Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B.
Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet.
S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il
pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente.
Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de
massue.
Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait
quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de
l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui
fournissait pas un trait présentable.
Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport
intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.
Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond
leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets.
Ils se demandaient:
--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous
échappe?
Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour
ne pas dire impossible.
Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de
ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau.
Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et
de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son
geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.
J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette
longue, mais indispensable préface.
Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez
maintenant la partie réelle... et pratique.
Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B.
Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la
cheminée.
Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de
toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son
énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.
--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous
avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de
l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan
qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le
développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt
ans pour l'exposer à mes amis.
Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une
cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les
plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les
ouvre, est le plus infecté.
De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de
famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein
quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de
honte.
Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.
Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus
puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son
caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?
Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme...
Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le
marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre
d'opérations.
--Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il.
B. Mascarot s'inclina ironiquement.
--Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle
le chantage.
Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme
le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme
d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas
certaines exigences, le chantage était inventé.
Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup
sur.
Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui
s'intitulait si fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter
les rois. Et quels rois!... François Ier et Charles-Quint. Mais tout
se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire
chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...
L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les
joues de Croisenois.
--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...
--Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le
mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de
chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet
hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains
pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui
avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes
allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?
Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse.
--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!
Mais déjà B. Mascarot poursuivait:
--Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui
n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous
étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à
son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin à _dog-cart_ qui, parce
que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme,
force cette femme à lui donner sa fille en mariage...
Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à
croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer,
regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand
seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable.
Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret
de cent mille francs.
J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire
qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on
lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si
elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et
revenait vite la vendre à qui l'avait écrite.
Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses
parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui
font payer leur silence.
Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses
statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à
un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des
preuves.
Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille
précautions. En matière de «chantage,» les tribunaux français ne
plaisantent pas et la police est alerte...
B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses
auditeurs la gamme entière des émotions.
A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux
extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur.
Lui les regardait d'un air de défi.
--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres.
A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre
de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la
simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom
«respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété
de l'infamie.
Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble
lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un
million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la
femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.
En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une
institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le
citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des
trafiquants de secrets bien plus que de la police...
Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes
les plus manifestes d'une sérieuse impatience.
C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient.
Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près
de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur.
--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il:
nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que
de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher
Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était
avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps,
l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur
révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de
l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais
que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des
partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait.
Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous
sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète
personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient
justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous
l'affirmer.
Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
--A notre époque, continua le placeur, et nos moeurs admises, on doit
reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est
comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se
débattent les classes aisées.
Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long.
Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu
de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de
son cachot, entouré d'invisibles espions.
Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise
l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité
ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.
Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie,
tout est recueilli, examiné, commenté, analysé.
Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui
est impossible.
Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le
traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose...
M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris
bravement le parti de se résigner, daigna sourire.
--Connu!... murmura-t-il, connu!...
--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités,
vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre.
--Oh! j'ai la main si heureuse!
--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui
refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé
de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien
prudent? un homme que vous ne connaissez pas...
--Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield...
--Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures
raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant
reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques,
je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de
l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de
l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait.
Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile
d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui
enveloppe Paris.
Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux
écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent
pour moi.
La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi,
sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués.
Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux
sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année.
Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder
furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au
coeur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux
passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les
employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans
le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets
particuliers les plus mystérieux.
C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait
les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient.
--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret.
Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et
là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et
c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent
ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous
sommes ici trois qui passons notre vie à écouter.
Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et
toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que
j'utilise.
Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer
qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence
annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où
l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il
trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence
d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes
agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis,
ce qu'est au juste notre association.
--Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté
plus de deux cent cinquante mille francs.
Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible
à l'éloquence des chiffres.
Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter
ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait
prendre beaucoup de poisson,--c'est-à-dire considérablement d'argent.
De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la
pente était naturelle.
Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de
douce raillerie:
--Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société?
B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la
nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable
bonne volonté, elles étaient justifiées.
Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par
l'estimable placeur.
Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait
confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de
son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les
combinaisons ingénieuses.
--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si
jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en
semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous
avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas
abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment
dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul.
Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à
ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,»
comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs,
comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a
trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse.
Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les
menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent
recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.
Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on
finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous
exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de
repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous
voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de
boutique.
--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.
--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme
de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti
n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer
les sommes considérables qu'ils représentent...
A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.
Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes,
lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers
compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?
Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne
pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à
la pâte.
--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...
L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination
paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître
Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la
conférence.
[Illustration: Croisenois se dressa furieux.]
Le coup d'oeil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.
Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.
--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre
que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que
mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande
difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons
à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre
disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille
francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les
femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon
mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de
savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et
me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez
plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte
à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et
trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant
un mois.
--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...
--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner
cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera
gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un
placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien
déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.
--Que dites-vous de cette idée?
--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?
--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.
--Mais vous...
--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une
affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe
encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa
situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre
conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société
paraisse bien sérieuse.