XIV

C'était dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi.

Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle

rejoindre quelques amis, comme c'était son habitude de tous les matins,

le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu déjeuner avec la duchesse.

Il était d'une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa

femme ne l'avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta,

il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes très amusantes et

un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de

Paris.

Le café servi, il demanda à la duchesse de fumer devant elle, se fit

apporter des cigares, et s'installa confortablement devant l'immense

poêle de la salle à manger.

On eût dit que pour la première fois il s'apercevait qu'il était marié,

qu'il était chef de famille, qu'il avait certains devoirs à remplir, et

qu'il voulait s'exercer à ces jouissances si douces pour qui les connaît

et les a éprouvées, de l'intérieur et de l'intimité.

Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette métamorphose si

complète et si soudaine l'inquiétait et l'effrayait. Elle pressentait

quelque chose d'extraordinaire et de grave, un évènement qui allait

tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle était inexpérimentée,

inhabile à garder ses impressions et à feindre, ses regards

interrogeaient.

Norbert, lui, attendait avec une impatience évidente que les valets

eussent fini leur service et se fussent retirés.

Dès qu'il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d'elle et lui

prit la main, qu'il baisa galamment.

--Voici longtemps déjà, ma chère Marie, commença-t-il, non sans une

certaine hésitation, que je me propose de vous ouvrir mon coeur. Une

franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable.

--Une explication!...

--Mon Dieu!... oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas...

Jusqu'ici, chère amie, j'ai dû vous paraître le plus triste et le plus

fâcheux des maris...

--Monsieur le duc...

--Permettez que je m'explique. Depuis que nous sommes ici, c'est à peine

si nous nous sommes vus; je sors de grand matin, je rentre fort tard,

nous sommes restés jusqu'à trois jours sans échanger une parole...

La jeune femme écoutait de l'air d'une personne qui doute du témoignage

de ses sens. Était-ce bien Norbert qui s'accusait ainsi!...

--Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle.

--Je le sais, Marie, vous êtes une noble et digne femme et vous êtes

jeune... Il est impossible que vous ne m'ayez pas mal jugé!...

--Je ne vous ai pas jugé, monsieur.

--Tant mieux!... je n'aurai, cela étant, ni à me défendre, ni à me

disculper. C'est qu'il faut que vous le sachiez, Marie, vous étiez ma

chère pensée, alors même que je semblais m'éloigner de vous. J'ai peu

vécu chez moi, c'est vrai, mais cela tenait à des circonstances

particulières, à des nécessités de situation... à des projets... au but

que je poursuis, à mille causes enfin qu'il serait long de vous

énumérer. Mais pendant que vous me supposiez tout occupé de mes

plaisirs, je souffrais de vous savoir seule à la maison et comme

abandonnée...

Évidemment, il faisait, pour paraître bon, affectueux, ému, les plus

sincères comme les plus utiles efforts. Ses expressions étaient presque

tendres, mais sa voix n'avait rien même d'amical.

--Je sais les devoirs d'une honnête femme, monsieur, fit dignement la

duchesse.

Norbert protesta du geste.

--De grâce, chère Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question

entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez

aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils

devenir les amis d'une duchesse de Champdoce? Non, vous me l'avez avoué.

--Aussi n'ai-je pas insisté.

--C'est vrai. D'un autre côté, cependant, notre deuil nous interdit

toute visite pendant quatre on cinq mois encore.

La duchesse se leva, espérant peut-être couper court à cette

conversation impatientante outre mesure.

--Eh!... monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demandé à sortir!...

--Jamais. Raison de plus, pour moi, de m'occuper de rendre votre

intérieur agréable. Ah!... que de fois j'ai souhaité voir auprès de vous

quelque personne de mérite, non une de ces folles qui n'ont la tête

pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sensée, de

votre âge, de votre rang, une amie enfin... Mais où trouver une amie?...

Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de périls!... Des

premières amitiés dépendent souvent le bonheur d'un ménage...

Il s'embarrassait dans ses phrases, cherchait péniblement ses mots, en

homme qui, ayant à exprimer une idée difficile, tourne longtemps autour.

--Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir découvert cette

compagne que je rêvais pour vous... J'ai eu l'occasion de la voir chez

Mme d'Arlange, qui m'a fait son éloge, et je compte vous la présenter

aujourd'hui même.

--Ici?

--Certainement. Que voyez-vous là d'extraordinaire? cette jeune femme

d'ailleurs n'est pas une étrangère pour nous; elle est de notre pays,

vous la connaissez.

Il se sentait rougir, il se baissa vers le poêle comme pour en ajuster

la porte en ajoutant:

--Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg!

--Mlle Diane?

--Précisément.

--Oh!... je la voyais très peu. Son père et le mien étaient assez mal

ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considérait comme de bien

petites gens...

Norbert avait repris son assurance.

--Eh bien! interrompit-il, j'espère que la fille rachètera à vos yeux

les défauts du père. Elle a épousé peu après notre mariage le vicomte de

Mussidan, un allié des Commarin, s'il vous plaît... Bref, elle doit vous

rendre visite aujourd'hui, et j'ai dit à vos gens que vous receviez...

Mme de Champdoce ne répondit pas. Elle manquait d'expérience, mais

non d'esprit, ni de cette pénétration que donne le malheur, et le

trouble de Norbert, son embarras, ses réticences ne lui avaient pas

échappé.

Le silence durait depuis un bon moment, et commençait à devenir gênant,

quand ou entendit le roulement sourd d'une voiture sur le sable de la

cour.

Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour

madame.

Presque aussitôt, un domestique entra dans la salle à manger, annonçant

que la comtesse de Mussidan attendait au salon.

Norbert s'était levé avec l'empressement le plus marqué. Il prit le bras

de sa femme et l'entraîna presque en disant:

--Venez, Marie, venez, c'est elle!...

Ce n'était pas sans de longs débats intérieurs que Diane s'était décidée

à cette étrange et audacieuse démarche, à cette visite en dehors de tous

les usages reçus. Elle s'exposait, et elle ne le sentait que trop, aux

plus pénibles humiliations.

Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan était seule dans le

grand salon de l'hôtel de Champdoce, et il lui semblait qu'elle

attendait depuis un siècle, quand enfin la porte s'ouvrit: Norbert et sa

femme entraient.

Le moment était si décisif que le coeur de Diane cessa de battre, une

sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si maîtresse qu'elle

fût de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxiété.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde et il fut impossible de surprendre

le secret de son angoisse. Un seul regard l'avait rassurée: la duchesse

ne savait rien du passé, jamais un soupçon n'avait effleuré sa

confiance.

C'est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lèvres, que

la comtesse de Mussidan s'inclina devant Mme de Champdoce, s'excusant

gaiement de son importunité.

Elle n'avait pu, disait-elle, résister un désir de revoir une ancienne

voisine, la sachant si près, et elle passait sur toutes les convenances,

tant elle se faisait une fête de causer du Poitou, de Bivron, de

Champdoce, de ce beau pays où elle était née et qu'elle aimait tant.

La Duchesse écoutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce

charmant verbiage. Elle avait salué très froidement et son visage

disait, plus clairement peut-être que ne le veulent les règles de la

bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue.

Il y avait là de quoi déconcerter un aplomb moins solide que celui de

Mme Diane. Mais la gêne présente était si peu de chose comparée au

péril couru, qu'elle trouvait au service de son audace une loquacité

abondante et spirituelle qui, jusqu'à un certain point, sauvait la

situation.

Établie dans une chaise longue près du foyer, elle présentait

alternativement ses pieds à la flamme, détournant la tête à demi.

Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrêtée sur elle, et

il lui convenait de se prêter à un examen attentif, persuadé qu'il lui

serait favorable.

Norbert, lui, était resté debout, il allait et venait par le salon. Son

personnage l'embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop

l'odieux du rôle qu'il avait accepté.

Cependant dès qu'il jugea que la glace était rompue et que les deux

jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s'il

devait se réjouir ou s'affliger du succès de cette comédie indigne.

Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissipèrent.

--Baste!... se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera très

bien de là.

La tâche était plus difficile qu'il ne le pensait.

D'après ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan

pensait qu'elle serait reçue par la duchesse un peu comme le serait un

ange, qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier.

Elle s'attendait à trouver une sorte de niaise, qui, dès la première

visite, lui sauterait au cou, et qui bientôt, dans ses élans d'expansion

et de reconnaissance, se livrerait tout entière.

Elle reconnut vite que Norbert, à l'exemple de trop de maris, jugeait

mal sa femme, qu'elle s'adressait à une personne dont elle ne

s'emparerait pas sans les plus grands ménagements, assez clairvoyante

pour deviner les pièges qu'on lui tendrait s'ils n'étaient pas

habilement dissimulés.

Loin de la décourager, cette difficulté l'excita. Et telle était quand

elle le voulait, sa puissance de séduction que lorsqu'elle se retira le

premier pas était fait.

Le soir même, Mme de Champdoce disait à son mari:

--Je crois que la comtesse est une excellente femme.

--Excellente est le mot, répondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand

elle est partie: elle était la providence des pauvres.

Intérieurement il se sentait flatté du succès de Mme Diane.

--Comme elle est adroite et futée, pensait-il.

Loin de l'effrayer, cette prodigieuse duplicité le charmait. Il y voyait

une nouvelle raison d'admirer une femme d'un génie si supérieur.

N'était-ce pas pour lui, d'ailleurs, qu'elle déployait tant d'adresse,

n'était-ce pas une preuve de la plus vive passion!...

Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu'il vit Mme de

Mussidan aux Champs-Élysées. Elle était triste et préoccupée.

--Qu'avez-vous, mon amie? lui demanda-t-il.

--J'ai... que je me repens amèrement d'avoir cédé aux inspirations de

mon coeur et à vos supplications. Hélas!... nous avons commis une

imprudence affreuse.

--Nous!... Comment cela?

--Norbert, votre femme se doute de quelque chose.

--Elle!... Impossible. Elle chantait vos louanges après votre départ.

Mme de Mussidan haussa les épaules.

--Si cela est, reprit-elle, c'est qu'elle est plus forte encore que je

ne l'avais cru. Elle dissimule ses soupçons... donc elle veut les

vérifier. Que me disiez-vous qu'elle était simple et crédule?... Elle

est fine, au contraire, plus fine que nous. Oh!... no souriez pas, il

n'y a qu'une femme pour juger une autre femme.

Le ton de Mme Diane était si grave que Norbert s'effrayait

sincèrement.

--Que faire, alors? demanda-t-il, quelle conduite tenir?

--Renoncer à nous voir serait le plus sûr.

--Oh!... jamais, jamais!...

--Laissez-moi réfléchir, alors, me consulter... et en attendant, au nom

du ciel, mon ami, de la prudence!...

Le résultat des réflexions de Mme de Mussidan fut que tout à coup

Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de

nuits passées à jouer ou à boire.

Dans la journée, il se montrait avec sa femme, souvent le soir, il

rentrait à l'hôtel.

Au cercle, on l'accusait de tourner au mari modèle.

Ce brusque changement n'eut pas lieu sans révoltes, il s'indignait de

l'hypocrisie constante à laquelle il était condamné; mais la petite main

blanche si délicate et si frêle de Mme Diane était une main de fer.

--Il faut que vous viviez ainsi, répondit-elle à ses plaintes, d'abord

parce qu'il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si

faible que de tolérer d'un homme qui prétend m'aimer ce que subissait

votre malheureuse femme? D'ailleurs, de votre conduite présente dépend

notre sécurité à venir... Il faut, pour Mme de Champdoce, que le

bonheur soit entré avec moi dans sa maison.

[Illustration:--Mais je ne l'ai pas volé! disait-il.]

A cela, que répondre? Norbert était plus follement épris que jamais, et

une crainte terrible glaçait toute objection sur ses lèvres. «--Que je

lui déplaise, pensait-il, et je la perds!» Et il obéissait.

Sa consolation était de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait

pas ses peines.

Après s'être tenue longtemps sur la défensive, la duchesse n'avait pas

su résister aux charmes de cette amitié si intelligente et si dévouée

qui s'offrait à elle, et elle avait fini par se livrer absolument à sa

plus mortelle ennemie.

Bientôt, elle n'eût plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en

rougissant beaucoup, après de longues et intimes confidences, elle lui

avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le

souvenir restait au fond de son coeur comme un précieux parfum. Elle

osa nommer Georges de Croisenois.

Ce jour-là, Mme de Mussidan tressaillit de joie.

Cet aveu, elle l'attendait depuis longtemps déjà; il le lui fallait pour

le succès de son plan, et elle avait tout fait pour le provoquer.

Quel parti elle en tirerait? elle ne le savait que trop, depuis tant de

mois qu'elle ne songeait qu'à cela. Elle savait que les femmes ont plus

perdu de femmes que les hommes n'en ont séduit.

--Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc être vengée!

Les deux jeunes femmes étaient alors comme deux soeurs et ne se

quittaient plus, pour ainsi dire. C'était à ce point que Norbert

finissait par être jaloux de cette grande amitié que lui-même avait

cimentée.

C'est que cette amitié ne lui donnait pas, il s'en fallait, la liberté

et les facilités de relations qu'il en attendait.

Depuis que Mme Diane venait tous les jours à l'hôtel de Champdoce, il

la voyait beaucoup moins qu'avant. Quelquefois il s'écoulait des

semaines sans qu'il réussît à se trouver seule avec elle une minute.

Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours

entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes

où constamment Pierrot, quand il est près d'embrasser Colombine,

rencontre sous ses lèvres le visage d'Arlequin.

A diverses reprises, il fut sur le point d'éclater; toujours Mme de

Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons,

bonnes ou mauvaises.

Tantôt elle plaisantait sans pitié, tantôt, prenant son grand air qui

lui en imposait quand même, elle disait:

--Qu'aviez-vous donc espéré?... De quelles infamies me supposez-vous

capable?...

Évidemment, il était joué par Diane comme un enfant, comme un sot: il le

voyait, il le sentait.

Il était clair que toutes ces manoeuvres perfides tendaient vers un

but. Lequel?

Norbert eût au moins dû chercher à le deviner. Il n'y pensa même pas.

Toutes ses réflexions, comme de l'huile tombant sur le feu, enflammaient

encore sa passion, et les déchirements de l'orgueil blessé se piquant

aux exaspérations de ses désirs, il se sentait devenir fou.

Si encore il eût pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois!... Mais

dehors aussi elle était gardée, et soit qu'elle se promenât au Bois,

soit qu'elle se montrât aux courses, toujours quelques cavaliers

servants galopaient à la portière de sa voiture. C'était tantôt M. de

Sermeuse, tantôt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois.

Tous ces messieurs déplaisaient souverainement à Norbert; mais ce

dernier avait surtout le don de l'irriter. Il le jugeait impertinent et

fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal.

A vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, M. le marquis de Croisenois

passait pour un des hommes spirituels de la haute société parisienne.

Chose rare, sa réputation était méritée, et il n'était pas méchant. Il

pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n'avait pas d'ennemis sérieux. On

l'estimait et on l'aimait pour la sûreté de ses relations et sa loyauté.

Enfin, son caractère avait certains côtés chevaleresques et aventureux

qui séduisaient.

Au physique, c'était un homme de taille moyenne, bien pris, très brun,

ayant le front ouvert et intelligent, d'admirables cheveux noirs, le

regard doux et le sourire légèrement sarcastique.

--Je voudrais bien savoir, demandait Norbert à Mme de Mussidan, quel

charme vous trouvez à vous faire suivre par cet impertinent gentillâtre?

A quoi invariablement elle répondait avec un diabolique sourire:

--Vous êtes trop curieux!... Vous le saurez plus tard.

Plus prudent et mieux avisé, Norbert se fût inquiété du ton de ces

réponses. Au lieu de s'emporter follement, il se fût appliqué à analyser

la conduite de Diane, et il est probable que cette étude l'eût mis sur

la trace de la vérité.

Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des

ménagements merveilleux son oeuvre de destruction.

Il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'il eût été question de

Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, elle avait su accoutumer

l'esprit de la duchesse à envisager froidement quantité de probabilités,

de possibilités même, dont la seule idée quelques mois plus tôt la

faisait frémir.

Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment était venu de

rapprocher ces deux amants, et qu'une seule rencontre inopinée vaudrait

ses plus savantes insinuations.

Un jour donc que Mme de Champdoce était allée prendre son amie pour

une promenade, on la pria d'attendre au salon quelques minutes. Elle y

entra et trouva le marquis de Croisenois.

Un même cri de surprise leur échappa, lorsqu'ils se reconnurent, et ils

devinrent extrêmement pâles l'un et l'autre. Même l'émotion de la

duchesse fut telle, qu'elle s'affaissa, anéantie, sur un fauteuil, près

de la porte.

Georges n'était guère moins agité. Il avait profondément aimé Marie de

Puymandour, et n'était pas encore consolé de son mariage.

--J'avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d'une voix à peine

intelligible, et vous avez oublié.

--Vous ne croyez pas ce que vous dites!... répondit la duchesse en se

dressant à demi.

Mais presqu'aussitôt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se

rendre compte de la gravité de ses paroles:

--Mon père commandait... j'ai obéi... j'ai été faible... je n'ai rien

oublié...

Accroupie derrière une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni

un geste, et son coeur était inondé d'une détestable joie. Elle se

disait qu'une entrevue qui commençait ainsi ne serait pas la dernière...

Elle ne se trompait pas. Bientôt elle découvrit que la duchesse et

Georges s'entendaient pour se rencontrer chez elle à son insu.

Mais elle était bien trop habile pour paraître s'apercevoir de rien.

Elle était tranquille à cette heure, elle était récompensée de ses

peines, elle n'avait plus qu'à attendre.

Que fallait-il désormais, pour amener la catastrophe si patiemment,

préparée? Un hasard, une occasion, un rien, l'imperceptible vibration

qui détache l'avalanche et la précipite sur la vallée.

L'occasion ne faillit pas.

Les esclaves de Paris · 第 104 / 143 题