JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

On recommence à se disputer... Preuve que les vacances sont finies et

que le Palais-Bourbon nous rouvrira bientôt ses portes. Une

demi-douzaine d'interpellations sont annoncées; et déjà l'on rêve de

taquiner, d'injurier le gouvernement à propos de toutes sortes de

choses: on le sommera de s'expliquer sur les postes et télégraphes et

sur le Maroc; sur les grèves et sur le Venezuela; on l'invitera aussi à

nous dire ce qu'il pense de cette singulière catégorie de «travailleurs

antimilitaristes» qui avaient imaginé d'organiser, à la veille du départ

de «la classe», une grève d'un genre nouveau et dont ce pays nous eût

donné pour la première fois le spectacle: une grève de conscrits! Tout

cela s'arrangera, comme dit le philosophe; et nous avons connu des

émotions pires. On finira même par oublier les incidents dont fut agité,

pendant huit jours, le monde du Conservatoire et des théâtres. Quel

tapage, juste ciel! Une révocation à la Comédie-Française; à l'école du

faubourg Poissonnière, deux démissions, quatre-vingts professeurs

ameutés contre un règlement nouveau. «Vous nous discréditez! clament les

maîtres.--Je vous protège contre vous-mêmes! réplique M.

Dujardin-Beaumetz.--Vous portez atteinte à la dignité du

professeur!--Mais non, messieurs, je la sauvegarde.» Et, sur ce feu, les

journalistes répandent, comme il sied, le plus d'huile possible. On

publie les correspondances échangées; les interviews se multiplient,

aggravées de commentaires qui achèvent de brouiller tout à fait des gens

disposés, peut-être, à s'entendre.

Y avait-il donc, en ces affaires, de quoi tant émouvoir Paris?

Nullement. Mais des comédiens s'y trouvaient mêlés et c'était assez pour

que beaucoup de tapage en résultât. Nos journalistes né conçoivent pas

qu'un incident qui intéresse le théâtre puisse laisser la foule

indifférente. Qu'un fonctionnaire, même de grade élevé, refuse le

service à ses chefs et soit, séance tenante, chassé de sa place pour

cela, c'est un fait qui ne sera pas jugé digne, par nos nouvellistes,

d'occuper cinq minutes l'attention publique; que le rebelle soit, je ne

dis pas même un comédien célèbre, mais simplement un pensionnaire,

presque obscur, du Théâtre-Français, et voilà de quoi mettre en

mouvement tout notre «reportage» et fournir aux salons, pendant

plusieurs jours, de quoi causer.

A propos de l'incident des professeurs, un très gros personnage de la

direction des Beaux-Arts disait devant moi, l'autre jour: «Tout ce bruit

eût été évité, s'il n'y avait pas eu, dans l'affaire, deux démissions et

une protestation de comédiens.»

C'est vrai. Mais est-ce la faute de M. de Féraudy et de M. Le Bargy si

leurs démissions firent à peu près autant de bruit, dans Paris, qu'une

crise ministérielle? Est-ce la faute de M. Leloir si son mécontentement

parut plus intéressant à noter, et à commenter, que celui de M. Diémer,

professeur de piano, par exemple, ou de M. Nadaud, professeur de violon,

ou de vingt autres--maîtres distingués et notoires--et qui ne

s'affirmaient pas moins mécontents que lui?

Eh! non. Ce n'est pas leur faute; et je suis bien sûre qu'ils eussent

préféré nous voir moins attentifs aux détails d'un conflit qui

n'intéressait qu'eux. Mais nous entendons, nous autres badauds, ne rien

ignorer de ce qui touche à la vie des gens de théâtre, et plus d'une

fois j'ai cherché, sans y réussir, à comprendre les raisons de cette

singulière curiosité. Nous acclamons la virtuosité d'un Sarasate, d'un

Capet, d'un Diémer, d'un Hollmann; mais nous n'éprouvons pas le

besoin--le concert fini--de suivre dans la rue l'homme que nous venons

d'applaudir au concert. Passée la minute où il a charmé ses oreilles, la

foule l'ignore. Elle ne veut rien ignorer de ses comédiens. Sortie du

théâtre, elle court les guetter à la petite porte par où ils en

sortiront eux-mêmes tout à l'heure. Elle veut les revoir _de près_,

saluer au passage la silhouette emmitouflée de Mme Bartet, le chapeau

mou de M. Mounet-Sully. Nous reprochons à certains de ces artistes de

manquer parfois de modestie. Injuste sévérité! J'admire, au contraire,

qu'en dépit d'une telle fureur d'adulation, la plupart demeurent ce

qu'ils sont: très sociables, pleins de bonté, aussi sensibles à la

louange, chaque fois qu'on les loue, que si c'était là, pour eux, une

joie neuve...

*

* *

...Assisté, dans l'intimité d'un «five-o'clock tea», à un amusant débat

sur la question de savoir s'il est juste qu'un volume de vers suffise à

conférer à l'homme qui l'a écrit les honneurs académiques, la

gloire,--l'immortalité.

Un romancier, candidat à l'Académie, auteur d'une vingtaine de volumes

que tout le monde n'a pas lus, déclare: «Il avait du talent; mais pour

tant d'hommages, et si pompeusement rendus, un volume de sonnets, c'est

peu...»

Le mort dont on parle est José-Maria de Heredia. Je ne l'avais vu qu'une

fois et il m'avait tout à fait séduite par je ne sais quoi d'aisé et de

cordial dans l'aspect; par la noble véhémence du parler et la beauté de

son sourire. Il me questionna sur les poètes de mon pays; je lui parlai

de ses vers, que j'avais lus et appris; je lui en récitai quelques-uns

et je lui dis que je l'aimais pour deux raisons: d'abord parce que ses

sonnets étaient beaux; ensuite parce qu'en bornant son ambition à la

joie d'écrire un seul livre, il m'avait épargné l'ennui d'en feuilleter

plusieurs pour apprendre à l'admirer.

«La fécondité des auteurs, lui disais-je, est devenue le supplice des

pauvres gens qui ont le souci d'étudier les littératures. On fait

_métier_ d'écrire; on écrit donc le plus qu'on peut. Et ainsi l'on

disperse son génie; on en met un peu dans chacun des livres qu'on fait;

on n'en met beaucoup dans aucun et l'on oblige le lecteur à poursuivre à

travers dix, quinze, vingt volumes, la pensée qu'il aime; on joue à

cache-cache avec lui; on l'essouffle... C'est une course éreintante,

monsieur, où les écrivains seront de moins en moins suivis. La vie est

trop courte, et nous avons tant de choses à faire! Aussi ai-je souvent

rêvé ceci: une littérature qui ne serait un métier pour personne; où

l'homme hanté du besoin d'écrire apporterait, vers l'âge de quarante ou

cinquante ans, le trésor de ses pensées,-en trois cents pages. Trois

cents pages, où se condenseraient le rêve et l'expérience de toute une

vie... Vous avez fait cela, vous; vous vous êtes donné à nous en une

seule fois, tout entier. Vous ne tenez pas de place; on vous sait par

coeur en un mois, et vous coûtez trois francs... Vous êtes un

bienfaiteur.»

M. de Heredia se mit à rire. Mais c'était le plus sérieusement du monde

que je lui parlais ainsi.

L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905 · 第 5 / 33 题