XVIII

Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B.

Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet.

S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il

pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente.

Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de

massue.

Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait

quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de

l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui

fournissait pas un trait présentable.

Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport

intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.

Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond

leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets.

Ils se demandaient:

--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous

échappe?

Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour

ne pas dire impossible.

Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de

ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau.

Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et

de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son

geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.

J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette

longue, mais indispensable préface.

Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez

maintenant la partie réelle... et pratique.

Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B.

Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la

cheminée.

Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de

toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son

énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.

--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous

avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de

l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan

qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le

développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt

ans pour l'exposer à mes amis.

Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une

cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les

plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les

ouvre, est le plus infecté.

De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de

famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein

quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de

honte.

Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.

Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus

puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son

caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?

Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme...

Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le

marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre

d'opérations.

--Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il.

B. Mascarot s'inclina ironiquement.

--Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle

le chantage.

Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme

le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme

d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas

certaines exigences, le chantage était inventé.

Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup

sur.

Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui

s'intitulait si fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter

les rois. Et quels rois!... François Ier et Charles-Quint. Mais tout

se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire

chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...

L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les

joues de Croisenois.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...

--Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le

mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de

chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet

hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains

pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui

avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes

allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?

Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse.

--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!

Mais déjà B. Mascarot poursuivait:

--Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui

n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous

étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à

son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin à _dog-cart_ qui, parce

que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme,

force cette femme à lui donner sa fille en mariage...

Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à

croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer,

regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand

seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable.

Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret

de cent mille francs.

J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire

qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on

lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si

elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et

revenait vite la vendre à qui l'avait écrite.

Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses

parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui

font payer leur silence.

Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses

statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à

un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des

preuves.

Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille

précautions. En matière de «chantage,» les tribunaux français ne

plaisantent pas et la police est alerte...

B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses

auditeurs la gamme entière des émotions.

A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux

extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur.

Lui les regardait d'un air de défi.

--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres.

A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre

de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la

simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom

«respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété

de l'infamie.

Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble

lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un

million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la

femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.

En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une

institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le

citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des

trafiquants de secrets bien plus que de la police...

Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes

les plus manifestes d'une sérieuse impatience.

C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient.

Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près

de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur.

--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il:

nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que

de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher

Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était

avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps,

l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur

révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de

l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais

que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des

partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait.

Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous

sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète

personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient

justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous

l'affirmer.

Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment.

--A notre époque, continua le placeur, et nos moeurs admises, on doit

reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est

comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se

débattent les classes aisées.

Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long.

Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu

de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de

son cachot, entouré d'invisibles espions.

Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise

l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité

ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.

Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie,

tout est recueilli, examiné, commenté, analysé.

Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui

est impossible.

Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le

traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose...

M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris

bravement le parti de se résigner, daigna sourire.

--Connu!... murmura-t-il, connu!...

--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités,

vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre.

--Oh! j'ai la main si heureuse!

--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui

refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé

de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien

prudent? un homme que vous ne connaissez pas...

--Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield...

--Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures

raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant

reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques,

je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de

l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de

l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait.

Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile

d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui

enveloppe Paris.

Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux

écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent

pour moi.

La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi,

sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués.

Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux

sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année.

Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder

furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au

coeur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux

passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les

employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans

le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets

particuliers les plus mystérieux.

C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait

les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient.

--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret.

Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et

là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et

c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent

ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous

sommes ici trois qui passons notre vie à écouter.

Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et

toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que

j'utilise.

Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer

qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence

annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où

l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il

trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence

d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes

agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis,

ce qu'est au juste notre association.

--Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté

plus de deux cent cinquante mille francs.

Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible

à l'éloquence des chiffres.

Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter

ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait

prendre beaucoup de poisson,--c'est-à-dire considérablement d'argent.

De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la

pente était naturelle.

Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de

douce raillerie:

--Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société?

B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la

nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable

bonne volonté, elles étaient justifiées.

Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par

l'estimable placeur.

Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait

confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de

son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les

combinaisons ingénieuses.

--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si

jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en

semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous

avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas

abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment

dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul.

Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à

ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,»

comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs,

comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a

trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse.

Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les

menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent

recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.

Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on

finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous

exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de

repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous

voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de

boutique.

--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.

--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme

de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti

n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer

les sommes considérables qu'ils représentent...

A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.

Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes,

lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers

compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?

Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne

pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à

la pâte.

--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...

L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination

paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître

Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la

conférence.

[Illustration: Croisenois se dressa furieux.]

Le coup d'oeil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.

Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.

--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre

que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que

mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande

difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons

à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre

disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille

francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les

femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon

mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de

savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et

me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez

plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte

à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et

trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant

un mois.

--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...

--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner

cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera

gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un

placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien

déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.

--Que dites-vous de cette idée?

--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?

--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.

--Mais vous...

--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une

affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe

encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa

situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre

conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société

paraisse bien sérieuse.

Les esclaves de Paris · 第 50 / 143 题