La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc
d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une
syllabe.
Il était abasourdi; positivement il tombait des nues.
A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux père
Tantaine.
Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop légèrement d'une jeune
fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout à sa
reconnaissance, mais ce n'était point là, jugeait-il, un cas pendable,
et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accès de fatuité, elle
l'expliquait jusqu'à un certain point.
Une circonstance futile ajoutait à sa surprise, et mettait le comble à
son mécontentement: Sa suffisance avait été bien plus affectée que
sincère, et il n'en était pas à ce mépris railleur de toute morale, mais
il avait pensé, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et
mériter leurs éloges... En vérité, il avait mal réussi.
Il eût compris et accepté une observation du souriant Hortebize. Le
docteur était l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le
protecteur naturel de Flavie.
Mais quels rapports existaient entre le père Tantaine, cet espèce de
mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait à son héritière un
million de dot? Aucun, en apparence.
Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si véhémentes?...
Oubliant les douleurs aiguës que lui causait sa blessure au moindre
mouvement, Paul s'était dressé sur son lit, et le cou tendu, prêtant
l'oreille, il écoutait, espérant recueillir quelque chose de ce qui se
passait dans la pièce voisine.
Mais toute son attention était inutile. C'était un mur et non une
cloison qui séparait la chambre à coucher du petit salon, et il
n'entendait rien.
--Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?...
Le doux père Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient traversé
rapidement le salon, mais ils s'étaient arrêtés sur le palier.
Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il
s'efforçait de consoler le bonhomme qui paraissait désespéré.
--Du courage, lui disait-il à voix basse, du courage, que diable!... A
quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non,
n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en
aurais ni la volonté, ni la force...
Le vieux clerc d'huissier avait tiré son mouchoir à carreaux, et il
essuyait, non plus les verres teintés de ses lunettes, mais ses yeux: il
pleurait.
--Ah!... je ne comprends que trop, à cette heure, murmurait-il, ce qu'a
dû souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a
un amant... J'ai été dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien
cruellement puni!....
--Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance à un
propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!...
Le bonhomme hocha tristement la tête.
--Paul est un misérable, répondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle
l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre
son père et lui, elle n'hésiterait pas. Pauvre jeune fille, quel
avenir!...
Il s'interrompit brusquement, et grâce au plus énergique effort de
volonté, réussit à ressaisir, en apparence au moins son sang-froid
habituel.
--Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui
parler, tu vas tâcher, docteur, de lui faire entendre raison.
L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace.
--J'en serai, répondit-il, pour mes frais d'éloquence, tu ne seras plus
maître de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre
notre secret.
--Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me
contenir.
--Soit, je vais essayer...
Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une
marche de l'escalier, le front entre ses mains.
Mlle Flavie se disposait à retourner près de Paul, quand le docteur
reparut.
--Vous!... fit-elle d'un air mécontent, je vous croyais bien loin.
--J'avais laissé la porte entre-baillée, dit le digne M. Hortebize, je
comptais revenir, ayant à vous parler, et sérieusement, qui plus est.
Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve
que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place
de Mlle Martin-Rigal n'est pas ici...
--Je le sais.
Cette réponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant
docteur faillit en être déconcerté.
--Il me semble alors, commença-t-il...
--Quoi?... Que je n'y devrais pas être? Que voulez-vous? je place le
devoir au-dessus des convenances. Paul est très malade, il n'a personne
près de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit être sa femme
l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le
consentement de mon père?...
Hortebize réfléchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux
qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible.
--Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je
suis votre ami, Flavie, écoutez la voix de mon expérience. Les hommes
sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent à une femme de s'être
compromise, même pour eux... Toujours un moment vient où ils
reprocheront les folies qui ont le plus délicieusement flatté leur
amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage,
si on apprenait que vous êtes venue ici?... On dirait que Paul était
votre amant, et que cette raison seule a arraché le consentement de
votre père. Croyez-moi, ne vous exposez pas à des médisances, qui tôt ou
tard troubleraient votre ménage.
Mlle Flavie était devenue plus rouge qu'une pivoine. Évidemment le
docteur avait frappa juste, elle hésitait.
--Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que
pensera-t-il?...
--Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous êtes
raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite.
Ce dernier argument décida Mlle Rigal.
--Soit!... dit-elle, je vous obéis. Ah! vous ne me direz plus que je
suis une méchante entêtée. Le temps de prévenir Paul, et je pars. A
bientôt.
Le docteur se retira singulièrement surpris de ce facile triomphe, mais
ne se doutant pas qu'il le devait à un soupçon déjà éveillé dans
l'esprit de Mlle Flavie, et qu'il avait confirmé.
--Nous l'emportons, dit-il à son digne associé; retirons-nous vite, elle
me suit.
Une fois dans la rue seulement, le doux père Tantaine parut recouvrer la
pleine possession de soi-même.
--Nous l'emportons, reprit-il... oui, pour aujourd'hui... mais demain...
Quoi qu'il m'en coûte, je vais hâter le mariage de Paul... Je le puis
maintenant sans danger. Le seul obstacle qui sépare ce garçon des
millions de la maison de Champdoce aura disparu avant quarante-huit
heures.
Le digne M. Hortebize pâlit à cette confidence, bien qu'elle fut loin
d'être inattendue.
--Quoi!... balbutia-t-il, André...
--André est bien malade, ami docteur. Je me suis arrêté au plan dont je
t'ai parlé, et le plus difficile de la besogne sera fait cette nuit par
notre jeune ami Toto-Chupin.
--Par ce garnement!... Tu le jugeais si dangereux, il y a quinze jours,
que tu songeais à t'en défaire...
--J'y songe encore, et je fais d'une pierre deux coups. Quand, après la
chute d'André, on reconnaîtra que l'appui de sa fenêtre a été scié, on
cherchera l'auteur de cette abominable action. Mes précautions sont
prises, on trouvera Toto à l'hôtel du Péron. On lui prouvera qu'il a
changé un billet de mille francs et acheté une scie à main...
Le docteur leva au ciel des bras éplorés.
--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il, Toto te dénoncera!...
--J'y compte bien, mais d'ici là, nous aurons enterré ce bon père
Tantaine. Après, ami docteur, nous enterrerons B. Mascarot. Beaumarchef,
le seul qui nous ait bien servis, sera en Amérique... La farce sera
jouée, la police pourra chercher.
Il était difficile, impossible même, de soupçonner que ce bon père
Tantaine, qui parlait si allègrement de la police, en était à se
demander s'il n'avait pas à ses trousses les plus fins limiers de la
préfecture.
Le sourire refleurit donc sur les lèvres vermeilles du bon docteur.
--Décidément, fit-il, tu réussiras; mais, pour Dieu, hâte-toi! toutes
ces alternatives, ces transes perpétuelles finiront par me rendre
malade.
Les deux estimables associés causaient ainsi au coin de la rue Joquelet,
cachés derrière une voiture de blanchisseuse.
Une même préoccupation les retenait là. La promesse de Flavie était-elle
sincère, avait-elle simplement voulu se débarrasser des importunités de
l'excellent M. Hortebize? Ils tenaient à le savoir.
Flavie avait dit vrai, car après moins de dix minutes d'observation, ils
la virent passer à quelques pas d'eux.
--Maintenant, fit le vieux clerc, je me retire plus tranquille... à
demain, docteur.
Et sans attendre une réponse, il s'éloigna rapidement dans la direction
de la rue Montorgueil; poursuivant tout en marchant son éternel
monologue.
--Comment arriver, grommelait-il, jusqu'à ce curieux à lunettes d'or!...
Et personne à qui confier mes inquiétudes!... Mais bast!... quand on a
trois personnalités de rechange, on en sauve toujours une...
Il fut interrompu par Beaumarchef qui lui barra le passage au moment où
il s'engageait sous la porte cochère de l'honorable placeur.
--Je vous guettais, lui dit l'ancien sous-off. Imaginez-vous que M. de
Croisenois est là-haut, et qu'il me boit le sang. Il est venu pour
parler au patron, et je lui ai dit de repasser; mais il s'est assis, en
déclarant qu'il attendrait, et je ne puis parvenir à le renvoyer.
Cette circonstance parut contrarier prodigieusement le père Tantaine.
--Remonte, ordonna-t-il à l'employé de l'agence, et fais patienter ce
marquis de deux liards, le patron ne saurait tarder à revenir.
Puis, quand il fut sûr que Beaumarchef ne pouvait le voir, il traversa
en courant le passage de la Reine de Hongrie et disparut dans l'allée de
la maison Martin-Rigal.
Ma foi!... grommelait-il, Beaumar pensera ce qu'il voudra... Avant
quinze jours il sera loin...
Il avait tort de suspecter Beaumarchef. L'ex sous-off ne s'occupait que
de sa consigne. On lui avait dit: remonte, il était remonté. On lui
avait dit: fais patienter Croisenois, il s'y employait de toute son
éloquence.
Mais les raisons les meilleures ne pouvaient toucher le marquis, lequel
jugeait qu'à attendre ainsi dans un bureau de placement, il
compromettait sa dignité.
--Sacrebleu!... grognait-il, on devrait bien ne pas oublier les
rendez-vous qu'on donne...
Il s'arrêta... La porte du sanctuaire de l'agence s'était ouverte, et B.
Mascarot apparaissait, dans l'encadrement.
--Ce n'est pas moi qui suis inexact, monsieur le marquis, dit-il.
L'exactitude consiste à arriver non avant l'heure, mais à l'heure.
Veuillez consulter votre montre et prendre la peine de passer...
Le marquis si impertinent avec Beaumarchef, devint fort petit garçon
lorsqu'il fut assis dans le cabinet de l'honorable placeur. Il n'osait
même pas prendre la parole, et c'est d'un oeil inquiet qu'il suivait
les mouvements de B. Mascarot, lequel semblait chercher quelque chose
parmi des liasses d'imprimés qui encombraient son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu'il voulait:
--Je vous ai fait venir, monsieur le marquis, commença-t-il, pour cette
grosse affaire industrielle que vous devez lancer, selon nos
conventions.
--Oui, je sais... nous avons à causer, à nous entendre, à étudier la
question... Rien n'est encore décidé, n'est-ce pas, il faut voir,
examiner, tâter le terrain.
L'honorable placeur se permit un petit sifflement assez peu respectueux.
--Je vois, cher monsieur, fit-il, que vous me croyez homme à attendre
sous l'orme votre bon plaisir... Détrompez-vous. Quand je m'occupe d'une
affaire, elle marche. Pendant que vous couriez à vos plaisirs, je
travaillais pour vous avec mon ami Catenac. Et tout est prêt...
--Comment, tout?
--Mon Dieu, oui! Vos bureaux sont loués, rue Vivienne; les statuts de
votre société sont déposés chez le notaire, les membres de votre conseil
sont choisis, l'imprimeur m'a apporté hier les titres, les prospectus,
les circulaires, les affiches; vous avez signé un traité pour les
annonces... nous commençons demain la publicité.
--Mais c'est invraisemblable, c'est...
--Lisez, interrompit B. Mascarot, en tendant une feuille de papier;
lisez et vous serez convaincu.
Croisenois, abasourdi, prit le papier et lut à haute voix: