IX

L’absence de Mme Dieuzède ne pouvait demeurer longtemps inaperçue; et

son mari prévoyait les commentaires qui bourdonneraient autour de sa

disparition. Il était résolu à la justifier comme un éloignement

concerté avec lui pour des motifs d’intérêt. Mais, dès le lendemain, il

se rendit compte que nul ne serait dupe de cette fiction généreuse.

Le temps s’était épuré; un peu d’azur descendait sur les ardoises des

toits, et les nuages, en convois ensoleillés, voguaient comme ces

caravelles aux voilures énormes que Bernard, jadis, voyait, en rêve,

couvrir une mer toute d’argent.

L’après-midi,--c’était un dimanche,--il se préparait à emmener les

enfants dans la campagne. Brouland sonna; Bernard, au premier regard

qu’échangea le docteur avec lui, sentit les choses graves qu’ils

allaient l’un à l’autre se communiquer. Il le fit entrer dans le magasin

sombre, mais en soulevant la tenture du fond, de peur que Paulette, à la

dérobée, n’écoutât.

--Je suis venu aujourd’hui dimanche, dit Brouland à voix basse, désireux

de vous parler sans témoins. Avez-vous des nouvelles de Mme Dieuzède?

--Pas encore, voulut répondre Bernard, la figure péniblement contractée.

Comment savez-vous qu’elle n’est plus ici?

--Je me trouvais hier à la gare, sur le quai, au moment où arrivait

l’express de Paris. J’ai aperçu Mme Dieuzède s’installant dans un wagon

de seconde; une personne l’accompagnait et lui tendait ses bagages.

--Tiens! qui donc?

--La femme de service de... Glenka, la demoiselle Chemin.

--Ah! sursauta Bernard.

Et il pensa: «Je m’en doutais. Cette horrible hypocrite, c’est elle, la

complice, l’entremetteuse...»

--Mme Dieuzède m’a bien vu. Mais elle a évité mon coup d’œil, elle a

pâli; elle n’a pas eu l’air de me reconnaître... Permettez, mon cher

Dieuzède, continua le docteur en touchant le poignet de Bernard comme

s’il allait tâter son pouls, ne vous tenez pas sur le qui-vive avec moi.

Faites-moi l’honneur de me prendre pour ce que je suis, pour un ami

clairvoyant. C’est mon devoir de vous entretenir, enfin. J’aurais dû le

faire plus tôt. Mais de quoi cela eût-il servi? Je me tairais peut-être

encore si je ne lisais dans vos yeux rouges et sur votre mine qu’il est

temps de vous dire tout. La crise qui se développe, j’en ai suivi les

symptômes depuis des mois. Et je n’ai pas eu besoin d’un diagnostic. Le

lendemain de _la soirée_, Glenka me prit pour confident de son

trouble... et de ses espoirs. Je lui remontrai avec une telle force

l’ignominie des conséquences qu’il me promit de ne plus revoir votre

femme; et il tint parole près d’un mois. Vous vous rappelez, ses visites

cessèrent. Mais ce qui était d’abord une fantaisie de blasé se tourna en

une passion. Il touche à l’âge mûr, il approche du moment où un libertin

commence à user les charmes de l’inconstance. Ce qu’il avait entrevu,

chez Mme Dieuzède, d’honnête et d’ardent, l’a fixé davantage dans un

sentiment qu’il croit sérieux. Peu de jours avant son départ j’ai

pénétré que l’intrigue reprise allait aboutir à ses fins. Je l’avertis

avec de véhéments reproches; il les accueillit très mal. Nous nous

sommes brouillés...

Ici, Bernard, en silence, pressa la main de Brouland, et le médecin

poursuivit:

--A vrai dire, il y avait entre nous plus de camaraderie que d’amitié

solide. Glenka me recherchait parce qu’il avait besoin de moi.

J’admirais ses dons d’artiste, sa puissance d’irradiation joyeuse; je

l’aurais presque subie. Mais une intimité comme la nôtre était bridée,

malgré tout, par le sens critique. Mme Dieuzède, elle, s’est mal

défendue. Les circonstances ont eu l’air d’une coalition nouée pour son

péril. Elle a rencontré Glenka dans une période où son énergie se

déprimait: elle souffrait d’un changement de position; séparée des

artifices mondains, elle devait être plus accessible aux naïvetés

sentimentales. Il a émis sur elle son magnétisme fascinateur;

horriblement impressionnable, elle a été, pour une part violente,

victime d’une suggestion...

--Et j’ai si mal su la préserver! confirma Bernard en baissant la tête

comme sous le fardeau de la faute qu’il faisait sienne.

--Oh! gronda Brouland, n’exagérons point son innocence. Sa folie est de

celles qu’une vie entière ne suffit pas à racheter. Elle discernait,

avant d’agir, le mal qu’elle _voulait_ commettre. Mais je ne moralise

point sur son cas; je l’explique; habitude ou, si vous aimez mieux, tic

de physiologiste. Si elle avait tenu bon jusqu’au départ de Glenka, elle

sortait de cette aventure probablement indemne. Le contraire étant, à

cette heure, trop certain, l’absence et le souvenir ont exaspéré

l’aimantation réciproque; faut-il nous étonner qu’elle ait pris hier le

train pour Saint-Cloud?

--Elle n’est pas à Saint-Cloud, rectifia Bernard, elle a trouvé une

situation à Paris.

Et il instruisit, sous le sceau du secret, Brouland des volontés

qu’énonçait la lettre d’Hélène. Le docteur l’approuva de refuser

Paulette; après une pause réfléchie, il dit encore:

--Actuellement, pour la sauver, vous ne pouvez pas grand’chose...

--Si, beaucoup, dans l’ordre invisible.

--Je suis croyant, vous le savez, repartit le docteur; l’intervention,

dans les événements, des causes supérieures, je l’admets comme

l’inconnu, l’X nécessaire; mais il faut que notre action sur l’humain y

corresponde. A vous, je vous reprocherais de l’apathie mystique.

Comprenez-moi. Personne au monde, pas même Dieu, ne peut empêcher un

homme et une femme qui se cherchent de se joindre en désir ou en fait,

au mépris du décalogue. Voilà pourquoi leurs actes ont des suites très

lourdes. Seulement, ce faux bonheur va-t-il durer? Je connais Glenka;

Mme Dieuzède n’est pas une rouée capable de le retenir longtemps dans

ses filets. Elle joue en amour avec lui trop franc jeu; il la domine

comme elle vous domine; il la fera souffrir; elle aura des bouderies de

petite fille gâtée dont il se lassera fort vite. Il se lassera et la

quittera. La guerre offre tant de prétextes! Il n’a qu’à se faire

envoyer dans un hôpital distant de Paris, à retourner en Orient ou sur

le front. Ce sera, pour Mme Dieuzède, l’instant critique; c’est alors

que ses amis devront la protéger du désespoir, ou empêcher une autre

chute qui, celle-là, pourrait être mortelle. Je pense à une femme

excellente, dont la présence serait une chance de salut. Mme Laboré, à

cause de son vieux père malade, passe plus de temps à Paris qu’ici. Je

la mettrai, si vous m’y autorisez, dans la confidence. J’estime son tact

et sa bonté incomparables. Elle visitera, comme par hasard, le magasin

de Mme Dieuzède; elle l’engagera tout naturellement à venir chez elle.

Isolée comme elle va l’être, votre femme, c’est vraisemblable, lui

ouvrira le mystère de sa vie, recevra ses conseils. Et, à l’heure de la

détresse, Mme Laboré sera là pour lui tendre deux mains vigoureuses.

Brouland se leva, étira, selon son geste habituel, les pointes de sa

barbe.

--En attendant, mon cher Dieuzède, conclut-il, ne vous laissez pas

dévorer par votre chagrin. Vous êtes trop sensible, pas assez

volontaire. Malgré les apparences, moi qui ai une légende de dureté

féroce, je suis un peu comme vous: mon gamin d’enfant aurait besoin

d’être mené à la baguette; et je l’élève avec une déplorable faiblesse,

parce que sa mère, en mourant, m’a fait promettre de ne jamais le

rudoyer.

L’imprévu de cet aveu amena un vague sourire sur la face de Bernard

inclinée dans la pénombre du magasin comme une image de la résignation

expiatrice. Brouland, par ses rudesses d’analyse, faisait panteler sa

douleur; et pourtant son amitié le soulageait.

--Si vous n’aviez pas, vous aussi, exprima-t-il en le reconduisant, ce

fond sensible que vous blâmez chez moi, vous ne m’eussiez pas apporté un

réconfort où je découvre un signe divin. J’ai tort d’être faible, je le

sais trop. Mais je m’obstine à croire que le dernier mot, même dans ce

monde, reste à la bonté, à l’amour vrai. Ma pauvre femme nous reviendra

parce que, seul, je l’aime; et, d’ici peu, elle le comprendra.

Il était dit que, pour Bernard, le fiel devait se mêler au vin des

consolations comme dans le breuvage dont le Christ ne voulut pas goûter.

Paulette, au lieu de se rendre à l’école l’après-midi du dimanche et d’y

subir sa punition, avait caché sous son oreiller la lettre de la

directrice.

--Je ne la montrerai point, avait-elle d’abord décidé; demain la

directrice me renverra et je ne retournerai plus dans sa _boîte_.

Ensuite, elle eut peur, malgré tout, d’une comparution devant cette

respectable dame. Impatiente, en outre, de savoir si son père

l’enverrait à Paris, elle cherchait à provoquer un éclaircissement. Au

retour de la promenade elle se prit, d’une manière subite, les tempes

entre ses mains.

--Oh! s’exclama-t-elle, ma retenue que j’ai oubliée! Le départ de maman

me fait perdre la tête.

Elle courut à sa chambre et redescendit avec la lettre.

--Voyons! dit Bernard sans courroux,--il ne s’attendait qu’à une

espièglerie,--quelle affaire t’es-tu mise encore sur les bras?

Mais le mouvement de Paulette lui présentant un pli cacheté l’attrista,

comme une répétition méchante du geste qu’elle avait eu la veille en

tendant la lettre d’Hélène. Quand il vit le motif de la retenue, le

propos qu’on avait surpris: «La messe, tous les jours, ça commence à me

barber», sa figure se resserra d’une sévérité insolite.

--Pourquoi, interrogea-t-il, as-tu prononcé cette phrase pitoyable?

--Je l’ai dit, répliqua Paulette, parce que je le pensais. Je ne suis

pas comme Yvonne Cornilleau qui fait la bigote pour plaire à Mme la

Directrice.

--Paulette, allons, tenta d’insinuer Adèle, ne te montre pas plus

vilaine que tu n’es.

Paulette se retourna contre sa sœur d’un air de petite furie.

--Toi, d’abord, tu n’as pas voix au chapitre. Et puis, toi, tu es aussi

arriérée que le vieux cuir du rasoir de papa.

--Alors, intervint Bernard, tu crois que s’ennuyer à la messe, c’est

prouver qu’on est très _avancé_ et intelligent?

--Je n’en sais rien, mais je sais que je m’y ennuie. Maman a raison: je

n’ai pas la dévotion dans le sang. Que veux-tu? Je suis une Restout,

moi... Il est temps que je m’en aille vers maman. Elle veut que je sois

avec elle. Quand me prendras-tu mon billet?

--Paulette, mon enfant, dit Bernard d’un ton de tranquille fermeté, ne

compte pas que je te laissera partir. Ta place est sous mon toit avec ta

sœur et ton frère.

--Eh bien! je partirai sans ta permission.

--Tu ne partiras pas sans argent?

--Oh! j’en trouverai. Il y a des gens qui auront pitié de moi.

--Et tu ne sais pas que je te ferais ramener par les gendarmes?

--Maman me cachera; elle me défendra contre les gendarmes; et, s’ils me

ramènent, je me jetterai sous les roues du train.

--Les gendarmes seront prévenus et te passeront les menottes.

--Au Mans, je n’aurai plus les menottes. Je repartirai ou j’irai me

noyer dans la Sarthe. Vous voulez que je sois contente avec vous, et

vous me traitez comme au bagne!

--Paulette, tu es décidément une mauvaise fille. Je n’ai que des bontés

pour toi; tu n’y réponds que par l’ingratitude...

--Eh bien! glapit-elle, roulant au fond de sa gorge des sanglots de

colère, si je ne suis bonne à rien, débarrassez-vous de moi. Maman a

bien fait de s’en aller, elle ne reviendra plus. Je suis du côté de

maman, je ne suis pas de ton côté.

A bout de patience, Bernard la gifla, la chassa vers le corridor; et,

surprise devant la réaction d’une force supérieure à sa volonté, elle se

tut, monta lentement l’escalier.

Bernard marchait de long en large dans une exaspération indicible. Son

impuissance à vaincre sa fille par le raisonnement ou par les menaces le

blessait comme la plus amère des défaites. Quel avenir présageait, à

douze ans, cette anarchique malignité? C’était, pour lui, la faillite

partielle de son existence; et il apercevait, dans la révolte ouverte de

cette enfant, la première répercussion des actes d’Hélène. La famille

était brisée. Le cri de Paulette: «Je suis du côté de maman» le

traversait jusqu’aux jointures des os. Paulette était «une Restout»;

elle le disait parce qu’elle l’avait entendu dire. Bernard lui avait

pourtant donné quelque chose de son âme; il le cherchait au fond d’elle,

et n’en retrouvait plus rien.

L’âme de Paulette! Il la rêvait pareille à un jardin lilial que les eaux

de la grâce arrosaient et embellissaient. Peut-être le jardin n’était-il

pas détruit. Mais des bourrasques infernales en saccageaient les

alentours. On eût dit, par moments, qu’un Esprit de haine lui soufflait

ses cruautés insolentes et parlait pour elle.

Enfin son mot fanfaron: «J’_en_ trouverai» (de l’argent) trahissait une

connivence avec la mercenaire de Glenka, Mlle Colombe Chemin. Faute de

preuves, Bernard n’oserait inculper cette créature, lui signifier qu’on

avait l’œil sur elle. Il n’en devrait pas moins surveiller Paulette.

Seule, Adèle, partageant nuit et jour sa vie, pouvait suivre toutes ses

manœuvres. Or, elle ne se prêterait guère à cet espionnage. Comment

triompher du mal en ne se servant que du bien?

Il s’était affalé sur une chaise, dans l’arrière-boutique; le jour

déclinait, Adèle sortit de la cuisine, tenant, droite comme une vierge

sage, la lampe qu’elle était allée remplir. Elle la posa et vint

s’asseoir sur les genoux de son père:

--Mon pauvre papa, va, tu n’es point seul, je suis avec toi; et Paulette

n’est pas si endiablée qu’elle essaye de le paraître. Elle voudrait te

faire céder. Si elle voit que tu lui résistes, elle se soumettra.

Sans répondre, il la caressa; puis, se dressant par une brusque

résolution:

--Viens, dit-il, nous allons, dès ce soir, préparer le paquet dont ta

mère a besoin.

Un crépuscule grave comme la mort emplissait la chambre; la clarté

blanche de la fenêtre touchait encore la crosse brillante de la harpe et

un miroir sous lequel une robe était pendue; ce miroir inscrivait dans

son ovale deux pantoufles de velours laissées par Hélène au bord du

tapis. Bernard entendait qu’elles y restassent jusqu’à ce que celle qui

les mettait vînt les reprendre.

Contre l’absente, cependant, un ressentiment insurmontable en cette

minute l’indignait. Le pardon implique une sereine supériorité sur

l’offenseur; il est difficile de maintenir égale cette hauteur de vues,

lorsque l’offense atteint les fibres les plus endolories d’un cœur et

que ses effets se prolongent, s’aggravent en se multipliant. La

défection d’Hélène était une épreuve suffisamment atroce. Mais qu’elle

entraînât Paulette à se déclarer l’ennemie de son père, qu’il dût

expédier à sa femme le linge et les robes qu’elle mêlerait aux intimités

d’un autre amour, ces surcroîts d’amertume excédaient sa grandeur d’âme.

Il saisit avec des mains presque violentes, empila les chemises et les

vêtements qu’Adèle plia de son mieux; et, tandis qu’elle cousait autour

du ballot une toile blanche, il pensait, lui si clément, aux sacs

vengeurs où les Turcs liaient, avant de les précipiter dans la mer, les

sultanes convaincues d’infidélité.

Une question se posait: répondrait-il lui-même à la lettre d’Hélène? Il

estima, pour l’heure, que c’était impossible; il n’accepterait pas de

sembler dupe jusque-là et de ratifier une honte par une contenance toute

bénévole. Adèle, sous sa dictée, écrivit donc ce simple billet:

«Ma bien chère maman,

«Papa est trop affecté de ton départ imprévu; il te répondra plus

tard. Le chagrin que tu nous fais dépasse tout ce que tu peux te

figurer. Nous n’avons plus le cœur à rien. Du matin au soir, nous te

cherchons dans la maison. Je ne te dis pas quelles larmes nous versons

pour toi. A table ton couvert est mis, ta chaise est devant ta place.

Charles demande chaque fois: «Est-ce aujourd’hui que maman revient?»

Nous sommes aussi malheureux qu’on peut l’être, et tu dois être aussi

très malheureuse. Reviens vite.

«Ton

«Adèle,

qui, pour nous tous, t’embrasse bien fort.»

Et, de son chef, elle ajouta:

«Je viens de coudre dans une toile les objets que tu demandes; tu les

recevras mardi. Je t’enverrai aussi trois petits mouchoirs; mais je

n’ai pas fini de les broder.»

En portant, le soir, cette réponse à la poste, Bernard avec les enfants

passa devant la vitrine illuminée d’une confiserie. Charles trépigna

d’aise à la vue d’une pyramide de papillotes; Paulette délia sa langue

pour admirer des fruits confits. Adèle se tut; elle comprenait que les

circonstances interdisaient de songer aux friandises. Bernard se dit,

apaisé depuis tout à l’heure:

--Je veux qu’au moment des étrennes mes enfants mangent quelques

bonbons, _comme si leur mère était là_.

Mais il comptait sans son hôte, et son hôte s’appelait encore Bonfils;

car le logis qu’il occupait appartenait, tant qu’il n’aurait pas tout

payé, au vieux libraire plus qu’à lui. Le lundi, dans son courrier du

matin, il trouva une lettre où Bonfils lui reprochait aigrement son

manque de parole et, d’autre part, ne pouvant à cause du moratorium

exercer ni contrainte ni saisie, le suppliait de lui bailler le peu

d’argent dont il disposait: sa fille était atteinte d’un cancer à la

gorge; sous peine d’asphyxie on allait l’opérer; le chirurgien exigeait

qu’on le payât d’avance; ensuite, les soins, dans une clinique, seraient

une ruine; et tout cela en sachant bien qu’avant une année elle mourrait

quand même d’une mort horrible.

Un autre débiteur lui eût froidement opposé sa pénurie totale: «Mes

enfants et moi, avant vous!» Bernard, depuis qu’il était pauvre, se

représentait parfois ce que tel ou tel aurait pu faire et ne faisait pas

afin de soulager son indigence. Aussi avait-il acquis cette conviction:

--Si dénué qu’on soit, on a toujours quelque chose à donner.

Bonfils, plus que lui peut-être, se trouvait aux abois et, en somme,

avait le droit de compter sur son argent. Il chercha de quelle façon il

pourrait lui prouver son bon vouloir.

--Les deux bergères de la chambre, songea-t-il, ne sont pas

indispensables. Maintenant, surtout, je puis vivre sans fauteuils. Je

les vendrai par Lendormy.

Il les descendit pour les montrer au maître brocanteur quand il le

verrait, dans la journée.

Lendormy entra, comme d’habitude, avec l’allure d’un animal bondissant

et fureteur; aussitôt, il guigna les bergères; mais, avant de prendre un

journal, il s’informa d’un ton obséquieux:

--Madame est en voyage?

--Oui, dit Bernard, placide et naturel autant qu’une telle question le

lui permettait.

--Nous l’avons vue, reprit Lendormy, avant-hier, _filer_ avec une

valise, ma foi! assez lourde. Vous n’avez donc pu l’accompagner?

Hélène, en effet, évitant de sortir devant le magasin, était montée vers

le carrefour, et Bernard occupé n’avait pas soupçonné sa fuite.

--Comment voulez-vous, répondit-il, que je quitte le magasin? Quand ma

fille aînée n’est pas là, je n’ai personne pour m’aider.

--Mme Dieuzède doit vous faire faute. Elle n’est pas en _trotte_ pour

longtemps?

--Je pense que non.

--Ce n’est qu’une petite _cessation de jouissance_? ricana l’huissier,

transposant, par un gracieux à-propos, le style des baux et locations.

Bernard avançait l’une des bergères, et ne parut pas avoir entendu ce

marivaudage de clerc en goguette.

--J’ai ici deux meubles, expliqua-t-il, qui encombrent notre chambre. Je

les vendrais volontiers. Vous en chargeriez-vous?

Lendormy sautilla sur ses béquilles et, s’approchant, il se prit le

menton entre le pouce et l’index, prolongea sur l’une et l’autre bergère

un coup d’œil dépréciateur.

--Combien demandez-vous de ces deux pièces?

--Trois cents francs.

--_Héla!_ mon cher voisin. Nous sommes loin de compte. De ça vous ne

trouverez pas ça. Essayez de les mettre à l’hôtel des ventes. Vous

verrez.

Bernard, que dégoûtaient ces marchandages, répondit sans insister:

--J’essaierai.

Lendormy, déçu,--il supposait que Bernard, à la veille de n’avoir plus

un sou vaillant, vendrait au plus bas prix,--se retourna vers la vitrine

de Glenka; il se passa la langue sur les lèvres et, d’un ton doctoral,

murmura:

--_Timeo Danaos et _corna_ ferentes._

--Vous dites? frémit Bernard qui avait trop bien compris.

--Je dis, reprit plus haut l’huissier avec une insolence finaude

inexprimable, que si cette vitrine était à vous, vous pourriez en tirer

un très bon parti. Le propriétaire vous a-t-il fait signer une

_reconnaissance_?

Bernard se tint à quatre pour ne point le souffleter et le pousser

dehors, jusqu’au seuil de son antre, à coups de poing.

--Est-ce que, par hasard, M. Lendormy, vous seriez vous-même capable de

faire argent avec le bien d’autrui? Il vous vient quelquefois de ces

idées qui ne sont pas rassurantes.

--Rassurez-vous, oh! rassurez-vous, monsieur Dieuzède. Votre bien dort

tranquille sous les poutres de ma maison. Mais permettez-moi une

remarque: vous manquez d’une imagination, de celle des affaires.

Admettons que le possesseur de ladite vitrine meure demain intestat et

sans héritiers; ne vous sera-t-il pas licite de considérer à vous un

dépôt non réclamé?

Lendormy louvoyait en vue d’introduire dans l’entretien la personne et

le nom de Glenka. Il tenait en réserve des questions insidieuses, plus

d’un brocard oblique et vénéneux. L’arrivée d’une cliente déjoua son

manège; il rumina, pendant que Bernard la servait, sur la vente des deux

fauteuils; la négliger, c’eût été démentir un de ses principes les plus

intangibles:

«Les menus profits, en s’additionnant, font les gros.»

--Pour vos bergères, dit-il après avoir lu son journal, j’ai peut-être

un moyen _d’ajuster nos flûtes_. Je connais un ménage de réfugiés qui

cherchent des meubles d’occasion. Il y mettrait bien deux cent

cinquante...

--Trois cents, pas un centime de moins, rectifia Bernard, habile à son

insu, mais intraitable parce que l’entremise de Lendormy l’écœurait.

--Trois cents! Les réfugiés méritent des égards. Vous devenez dur comme

un juif, mon cher monsieur.

--A votre école, Maître Lendormy.

Dosés selon une prudente tartufferie, les sous-entendus et les bons mots

du «loucheur d’en face»,--ainsi que le surnommait Paulette,--ne

laissaient plus à Bernard aucun doute: on savait dans le quartier que

Mme Dieuzède avait comme amant le docteur Glenka, qu’elle venait de

«filer» pour «se mettre avec lui». La citation latine que Lendormy avait

dû ciseler en jouissant de sa finesse plantait sur le front du libraire

l’ornement de la risée publique. Il allait devenir fameux dans le

voisinage par sa mésaventure conjugale. Et l’on exploiterait, au

détriment de son pauvre commerce, la fugue de son épouse. Le

surlendemain, Valérie, la femme de ménage, lui rapporta une phrase

qu’avait criée à ses oreilles Mme Rapicault, la quincaillière de la rue

des Ponts-Neufs:

--_Ces gens-là_ ne m’ont jamais inspiré confiance.

L’honorable marchande réclamait à Bernard une note de trente francs

qu’il était certain d’avoir payée, mais Hélène avait égaré l’acquit. De

même que Mme Rapicault, les clients de la librairie diraient en chœur de

tous les Dieuzède: «_Ces gens-là_» et, sauf une minorité dérisoire, ils

ne reparaîtraient plus.

Quand il eut la visite de Toustain, sur son visage naïf et cordial,

facile à lire comme un missel, il aperçut un brouillard attristé.

Toustain _savait_, lui aussi. Mais il n’osait parler à Bernard de sa

nouvelle infortune; et Bernard éprouvait, devant Toustain, timide en sa

compassion, une pudeur d’accuser sa femme, de s’avouer un mari trompé.

Tandis que Brouland avait prévenu ses confidences, débridé carrément les

ligatures saignantes autour de l’ulcère profond, Toustain attendait un

soupir, un mot qui l’encourageât à plaindre tout haut son ami; le

silence de Bernard lui laissa comprendre que, pour une telle affliction,

la meilleure des pitiés était de ne point en faire sentir.

Il venait charger le libraire de vendre un ouvrage à lui, assez rare, un

in-quarto relié en maroquin vert, _Les Observations de plusieurs

singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée,

Égypte, Arabie et autres pays estranges_, rédigées par Pierre Belon, du

Mans. Il désirait obtenir de ce volume cent cinquante francs, dont le

tiers serait pour M. Dieuzède. C’était une aumône indirecte que sa

pauvreté personnelle ne l’autorisait pas à élargir encore plus; et

Bernard voulait refuser, jugeant excessive la commission.

--Ah! mon cher Toustain, au point où j’en suis, cent sous de bénéfice,

c’est l’Eldorado. Songez qu’avant peu, à moins d’un miracle, je me

demanderai chaque soir comment je paierai mon boulanger le lendemain.

Toustain, à cet aveu, leva les deux bras, dans un pénible émoi. Comme il

tournait vers Bernard ses bons yeux bleus mouillés de larmes, le long de

la rue, trotta en traînant ses galoches sur le pavé une bande de gamins

qui sortaient d’une école voisine. Ils s’arrêtèrent près de la

librairie, vociférant une chanson stupide où le mot «cornard» servait de

refrain; puis ils détalèrent avec des rires, des sifflets, des clameurs

de singes en folie; et, un peu plus loin, le couplet ignoble, hurlé plus

fort, attira aux fenêtres, sur la porte des boutiques, tout le quartier.

Bernard devint blême; il n’avait point prévu le charivari d’une meute

acharnée contre lui sans savoir pourquoi, sans le connaître, simplement

parce qu’il montrait une longue chevelure, une démarche excentrique, et

qu’on racontait sur son ménage l’éternelle histoire de Georges Dandin.

Pour les petits bourgeois d’alentour, il était l’étranger,

l’aristocrate, celui qu’on jalouse et qu’on exècre, dont on dit, s’il

crève de faim: «Tant mieux!»

Ces gamins tenaient de leurs ascendants une si parfaite couardise que,

d’eux-mêmes, ils s’étaient enfuis à l’idée du châtiment mérité par leur

prouesse. Comme la victime ne bronchait pas, sans doute ils

recommenceraient plus effrontément et, ensuite, se lasseraient. Bernard

fut troublé, n’ayant jamais encore fait l’expérience d’une manifestation

populacière dirigée contre sa personne. Au reste, il n’était pas le seul

atteint; qu’arriverait-il si Adèle, Paulette et Charles, en rentrant de

la pension, entendaient ces cris d’opprobre et cette chanson?

--Elle est pour _nous_, dit-il à Toustain, l’aimable sérénade.

--Pour vous! s’exclama Toustain, qui ne s’expliquait pas très bien les

hurlements et les rires.

Il brandit sa grosse canne du côté de la rue:

--Attendez! s’ils reviennent, ils sentiront les nœuds de ma trique. Je

leur ôterai l’envie...

--N’en faites rien, s’opposa Bernard. Vous me chargeriez de ridicule, un

peu plus. Je saurais me défendre, si je le voulais. Mais je ne le veux

pas. Il faut apprendre à tolérer ses ennemis, si on est incapable de les

aimer. Ce n’est pas à moi de fixer la mesure des souffrances qui me sont

dues. Mais ne trouvez-vous pas humainement incompréhensible cette

démonstration furibonde venant d’individus à qui je n’ai rien fait, qui

ne me connaissent même pas?

--Mme Dieuzède, hasarda Toustain, si elle était ici, prendrait la chose

moins pacifiquement que vous.

--Si elle était ici, la chose ne serait pas arrivée. Vous savez qu’elle

a voulu partir tout d’un coup. _Notre gêne lui pesait trop._ On lui a

offert à Paris une position...

--Pardonnez-moi, reprit Toustain, une question trop indiscrète. C’est

bien avec votre consentement qu’elle est partie? Quelqu’un m’a rapporté

des bruits déplorables. Je me suis indigné. Ah! j’étais sûr qu’on la

calomniait. Partout où je pourrai me faire entendre, je la défendrai...

--Oui, défendez-la, cher ami. Ceux qui l’accusent répètent, sans savoir

d’où ils sortent, des ragots infâmes.

A ce moment, une acheteuse pénétra dans le magasin, arrogante d’allure,

drapée d’une cape violette qu’enrichissait une étole de renard blanc. A

son chignon roux, à ses lèvres vipérines, peintes plus que jamais, à son

nez effilé comme un bec de serpette, Bernard aussitôt reconnut Mme

Macreuse, et il se tint sur ses gardes, assuré que cette visite couvrait

un sinistre dessein.

Mme Macreuse choisit, comme l’autre fois, une boîte de papier à lettres.

Elle présenta ensuite au libraire un billet de cent francs et, pendant

qu’il fouillait le fond de sa caisse, rassemblant à grand’peine des

coupures crasseuses pour lui rendre ce qu’on appelle encore _de la

monnaie_, l’ancienne amie de Woronslas Glenka versa dans les oreilles du

mari d’Hélène, comme des gouttes de vitriol, ces mots assassins:

--Je ne vous demande pas des nouvelles de Mme Dieuzède. Dimanche,

j’étais à Paris. Je l’ai croisée au Bois. Elle se promenait dans une

auto de louage, assez confortable. J’ai cru distinguer auprès d’elle un

monsieur que nous avons connu. Elle semblait en excellente santé, fort

gaie.

Les joues maigres de Bernard se crispèrent légèrement; ses doigts

tremblaient en étalant sur son bureau les coupures. Il essaya pourtant

d’affecter de l’indifférence; il se leva, répliqua:

--Connaissez-vous, madame, le nom du monsieur que vous avez distingué

auprès de Mme Dieuzède dans une auto?

--Vous le savez, comme moi. Le docteur Glenka.

--Ah! oui, le docteur Glenka, celui que vous passez pour avoir

_distingué_ un peu trop, en des temps meilleurs. Mais je n’en veux rien

croire. Que signifient les apparences? Ma femme est à Paris; elle a été

toute la semaine très occupée; le dimanche, elle éprouve le besoin de se

reposer et de se distraire. Un ami l’accompagne. Que voyez-vous là

d’étrange?

--Oh! rien du tout, monsieur. Je vous admire. Vous êtes un mari

_commode_, sans préjugés. Vous avez raison; _les intérêts avant tout_.

Elle martela d’un accent sarcastique ces derniers mots. Bernard était

devenu cramoisi; il s’avança contre elle, les poings tendus comme pour

l’assommer.

--Hors d’ici! rugit-il, tellement formidable qu’épouvantée, oubliant son

emplette sur le comptoir, Mme Macreuse courut vers la porte, disparut.

Toustain, qui, à l’écart durant ce colloque, feuilletait un livre, se

dressa, les mains en avant, prêt à intervenir:

--Cher ami, j’ai cru que vous alliez la tuer!

--Oui, je l’aurais houspillée peut-être. Vous l’avez entendue? Elle me

fait passer pour un mari complice de sa femme, partageant les bénéfices

de ses galanteries. Ah! la chienne!

--Calmez-vous, supplia Toustain, calmez-vous. Ceux qui vous connaissent

vous estiment, et les autres _n’existent pas_. Vous, si chrétien, vous

m’étonnez...

--Mon cher, tout à l’heure vous vous êtes indigné vous-même devant le

vacarme de quelques galopins. C’est facile de dire à autrui: Tendez

l’autre joue; courbez le dos sous les outrages. Cette créature traîne

dans la boue ma femme, elle me déshonore. Je ne suis pas une statue de

bois ni d’airain. Toute patience d’homme a ses limites. Et songez aux

suites de sa campagne. Je sens déjà autour de moi comme un désert.

Faudra-t-il que je ferme boutique, et que j’aille avec mes enfants en

guenilles, de porte en porte, mendier notre pain?

Mais, au bout d’un instant, comme sa colère tombait, Bernard, en face de

Toustain silencieux et confondu par les révélations qu’il venait de

subir, reprit d’une voix plus sourde, encore trépidante:

--Après tout, j’aurais mieux fait de garder mon sang-froid et de

répondre à cette femme humblement: «Madame, vous désiriez m’apprendre

votre rencontre, au Bois, avec Mme Dieuzède dans une compagnie que vous

_savez_ dangereuse. C’était un soin superflu. Vous la croyez en péril;

plaignez-la, mais abstenez-vous de la juger, si vous ne voulez pas qu’on

vous juge.» J’ai pris le ton d’un mari sceptique et _commode_. J’ai eu

tort, pour sauver _des apparences_, de n’être pas absolument vrai, comme

j’ai eu tort, mon cher Toustain, en visant à défendre ma femme, de vous

laisser croire qu’elle était partie avec mon consentement...

Il commençait l’histoire exacte de son désastre domestique, quand les

enfants rentrèrent de la pension. Toustain, avant de le quitter, lui

laissa des paroles de chaude espérance.

--Dans mes misères qui sont loin des vôtres, il y a un cri du Psalmiste

que je me suis maintes fois approprié: _Elevans allisisti me_; en me

brisant, tu m’as élevé. C’est une tourmente qui passera, comme passera

l’effroyable année de guerre où nous entrons. Vous en sortirez plus fort

et, croyez-moi, plus heureux.

En attendant, la persécution tramée autour du libraire par les haines du

quartier n’allait pas s’arrêter à la chanson «des galopins». Le

lendemain, à l’aube, Adèle sortit pour déposer au bord du trottoir la

caisse des immondices. Sur les volets du magasin, elle put déchiffrer,

tracé à la craie, en majuscules énormes, un mot de quatre lettres

qu’elle n’avait lu nulle part. Ce mot lui sembla rendre un son affreux;

elle comprit que c’était une insulte... De son mieux, avec son tablier,

elle l’effaça; le haut des lettres resta visible. Lorsque Bernard

descendit ouvrir, même sans ses lunettes, il démêla, au-dessus du

barbouillage blanchâtre, les cornes des deux _C_, l’œuf pointu de l’_O_

et les deux barres de l’_U_. Il s’était préparé à tous les affronts. La

vilenie de cette farce nocturne le mordit au cœur néanmoins: à voir

écrit contre sa devanture le mot indélébile, il le sentit plus

cruellement marqué sur l’intime de sa vie. Adèle, avant lui, l’avait

aperçu; elle devinait, honteuse, l’épithète, puisqu’elle avait voulu

l’effacer; son tablier restait sali de craie; que dirait Paulette, si, à

un autre moment, ou collée ailleurs, l’inscription reparaissait?

Le soir du même jour, après souper, il ferma le magasin; Adèle, Paulette

et Charles avaient mis leur manteau et «firent un tour» avec lui le long

des rues désertes où, de loin en loin, un réverbère endeuillé sous un

capuchon divisait les ténèbres glaciales. En revenant, la clarté vague

que laissait fuir une fenêtre du premier étage, chez Lendormy, leur

montra les volets de la librairie encore maculés du mot déshonorant.

Paulette poussa une exclamation:

--Oh! dit-elle, on nous a mis une enseigne. Qu’est-ce que ça veut dire?

Charles épelait les lettres gigantesques; il articula le mot entier et

le trouva si drôle qu’il le répéta, le cria presque en riant, Paulette

riait aussi, et elle réitéra sa question:

--Qu’est-ce que ça veut dire?

--Taisez-vous donc, enjoignit Bernard qui les poussa vivement à

l’intérieur de la maison. Rappelez-vous bien, répondit-il, une fois la

porte close, qu’une bouche honnête d’enfant ne doit jamais prononcer ce

mot. C’est une injure qu’on a inscrite sur notre porte, parce qu’on nous

sait malheureux. On nous en veut d’être des étrangers et de ne pas

ressembler à tous les autres.

Adèle accepta l’explication; une discipline pieuse, le tact de son

ingénuité la détournaient de pousser plus avant une enquête qui l’eût

conduite vers des laideurs défendues. Paulette se pinça les lèvres et

monta chercher dans un dictionnaire un éclaircissement. Le mot, par

bonheur, ne s’y trouvait point. Mais Bernard savait que, tôt ou tard, la

vérité crue viendrait meurtrir ses enfants; leur mémoire garderait

l’ignoble empreinte de l’enseigne qui, d’un seul coup, avec quatre

lettres, flétrissait leur mère et faisait de leur père un grotesque.

L’obsession du mot fatal entra dans son cerveau comme le cri aigre de la

meule du rémouleur, quand l’homme au foulard rouge repassait les grands

couteaux du boucher. Ses yeux le découvraient partout sur les murailles;

il le reconnaissait parmi les clameurs diffuses du dehors. Chaque matin,

cahotait le long de la rue le tombereau du boueur, un tombereau bleu, à

clochette, tiré par un vieux cheval jaunâtre de poil et dont le nom

était: Cocu. A toutes les haltes, quand le charretier avait vidé dans

son véhicule une caisse d’immondices, il secouait l’animal engourdi avec

cet appel strident: «Allons, Cocu!» Ou: «Tu dors, faignant de Cocu!»

Bernard observa,--était-ce une illusion de persécuté?--que, depuis

quelques jours, en arrivant au trottoir de la librairie, le boueur

lançait comme un coup de clairon le: «Allons, Cocu!» et le scandait

d’une sorte de rire injurieux.

Sauf le jeudi et le dimanche, le passage des écoliers, à midi et à

quatre heures, s’accompagnait immanquablement des vociférations et du

couplet abject; certains grimauds jetaient même, à distance, du gravier

contre la vitrine. Pas une nuit ne s’achevait, sans que l’inscription,

si Bernard l’avait effacée du volet, n’y fût remise. Il veilla, espérant

surprendre l’obstiné vexateur; mais il n’entendit rien, tant on opérait

d’une façon prudente. Pour qu’une telle conspiration durât, un

personnage intéressé devait s’en faire le boutefeu. Nul autre que

Lendormy n’était soupçonnable: si Bernard, exaspéré, se livrait à

quelque violence extravagante; s’il s’affolait et décampait n’importe

où, s’il en devenait malade ou dément, Lendormy resterait possesseur de

l’armoire qu’une seconde échéance impayée livrait à sa merci. Le drôle

avait, d’ailleurs, un fond de vieille gauloiserie méchamment farceuse;

il eût tourmenté le libraire pour le seul gain de se divertir. Ainsi, la

complicité des écoliers s’expliquait; leur maître-adjoint fréquentait le

clerc de l’étude, et ce pédagogue exécrait Bernard, depuis qu’ayant

demandé, dans le magasin, une feuille irréligieuse et anti-patriote, il

avait reçu cette réponse:

«Monsieur, je ne fais pas de commerce avec l’ennemi.»

Bernard enfin résolut de se défendre et allait déposer une plainte au

Parquet. Comme il écrivait au Procureur, Lendormy entra, et Bernard, à

dessein, lui communiqua le début de sa lettre. D’abord surpris,

l’huissier esquissa une grimace maussade; il dissuada son «cher voisin»

d’une démarche vaine, car le Parquet se garderait de mettre la main sur

les auteurs du délit, ni même de les chercher.

--Et, si on les trouvait, appuya-t-il, qu’y gagneriez-vous? Toute la

ville, toute la France saura qu’on a chansonné M. Dieuzède, libraire,

rue de la Barillerie, au Mans, et pourquoi on l’a chansonné. Croyez-moi,

soyez patient, cette rigolade finira, ainsi qu’elles finissent toutes,

usée par votre indifférence. Le _mot_ vous émeut; je ne vous comprends

guère; si vous ne _l’_êtes point, l’êtes-vous davantage parce qu’on vous

a décoré d’un grade qui vous déplaît? Si vous _l’_êtes, en quoi

l’êtes-vous davantage après qu’avant la chanson? Mais, mon cher

monsieur, nous _le_ sommes tous, au moins en idée. Peut-il y avoir une

femme si sainte ou si glacée qu’elle n’ait jamais rien éprouvé pour un

autre que son mari? C’est la tentation, vous le savez bien, qui fait la

vertu. Mme Lendormy n’est point belle, et Groguelin, mon clerc, est plus

bancroche que moi...

--M. Lendormy, arrêta Bernard, vous parlez comme un moraliste

impertinent. Laissez-moi, je vous prie, terminer ma lettre. Quoi que

vous en pensiez, je l’enverrai ce soir même au Procureur.

Lendormy, de même que Panurge, «craignait naturellement les coups»;

prit-il pour lui la menace ou la transmit-il à d’autres? Une fois la

lettre adressée, les criailleries de la rue cessèrent; l’inscription ne

reparut que par intervalles, et le persécuteur se fatigua. Adèle avait

prié d’un cœur éperdu afin que ces infamies dont elle ne voulait pas

éclaircir l’énigme fussent arrêtées. Qu’on s’entêtât à nuire sans autre

raison que «la joie de mal faire», cet abîme jusqu’alors ignoré d’elle

la consternait. Quant à Bernard, une diversion éloigna de son esprit

l’indigne épisode.

Le 20 janvier, dans l’après-midi, qui vit-il en effet surgir devant la

porte du magasin? Jules, un Jules remis à neuf, non plus militaire, mais

étoffé d’un manteau à vaste pèlerine, comme en portaient les voyageurs

élégants, et tenant au bout de sa main gantée un sac de cuir jaune. Son

allure délibérée, le feu moins dur de ses prunelles, son teint éclairci

indiquaient la confiance d’un homme qui, de nouveau, se croyait maître

des événements et dans son bagage emmenait la Fortune. Il arrivait de

Brest où, avant de prendre le bateau pour Singapour, il était allé

demander de l’argent à son père et embrasser sa mère clouée sur son lit

par des rhumatismes déformants.

Les nouvelles de l’exploitation étaient excellentes; Fergus Fergusson

l’avait reprise avec énergie; la récolte du caoutchouc doublerait dans

l’année; la hausse ne se ferait pas attendre plus tard que le printemps.

--Fergus m’annonce, continua-t-il, qu’au prochain courrier, il te

répondra. Tu lui avais écrit sans m’avertir, vieux cachottier que tu es!

As-tu quelque chose de Sarug?

--Non, rien encore.

--C’est étonnant... Il va te soumettre un ensemble de propositions.

Tiens ferme, je te l’ai dit et je viens te le redire: ne consens pas à

céder, pour un morceau de pain, ta part d’associé.

--Un morceau de pain! s’écria Bernard. Cette fois, ce n’est plus une

manière de parler. Nous en sommes là. Mon commerce est trop maigre pour

que nous en vivions. A cette heure, j’ai juste devant moi cent vingt

francs. Et encore, je ne les aurais pas si je n’avais fait vendre aux

enchères les fauteuils de la chambre. (Il sous-entendait l’envoi à

Bonfils d’une bonne moitié de la somme qu’il en avait tirée.) D’ici

quinze jours, je prévois qu’il me faudra mettre ma montre au

Mont-de-Piété, engager notre linge ou vendre ce canapé et jusqu’à notre

grand lit. Et je vais trouver _la boulangère_ pour solliciter un peu de

crédit.

--Sacrebleu! bougonna Jules en se grattant la tête, est-ce possible de

si mal se débrouiller? Tu n’as donc pu nouer ici des relations qui te

rapportent justement un peu de crédit? Tes fermiers, à Portzic, ne t’ont

pas versé un centime depuis trois ans et plus. Tu ne pourrais pas les

apitoyer, en extraire quelques avances? Que diable! remue-toi donc. Fais

feu des quatre fers. Ne te laisse pas exterminer, et surtout résiste à

Sarug.

Bernard le dévisageait tristement; il lui répugnait de tendre la main à

l’homme qui l’avait dépouillé; cependant il se disait: «Jules a de

l’argent; il pourrait m’aider, et il ne fera rien!»

Jules ne voulait pas exhiber devant Bernard son portefeuille bourré de

billets; outre les subsides arrachés à son père, il venait d’obtenir

cinq mille francs de Dervart dont il avait ressaisi la confiance en lui

démontrant, d’après Fergus Fergusson, que le caoutchouc allait remonter.

Mais il supputait les frais de son voyage, ce qu’il dépenserait à

Singapour les premiers mois. Sacrifier au salut de son beau-frère, ne

fût-ce que deux ou trois cents francs, c’eût été une niaiserie

sentimentale, un manquement envers lui-même.

--Je ne le mettrais pas à flot, raisonnait-il; et je serais _plus gêné

que lui_.

Plein de soi et de sa réussite certaine, il ne s’était pas encore

aperçu, en regardant Bernard, de sa mine exténuée, fondue par le chagrin

et les jeûnes. Il s’avisa brusquement que cet homme ruiné, séparé de sa

femme, pourrait être assez bête pour se laisser périr de tristesse;

seule avec trois enfants sur les bras, Hélène implorerait son

assistance. Embarras qu’il ne voulait point accepter parmi ses

prévisions.

--Hélène t’écrit-elle? s’informa-t-il à brûle-pourpoint. Tu sais, je la

trouve absurde; elle s’est embarquée dans une mauvaise affaire, et je la

pousse fortement à en sortir au plus vite.

--Tiens! s’étonna Bernard, non sans une pointe de reproche, elle

prétendait que tu l’approuves.

--Au début, c’est possible. Je croyais qu’il s’agissait d’une simple

combinaison commerciale. Mais elle reçoit Glenka, tu le sais, je ne

t’apprends rien; elle a tort; ce n’est pas quelqu’un _de sérieux_...

Cette condamnation, pour Jules, signifiait que Glenka, tâté par lui,

quand il avait su l’intimité d’Hélène et du docteur, s’était refusé à

lui faire des avances de fonds.

Les enfants arrivaient; l’entretien se rompit. Paulette combla Jules de

cajoleries exorbitantes. Elle se plaisait à irriter son père et Adèle.

Celle-ci, toujours pratique, interrogea son oncle:

--Tu dînes ce soir avec nous?

--Non, j’ai averti Brouland que je l’invitais. Je lui dois bien ça. Une

idée! Je vous emmène tous. Nous dînerons dans une crémerie tranquille où

je me souviens d’avoir mangé des choses succulentes.

Telle était la sévérité quotidienne du régime chez les Dieuzède que la

perspective d’un bon dîner, hors de la maison, fit sauter d’allégresse

Paulette et Charles; et Adèle estima son oncle très généreux. Durant ce

repas, Bernard garda la contenance d’un homme en deuil qui ne veut pas

infliger à ses convives le poids de ses douleurs. Il cédait vaguement à

l’atmosphère d’une table bien servie, aux persuasions allégeantes que

Jules savait communiquer.

Jules montra des photographies de l’exploitation; sur l’une d’elles

était fixé en belle lumière Fergus Fergusson, un grand blond, d’une

membrure élégante et forte, avec cette carnation radieuse et cet aspect

de loyauté candide qui spécifient certains visages anglo-saxons. Bernard

se souvint de l’étranger providentiel qu’Hélène avait croisé dans un

rêve: la lettre annoncée à Jules apporterait-elle les prémices d’une

libération?

Mais, en reconduisant le voyageur, au moment de lui dire adieu, il eut

la soudaine impression qu’il ne le reverrait plus; et sa voix s’emplit

d’une gravité excessive en lui disant:

--Je te souhaite une traversée exempte de torpillages.

--Oh! répliqua Jules, les torpillages ne sont pas pour moi. J’ai payé ma

part. Je suis tabou.

--Attention là-bas, conseilla Brouland, aux coups de soleil. De la

prudence.

--J’en aurai, lui répondit Jules, plus sérieux. Je mettrai un turban de

gaze par-dessus mon casque.

--Et, poursuivit Bernard, je te souhaite de ne plus croire à l’argent.

--Encore ta vieille marotte! Tu vois bien pourtant que sans lui, tu ne

peux rien.

--Non, moins que jamais j’y crois. Mon royaume n’est pas de ce monde.

--Que veux-tu? dit Jules, riant un peu «du royaume» de Bernard, chacun

le sien.

Et il ajouta, convaincu décidément que son beau-frère était, par

vocation, destiné à toutes les catastrophes:

--Ce qui est doit être.

Chargé de cette devise fataliste, Jules s’enfonça dans la nuit

qu’illuminait, devant ses pas impatients, un torrent d’or où ses mains

brassaient de la puissance et des spéculations illimitées.

La pensée de Bernard le suivit avec une compassion plus haute que le

dédain de Jules pour lui; et, si on lui avait offert d’échanger son

propre abaissement contre les fausses grandeurs dont Jules s’enfiévrait,

il eût pressé plus fort sur sa poitrine la pauvreté, son amoureuse.

Mais pourquoi Jules, en des termes si impérieux, exigeait-il--sa visite

n’avait pas eu d’autre objet,--que Bernard tînt tête aux propositions de

Sarug? Voulait-il, en sauvant les capitaux de son beau-frère, réparer

les préjudices et restituer la fortune engloutie? Bernard savait trop

bien qu’un repentir de cette sorte eût semblé à Jules Restout la plus

méprisable des faiblesses. Non, Jules considérait qu’aux yeux de Sarug,

il endosserait une partie de l’énorme sottise, si Bernard acceptait; il

n’admettait pas qu’un malin compère le spoliât dans la personne du mari

de sa sœur; son intérêt, au surplus, lui faisait désirer que Bernard se

relevât de ses ruines; autrement, il s’exposait, une fois riche, à se

voir _tapé_ par Hélène qui, certes, n’imiterait pas l’abnégation de son

époux, et secouerait son frère avec de furieuses insistances.

C’est ainsi que Bernard interpréta la diplomatie financière de Jules. Il

n’en pouvait, honnête comme il était, atteindre les visées secrètes:

Jules se proposait de racheter _lui-même_ à Bernard, avantageusement, sa

part d’associé. Il s’établirait ainsi, dans l’entreprise, sur le même

pied que Fergus Fergusson et Dervart; et les Dieuzède, après avoir

failli tout perdre, exulteraient de retrouver une honorable aisance.

Quelques jours plus tard, Sarug qu’il revit et pressa fit parvenir à

Bernard les projets de contrat ou plutôt _les amorces_ annoncées. Des

ouvertures vagues, prudentes, qui représentaient la hausse du caoutchouc

comme lointaine et problématique. De longtemps, sinon jamais, les

anciens associés ne pouvaient songer à récupérer la valeur des capitaux

primitifs. Mais, dans l’hypothèse où se constituerait une société

d’actionnaires, M. Dieuzède serait-il disposé à céder les actions

d’apport auxquelles il avait droit contre le versement d’une somme

déterminée selon le prix actuel de la matière première et le cours des

changes?

Au dire de Jules, la somme qu’offrirait Sarug ne dépasserait point

cinquante mille francs. Pour un miséreux qui allait vendre ses derniers

meubles, c’était quand même une tentation opprimante.

--O paradoxe! débattait Bernard. Moi qui voudrais aimer la pauvreté

comme elle m’aime, je vais refuser cinquante mille francs avec l’espoir

indistinct d’en retrouver un jour trois ou quatre cent mille! Je suis

pareil aux autres: des simulacres, des ombres, du néant, voilà ce qui

asservit mes actes. Mais ce n’est point pour moi. Aurais-je le droit de

faire plus pauvres mes enfants et Hélène?...

Repousser les suggestions de Sarug, une sagesse grossière le lui

dictait: puisque cet aigrefin offrait de valeurs non encore lancées un

rachat positif, si dérisoire fût-il, c’est que l’affaire lui paraissait

pleine d’avenir. Seulement, sur l’époque où elle deviendrait bonne, lui

et Jules pouvaient se tromper. S’il fallait attendre un an ou plus, par

quel prodige Bernard durerait-il jusque-là?

N’importe! La vente du canapé et du lit, celle de quelques chaises

anciennes et de guéridons lui assureraient trois ou quatre mois de

subsistance. Il n’avait pas encore réclamé d’argent ni emprunté à

personne. Il sonderait son fermier Bellec. Il escomptait aussi que

Fergus Fergusson lui envoyait un secours. Bref, il rendit à Sarug une

réponse négative et s’en remit pour l’inconnu des temps, à l’invisible

Main qui le conduisait.

Mais une commotion dernière allait lui faire connaître jusqu’où sa

patience devait égaler ses épreuves.

Le 5 février, Charles souffrant d’un rhume, et Adèle d’une migraine,--la

crise de l’adolescence, chez elle, était proche,--Paulette s’en fut

seule du côté de l’école. Après la classe, à quatre heures, elle ne

rentra point. Bernard supposa qu’on la gardait, comme d’autres fois, à

cause d’une leçon mal sue ou d’un méfait quelconque.

Il conversait, en ce moment, avec un visiteur dont la physionomie

absorbait son attention. Le Père Lecoq, missionnaire du Congo belge,

était venu se remettre, en France, des fièvres et de la dysenterie qui

avaient failli l’emporter. Un ouvrage sur l’Afrique, dans la vitrine du

libraire, avait saisi ses yeux, et il entrait pour le prendre; l’Afrique

était sa nostalgie, son domaine d’apôtre et d’explorateur, un champ de

bataille et de souffrance où il brûlait de retourner au plus tôt. Il

avait une figure longue et fruste, même abrupte, avec des saillies

puissantes, mais un regard doux et bleu, des joues creuses que

prolongeait une barbe divisée en deux mèches soyeuses. Son parler un peu

lourd s’appuyait de «voyez-vous!» énergiques. Sa flamme de foi rude et

comme neuve, son impatience de conquête rendaient ce prêtre très

différent des paisibles chanoines que Bernard connaissait. Il le fit

asseoir, et, assis lui-même à son bureau, il l’écoutait deviser des

nègres qu’il dirigeait parfois à coups de poing dans la voie du salut,

de la forêt où il partait à l’aventure, du marais où il marchait en

pleine eau, des heures, sous un soleil écrasant.

Mais Adèle traversa le magasin et vint à son père, singulièrement

troublée:

--Je me demande, lui dit-elle à mi-voix, ce que fait Paulette; cinq

heures ont sonné: elle devrait être ici depuis longtemps.

--C’est vrai, fit Bernard, aussitôt inquiet. Va vite voir à la pension.

La phrase d’Adèle préparait quelque chose de plus bouleversant. Elle

tenait une lettre dans la poche de son tablier et tremblait de la

présenter à son père:

--Quelqu’un l’a glissée sous la porte du corridor. On dirait l’écriture

de maman.

Bernard, dont les mains étaient transies d’angoisse, déchira

l’enveloppe; ce billet laconique venait, en effet, d’Hélène:

«Tu ne veux pas m’accorder Paulette. Je ne puis me passer d’elle. Je

lui trouve une occasion de partir. Sois sans tourment.»

Livide à cette lecture, Bernard voulut proférer: «Paul...» mais sa

langue s’embarrassa; un grand vide se fit dans sa tête; elle vacilla

comme s’il était ivre; un brouillard emplit ses pupilles vitreuses, et

il s’abattit, le front en avant, sur son bureau. Adèle étendit les bras

pour le secourir; le Père Lecoq, comprenant qu’une terrible nouvelle

venait de frapper le libraire, bondit du canapé, lui toucha l’épaule:

--Remettez-vous, mon pauvre monsieur.

Bernard ne bougeait plus, pareil à un homme qui a reçu dans le crâne une

balle, et, tué raide, semble endormi. Adèle se penchait contre sa joue:

--Qu’as-tu, mon petit père? Réponds-moi... Il n’est pas mort, dites, il

n’est pas mort? Jésus, ayez pitié de nous!

Le missionnaire souleva péniblement la tête inerte et vit que le coin de

la bouche paraissait tordu, comme paralysé.

--Une simple petite attaque, dit-il sans perdre son calme, en dégageant

de la chemise le cou osseux de Bernard, et il insinua sa main vers la

poitrine.

--Le cœur bat. Rassurez-vous, mon enfant. Vite, chez le pharmacien.

Avant qu’il eût achevé sa phrase, Adèle se précipitait à la pharmacie du

carrefour. Elle ramena le praticien avec deux passants dont elle invoqua

l’aide. On allongea Bernard sur le canapé; l’énergie des révulsions, au

bout d’une demi-heure, parvint à le ranimer. Les quatre hommes le

transportèrent, sans qu’il proférât une parole, en haut, sur son lit.

Charles, qui dormait couché, se dressa, pris d’épouvante, et fondit en

sanglots. Le Père Lecoq s’offrit à courir au médecin, à chercher une

garde-malade.

--On ne peut, dit-il, le laisser là, seul avec ces enfants, ni

l’emmener, ce soir, à l’hôpital.

Bernard demeurait hébété; ses yeux, comme éteints, semblaient

insensibles à ce qui se passait devant lui. Mais, un long moment plus

tard, il balbutia:

--Qu’arrive-t-il? Où suis-je? C’est donc la nuit? Adèle, es-tu là?

Donne-nous de la lumière.

Adèle lui répondit doucement en approchant la lampe:

--J’ai allumé; regarde.

Bernard fit un effort anxieux pour se tourner vers la clarté. Après une

pause, il répéta, plus pressant:

--Allume donc. Je n’y vois rien.

--Tu ne vois rien? Mais la lampe est en face de toi.

--Non, je n’y vois plus rien. Alors, gémit-il, est-ce que je suis

aveugle? C’est horrible! Comment cela?

Il se tut encore; Adèle n’osait pas lui rappeler la cause de l’attaque.

La mémoire du malheureux s’évertuait, avec des intervalles de stupeur, à

renouer au présent la minute où il s’était abîmé dans un trou sombre.

Tout d’un coup, sa conscience se dégagea du demi-sommeil qui la

suffoquait:

--Paulette! Paulette partie!... Elle est perdue! Oh!...

Puis, il retomba dans une prostration où la souffrance glissait au bord

de son être, impuissante à le dévaster davantage.

Le pharmacien et les deux passants étaient partis. Adèle, restée toute

seule à son chevet, l’écoutait respirer lourdement, et ses plaintes

effrayantes se prolongeaient en elle. Pour quel motif s’était-il écrié:

Paulette est _perdue_? Paulette allait rejoindre sa mère; elle

désobéissait; Adèle ne pouvait comprendre en quoi le malheur de Paulette

était si grand. Mais que son père devînt aveugle, était-ce possible?

Qu’avait-il fait pour mériter une telle affliction? S’il demeurait

infirme, avec elle trop jeune pour gagner leur vie à tous trois, ils

n’auraient plus qu’à tendre la main sur l’escalier de la cathédrale,

comme cette vieille, la mère Petitpain, qu’elle fêtait d’un bonjour et

d’une menue aumône, chaque fois qu’elle montait à l’église.

Charles, assis sur sa couchette, demanda tout bas:

--_Il_ dort? Quand va-t-il se réveiller?

Et il ajouta, par un retour d’égoïsme enfantin:

--J’ai soif. Adèle, fais-moi une infusion.

Quelques braises végétaient sous de la cendre au fond de la cheminée. Il

n’y avait plus à la cave qu’une dizaine de bûches; Adèle les ménageait

comme si, après elles, ce dût être la fin de tout dans la maison. Elle

écarta cependant les cendres et y posa un coquemar plein d’eau pour

l’infusion de Charles.

L’œil sur la pendule, elle attendait, tourmentée jusqu’à la détresse, le

médecin et la garde-malade. Le missionnaire était allé prévenir

Brouland; pourvu qu’il l’eût rencontré! Mais, au moins, la garde-malade!

Si l’état de son père s’aggravait brusquement, que pourrait-elle afin de

le soulager?

Quelqu’un entra dans le magasin; une voix de femme appela:

--Personne?

Adèle, descendant avec sa lampe, aperçut le voile noir d’une religieuse

de la Miséricorde, svelte et grande, la croix de cuivre sur sa poitrine,

et un visage de bonté qui souriait au sien:

--O ma sœur, vous nous sauvez la vie!

Elle lui racontait l’accident, lorsque Brouland survint qui s’était, par

bonheur, trouvé chez lui. Bernard, en l’entendant, sortit de son

abattement léthargique; il essaya de parler; sa langue était encore

pâteuse et bredouillante; et sa vue s’obnubilait davantage. Il dit au

médecin:

--J’ouvre les yeux, je ne distingue qu’une buée, comme une vapeur

d’étuve. Êtes-vous donc dans les ténèbres? Je n’aperçois même point les

lignes de votre corps. Adèle, es-tu là? Est-ce que je deviens vraiment

aveugle? Ce serait un coup de foudre pour nous.

Brouland l’examina et le rassura plus qu’il n’était lui-même rassuré:

ses yeux étant faibles, la congestion s’était portée sur les centres

nerveux ophtalmiques. Quand l’hémorragie rétinienne pourrait être

résorbée, la vue reviendrait. Tel était son espoir qu’il insuffla au

malade; mais il savait des cas fréquents où cette paralysie congestive

s’était fixée en une amaurose croissante et incurable. Il appliquerait

tout à l’heure des sangsues; le difficile serait d’en avoir. Mieux

valait une saignée immédiate, et une ponction de la cornée; pour

celle-ci, on appellerait Lechaptois qui était un bon oculiste; surtout,

le grand remède, c’était le repos absolu, se laisser vivre, n’avoir

souci de rien.

--Docteur, murmura Bernard, je voudrais vous dire un mot, seul à seul.

Adèle et la religieuse s’étant retirées:

--Paulette, commença-t-il, le croiriez-vous?...

--Je viens de l’apprendre, interrompit assez rudement le docteur. Je

vous défends d’y penser; le mal est fait; vous ne pouvez empêcher qu’il

soit fait. Reprenez-vous d’abord; ensuite vous aviserez...

Tranquillisez-vous; la religieuse est là pour aider Adèle à vous

soigner.

--La religieuse? Mais qui paiera le couvent?

--Ne vous tourmentez donc pas. Nous arrangerons tout cela.

--Mais, s’inquiéta Bernard, où cette pauvre sœur pourra-t-elle s’étendre

et dormir? Je n’ai plus un seul fauteuil.

--Adèle, répondit Brouland, lui mettra un matelas sur le plancher.

_C’est la guerre._

Il partit après avoir fait, au pli du coude, une large saignée et revint

plus tard avec Lechaptois qui opéra la ponction. Bernard s’endormit, au

matin, d’un sommeil pesant et sans rêves. Mais, quand les rues se

désengourdirent, quand le tombereau du boueur eut passé avec sa

clochette et que l’homme eut crié son habituel «Allons, Cocu!» le malade

se souleva, ouvrit les yeux, et interrogea la religieuse que Charles

appelait déjà familièrement: Sœur Marie.

--Ma sœur, le jour n’est-il pas encore levé? J’ai entendu cependant sous

la fenêtre le tombereau.

Sœur Marie s’approcha, et d’un ton gaillard qui enveloppait une pitié

confiante:

--Que voulez-vous? Le soleil, aujourd’hui, fait la grasse matinée.

Bernard, sur son oreiller, bougea sceptiquement sa tête embroussaillée

de ses cheveux confus:

--Ma sœur, ne prenez pas la peine d’adoucir les choses. C’est le matin

pour les autres, et, pour moi, c’est toujours minuit. Je ne vois même

pas mes mains. Je suis dans le noir.

--Tu n’y seras pas longtemps, dit Adèle, en lui baisant les paupières,

comme si l’attouchement frais de ses lèvres pouvait guérir les pauvres

yeux.

En bégayant ces mots: «Je suis dans le noir,» Bernard se souvint

qu’Hélène avait prononcé une phrase semblable, le dernier soir où elle

lui avait entr’ouvert un peu de son âme. Elle était dans le noir

infiniment plus que lui; mais la nuit _réelle_ qu’elle habitait devenait

au fond des yeux de Bernard la nuit des apparences. Il était incarcéré

par elle et pour elle comme dans un lieu sans lumière, un lieu

d’expiation. L’expiation, cette fois, lui semblait si dure qu’il ne

croyait jamais pouvoir s’y résigner.

--Je me jugeais très malheureux, pensait-il, et pourtant que Dieu était

bon! Il m’avait laissé la vue. Me serais-je figuré que je pouvais, même

un jour, être aveugle? Je voudrais dormir encore et avoir des rêves. En

rêvant, je retrouverais la vue.

--Adèle, fait-il beau ce matin?

--Il fera très beau.

--Tu es heureuse de voir le soleil! Moi, je suis un vieil orgue, dans le

coin sombre d’une église abandonnée...

Il eut comme une envie de pleurer sur lui-même, et les muscles de sa

gorge se contractèrent douloureusement; puis, aussitôt, il domina cette

défaillance:

--Cela vaut mieux ainsi, puisque Dieu l’a voulu. C’est Lui qui blesse et

qui guérit.

Adèle descendit ouvrir le magasin; elle souffrait de sa migraine plus

encore que la veille, mais négligeait les moindres maux, tendue vers

l’héroïsme par la compassion et le sentiment des nécessités extrêmes.

Elle était maintenant résolue, jusqu’à ce que son père se relevât, à

tenir son commerce, tout en veillant au ménage avec l’aide intermittente

de la bossue. «Il y a des grâces d’état», disait sœur Marie. Pourquoi

ces grâces lui feraient-elles défaut?

La religieuse étant sortie un moment, Bernard, tandis qu’elle balayait

la chambre, lui parla de Paulette. Il s’enquérait si elle avait surpris,

quelques jours avant, chez sa sœur, des indices qui présageaient sa

fuite, si Paulette avait reçu ou écrit des lettres.

--Non, répondit Adèle, je ne crois pas qu’elle en ait reçu. Mais,

avant-hier matin, dans la rue de l’Étoile, Mlle Chemin avait l’air de

guetter notre passage. Du plus loin que Paulette l’a vue, elle a couru à

sa rencontre; elles ont dit quelque chose qu’elles ne voulaient pas me

laisser entendre; il m’a semblé que Mlle Chemin lui mettait un papier

dans les doigts. Quand je les ai rejointes, Mlle Chemin m’a demandé de

tes nouvelles, elle m’a fait des compliments sur ma bonne mine. Tu la

connais... Paulette était sur le gril; j’ai tâché de la confesser; elle

a gardé son secret jusqu’à hier; plus longtemps elle m’aurait tout dit.

J’ai eu tort de ne pas t’avertir; mais tu as déjà tant de peines!

Bernard s’était évertué à suivre le conseil de Brouland: oublier

Paulette. L’idée de sa fuite l’obsédait d’autant plus qu’elle le

désespérait. Il se représentait Paulette, dans l’intérieur où venait

Glenka, comprenant que sa mère avait un _autre mari_, mêlée aux hontes

de leur amour, emmenée par eux dans des lieux de plaisir, lisant des

livres corrupteurs, perdant son peu de religion, achevant de se gâter

par l’exemple et le mauvais air quotidien.

L’effroyable _banalité_ où sombrait Hélène l’affligeait peut-être plus

que sa faute en soi. Il lui était affreux de savoir qu’on mêlait sa

fille au train d’une aventure immorale et _vulgaire_ entre toutes.

Pour contraindre Paulette à revenir, il n’avait qu’à informer de son

départ clandestin le procureur de la République; de même qu’il aurait pu

sommer Hélène de réintégrer le domicile familial. Mais les motifs de ne

pas agir lui paraissaient presque aussi graves que ceux de prendre un

parti.

Hélène exigeait Paulette, alors que cette enfant devait être, dans sa

vie coupable, un embarras. Évidemment, Glenka l’y poussait; Paulette

amusait Glenka; ses drôleries couperaient l’uniformité du tête-à-tête.

C’était donc un signe que l’amant s’ennuyait déjà; sans Paulette leur

liaison finirait plus vite; mais une mesure violente aurait pour

contre-coup immédiat d’exaspérer Hélène; la réconciliation deviendrait

impossible. Toute menace équivaudrait à une instance en séparation qui

aboutirait au divorce; perspective dont il avait horreur.

Ramenée de force, Paulette serait plus aigrie et détestable; elle

tomberait du bien-être à l’indigence. Bernard ne prenait pas trop au

sérieux ses intentions de suicide. D’une cervelle à l’envers comme la

sienne, il pouvait craindre cependant les suprêmes sottises.

D’autre part, laisserait-il se consommer la ruine de son autorité

paternelle? Sa résignation ressemblerait-elle à la passivité d’une

souche abattue qu’on entaille, qu’on ébranche, qu’on met en quartiers,

sans qu’elle se défende jamais?

Dans le tumulte lourd de ce débat, les arguments s’entrechoquaient, se

culbutaient comme des quilles renversées par une toupie. Pour calmer la

torture de son indécision, il voulut qu’Adèle avertît sur-le-champ sa

mère de l’accident qu’avait provoqué la conduite de Paulette. Elle

écrivit selon son inspiration; mais il lui dicta ce post-scriptum:

«Mon père, étant aveugle et dans son lit, me charge de te prévenir que

l’absence de ma sœur ne pourra se prolonger; il compte que tu

n’ajouteras pas à ses autres souffrances celle de te rappeler ses

droits méconnus.»

_Aveugle_, Bernard le fut totalement ce jour-là et le lendemain jusqu’au

soir. A de certaines heures il crut même l’être pour la vie, et,

d’abord, cette prévision l’accabla; entre lui et ce qui était le plus

doux à contempler, il sentait se durcir une cloison sans fissures; il ne

verrait plus le sourire d’Adèle et de Charles, ni la franchise de leurs

yeux, ni les feuilles vertes au printemps, ni le sang du soleil dans les

nuages du crépuscule, ni les vitraux de la cathédrale, ni la blancheur

de l’Hostie. Ou plutôt il ne verrait tout cela qu’en songe et dans sa

mémoire; il vieillirait comme un dormeur éveillé.

Il ne verrait pas non plus le pain qu’il mangerait, s’il en avait à son

appétit. Son dénûment, celui des siens allait être si prodigieux,

inénarrable, qu’il ne voulait pas y croire, et pourtant il avait le

frisson d’entendre heurter à sa porte la Misère nue, la Misère qui n’a

_ni feu ni lieu_, et qui ramasse avec délices dans les ordures de la

route les croûtes que les pauvres ont jetées derrière eux.

Mais, par degrés, il se courbait à l’obéissance; il renonçait à la

clarté des vivants. Il se répétait, en l’accommodant aux aveugles, le

mot divin de l’Évangéliste: «_Lux in tenebris lucet._»

La clarté n’est pas au dehors, elle luit en nous; elle éclaterait pour

mon âme quand même je serais au plus profond des abîmes.

Il disait à Charles, comme en badinant:

--Eh bien! mon petit, tu seras le caniche de l’aveugle; tu me couperas

un bâton dans les haies pour que je tâte les marches de notre vilain

escalier.

Il demandait à sœur Marie où s’achètent les livres en Braille, et quelle

méthode en apprend l’usage à ceux qui ne peuvent plus lire autrement.

--Mais je vous certifie, protestait la sœur, que, vos yeux, vous les

retrouverez.

Il l’écoutait, vive et discrète, aller et venir autour de lui; il

attendait, avec l’enfantillage des malades, l’heure où Adèle lui montait

du bouillon, une tasse de lait. Son oreille captait les bruits les plus

subtils dans la maison; il s’exerçait à mesurer par l’ouïe les distances

et à imaginer les formes. Son odorat cherchait des perceptions

lumineuses. Comme sa fenêtre, après midi, était ouverte, il sentit

contre ses mains la tiédeur du soleil qu’une vitre renvoyait sur le lit.

--_Le soleil sent bon_, dit-il en étirant ses doigts vers la caresse

invisible.

Jusqu’à cette crise, il avait joui d’une santé plus forte que les

chagrins, le manque d’air et les privations. Comme le _Lazare_ de Heine,

il aurait pu dire à son corps: «Tu as toujours été mon second moi, tu

m’enveloppais amoureusement, tel qu’un vêtement de satin doublé

d’hermine.» Maintenant il apprenait à se dévêtir même de ses organes,

pour entrer dans le silence intime; et, quand il parlait, les mots,

avant d’atteindre ses lèvres, semblaient avoir traversé lentement

d’obscurs espaces.

Il s’ingéniait à concevoir les suites heureuses qu’aurait son état

cruel. «Au moins, je n’apercevrai plus, sur la figure de mes semblables,

la hideur des haines et des instincts cupides. Je m’entretiendrai d’un

cœur libre avec l’éternelle Vérité... Ma vie sera monotone. Mais quelle

vie terrestre n’est pas monotone, et n’est-ce pas un gain sans égal

d’être fixé, dès ici-bas, dans l’immuable?»

Au reste, sa pleine acceptation d’un avenir d’infirme était allégée par

l’espoir latent, qu’il se guérirait. Mais il n’eût osé croire que son

expérience de la cécité serait brève et bénigne, comme si la pression

d’un doigt mystérieux avait, un instant, éteint ses prunelles pour lui

rendre ensuite, plus parfait, le don sacré de voir.

Le cinquième jour, vers l’heure où l’on allume les lampes, Adèle jeta

sur les braises du feu une bourrée de margotins d’où bondit une flambée

turbulente. Tout à coup, Bernard, tourné vers ce pétillement, poussa

l’exclamation d’une surprise qui n’était pas encore de la joie, tant il

tremblait de s’abuser:

--Adèle, je vois quelque chose. A travers un brouillard, j’aperçois des

flammes qui bougent. Remets du bois, excite le brasier.

Il ferma ses paupières, les rouvrit à plusieurs reprises.

--Mais oui, les flammes dansent, elles sont jaunes, confusément. Oh!

c’est toi que je voudrais voir. Mon Dieu! faudra-t-il me contenter de

vivre comme une taupe?

--Attends à demain, dit Adèle, débordante d’espérance, et tu verras même

la couleur des yeux de sœur Marie.

La religieuse se prit à rire, en exhortant Bernard au calme: il était

résigné, une heure auparavant, à demeurer aveugle jusqu’au tombeau; et,

parce qu’il allait mieux, il réclamait incontinent la vue parfaite!

Brouland qui vint dans la soirée se réjouit du symptôme; il assura qu’à

moins de complications improbables, «c’était simplement une affaire de

patience».

--Comme tout en ce monde, observa, presque gai, Bernard.

Il s’abandonna, plus confiant, à un sommeil profond, un de ces sommeils

où on semble se dépouiller de son existence antérieure et jeter au néant

ce qu’on eut à souffrir. Le grand jour le réveilla, quand le cri du

boueur était déjà passé. Il n’entendait aucun bruit dans la chambre ni

dans la maison; Adèle et sœur Marie l’avaient laissé seul pour qu’il

dormît plus longtemps; elles déjeunaient ensemble à la cuisine. En

soulevant ses paupières, il fut soudain ébloui par l’effusion blanche de

la clarté qui arrosa ses yeux. Cette fois, il ne douta plus: la lumière

visible lui revenait, encore offusquée d’une brume, comme après une trop

longue lecture, lorsque des fils noirs voltigeaient devant sa rétine,

mais la lumière certaine, et douce, et ineffable, celle dont Dieu même a

dit qu’elle était bonne.

Il appela d’une voix forte:

--Adèle!

Et, délicieusement, il regarda autour de lui pour être bien sûr qu’il

voyait. Le premier objet offert à sa vue fut une petite croix d’ivoire

qu’il avait mise sur la cheminée:

--Seigneur, prononça-t-il, soyez à jamais exalté, béni! Vous m’avez fait

légère cette part de votre Passion, et vous avez eu hâte de me libérer.

Je vous adore dans tout ce qui vient de vous, dans la gloire de votre

soleil comme dans la nuit de la cécité...

A l’énergie de son appel, sa fille et sœur Marie avaient deviné le

merveilleux changement. Effarée d’impatience, Adèle s’élança la

première.

--Ah! s’écria-t-elle, je vois que tu vois!

En la regardant courir à lui, il reçut une commotion d’ivresse; des

larmes joyeuses coulèrent de ses yeux ressuscités.

--T’avais-je vue avant aujourd’hui, murmura-t-il quand il l’eut pressée

entre ses bras, t’avais-je aimée, mon enfant?

Sœur Marie, puissamment émue, s’était arrêtée au seuil de la chambre:

--Vous voilà, proféra-t-elle, de plain-pied avec le Paradis.

Adèle, dans son bonheur, l’embrassa et répondit:

--C’est vrai; à présent qu’_il_ n’est plus aveugle, tout me paraît, à

moi aussi, plus clair et plus beau; et je me figure que cette joie

durera toujours, toujours...

Elle joignit ses mains devant la petite croix d’ivoire; ils dirent

ensemble le _Te Deum_ des allégresses miraculeuses. Comme sœur Marie se

tournait ensuite vers son malade:

--Ma sœur, exprima Bernard d’un ton d’aménité respectueuse dont elle

s’égaya, vous me permettrez maintenant de vous regarder et de faire

connaissance avec le visage de ma bienfaitrice; car vous avez divinement

coopéré à ma guérison.

Sœur Marie n’était plus très jeune; mais la jeunesse d’une âme restée

virginale persévérait sur sa physionomie de paysanne robuste, affinée

par la prière, étirée par les veilles; une douceur affable atténuait

l’austérité de son profil au nez tranchant; ses lèvres paraissaient

devoir sourire même dans la souffrance: l’éclat de ses yeux, noirs comme

les grains des mûres, laissait entrevoir des forces de passion que la

discipline conventuelle avait épurées sans les amortir.

Bernard voulut s’habiller, et, bien que sa tête fût encore faible,

alourdie, il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Il s’extasia sur le

ciel nébuleux, admira un pot de géranium qui décorait un vieux balcon de

fer à volutes, le cône d’un cèdre qui pointait par-dessus un toit. Il

eut plaisir à voir trotter le cheval d’un camion, et des soldats

traverser le carrefour.

--Nous habitons une rue charmante. Comment ne m’en étais-je pas aperçu?

Mais, en revenant à l’intérieur de la chambre, ses yeux rencontrèrent,

accroché à la fade tapisserie, le portrait d’Hélène, un portrait datant

des premiers mois de leur mariage, où elle était peinte avec un corsage

mauve, et, en sa main, une fleur ouverte de magnolia.

--J’étais un aveugle alors, pensa-t-il, quand je l’aimais comme on

aspire la volupté d’une fleur. Aujourd’hui, mon amour a _vu_ ce qu’il

doit être.

Cependant, pour les Dieuzède, la délivrance d’une calamité ne supprimait

pas les autres. Adèle, sur les indications de son père, avait pris dans

le placard trois billets de vingt francs, toute leur fortune. Les

remèdes, la nourriture quotidienne avaient déjà consumé les deux tiers

de ce reliquat pitoyable. Toustain qui venait, humble, discret,

compatissant, chaque jour, savoir des nouvelles, apporta la commande

d’un important ouvrage pour un chanoine de ses amis. Mais, avant qu’elle

fût transmise à Durel, que celui-ci eût expédié les volumes, que Bernard

touchât la commission, Adèle, Charles et lui seraient morts de faim.

Toustain ne savait pas à quelle extrémité Bernard était réduit;

Brouland, pauvre lui-même, se chargeait de la garde-malade; mais il

ignorait aussi la détresse du commerçant.

Adèle, pleine de sa joie, ne voulut point gâter celle de son père en lui

disant: «Après-demain, nous serons sans un sou.» Elle avait encore

quelques réserves de pommes de terre et de riz, un morceau de viande

pour préparer du bouillon; la laitière, Mlle Bidart, la servirait,

jusqu’au bout de la semaine, à crédit. Restait la redoutable boulangère,

Mme Foulletourte; elle résolut d’aller la trouver, de lui exposer

l’embarras où la maladie de M. Dieuzède mettait momentanément ses

affaires.

Mme Foulletourte, femme rubiconde et imposante, fardée, casquée de faux

cheveux blonds, du haut de son comptoir de marbre, dominait tout le

quartier. La boulangerie était vide à l’heure tardive où Adèle y entra;

deux ou trois pains trop cuits, sur les tringles de cuivre, offraient

leur croûte brûlée. Elle choisit le plus gros, et s’approchant de la

hautaine marchande, bien qu’intimidée, elle lui demanda, du ton d’une

personne à son aise, si elle accepterait de n’être payée que tous les

huit jours. Mme Foulletourte, à sa question, l’examina de la tête aux

pieds; elle constata l’usure de ses bottines quelque peu éculées, et en

induisit que la rumeur publique ne mentait pas: les Dieuzède étaient des

gens de rien, qui feraient faillite et seraient «saisis», dès que le

moratorium cesserait de les garantir. Sa main chatoyante de bagues remua

dans son tiroir les gros sous dont il était gorgé, tandis que, maussade,

elle répondait:

--Vous comprenez, ma petite, le soir, nous manquons souvent de pain pour

les clients qui paient. Ce n’est point pour en donner aux clients qui ne

paient pas.

Sa phrase blessante fut appesantie du regard le plus méprisant. Adèle

abaissa le sien, rougit et faillit pleurer. Elle comparaissait devant

Mme Foulletourte comme l’indigence devant la richesse sans merci. Une

fierté la redressa néanmoins, et, vivement, elle répliqua:

--Mais, madame, nous avons jusqu’à ce jour très bien payé.

--C’est possible; enfin, pour cette huitaine, nous verrons...

A son retour, elle expliqua, en sous-entendant l’avanie qu’elle avait

essuyée, que Mme Foulletourte leur accordait huit jours de crédit.

Bernard s’enquit de ce qu’elle avait dépensé; il ne s’étonna ni ne

s’alarma d’apprendre à quel chiffre se bornait l’avoir de son ménage: à

dix-neuf francs soixante centimes. Il _avait_ ses yeux, et c’était

immense!

--Demain, dit-il, vers quatre heures, nous prendrons une voiture et nous

irons au Mont-de-Piété. Sur deux paires de draps et six serviettes on

nous prêtera, au bas mot, cinquante francs. Et nous pourrons attendre

que le canapé soit vendu.

L’enthousiasme d’être guéri dans l’essentiel de ses infirmités lui

restituait la confiance de récupérer promptement toutes ses forces. Il

rendit grâces à sœur Marie pour ses bontés précieuses et la pria de ne

plus les prolonger.

Le lendemain, dans l’après-midi, le Père Lecoq, rentré d’un court

voyage, vint s’informer de _son_ aveugle; car il se l’appropriait,

considérant que sa présence providentielle, à la minute de l’attaque,

établissait entre cet homme et lui un lien dont il ne savait pas encore

toutes les raisons. Il s’émerveilla de le retrouver en son magasin,

debout et voyant clair; mais, à son aspect de pâleur émaciée, jaunie et

vieillie, il conjectura les ravages secrets qui avaient déterminé

l’accident.

--Cette maladie, affirma-t-il, vous a été envoyée pour éprouver votre

soumission; et elle vous est ôtée, voyez-vous, parce que Dieu ne nous

tente jamais au delà de nos puissances. Maintenant, il vous faudrait du

repos, du grand air, et une nourriture solide.

--Je me remettrai, dit Bernard, sans les deux premières choses. Quant à

une nourriture solide, nous avons des pommes de terre et du riz.

Comme le prêtre en marquait sa surprise, il lui narra brièvement sa

débâcle, ses malchances commerciales, et laissa comprendre que l’absence

de sa femme, le départ subit de sa fille cadette avaient achevé son

accablement. Il en était, confessa-t-il, à vendre ses derniers meubles.

Pendant qu’il parlait, la figure simple du Père Lecoq se tendait dans

une violente commisération. Au fond de son cœur s’agitait un conflit

qu’il allait dénouer selon le sens le plus généreux; une dame belge lui

avait remis, pour son retour à la mission, un viatique d’un millier de

francs; cette somme, affectée à ce qu’il avait de plus cher au monde, il

ne voulait rien en distraire; et, cependant, il se disait: «Cet indigent

n’a pas été mis en vain sur ma route, sa détresse m’est confiée. Une

part des billets que j’ai là, sur moi, suffirait peut-être à lui sauver

la vie. Allons!»

Brusquement il tira de sa soutane un portefeuille où il prit quatre

billets de cent francs et les offrit à Bernard avec ces paroles:

--Mon cher ami, vous êtes dans une passe ardue, vous en sortirez. Prenez

cet argent, ce n’est pas moi qui vous le donne; j’ai mission de vous

l’apporter.

Bernard esquissa un mouvement de refus; mais le Père Lecoq, d’une main

autoritaire, le lui mit entre les doigts. Jamais Bernard n’avait reçu

l’aumône; elle lui venait si noblement qu’il n’en put être humilié.

--Mon Père, vous êtes le Christ qui passe dans ma maison peu digne.

J’accepte ce qu’Il m’envoie par vous; mais je sens la sublimité de votre

don, et je ne serai pas un ingrat, croyez-le. L’offrande d’un pauvre à

un plus pauvre fructifie au centuple, pour tous les deux.

Lendormy, de son étude, avait-il entrevu le geste du missionnaire? Un

instant après, ses béquilles martelèrent le pavé, et il entra, la mine

épanouie.

--Déjà sur pied, mon cher voisin! Tous mes compliments. On vous disait

très mal. Vous voilà ressuscité, en trois jours. Vous savez, je vous

admire. A votre place, je serais comme une prune moisie bonne à tomber

de la branche et à être écrasée sous les sabots des passants. Vous, vous

avez le dos fait comme une enclume. Plus les coups pleuvent, plus vous

êtes ferme.

--Voyez-vous! approuva le Père Lecoq, la patience de M. Dieuzède me

rappelle le saint homme Job...

--Dame oui! s’écria Lendormy. Job, mais sans son fumier. Il ne vous

reste, monsieur Dieuzède, qu’à redevenir un richard, comme le vrai Job

de la légende...

Ici, le malin, content de sa trouvaille, se pinça le bout du nez, et,

profond sans le savoir, il voulut émettre une allusion cauteleuse à la

disgrâce conjugale de «son cher voisin»:

--Vous mériterez qu’on vous appelle, pour les siècles des siècles, _in

sæcula sæculorum_,

_Job, le prédestiné._

X

Un dimanche soir, au commencement de juillet, Bernard, avec Adèle et

Charles, monta, par la rue de la Truie-qui-file, vers la butte du vieux

Mans.

Il aimait cet étrange quartier dont les logis, fastueux jadis, mais

abandonnés à une plèbe famélique, lui représentaient les contrastes de

sa vie paradoxale. D’un balcon du XVIIIe siècle aux ferronneries

compliquées et délicates, d’une fenêtre altière close par des guenilles

en guise de vitres, des gamins loqueteux se lançaient des pelures

d’orange. Plus loin, sur la façade lézardée d’une maison à pilastres et

à rinceaux, au-dessus d’un bas-relief où une Ève enguirlandée de

feuillages cueillait pour Adam une pomme grosse comme une mappemonde, se

lisait cette enseigne: «Saullgrain, casseur de bois.» Des allées

nauséabondes laissaient entrevoir des escaliers de la Renaissance

qu’avait dessinés pour un prince quelque Jean Goujon. Contre une porte

monumentale aux pierres taillées en pointes de diamant et montrant

encore l’écusson d’armoiries détruites, de vieilles mendiantes se

tenaient accotées, leurs genoux entre leurs mains; hâves, elles levaient

des faces de harpies sur Bernard et ses enfants et les regardaient avec

une méfiance envieuse, ne soupçonnant guère que ces bourgeois, d’allure

élégante, étaient ou avaient été proches d’elles dans leur dénûment.

Bernard se souvenait d’avoir connu la faim; mais il était sorti de la

forêt sauvage où elle le pourchassait. La rencontre du missionnaire fut

celle du bon Samaritain qui porte le moribond sur son âne jusqu’à

l’hôtellerie. Peu après, son confrère Leroy lui prêta cinq cents francs;

la lettre attendue de Fergus Fergusson arriva, contenant un chèque de

deux mille livres.

L’excès même de ses malheurs avait rompu la grille barbelée des

calomnies et des malveillances qui écartait de sa librairie la clientèle

fructueuse. On y rencontrait maintenant des personnages de poids, la

marquise de La Rapinière, M. Parochel, érudit sagace et jovial,

président généreux de toutes les sociétés charitables.

Le docte, mais batailleur chanoine Quoniam y donnait rendez-vous au

chanoine Leguicheux, doux humaniste, qui savait par cœur des chants

entiers de l’_Énéide_ et préparait depuis des années une apologie de

Pierre de Ronsard, glorieux chanoine du Mans. M. Leguicheux valut au

libraire la pratique du chanoine Fonbonne, son ami, comme lui chauve et

portant lunettes, homme courtois, théologien sûr, grand amateur

d’ouvrages mystiques dont il recherchait, en bibliophile, les éditions

épuisées.

Grâce à un petit prospectus envoyé à tous les presbytères du diocèse,

Bernard atteignait aussi les clients de passage, ecclésiastiques se

rendant à l’évêché, riches campagnardes qui, les jours de foire,

venaient acheter chez lui des paroissiens et des souvenirs de communion.

Adèle n’aurait pas suffi à l’aider. Toustain lui avait découvert un

commis, ayant nom Frimbault. Ce garçon, blessé à Verdun, amputé d’une

jambe, accepta d’humbles appointements pour collaborer à une œuvre de

librairie, belle à ses yeux comme un apostolat. Honnête, méthodique,

acharné au labeur, il déployait, en outre, des qualités qui manquaient à

Bernard; il faisait admirablement les paquets, savait prévoir

l’équilibre des recettes et des débours; il attirait le public par son

empressement à servir et combinait d’avantageuses réclames.

Les affaires de M. Dieuzède allaient donc vers le mieux et, en même

temps, la reprise de ses capitaux n’était plus, comme disait Jules,

«qu’une question de mois». Sarug, au printemps, certain du succès, lui

avait proposé, non plus de céder sa part, mais de recevoir, en tant

qu’associé, les deux mille deux cents actions d’apport auxquelles il

avait droit. Bernard avait consenti à mettre sa signature auprès de

celle d’un Sarug parce que cette raison sociale ne devait pas durer; dès

qu’il jugerait satisfaisante la hausse des actions, il les vendrait et

dégagerait enfin son patrimoine du péril ou des hontes de sa longue

aventure.

Tout cela, pour son esprit, semblait chose acquise, reculée déjà dans

les profondeurs, comme ces roches qu’on entrevoit sous la nappe d’un

courant, obscures et glissantes. Que pesait une fortune à reconquérir?

C’était Hélène qu’il voulait sauver.

Un événement, d’une gravité salutaire, quelques semaines auparavant,

avait brisé sa liaison avec Glenka. Au moment de la poussée allemande

vers Paris, le docteur s’était fait envoyer près du front. Éprouvait-il

une lassitude d’un amour trop exigeant et d’une adoration qui lui

ménageait trop peu d’imprévu? Ce fantaisiste, insouciant de la mort,

s’amusa-t-il à la braver, dans l’illusion peut-être qu’elle n’oserait

pas le prendre au collet? Un matin, comme il pansait un agonisant au bas

d’une colline bouleversée par le feu ennemi, un obus le pulvérisa, lui

et l’homme sur lequel il se penchait. On ne ramassa intacts que sa main

droite, sa main d’artiste enchanteur et subtil, et son portefeuille, où

se trouvait la lettre d’une amie. Personne de son entourage ne sut

quelle femme signait Hélène et, âprement, se plaignit d’être délaissée.

Hélène apprit sa mort par les journaux qui la célébrèrent. Sa détresse

fut si noire qu’elle songea d’abord à se tuer. Paulette l’en détourna;

car elle avait gardé Paulette à Paris, malgré les avertissements de

Bernard, en prétextant que sa fille, atteinte et mal remise de la

terrible grippe qui sévissait alors, réclamait ses propres soins.

Mais elle-même, écrasée par son désespoir, devint la proie d’une

consomption nerveuse où elle ne dormait plus, où elle cessa presque de

se nourrir, ne pouvant avaler sans des spasmes à croire qu’elle

étouffait. Elle continua d’abord son service dans son magasin; ses

appointements restaient son unique ressource; Paulette convalescente

avait un appétit de jeune louve, et le terme du loyer approchait. Puis,

elle dut se mettre au lit; sa faiblesse, sa maigreur effrayèrent Mme

Laboré qui la vit, les derniers jours de juin. Cette femme excellente

pensa le moment venu de réconcilier Hélène avec son mari. Glenka étant

mort, Bernard, prêt au pardon, accueillerait la malheureuse comme si

elle ne l’avait jamais quitté. Hélène résista, obstinée à mourir en sa

misère plutôt que de confesser: «J’ai eu tort, pardonne-moi.» Mme Laboré

écrivit pourtant à Bernard:

«J’espère, d’ici peu, la décider. Son découragement est affreux. Hier,

elle se comparait «à un de ces parapluies déchirés, tordus par un

ouragan, qu’on jette au rebut sur les orties du fossé». Elle n’a plus

même la velléité de se guérir. Et je crains, par instants, que le

délire ne perde sa raison. «Voyez-vous, me disait-elle, ces branches

d’arbres qui s’agitent? Elles ressemblent à des têtes de chevaux

cabrés; elles se penchent vers moi; elles ont des gueules de monstres

qu’elles ouvrent pour me dévorer.» Je lui ai demandé si elle reverrait

avec plaisir Adèle et Charles.

«--Oh! oui, m’a-t-elle répondu.

«--Et Bernard?

«--Bernard ne viendra jamais _ici_; et il fera bien; je lirais en ses

yeux trop de reproches.»

«Mais j’ai compris qu’_au fond_ elle aurait une grande paix à vous

revoir. Vous êtes juge, cher ami, si votre générosité peut ou doit

franchir ce pas décisif. Le salut de votre pauvre femme en dépendra.

Mon mari et un autre docteur qui l’ont examinée ne croient pas sa vie

menacée immédiatement. Je ne veux point vous cacher qu’elle est très

bas. Je vous avertirai par un télégramme, s’il y a lieu.»

Bernard, en avançant vers les alentours de la cathédrale, méditait sur

les péripéties qui lui restituaient Hélène, peut-être pour la voir

mourir; et la déciderait-il à bien mourir?

Adèle, instruite d’une partie de ses anxiétés, essayait de les tourner

en espoirs.

--Crois-tu maman aussi malade qu’on te l’écrit? Je suis certaine qu’elle

se guérira.

--Nous irons à Paris? questionna Charles. Je reverrai _ma_ Paulette?

Charles s’était mal consolé de Paulette, Adèle n’ayant plus le loisir de

jouer avec lui. Adèle se réjouissait en sachant qu’elle retrouverait sa

sœur; mais l’antipathie de leurs inclinations, l’égoïsme taquin de

Paulette lui avaient rendu facile à supporter son absence.

--La ramènerons-nous, voulut-elle savoir, avec maman?

Bernard lui expliqua, sans répondre sur Paris, que sa mère avait besoin

d’un grand séjour en pleine campagne; il pensait à une maison de repos,

plus loin que Rennes, dans un pays ayant nom, croyait-il, Brohiniac.

C’est là qu’il l’enverrait tout l’été; Charles et Paulette l’y

suivraient, et Adèle aussi, que les fatigues énormes, les inquiétudes

avaient douloureusement anémiée. Mais Adèle se permit une objection:

--Tout seul, que feras-tu? Est-ce que tu peux te passer de moi?

Bernard sourit à cette naïve main-mise du dévouement filial sur sa

personne de rêveur. Ils arrivaient au milieu d’une petite place déserte,

somnolente dans la langueur du dimanche et du jour finissant; un double

escalier dominait une rue voûtée qu’on dénomme le Tunnel et joignait

l’éperon du vieux rempart de l’oppidum cénomanien. De cette terrasse,

Bernard, avide des larges espaces, découvrait, au delà de la rivière,

des toits d’ardoise bleuissants, des futaies déjà brunes, éparses au

flanc des coteaux, des prés où ricochaient les rayons du soir, et les

hauteurs occidentales, tendues comme un mur vaporeux que touchait la

roue brûlante du soleil. Il n’y avait, près d’eux, sur l’escalier,

qu’une jeune femme, tête nue, parée comme une courtisane, boutonnant

avec lenteur la manche de sa blouse rose, et un chien noir qui, le

museau entre les barres du garde-fou, regardait aussi le soleil

couchant.

La jeune femme descendit les premières marches; elle s’arrêtait, se

retournait, avait l’air d’attendre quelqu’un. Un bracelet vermeil

miroitait au poignet de sa main gauche allongée sur la rampe de bronze

encore fauve de reflets. L’orbe rouge glissa jusqu’au ras des terres

poudroyantes; une moitié seulement émergeait, puis s’enfonça comme

aspirée par le vide immense. Le ciel, les arbres, les toits, l’escalier,

tout, à l’instant, parut s’éteindre; le froid d’une absence, un frisson

de mort passa. Le chien noir s’éloignait, la jeune femme avait tourné au

coin d’une des ruelles borgnes qui se tassent au bas de la cathédrale.

Sur la tour des cloches, criaient et s’assemblaient les corneilles avant

de s’aller percher dans les bois.

Cette fantasmagorie mourante des apparences, Bernard ne voulait pas en

subir la tristesse; elle s’assombrissait, malgré lui, de l’image

d’Hélène désespérée et renonçant à vivre. Il dit aux enfants:

--Rentrons.

A peine eut-il poussé la porte du corridor, Adèle aperçut un papier bleu

qu’on avait insinué sur les dalles. C’était une dépêche de Mme Laboré,

elle ne portait que ces mots:

_Hélène en danger. Venez tous._

Adèle, voyant son père une fois de plus bouleversé, trouva des

réflexions encourageantes.

--Je suis sûre que Mme Laboré exagère. Elle veut nous faire venir, je

m’en doute... Maman se remettra. Je prie tant pour elle Sainte Geneviève

de Paris, comme j’ai prié pour toi Saint Julien du Mans!

Il répondit simplement:

--L’express part à minuit. Nous le prendrons... Je vais t’aider à

remplir nos valises.

Adèle ne pouvait comprendre quelle victoire sur lui-même signifiait

cette phrase: «Nous le prendrons.» Bien que Glenka fût mort, Hélène

peut-être agonisante, bien que Bernard eût cent fois renouvelé l’acte

intérieur du pardon, qu’il essayât d’excuser l’infidèle, «car,

jugeait-il, elle ne savait pas ce qu’elle faisait; autrement, elle ne

l’eût pas fait», aller revoir Hélène dans le garni où elle avait vécu

avec son amant, la retrouver couchée dans le même lit, cette démarche

exigeait une effrayante immolation. Tout ce qu’un amour humain enferme

de charnel et de jaloux pâtirait au delà de ce qu’il avait pu souffrir.

--Eh bien! oui, réagit-il, je souffrirai pour elle, et ce ne sera pas en

vain.

Il sortit afin d’informer de son départ Frimbault et, en fermant sa

maison, il confia ses clefs à son commis. Ce voyage, de même que

beaucoup d’autres épisodes de son existence, lui semblait presque

fictif; il quittait Le Mans, comme s’il n’y était point venu, comme s’il

n’y devait plus revenir. L’accidentel de ses actes se déroulait en

dehors de lui. Seule, cette incertitude le déchirait:

--Si Hélène meurt, en quel état son âme partira-t-elle?

Mais Charles, qui succombait de sommeil, sur le quai de la gare, posa

une question baroque:

--Papa, dans quelle cave coucherons-nous demain?

Il savait Paris incessamment bombardé et se figurait que les habitants

avaient leurs lits installés en des souterrains. Cette naïveté ramena

Bernard à l’énorme tragédie de la guerre qui tirait alors au dénouement;

la conclusion, il n’avait jamais cessé de l’espérer victorieuse; les

tourmentes obscures de sa destinée avaient subi le même rythme que

celles des batailles; ne touchaient-elles pas aussi à une fin

libératrice?

Le wagon où ils purent monter fut envahi par des soldats qui s’en

retournaient sur le front. Charles leur distribua tout un cornet de

berlingots. Le plus loquace de ces hommes disait à d’autres

permissionnaires:

--On se reconnaît, les gas de Serbie, les gas du Maroc, les gas de

Verdun... Moi, j’ai fait l’Alsace, j’ai fait la Marne, j’ai fait Verdun,

j’ai fait la Somme, j’ai fait l’Italie, et je n’ai rien attrapé. Eh

bien! je connais quelqu’un qui serait content d’avoir une jambe ou un

bras de moins, et de rentrer chez lui!

Il parlait avec une joie attendrie du gas Joseph, le nouveau-né de sa

femme qu’on avait baptisé pendant sa permission. Les camarades

l’écoutaient et pensaient de même; tous n’avaient qu’un désir: rentrer

chez eux. Cependant ils repartaient sans savoir s’ils reviendraient, et

aucun ne s’avouait triste ni ne maudissait la guerre; la force des

impulsions unanimes les emportait au but prochain. Bernard sentit ses

espérances tonifiées par le contact de ses rudes voisins, et cette nuit

sans sommeil, achevée sur une banquette, dans la puanteur chaude du

compartiment, ne lui aurait point semblé trop dure, si Hélène, de plus

en plus présente à mesure qu’il se rapprochait, n’eût tendu vers Paris

ses anxiétés. L’aube enfin se délia contre les vitres sales, les hautes

maisons de la banlieue se multiplièrent.

--Avant une heure ou deux, frémit Bernard, je la verrai, je saurai.

Cette matinée décidera de son avenir et du nôtre. Inspirez-la, mon Dieu,

et inspirez-moi.

A la gare Montparnasse, la sortie fut terrible, parmi une cohue brutale,

un torrent d’hommes effréné où la valise d’Adèle faillit lui être

arrachée des mains, où Bernard dut prendre entre ses bras Charles qu’on

étouffait.

Ils s’arrêtèrent dans un hôtel de la rue de Rennes et firent une rapide

toilette. En peignant ses cheveux dont les mèches grisonnaient, Bernard

vit répété par une glace son visage bouffi de lassitude:

--Comme elle va me trouver vieilli!

Mais une pensée le rassura et le peina pourtant:

--Elle a vieilli peut-être beaucoup plus que moi.

La rue Rousselet, toute proche, étroite et sombre à son entrée,

s’éclaircissait en face du long jardin de Saint-Jean de Dieu, qui

l’égaie de ses marronniers et l’abrite dans une tranquillité

provinciale. Hélène, faite pour la campagne, avait sans doute élu ce

refuge, d’ailleurs exempt d’odieux vis-à-vis, parce que, même dans le

désordre, elle cherchait l’illusion du calme et le silence.

La maison paraissait ancienne, avec de hautes fenêtres et une porte

cochère d’un jaune déteint; à l’entrée de la cour, un réverbère comme on

n’en fait plus dominait la loge de la concierge. Celle-ci était une

femme d’un grand âge, courbée, décharnée, mais vive en sa démarche, et

dont le nez retroussé, la figure drôlatique évoquaient le profil

spirituel de certains caniches. L’arrivée, à sept heures du matin, de

cet homme aux longs cheveux, qu’accompagnaient une adolescente et un

petit garçon, l’étonna visiblement. Il demanda l’étage de Mme Dieuzède

et ajouta, l’air angoissé:

--Cette dame est très malade?

La concierge, se redressant sur le balai qu’elle manœuvrait déjà,

répondit:

--Hier, Mme Dieuzède a été prise d’une syncope. Mais je ne la crois pas

à l’article de la mort, oh! non. Elle a encore de beaux jours devant

elle.

Il sonna, et, supposant qu’on l’attendait, frappa deux coups contre la

porte.

Une voix faible, haletante,--c’était la voix, jadis si claire et si

décisive, d’Hélène,--appela: Paulette! Paulette!

Paulette, qui dormait sans doute, prit son temps pour se lever. On

entendit grincer des volets qu’elle repliait. En ouvrant, à la vue de

son père, elle prit une mine penaude; elle s’exclama, presque affolée de

surprise:

--O maman! c’est papa!

Et, sans rien dire d’autre, elle s’enfuit, comme une biche effrayée, à

l’intérieur de l’appartement.

Bernard entra, par un obscur vestibule, dans la chambre vaste où sa

femme était couchée. Était-ce bien Hélène? Il eût passé devant elle,

sans la reconnaître: deux creux d’ombre sous les pommettes, les yeux

reculés comme au fond de deux trous, la peau du menton collée sur une

mâchoire de morte, et un teint exsangue que l’émotion fit d’un rose

pâle, pâle comme celui d’une lune d’hiver dans un soir gelé.

Il s’avança auprès du lit, ne pouvant prononcer un mot. Seulement, il

leva les bras et les laissa retomber par un geste d’involontaire

commisération qui signifiait:

--Toi, Hélène! Est-ce possible que je te retrouve à ce point anéantie?

Il s’inclina sur elle, et de ses lèvres lui toucha le front, ainsi qu’on

baise un enfant malade; ce baiser grave eut la solennité tacite d’un

pardon. Avec un grand effort, elle haussa vers lui ses prunelles sans

flamme.

--Mon pauvre ami, murmura-t-elle, je t’ai fait beaucoup de mal... Je

n’ai jamais douté de toi. Tu es venu quand même. Tu es bon...

--Ne parlons pas de moi, protesta doucement Bernard. Ce que j’ai

souffert est passé; je suis debout. Il faut que tu sois debout. Je ne

veux pas que tu te laisses mourir.

Elle souleva sur le drap sa main droite dont les doigts n’étaient plus

que des osselets d’ivoire jauni, et ce mouvement eut l’air d’exprimer:

«Mourir, c’est sans importance.» Mais elle tourna ses yeux du côté

d’Adèle et de Charles qui attendaient un signe pour s’élancer à son cou.

Un sourire effleura sa bouche, y ranima comme une fleur de vie.

--Et Paulette? fit-elle soudain, en la cherchant du regard. Paulette, tu

ne viens pas voir ton père, Adèle, Charles? Es-tu sotte, mon enfant!

Paulette avait disparu dans sa chambre; elle se tenait à distance, butée

contre ce retour à l’unité familiale, et jalouse de ne plus avoir sa

mère pour elle seule, craintive aussi devant un père qu’elle avait

offensé. Mais le reproche d’Hélène: «Es-tu sotte!» eut prise sur le

point sensible de son orgueil, sur l’amour-propre de se croire

intelligente. Elle l’était et, jugeant sa bouderie stupide, aussitôt la

répara. Elle accourut impétueusement, embrassa son père comme si elle

l’avait vu la veille, puis Charles et sa sœur, qu’elle attira vers

l’embrasure d’une des fenêtres, pour leur montrer la vue, les masses des

marronniers encore dans l’ombre au bout du jardin, le potager et les

pelouses radieuses le long desquelles circulaient des infirmières en

blanc. Bernard, qui l’avait accueillie sans vive tendresse, entendit

qu’elle s’informait du Mans et de _Tuong_.

--Tuong, répondit Adèle, n’est pas sérieux; il s’absente des nuits

entières. Les souris s’en donnent; c’est infernal! Nous lui cherchons un

successeur...

Bernard s’était assis au chevet d’Hélène, à la façon d’un médecin qui

fait une visite; elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, et

manifestement exténuée, referma les paupières.

--Souffres-tu beaucoup? interrogea-t-il, sentant qu’il fallait rompre à

tout prix l’embarras des premières minutes.

--Oui et non. Je flotte dans le vague, comme un noyé qui va s’évanouir.

Mais tout me brise, tout me transperce. J’ai la tête enserrée d’épines,

et des épines sous mon front qui bougent dans mon cerveau. J’ai arrêté

la pendule; le tic-tac me perforait les tempes. Il pleuvait, l’autre

nuit. Le bruit des gouttes, sur la tôle des chéneaux, m’exaspérait comme

si des becs d’oiseaux m’avaient piqué les côtes. Hier, je me suis

évanouie; le graphophone du marchand de vins hurlait un air de

bastringue; le supplice de ne pouvoir fuir m’a donné une crise

d’étouffements. Mme Laboré, par bonheur, se trouvait là. Tu sais, elle

passe des heures, tous les jours, avec moi. Elle aide la femme de ménage

à retourner mon matelas. Tu la verras, ce matin... C’est elle qui m’a

cueilli ces fleurs...

Hélène indiqua, d’un revers de main, sur la cheminée en désordre, parmi

des fioles de remèdes, un bouquet d’héliotropes et de jacinthes

sauvages, dans une buire d’étain, d’une forme charmante.

--Approche-toi, dit-elle; ces jacinthes sentent l’amande. Regarde ces

petites feuilles brillantes, dentelées. Comme c’est joli!

Bernard songea brusquement que la buire devait être un cadeau de Glenka.

A son arrivée dans la chambre, par un sublime oubli de lui-même, il

avait fait abstraction du passé. Il n’avait vu que la pauvre femme aux

abois, qu’il aimait et qu’il venait disputer à la mort. Mais la présence

du rival, incrustée en ce lit, en ces meubles, sur le plancher, mêlée à

l’air du logis, à des choses qu’il devinait sans les voir, Hélène, d’une

intonation et d’un geste, la réveilla tout à coup. Elle s’exaltait

devant les fleurs de Mme Laboré, parce que le vase où elle les avait

mises était un souvenir de son amant! Bernard sentit au fond de sa

propre chair le retour des instincts qui ne pardonnent pas. Entre sa

femme et lui le fantôme s’interposa; le ménage à trois continuerait-il?

Et il ne pouvait rien pour empêcher cette possession fictive, rien, si

ce n’est patienter. Les années useraient l’image de Woronslas, comme

elles avaient usé, en Bernard lui-même, celle d’Édith.

Il ne s’approcha point des fleurs, mais considéra tristement Hélène qui

relevait derrière sa nuque une touffe de cheveux gris.

--Repose-toi, dit-il. Je ne veux pas que tu t’agites en parlant. Quand

Mme Laboré viendra, nous prendrons une décision. Il est impossible que

tu restes ici.

--Et où veux-tu que j’aille? gémit-elle, consternée. Ici, j’ai un grand

calme,--le graphophone ne joue que le dimanche;--j’entends les coqs

chanter, des petites filles sauter à la corde. Le soir, derrière les

marronniers, les crépuscules sont si beaux! Les gens viennent s’asseoir

sur leur porte; des jaseries lasses et tranquilles, comme dans un

village. Vers dix heures, tout est endormi, sauf moi. Oh! si je pouvais

dormir une bonne nuit, une seule bonne nuit! Mais, plus je cherche le

sommeil, moins il vient. Je ressemble à ce condamné qu’on fit mourir en

le privant de sommeil, et chaque fois qu’il s’assoupissait, on lui

enfonçait dans les membres des pointes de baïonnettes.

Bernard tâcha de la convaincre que l’équilibre du dormir reviendrait

avec l’ensemble de ses forces. «Vieillir de faim» avait jadis été sa

frayeur; à présent, elle se laissait consumer par cette maladie bizarre:

ne vouloir et ne pouvoir plus manger! Seul, un traitement vigoureux dans

une maison de santé lui restituerait l’énergie de se nourrir et le

sommeil.

--Et comment paierai-je? se défendit-elle. Il me reste à peine cent

francs.

--Quelqu’un de généreux m’a prêté, répliqua Bernard. Ne te mets pas en

souci. Pense à vivre.

Il la comprenait trop: pour elle, se séparer du logis où Glenka l’avait

aimée serait un sacrifice indicible. L’homme par qui elle s’était vu

abandonnée lui demeurait, quoique disparu, plus cher que son mari vivant

et tout à elle, plus cher que ses enfants et que la vie elle-même. En

face d’une telle aberration, Bernard, un instant, perdit courage; il se

tut, et, dans son silence elle discerna qu’elle l’avait blessé. Ce fut

elle qui reprit l’entretien; elle demanda, car le prestige de son frère

persistait à la gouverner:

--Jules t’écrit-il? J’ai reçu un mot de lui, après son arrivée. Il était

heureux, mais très las du voyage. Depuis, rien.

--J’ai eu de ses nouvelles, l’autre mois, répondit Bernard,

sommairement. Ses affaires sont toujours magnifiques, en espérance.

Il sous-entendit que Jules lui donnait des chiffres sur la hausse, déjà

prononcée, du caoutchouc; il n’admettait pas qu’Hélène pût être conduite

à se rapprocher de lui, parce qu’un meilleur vent soufflait dans ses

voiles.

--Et Lendormy? s’informa-t-elle. A-t-il rendu l’armoire?

--Hélas! quand la délivrerai-je de ses mains hideuses?

Cette question d’Hélène confessait qu’elle songeait à la vitrine de

Glenka. Bernard, après la mort du docteur, avait prévenu sa veuve qu’il

lui expédiait le meuble maléfique. Il n’en parla point à Hélène; toute

conversation, entre eux, il le savait bien, serait longtemps épineuse

comme la coque d’une figue de Barbarie; il y aurait, jusqu’à la fin, des

sujets interdits, impossibles. Mais il ne cherchait plus un bonheur sans

amertumes; il voulait le salut de celle qu’il aimait, pour elle plus que

pour lui.

On sonna; c’était, fidèle à sa promesse, Mme Laboré. En trouvant tous

les Dieuzède accourus selon son attente, sa figure naïve et juvénile,

pressée de bandeaux blonds, s’illumina de contentement; elle eut le tact

de ne point le manifester avec exubérance. Elle arrivait, comme une sœur

de charité, attentive d’abord aux soins nécessaires. Elle fit bouillir

une tasse de chocolat, suggéra, imposa presque à la malade de

l’absorber, cuillerée par cuillerée. Hélène, à chaque gorgée qui

descendait, était prise d’un étouffement; elle suppliait:

--Assez, assez! Voulez-vous donc m’achever?

Mme Laboré, d’une voix persuasive, insistait «Encore une! encore une!»

Et elle persévéra jusqu’à ce que la tasse fût vide.

--En voilà pour longtemps, déclara Hélène, impatientée.

--Et tu crois, s’écria Bernard, survivre à un pareil régime! N’est-ce

pas, chère madame, malgré vos bontés admirables, jamais elle ne se

remettra sans un traitement énergique dans une maison appropriée.

Mme Laboré opina que c’était bien sa conviction. S’il l’autorisait, elle

avertirait le docteur Picard, de Neuilly, qui viendrait lui-même avec

une voiture d’ambulance et transporterait la malade. Il n’y avait plus

un jour à perdre. Hélène se récria:

--Aujourd’hui! Non, je ne veux pas. C’est un coup monté. Vous abusez

tous de mon impuissance.

Paulette, à la rescousse de sa mère, commença une scène de larmes; Mme

Laboré prévint Bernard en lui intimant de se taire.

--Ma petite maman, dit Adèle, sois obéissante. Tu vois bien qu’il faut

te laisser guérir.

Mais Hélène jeta un coup d’œil à son amie; Mme Laboré pénétra son

tourment; avant de quitter la chambre, Hélène tenait à mettre en ordre

ou à détruire plusieurs choses intimes. Mme Laboré pria Bernard d’aller

s’entendre, au téléphone, avec le docteur Picard; le dévouement de ce

jeune neurologue était acquis; Laboré lui avait, à ses débuts, rendu des

services qui n’avaient pas aidé un ingrat:

--Il sera vôtre comme il est nôtre.

En rentrant de cette course, Bernard trouva Hélène habillée, tant bien

que mal, sa robe ne tenant plus sur son squelette, et ses bas ayant

l’air de cacher deux bâtons. Il remarqua, au fond de la cheminée, un

amas de papiers noircis, et se douta qu’en son absence on avait brûlé

des lettres.

Le docteur arriva, un homme d’aspect délicat et pâlot, un de ces

médecins dont on pense qu’ils ont oublié de se guérir avant de soigner

les autres; mais il rappelait Brouland par le sérieux de son diagnostic,

avec une douceur affectueuse dans le regard qui manquait à Brouland. Son

accent de simplicité captiva dès l’abord la confiance d’Hélène; il

l’interrogea, l’ausculta pour conclure:

--Vous n’avez aucun organe atteint. Seulement, la faiblesse du pouls,

votre état général vous mettent à la merci d’un accident. Il faut agir,

et je vous emmène.

--Comme vous voudrez, dit-elle d’un ton de lassitude immense où elle

s’avouait résignée à tout, même à renaître.

Il appela le chauffeur de l’automobile et un domestique resté en bas

avec lui. Les deux porteurs soulevèrent Hélène, la déposèrent sur une

civière capitonnée.

--Madame ne pèse pas lourd, observa le domestique.

--Je pèse, murmura-t-elle, le poids d’une ombre.

Tandis qu’on l’emportait, livide et défaillante, elle s’aperçut dans la

glace d’une armoire, fut épouvantée de sa mine et dit encore d’une voix

à peine distincte:

--_Je regarde partir mon cadavre._

Ce départ était si lugubre que Paulette et Charles, derrière elle,

éclatèrent en sanglots. Mais Bernard se pencha vers Mme Laboré; dominant

toute sa douleur, il attesta son espérance:

--Une autre Hélène renaîtra.

* * * * *

Trois jours après, il reprenait le chemin du Mans. Le docteur de Neuilly

constatait déjà chez sa malade «une détente»; il avait obtenu six heures

de sommeil spontané; elle venait d’absorber sans peur d’étouffements un

bouillon de légumes. Désenvoûtée de la chambre funeste et de l’obsession

du mort, Hélène laissait l’afflux vital se réordonner en ses organes; à

moins de complications improbables, elle était sauvée.

Adèle la quitta, certaine que sainte Geneviève l’exaucerait jusqu’au

bout. Paulette, de bonne grâce, regagna le foyer paternel; Paris, sous

les bombes, l’enchantait médiocrement:

--J’y retournerai, disait-elle, quand on ne lira plus contre les portes

des maisons: _Abri pour vingt-cinq personnes._

Le Mans commençait à s’emplir de soldats américains. Soixante mille

hommes devaient établir leurs cantonnements dans la province du Maine;

ce fut, sur la ville, une inondation de dollars. La librairie Dieuzède

en fut elle-même arrosée. Frimbault planta au flanc du balcon une énorme

enseigne où rayonnaient en lettres d’un rouge cardinalice ces deux mots:

_Catholic Library_. Les chevaliers de Colomb connurent ainsi la route du

magasin; son air de gueuserie ne les découragea point d’entrer;

achalandés par des cartes postales et des livres pieux, une fois

l’habitude prise, ils revinrent en troupeau. Tant de monde s’y pressait

l’après-midi et jusqu’au soir, que Lendormy, ne trouvant plus où poser

sa visqueuse personne et ses béquilles, interrompit ses visites

quotidiennes. Il empruntait un journal et l’emportait chez lui.

D’août à la fin de septembre, Bernard gagna de quoi lui rembourser son

prêt; l’armoire traversa la rue, se réinstalla pompeusement auprès de la

tenture fleurdelisée, et ce ne devait pas être sa dernière

pérégrination. Dès ce moment, Bernard songeait à reconstituer le centre

de sa vie temporelle dans son manoir, à Portzic; l’armoire serait un des

premiers meubles qui rejoindraient la demeure vide.

De jour en jour, Hélène se rapprochait d’une santé ferme. Elle

s’abandonnait à une mollesse végétative où se refaisait l’inconscient de

ses forces. Il était entendu avec Bernard qu’au début d’octobre elle

partirait de Neuilly pour continuer à se remettre, l’automne et tout

l’hiver, dans la maison de Brohiniac. Paulette et Charles, Adèle aussi

l’y suivraient; le curé du bourg se chargeait de leur instruction, il

commencerait aux deux filles le latin.

Hélène ne s’arrêta pas au Mans; son mari conduisit les enfants au train

qui s’en allait vers la Bretagne. Physiquement, il la revit

métamorphosée, quoique bien maigre encore et avec des _cordes_ au long

des joues. Il démêla en son intérieur une tristesse mal clarifiée, la

mélancolie d’une passion dont elle ne gardait pas même une pincée de

cendre au creux de sa main, une gêne vis-à-vis des siens qu’elle avait

trahis, le découragement en face d’un avenir où plus rien ne lui

semblait désirable. Elle témoigna pourtant une extrême satisfaction

d’emmener ses enfants, parut touchée que Bernard se séparât d’eux pour

elle; et il ne lui fut pas indifférent d’apprendre que la librairie

prospérait.

On entrait dans la période triomphale de la guerre; la France, d’heure

en heure, sentait se desserrer les nœuds de fer dont elle avait, quatre

ans, soutenu la compression. Enfin, on allait de l’avant; chaque matin,

une victoire nouvelle s’envolait sur le front des armées en marche.

Bernard, né après la défaite de 70, se dilata d’une allégresse ignorée à

sentir que son pays cessait d’être un pays de vaincus. Dans les lettres

d’Hélène où elle parlait peu de soi, mais donnait de son entourage des

nouvelles circonstanciées, ce bien-être victorieux perçait à travers de

minces détails.

Il avait promis de passer une journée auprès des siens, dès que ses

affaires lui concéderaient quelque répit. Il partit le 10 novembre, et

n’arriva que le lendemain à la petite gare de Brohiniac. Personne ne

l’attendait, il n’avait point prévenu de sa visite. Après avoir déposé à

l’auberge sa valise, il monta par le chemin creux qui mène hors du

bourg, au couvent. Une ferme vétuste, ample, où s’entrebâillaient des

étables profondes, en formait le premier corps de logis. Deux bâtiments,

que séparait une cour plantée d’ormes, alignaient, l’un des rangées

d’étroites fenêtres,--c’étaient les cellules des religieuses,--l’autre,

des baies lumineuses,--les chambres des pensionnaires.--La chapelle

grise, derrière eux, s’unissait aux verdures d’un grand parc.

Il s’enquit de Mme Dieuzède; une jeune femme en deuil qui paraissait

enceinte lui répondit qu’elle l’avait vu sortir et prendre une allée

débouchant à l’orée d’une lande. La promeneuse reviendrait sûrement par

le même chemin.

Bernard s’engagea dans l’allée des chênes au bas de laquelle il

découvrit la lande vergetée de bruyères et d’ajoncs. Le feu des feuilles

mortes se ranimait sous le soleil montant. Cette matinée de la

Saint-Martin s’égayait d’un azur tranquille; une buée blonde riait sur

les prairies, sur la plaine regorgeante d’arbres dorés, ondulant jusqu’à

la lisière d’une forêt. Il recevait en son sang la douceur de l’air, le

parfum des frondaisons expirantes d’où s’exhale un pressentiment de

résurrection. Ses yeux accueillaient tantôt le rose cramoisi, le violet

pourpré d’un brouillard de ramilles à la cime d’un bosquet lointain,

tantôt le jaune grillé des fougères, le vert ardent d’un buisson de

houx. Il marchait en paix avec le monde, avec lui-même et avec Dieu. Des

âmes sans nombre semblaient se mêler à la sienne et s’y réconcilier.

Néanmoins, une inquiétude comprimait les pulsations de sa joie. Il

allait se retrouver, seul à seule, en face d’Hélène. Il craignait de lui

infliger des réminiscences sévères, d’être devant elle le reproche qui

surgit, le réquisitoire silencieux et perpétuel; mais il ne pouvait

oublier, ni même paraître oublier. Incapable de calculer une attitude,

il redoutait presque en même temps qu’il la désirait de toute sa

tendresse cette rencontre dont dépendrait le ton futur de leurs

relations.

Elle revenait indolemment, couverte d’une mante sombre, tenant appuyée

contre son épaule son ombrelle ouverte. A distance, elle l’aperçut qui

descendait vers elle, s’arrêta pour l’attendre. Il pressa le pas et

avant qu’il l’eût tout à fait jointe, il l’entendit émettre cet

affectueux reproche:

--Tu as voulu nous faire une surprise. Tu as bien tardé!

Il l’embrassa comme on embrasse une sœur ou une proche parente; aucun

émoi d’amour ne traversa la simplicité de son mouvement, elle lui rendit

un baiser rapide, et ils remontèrent ensemble jusqu’à la maison.

Elle avait repris sa vive souplesse d’allure; le repos à la campagne,

dans une sérénité plantureuse qu’entourait, sans la contraindre, la

discipline conventuelle, restituait à toute sa personne quelque chose de

juvénile et d’allègre; sous le hâle du plein air une fraîcheur sanguine

éclaircissait ses joues qu’elle ne fardait plus. Il s’abstint d’admirer

son changement, trop bon pour lui faire sentir de quelle déchéance il

l’avait relevée. Leur entretien s’arrêta au séjour de Brohiniac, aux

études des enfants, à l’humeur de Paulette qui s’était notablement

assagie; et, tout d’un coup, il dit avec force:

--Veux-tu que nous redevenions des campagnards? Quand vous aurez passé

ici tout l’hiver, au printemps vous retournerez à Portzic.

--A Portzic? Il n’y a plus rien!

--Nous meublerons du nécessaire le pauvre logis. Vous y serez mieux que

n’importe où.

Elle le considéra, plus étonnée, même froissée qu’heureuse de cette

décision. Une couleur de deuil rembrunit sa figure; elle n’osait

l’interroger: «Et toi, que feras-tu?» mais supposa qu’il prolongerait

les rigueurs d’une séparation méritée. Bernard expliqua mieux ses

projets: aussitôt finie l’effervescence du négoce que provoquait le

passage des Américains, il vendrait, au Mans, sa librairie, et la

transporterait à Brest où il se rendrait acquéreur d’un fonds, rue de

Siam, que le libraire songeait à céder. Hélène retint l’objection qui

lui venait aux lèvres:

--L’état de tes affaires te permettra-t-il ce rêve?

Elle se contenta de répondre:

--Sans doute, ce serait le meilleur parti.

Ils s’étaient assis au soleil, sur la terrasse; la venue de leurs deux

filles et de Charles abrégea leur intimité. Paulette fut gracieuse avec

son père; Adèle ne chercha pas à contenir l’excès de son allégresse.

Tout le monde était gai; d’heure en heure on espérait la grande

nouvelle, l’annonce de l’armistice. Au sortir de table, ils

rencontrèrent le vieux facteur qui arrivait du bourg, et, les mains

tremblantes de joie, tout en distribuant les lettres, propageait

l’événement:

--J’ai vu la dépêche; la paix est signée!

Déjà la grosse cloche de l’église se mettait en branle; les petites,

trinqueballées par des bras furieux d’enthousiasme, s’agitaient comme

des danseuses ivres; leurs volées se ruaient à travers le ciel sans

ombre. D’autres, dans la campagne, leur répliquaient. Tous les clochers

de France s’envoyaient le message de libération; il semblait que les

morts eux-mêmes écoutaient sous la terre allégée, et que les enfants à

naître devaient bondir dans le ventre des mères exultantes.

Bernard, silencieux, se découvrit et pria sentant que l’univers, en ces

minutes, se recueillait avec lui. Mais Charles jeta soudain une

réflexion dénuée d’artifice:

--Puisque c’est la paix, Paulette ne me taquinera plus.

--Ne t’y fie point, répondit Paulette en riant; _Paulette sera toujours

Paulette_.

Au même instant vint à passer, avec deux petites filles vêtues de noir

comme elle, la jeune femme que Bernard avait rencontrée le matin. Mme

Lescuyer était la veuve d’un savant de noble avenir, tué, quatre mois

avant, dans l’Aisne, à la tête d’une section qu’il commandait. Elle

attendait, pour la fin de l’automne, la naissance d’un troisième enfant;

sous son voile funèbre étrange un jour de victoire, la lourdeur de sa

taille était à la fois douloureuse et magnifique. Ses yeux restaient

rouges de larmes fraîchement essuyées; cependant, elle souriait. Bernard

vit en elle la figure de la France déchirée et debout, plus grande que

ses blessures, chargée d’espoirs sublimes, redressant au-dessus des

ruines son front touché par des splendeurs clémentes. Elle dit à Mme

Dieuzède:

--C’est terrible de songer que, si la guerre avait cessé quatre mois

plus tôt, mon mari... Et pourtant, je suis joyeuse... Vous me comprenez,

si vous avez perdu quelqu’un.

Hélène, en se détournant de Bernard, murmura:

--Oui, je vous comprends.

Adèle, qui s’était éloignée vers un groupe de religieuses, dans un

bosquet du jardin, accourut pour annoncer:

--Les sœurs vont chanter un _Te Deum_. Tu viens, maman?

--Je viens, répondit Hélène.

Elle entra, devant Bernard, à la chapelle. Il mouilla son doigt d’eau

bénite, lui en offrit; elle se signa, plus émue qu’elle ne croyait

l’être, et l’échange du geste sacré fut entre eux le commencement de la

Paix.

Job le prédestiné · 第 13 / 15 题