées si denses qu'elles cachaient l'autre rive.

Et, détail curieux, une bouée, bien fragile pourtant, et toute voisine

du lieu de l'explosion, puisqu'elle balisait l'emplacement de l'épave,

flottait encore sur ces eaux tumultueuses, intacte, épargnée par tout ce

fracas.

[Illustration: L'APPLICATION D'UNE CIRCULAIRE DE M. BERTEAUX, MINISTRE

DE LA GUERRE.--Présentation d'un «bleu» à un «ancien» dans une chambrée

de la caserne de Reuilly.]

[Illustration: LA DESTRUCTION DU «CHATHAM», COULÉ DANS LE CANAL DE

SUEZ.--Le remous des eaux et l'obscurcissement du ciel produits par

l'explosion, d'après un cliché photographique pris automatiquement à 350

mètres par les soins de la Direction du Canal.]

L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905 · 第 7 / 33 题