IV

Une bougie allumée au bord d’un guéridon divisait pauvrement les

ténèbres de la chambre. Autour de cette maigre clarté, des pelotes de

fil, des ciseaux, des morceaux d’étoffe bleue et de doublure étaient

posés pêle-mêle, dans le désordre d’un travail fiévreux. Hélène haussait

contre la lumière son aiguille, l’enfilait au galop, se remettait à

coudre. Elle improvisait une robe en vue d’une réunion qui devait se

donner chez Glenka, le samedi soir, et on était au mardi!

Glenka se disait impatient de révéler à quelques amis la virtuosité

d’Hélène sur la harpe; d’abord, elle avait refusé, alléguant qu’elle

négligeait depuis des mois son difficile instrument. Le docteur insista;

cette audition ne devait être qu’un début; le concours d’Hélène serait

demandé pour des séances musicales offertes aux blessés des hôpitaux;

les Dieuzède s’imposeraient dans la ville comme des gens considérés, et

les affaires de la librairie s’en trouveraient mieux. Hélène hésitait

malgré tout: il lui déplaisait de paraître sans toilette neuve, de jouer

sans une bague aux doigts devant des femmes à qui rien ne manquait. Mais

Bernard la pressa de consentir; privée des satisfactions mondaines, elle

séchait d’une soif latente de tremper au moins ses lèvres dans cette

eau-de-vie frelatée. Bernard devinait sa faiblesse et l’excusait. Il

travaillait alors à regagner son affection minée par l’influence de

Jules. Jules avait déclaré que, Bernard l’ayant presque mis à la porte,

il ne retournerait plus chez son beau-frère, tant que celui-ci n’aurait

pas fait des excuses; Bernard étant le premier offensé jugeait

inadmissible cette exigence. Hélène allait donc voir seule son frère à

l’hôpital; chaque fois, elle en revenait plus froide et contrariante.

Aussi Bernard crut-il avoir trouvé dans l’invitation de Glenka un moyen

de radoucir Hélène: elle savait son horreur des soirées banales;

peut-être serait-elle touchée du sacrifice qu’il s’imposait en l’y

conduisant.

--Nous irons si tu veux, dit-elle enfin. Mais alors il me faudra une

_robe Directoire_. Tout le monde en porte... Autrement, j’aurais l’air

d’une antiquité. Et puis, des manches courtes, pour jouer de la harpe,

c’est commode. J’ai vu en montre une mousseline de soie d’un bleu

électrique très joli. Il suffira d’acheter l’étoffe. Avec un patron

j’aurai vite bâti la robe.

Bernard combattit ce projet d’emplette par toutes les objections

raisonnables: personne n’ignorait que les Dieuzède étaient momentanément

ruinés; pourquoi jeter de la poudre aux yeux? il serait bien plus beau

de narguer la mode, et une mode évaporée, malséante. On écouterait le

jeu d’Hélène; peu importerait la coupe de son costume.

--D’ailleurs, poursuivit-il, nous n’avons plus une bêtise à commettre.

Deux mille francs de réserves environ nous restent. Au 1er juillet, il y

aura la traite de Durel,--le commissionnaire de Paris qui lui

fournissait des livres,--les sept cent cinquante francs pour Bonfils,

les impôts en perspective. Vais-je boucher ces trous avec nos recettes?

Elles augmentent, mais les dépenses triplent...

--Je le sais trop, se désola Hélène. N’en parlons plus. Tu répondras à

Glenka que je ne puis aller dans le monde, mise comme un torchon.

Bernard la sentit malheureuse, et irritée contre lui de toute leur

indigence. Le lendemain, il lui glissa sous sa serviette, à table, les

cent cinquante francs que réclamait la robe Directoire.

Dès qu’elle fut en possession de l’étoffe, sa toilette passa au second

plan. Elle s’inquiéta de l’effet qu’elle produirait comme harpiste.

Glenka la célébrait d’avance: pourvu que les auditeurs ne fussent pas

trop déçus! Elle étudia deux heures par jour, se refit des durillons aux

doigts, rapprit dans son répertoire quelques morceaux brillants, entre

autres une fantaisie romantique de Lorenzi. Sa robe, cependant,

n’avançait guère. Six jours, tout juste, la séparaient de la réunion;

elle eut peur subitement de ne pouvoir achever. Il était trop tard pour

se mettre en quête d’une ouvrière coûteuse au surplus et peut-être

maladroite. Elle veilla donc chaque soir jusqu’après minuit; elle

s’enrageait à sa tâche malgré Bernard qui la suppliait:

--Tu es absurde, ma chère. Tu seras, samedi, à bout de forces. Tu auras

une mine piteuse; et tes nerfs te trahiront, tu joueras mal. Encore une

fois, les gens que nous allons rencontrer chez Glenka se moqueront bien

de te voir une robe neuve. Et, à toi, je te le demande, que peut te

faire leur opinion?

Elle baissait le nez sur son ouvrage, et, comme dédaigneuse de

répliquer, tirait des points furieusement.

Le mardi soir, vers dix heures, ayant défait, mécontente, ce qu’elle

avait faufilé le matin, elle précipitait son travail. Bernard n’avait

plus de rôles à copier; il descendit chercher dans la grande armoire

l’in-folio brun de Jean Luyken, «le trésor» découvert à son arrivée. Aux

rares moments où il était de loisir, les images du livre renouvelaient

une de ses consolations. Il se dépaysait devant la riche et mouvante

architecture des paysages et des villes bibliques, un Orient fictif que

le Hollandais avait rêvé d’après des souvenirs d’Italie, des palais et

des tours sous des nuées, de fastueuses colonnades, des monts

déchiquetés, des fleuves à l’horizon, et, parmi les plaines, des

multitudes gesticulantes, flagellées par des rafales célestes. Le

protestant Luyken rendait surtout palpables les visites effrayantes du

Seigneur qui foudroie; Bernard percevait en ces compositions la vérité

d’une angoisse surnaturelle, semblable à celles dont la guerre opprimait

sa vie, et, d’autre part, l’attente de la justice, l’espérance de

l’heure inconnue où plus rien ne sera caché, où Dieu visible à jamais

mettra tout à sa place dans l’univers lucide.

Il déploya religieusement, sur le pupitre du violon, le gros volume aux

marges fatiguées. La planche qu’il médita figurait le Sinaï fumant sous

le passage de Iaveh. En haut se dilatait un nuage haché d’éclairs,

traversé de blancheurs qui s’allongeaient comme des formes de Séraphins;

et ce nuage palpitait, brûlait d’une présence suprême; des paroles

semblaient en sortir avec le tonnerre et l’ouragan. Les pitons de la

montagne qu’il touchait tendaient vers lui leurs pointes suppliantes,

prêts à se fondre comme des cires au vent d’une fournaise; leurs

escarpements portaient au Maître éternel la prière d’en bas,

l’imploration innombrable du peuple prosterné ou debout. Les bras se

levaient, les têtes s’agitaient au delà des solitudes entrevues; tous

les vivants passés et futurs semblaient convoqués autour du lieu

terrible. Bernard s’éblouissait en silence de cette vision, comme s’il

fût un des spectateurs tremblants et fascinés. Au sortir de ses besognes

journalières, incolores, d’une monotonie mécanique, sa faim et sa soif

de beauté s’émancipaient; une gravure suffisait à le transporter; il

s’émerveillait comme l’évadé d’un cachot riant à une fleur qu’il respire

en pleine campagne. Toutefois, la seule beauté dont il se rassasiait

était celle d’un art mystique qui sût faire tangible l’intangible. Mais

il souffrait d’être solitaire dans ses extases; Hélène le peinait,

tendue sur son ouvrage servile. Il se retourna de son côté, la convia:

--Hélène, laisse, une minute, ta couture. Repose-toi, je t’en prie, et

viens admirer ce prodige.

Elle esquissa un signe de refus: trop pressée, elle ne pouvait

s’accorder une minute de répit. Curieuse ou lasse, elle se leva

pourtant, considéra la planche, fut saisie par la puissance visionnaire

de l’exécution.

--As-tu rien vu de pareil? reprit Bernard en s’animant. Ces rocs sont

humains ou plutôt surhumains. Ils ont comme dans leurs moelles la

terreur fervente de la Voix qui roule sur eux. On dirait des prophètes

écoutant, au milieu des foudres, les buccins du Jugement! Ils sont les

saints immenses qui atteignent Dieu et l’apaisent pour les foules

indignes demeurées loin en bas. Comme Glenka serait justifié! La

couleur, ici, plus qu’inutile. Vois quelle solennité d’espace cette zone

blanche amplifie entre la montagne et les spectateurs. Ajoute tous les

tons que tu voudras: la profondeur spirituelle, la transcendance de la

lumière et des ombres seront amoindries. L’image pure d’un grand fait

divin est captive en ces lignes comme nul, avant ni après Luyken, ne

l’aura captivée.

Au nom de Glenka, les cils d’Hélène avaient battu d’un sourd

tressaillement. Elle regarda Bernard étrange, magnifique par

l’irradiation de son enthousiasme. La bougie, près d’être consumée,

élançait contre ses joues, dans ses cheveux, des alternatives de flamme

et de pénombre orageuse. Hélène le comparait secrètement à _un autre_

dont l’idée tentait de s’emparer d’elle, et, pour l’instant, son cœur

inquiet de lui-même aurait voulu conserver à Bernard l’avantage.

--Inouï, en effet, proféra-t-elle, ce Luyken! Mais quand tu auras mis

dans ta mémoire quatre ou cinq des plus belles planches, le livre t’aura

donné tout ce que tu peux en attendre. Tu l’oublieras au fond d’un

placard. Ne ferais-tu pas mieux de _l’utiliser_? Toustain t’a dit un

jour qu’il en aurait, sans chercher beaucoup, trois cents francs...

A cette parole, la surprise d’une tristesse altéra sur la face de

Bernard la sérénité ingénue qui l’embellissait.

--Ce livre, opposa-t-il, fut mon premier ami dans la maison, le présage

d’un avenir moins poignant. Tu ne peux soupçonner de quelles joies il

rafraîchit mon âme et mes yeux. A moins d’être aux abois, je ne veux pas

m’en séparer.

--Écoute, insista Hélène, penchée contre lui et frôlant son menton de

ses cheveux, tu vas me trouver puérile et, dans la gêne où nous sommes,

extravagante. Mais je pense à une chose déplorable: pour aller, samedi,

chez le docteur, je n’aurai point d’éventail.

--Point d’éventail! Qu’as-tu donc fait des tiens?

--Je m’en suis défaite, confessa-t-elle doucement, cet hiver, quand les

enfants et moi, nous allions manquer de chemises. Je ne te l’ai pas dit,

parce que ta part de tracas est assez lourde... Je n’aurai point

d’éventail, et, après avoir joué, je serai brûlante, peut-être en nage.

C’est ridicule de ne pouvoir s’éventer. Dimanche, après la messe de onze

heures à la Couture, j’ai vu ouverte, rue du Bourg-d’Anguy, la boutique

de Mme Bocquentin, l’antiquaire. Je suis entrée pour me divertir. J’ai

marchandé, comme autrefois, des choses qui m’auraient plu. Elle m’a

montré un petit éventail en corne, tout à jour, d’un travail exquis. Les

lamelles sont découpées de palmettes qui s’entrelacent; leurs pointes

sont lancéolées, pailletées d’argent. Un bijou d’éventail! Elle me le

laisserait, d’occasion, à _cent quatre-vingts_. Le ruban passé entre les

lamelles ne tient plus; ce ne sera rien du tout à rafistoler. Bernard,

si tu voulais être généreux...

D’une main soudaine, il referma l’in-folio. Sa réponse ne se fit pas

attendre, et ce fut aussitôt le consentement qu’elle espérait.

--Ma chère amie, tu me demandes le sacrifice d’un livre que j’aime.

Parce que je l’aime, je serai plus content de te le sacrifier. Ton

éventail, tu l’auras. Mais tu me désoles de préférer à de sublimes

gravures un éventail. Et pourquoi m’as-tu dérobé trois jours le secret

de cette fantaisie? Je le vois trop, je n’ai plus ta confiance. Jules

t’éloigne de moi. J’ai eu le grand tort de vous céder jusqu’au bout; et,

en retour, vous m’en voulez!

Hélène se jeta dans ses bras, protestant qu’elle sentait toute sa

grandeur d’âme, qu’elle demeurait à son égard toujours la même. Elle mit

à cette effusion une sorte d’emportement comme pour se prouver que sa

tendresse n’était pas morte. Les mots affectueux semblaient pourtant

sortir malgré son vouloir intime, prononcés par une Hélène qui n’était

plus elle. Presque étrangère à ses paroles, elle les versait ainsi

qu’une aumône dont une autre l’eût chargée; sincère, malgré tout,

puisqu’elle s’efforçait de l’être.

Bernard la crut, tant il avait besoin de s’abuser sur son amour. Hélène,

ce soir-là, ne continua point la robe Directoire, et Bernard s’endormit

dans l’illusion que sa femme pouvait encore être heureuse par lui.

Mais, au réveil, il dut envisager les conséquences de sa faiblesse: en

ajoutant à la robe et à l’éventail les bas de soie que postulait une

jupe très courte, des gants neufs, un chapeau refait à la mode, cette

sortie mondaine, même si le Luyken se vendait bien, allait élargir la

brèche de leurs piteuses réserves.

Combien de mois tiendraient-elles? Avant l’hiver, tout serait «mangé»;

et cette métaphore baroque devenait, chez les Dieuzède, d’une cruelle

exactitude. Bernard _mangeait_ avec les siens le reste de son avoir. Il

n’aurait pu, sans agrandir, dans ses dernières ressources un trou

quotidien, payer l’épicier, le boulanger. Bientôt, on devrait se rédimer

sur la nourriture elle-même. Il se souvenait d’une famille, à Brest, où

les enfants recevaient, chaque soir, après leur soupe, juste un bout de

fromage exigu. Afin que ce dessert les sustentât et se prolongeât, leur

mère les avait dressés à n’avaler d’abord qu’une bouchée de pain, puis

une seconde, en flairant leur fromage dont l’odeur enrichissait le goût

du pain; à la troisième bouchée seulement, ils posaient sur le pain une

miette de fromage. Certes, il ne concevait guère Paulette assujettie à

cette discipline suppliciante. Mais le dessert, qui absorbait chaque

jour deux à trois francs, pouvait être réduit de moitié.

Et ensuite? Bernard mettrait à la raison son gros appétit, il se

priverait d’un plat sur deux; jusqu’alors les Dieuzède avaient presque

dispensé des «restrictions» de la guerre leur estomac; pour qu’Hélène et

les enfants n’eussent pas trop à pâtir, Bernard se saignerait aux quatre

veines; il jeûnerait, il connaîtrait les tiraillements et les langueurs

de la faim, cette détresse des membres et du cerveau qui ressemble à une

envie de mourir. Il se ferait à manger peu. Les quatre repas, chaque

jour, de la molle vie bourgeoise ne remplissent qu’une exigence

artificielle. Les trappistes se maintiennent forts et actifs, sans guère

prendre autre chose qu’à midi une marmite de soupe et, le soir, un

morceau de pain. Après tout, son métier ne consommait pas une vigueur

démesurée. Et puis, qu’importait s’il défaillait sous la peine? Les

prisonniers, dans les camps de représailles, étaient plus malheureux que

lui.

Une autre économie s’imposait: quelques semaines plus tard, Sidonie,

près d’accoucher, s’en irait à l’hôpital; il avertirait, à ce moment-là,

Mme Couaneau qu’on ne la nourrirait plus, qu’on l’emploierait deux

heures, le matin, de neuf à onze. La sagesse eût même commandé de

supprimer toute domestique. Mais le balayage des chambres et du magasin,

la cuisine, la lessive, c’était trop pour Hélène et Adèle; Bernard

n’admettait pas que sa fille, à l’âge de la croissance, s’exténuât ni

qu’elle interrompît ses études, devenue tout à fait la maritorne et la

buandière de la maison.

Peut-être, Mme Couaneau, réduite à la portion congrue, s’en irait-elle.

Bernard ne prévoyait pas sans déplaisir ce changement. Non qu’il tînt à

cette femme plus qu’à une autre. Mais il s’attachait aux êtres de la

maison, il les voyait en beau; changer l’attristait, comme dire adieu,

comme tout ce qui ressemblait à une fin et contrariait son appétit de

durée.

Hélène, au rebours, eût volontiers éliminé Mme Couaneau. On l’avait

surprise écoutant derrière les portes. Adèle s’était aperçue qu’elle

rapinait du sucre, du café, des pommes de terre. Sidonie et sa mère

l’excédaient par leur grossier verbiage; et leur gloutonnerie

l’inquiétait. Elle les dénommait «les pies dévorantes». Les Dieuzède

ignoraient une chose plus grave: en récompense de leurs bontés, la mère

et la fille les dénigraient, à droite et à gauche, indignement.

Ce même jour, vers midi, Hélène qui était allée, en courant, jusqu’à

l’hôpital, auprès de Jules, revint effervescente d’une joie insolite.

Bernard, sans lui poser de question, conjectura:

--L’éventail est dans sa poche.

Elle rapportait, pour le repas, des tranches de jambon superbes. Lorsque

Bernard en eut goûté, elle lui demanda:

--N’est-ce pas qu’il est remarquable? Je l’ai pris chez d’Honneur, le

grand charcutier.

Elle parlait comme autrefois, au temps où elle ne rentrait jamais de

Brest à Portzic, sans être chargée de quelque friande surprise. Bernard,

presque effrayé d’un plat trop magnifique, voulut savoir:

--Pour combien en as-tu là?

--J’ose à peine m’en souvenir: douze francs.

--Nous ne sommes pas encore au pain sec, constata Paulette avec son

besoin de narguer la Misère, quand elle ne raillait personne autre.

--Ne crions pas trop haut, répliqua son père,--et la leçon visait plus

Hélène que Paulette,--le pain sec, si nous ne prévoyons pas, deviendra

notre gâteau des Rois.

--A chaque jour sa peine suffit, répliqua Hélène, en lui offrant une

seconde tranche de jambon; l’Indigence est une Gorgone; si je la

regardais, les yeux dans les yeux, elle me pétrifierait.

Bernard accepta la tranche, distraitement, mais répliqua:

--Elle te pétrifie parce que tu en as peur; si tu plongeais ton regard

jusqu’au fond de ses prunelles, tu verrais t’y répondre un visage divin.

Ils ne poussèrent point aigrement le conflit, toujours prêt à se

réveiller entre eux, de l’intuition mystique et d’une vue terrestre des

apparences. Au sortir de table, dans leur chambre, Bernard eut ou crut

avoir l’explication totale du bel entrain d’Hélène.

--Tu sais, lui révéla-t-elle, j’ai rencontré sous le cloître de

l’hôpital le docteur Glenka. Incidemment, je l’ai averti que tu

consentirais à céder entre de bonnes mains ton Luyken. «Qu’il se garde

bien de le vendre ailleurs, s’est-il écrié. Je lui en offre _cinq cents_

francs, et demain, s’il veut.»

A cette proposition, Bernard, au lieu de s’épanouir, laissa deviner une

souffrance complexe: quoi donc! le livre choyé partirait si vite! Et il

eût préféré le vendre par l’entremise de Toustain.

--Quelle idée de mêler à cette affaire Glenka? Tu ne veux pas que nous

passions, dans son entourage, pour des miséreux; et tu l’inities aux

plus intimes de nos embarras!

--Oh! détrompe-toi, fit-elle en rougissant un peu. Je ne lui ai pas

confié le motif qui nous décide à réaliser cette affaire. Mais Glenka

est un ami vrai; il comprend notre position, et rendons-lui cette

justice: il ne nous l’a jamais fait sentir.

--Au moins, reprit Bernard, as-tu ton éventail?

Elle l’avait. Sans perdre un moment, de peur que Mme Bocquentin ne l’eût

déjà vendu ou n’en gonflât le prix, elle s’était assuré l’objet de sa

convoitise. Elle tardait à le mettre devant les yeux de son mari,

sachant la comparaison douloureuse qu’il ferait de cette bagatelle et du

chef-d’œuvre qu’elle lui coûtait.

--Je vais te le montrer, dit-elle sans élan, comme si, une fois son

caprice satisfait, elle fût aussitôt blasée.

Elle ouvrit un petit bureau Louis XV, une des reliques familiales que

Bernard avait jusque-là sauvées. D’un papier de soie elle dégagea le

minuscule éventail dont elle fit jouer les lamelles, puis s’en éventa

selon sa manière, à coups menus et rapides; avec un bruit sec elle le

referma et le tendit à Bernard qu’elle embrassa gentiment.

--Dis-moi qu’il est bien, qu’il est adorable. Je serais navrée s’il ne

te plaisait point.

Bernard approcha contre ses yeux l’éventail, examina en connaisseur (il

avait jadis commencé une collection de cornes ouvragées) les reliefs des

palmettes, la minutie diaphane de leurs entrelacs.

--C’est une jolie pièce, répondit-il, s’efforçant d’être chaleureux.

Mais deux réflexions le gênaient pour admirer le colifichet d’Hélène: il

pensait, malgré lui, au Sinaï de Luyken; et il supputait combien de

journées les siens auraient pu vivre avec les cent quatre-vingts francs

de l’éventail.

Hélène le remit dans le papier de soie; une mélancolie clairvoyante la

détachait de la chose désirée, à présent qu’elle pouvait dire: «C’est à

moi.»

--Il a plus d’un siècle, songea-t-elle tout haut. Trois générations de

femmes... Que de minauderies, de chimères, de futilités dont il fut le

confident! Et j’aurai l’air de prendre la suite. Mais je ne crois pas

être dupe, comme d’autres, des sottises du monde. Et pourtant, j’y

tiens, je ne puis m’en passer...

T’ai-je raconté, Bernard, mon rêve de la nuit dernière? Tu me conduisais

à ce petit bureau. Tu me disais: «Ouvre-le.» Tu me présentais la clef;

elle n’entrait pas dans la serrure. J’en pleurais de dépit. Un homme

venait, un étranger, de puissante stature, blond, vermeil de teint.

Celui-là t’offrait une clef neuve; elle allait. «Regarde maintenant, me

disais-tu.» Des écrins emplissaient le centre du bureau; j’en soulevais

les couvercles; tous mes bijoux de noces, et de plus beaux avec, me

lancèrent des feux ironiques, comme signifiant: «Regarde-nous et

oublie-nous. Tu nous vois et tu ne nous verras plus.»

Bernard, impressionné par sa confidence, proféra d’une voix pleine de

passion:

--Ton rêve n’est-il qu’un rêve? Nous le saurons plus tard. Mais, si tu

m’aimais autant que je t’aime, le monde n’aurait plus d’importance,

serait comme s’il n’était pas.

Il lui pressa la bouche d’un baiser grave, impérieux. Elle le rendit

d’une façon preste, expéditive et s’échappa, un instant, vers son

miroir, avant de descendre au magasin où des clients la réclamaient. La

même inquiétude qui la jetait d’une gaîté fantasque à des tristesses

inexpliquées l’enlevait loin de Bernard, de l’éventail et des bijoux

retrouvés dans son sommeil. L’intimité conjugale avait semblé la

reprendre; et, tout d’un coup, Bernard sentit qu’elle éludait encore

l’étreinte de son affection. Aprement déçu il trouvait cependant une

sorte de revanche dans la supériorité de son amour, et à l’improviste

lui revint le mot du grand rêveur: «Celui qui aime est plus divin que

celui qui est aimé.»

* * * * *

Le samedi arriva; la robe Directoire, le matin, n’était pas finie.

Hélène, hors de patience, se déclarait prête «à tout envoyer au diable».

Le chapeau qu’elle avait confié à une modiste pour le rajeunir lui parut

grotesque; elle le rajusta selon son goût. Il fallut prendre le temps

d’exercer ses doigts sur la harpe, de répéter les morceaux qu’elle

jouerait par cœur. Glenka, vers le soir, envoya chercher l’instrument.

--Je voudrais, murmurait-elle en s’habillant, être à minuit déjà, voir

cette réunion derrière et non devant nous. Si ma mémoire me lâche, je

m’arrêterai court. Tant pis!

La fatigue d’un travail trépidant, l’impatience de réussir, la peur de

voir mal jugés sa toilette ou son jeu la précipitaient à une si pénible

agitation qu’elle eût souhaité une maladie subite pour ne point se

rendre à cette soirée dont elle avait, malgré tout, follement envie.

Elle subissait _le trac_ des artistes qui ne se sont pas fait entendre

en public depuis longtemps. On lui eût proposé de franchir un gouffre

sur un tronc d’arbre scabreux, la perspective aurait été moins dure que

celle de jouer une heure devant des inconnus.

Bernard, se résignant à une corvée accidentelle qu’il supposait sans

conséquences, tâchait à lénifier l’énervement d’Hélène et à la

distraire. Le facteur, dans l’après-midi, apporta une lettre d’un

châtelain du Haut-Maine, bibliophile facétieux d’humeur, qui priait

Bernard de rechercher trois anciens livres rares, au titre baroque:

_Les Ténèbres de mariage_, goth. imprimé à Lyon.

_Les Allumettes du feu divin pour faire ardre les cueurs humains en

l’amour de Dieu_, auteur F. Pierre Doré, Paris, Bonnemère, 1540.

_La Seringue spirituelle des âmes constipées en dévotion._

Bernard s’ébaudit tout seul en apercevant ce dernier titre. Son

correspondant avait-il voulu le mystifier? Mais l’ouvrage était signalé,

sans nom d’auteur, sur des catalogues.

Il monta, lut la lettre à Hélène enfin victorieuse de sa robe; elle se

dilata d’un rire enfantin, et Paulette, rentrée de l’école, émit une

réflexion à sa mode:

--Cette seringue-là, maman et moi nous en aurions un peu besoin.

N’est-ce pas, maman?

Hélène avait bien d’autres soucis en tête que la spiritualité

«purgative». Elle essayait, une dernière fois, sa robe «infernale».

Adèle et Paulette, Bernard lui-même la complimentèrent: l’encolure

s’échancrait à ravir; les plis, sous la ceinture nouée haut, tombaient

comme ceux d’un péplum. Hélène, cependant, n’en était pas contente:

--Vous n’y connaissez rien, dit-elle à ses filles naïvement éblouies; il

manque à cette robe un je ne sais quoi où se distingue la bonne

faiseuse... Mon chapeau, je vous permets de l’admirer. Ce ruban de

velours bleu, ce n’était rien à mettre. Cette sotte Mme Bardelet m’avait

tortillé une horreur. Voyez comme je l’ai bien arrangé. Je devrais faire

des chapeaux; je gagnerais en une matinée, sans beaucoup de peine,

cinquante francs.

--C’est une idée, s’écria Paulette, et tu m’apprendras à en faire. Je

serais une gentille apprentie modiste.

Paulette se consolait mal de n’être pas invitée chez Glenka; elle

prétendait, ce soir, veiller jusqu’au retour de ses parents. Adèle fut

chargée de la convaincre qu’elle devait dormir. A quoi Paulette

répliqua:

--Comment veux-tu que je dorme? Je serai en esprit dans le salon du

docteur. J’écouterai maman jouer. Je verrai et j’entendrai à distance

_tout_, oui tout.

Hélène et Bernard partirent en laissant Mme Couaneau pour que les

enfants ne fussent point seuls jusqu’à minuit. Cette fin de journée

était exquise. Ils passèrent sous la longue nef d’une allée des

Jacobins. Les ramées des ormes rejoints au-dessus de leur tête

s’égayaient encore d’un grand souffle rose. A gauche, entre les feuilles

pendantes, assombries déjà, le crépuscule, d’un jaune de jonquille,

ressemblait à une prairie céleste où des oiseaux noirs se tenaient

immobiles. Hélène, en marchant, se calma; elle prit le bras de Bernard

et l’avertit:

--Il est possible que Jules soit invité. S’il te tend la main, sans

allusion à votre brouille, je compte que tu ne lui feras pas grise mine.

--Oh! répondit Bernard, satisfait d’apprendre que Jules voulait se

réconcilier, tu sais bien qu’avec mes rancunes on ferait, comme dirait

Lendormy, du mauvais cuir d’empeigne. Mais vous avez combiné cette

rencontre. Pourquoi toujours des cachotteries, des précautions

blessantes?

Glenka demeurait non loin de l’hôpital, dans un faubourg qui sentait la

campagne. Les fenêtres de son appartement, au premier étage, donnaient

sur la roseraie du Jardin des Plantes, et son horizon atteignait, vers

la droite, plus haut que les verdures, l’abside de la cathédrale.

Pleine de jardins, la rue qu’ils suivirent était, en cette saison, comme

une serre balsamique; l’odeur de la clématite, triomphatrice et

provocante, pareille à celles du poivre et du miel amalgamées, exaltait

le parfum des lauriers, des bouillonnants sureaux, des fleurs de tabac,

des chèvrefeuilles, des œillets et des lys.

Maintenant qu’elle approchait du logis de Glenka, les appréhensions

d’Hélène l’oppressaient à nouveau: l’anxiété de jouer et de mal jouer se

compliquait d’un trouble plus occulte, indéfini; son énergie déclinait

vers un abandon d’elle-même obscurément analogue à l’état hypnotique où

l’on se laisse agir comme si l’on était extérieur et indifférent à ses

actes. Pour se reprendre elle essayait d’oublier chez qui elle allait,

qui elle verrait. Elle regardait, au passage, des petites filles sautant

autour du cèdre d’une terrasse; elle écouta le rire attardé d’un merle

déchirant une charmille, le cri aigre et triste d’un paon, le

crépitement en rafale de mitrailleuses s’exerçant sur le coteau.

Ils pressèrent le pas; les invités de Glenka devaient être tous réunis.

Quand la porte du salon s’ouvrit devant les Dieuzède, sous la lumière

délicate que distillait du plafond une ampoule enclose dans une

corbeille de cristal ambré, parmi les toilettes et les uniformes, Hélène

ne discerna d’abord que deux choses.

La dame rousse, l’acheteuse de papier à lettres, et qu’elle savait être

la femme d’un chimiste bactériologue, Mme Macreuse se trouvait là, non

plus en rouge, mais en blanc avec un éventail de dentelle noire; à

l’entrée d’Hélène, du canapé où elle se prélassait, elle se retourna,

dans le nuage d’une écharpe de tulle, d’un air curieux et presque

impertinent.

Derrière elle, sur une table laquée, près d’une fenêtre, une douille

d’obus convertie en vase soutenait une gerbe éclatante de lys. Or,

Hélène avait dit à Glenka qu’elle raffolait des lys; comment n’eût-elle

pas reconnu dans leur présence une galanterie qui la visait?

La soudaineté de ces remarques s’éclipsa, parce qu’elle entendit Glenka

lui-même, empressé à sa rencontre, lui déclarer son enchantement de la

recevoir, elle et M. Dieuzède, au milieu de ses amis.

Il disait des paroles flottantes avec son débit un peu martelé et une

lenteur jouisseuse, comme dégustant les syllabes. Ses lèvres trop

vermeilles laissaient descendre au fond d’Hélène chacune de ses phrases,

ainsi qu’une gorgée d’une liqueur de feu. Pour l’instant, elle se

défendait mal contre le sortilège; elle croyait simplement écarter sa

peur morbide d’un auditoire peut-être hostile. Et, en effet, son

inquiétude passa tout d’un coup; elle ne chercha même pas des yeux la

harpe dressée dans un angle obscur, elle n’y pensait plus.

Les gens qu’on lui présenta lui firent peu d’impression; ce fut une

vingtaine d’ombres glissantes qui défila sur un écran. Elle observa

davantage la contenance réciproque de Bernard et de Jules. Celui-ci

aborda son beau-frère comme s’ils s’étaient vus la veille; Bernard lui

rendit sa poignée de main, sans effusion ni froideur. Les regards des

deux hommes se rencontrèrent à peine. Hélène fut heureuse de leur

officielle réconciliation, mais pour un motif qu’elle ne s’avouait

point: Glenka l’avait préparée, s’attribuant volontiers le rôle d’un

pacificateur irrésistible.

Jules, qui portait toujours au milieu du front sa mèche napoléonienne,

n’avait plus son teint de jaunisse et ses yeux d’halluciné. Plusieurs

mois d’un repos méthodique, sa jeunesse, une volonté sauvage de guérir

le redressaient vers un état presque normal. Il se rassit en face de Mme

Macreuse, centre imposant et parfumé du salon. L’amie de Woronslas

Glenka invita Mme Dieuzède à se mettre près d’elle sur le canapé. Hélène

se posa, légère et fine, contre les coussins, avec un juste milieu de

réserve et de laisser-aller où se prouva aussitôt sa vieille aisance

mondaine.

Mme Macreuse ne pouvait remuer les doigts ni tourner la tête sans

étinceler: aux pétillements bleus de ses bagues répliquaient les éclairs

de ses pendants d’oreilles et d’une épingle de diamants piquée dans son

chignon. Sous sa tunique d’un blanc crémeux, un transparent d’un vert

fluide suggérait de troubles mirages. Sa jupe, fendue par devant,

découvrait fort haut sa jambe droite croisée sur l’autre.

La proximité de cette luxuriante idole aurait pu faire paraître Hélène

grelue comme une soubrette. Au rebours, sa mise très simple disqualifia

les opulences de Mme Macreuse; la sveltesse de sa distinction fut mise

en valeur auprès de la cariatide qui avait escompté un contraste, pour

elle-même, avantageux. Les yeux d’Hélène, singulièrement animés, ses

joues dont un sang ému échauffait la pâleur, les inflexions de sa voix

que modulait une passion latente, tout jetait autour d’elle un éclat

juvénile. Sa voisine, par comparaison, sembla, se disait Jules, «une

belle pêche trop mûre».

Mme Macreuse déploya son vaste éventail noir et, d’un rythme majestueux,

le balançait devant sa poitrine fardée. Hélène ouvrit le sien; il

palpita entre ses doigts agiles; les petits clous d’argent des lancéoles

papillotaient; la transparence des lamelles renvoyait à son front des

ombres nacrées. Elle s’aperçut qu’on l’admirait, le referma

négligemment, le rouvrit et, tout en répondant à Mme Macreuse, elle

critiquait _in petto_ son nez trop incurvé, son bas de visage trop long.

Elle lui reconnaissait pourtant une certaine magnificence dominatrice,

due sans doute à sa puissante constitution, à sa richesse, à l’habitude

d’avoir tout vu plier sous elle. Était-ce une honnête femme? Des bruits

anormaux se chuchotaient sur sa conduite; mais aucun scandale ne l’avait

déconsidérée. Elle-même se donnait comme une émancipée; la décence

gourmée des provinciales, au Mans, excitait ses sarcasmes; dans une

ville où elle séjournait en passante, elle prenait des allures

ultra-modernes; à l’hôpital, quand elle allait voir les blessés, elle

étonnait jusqu’aux soldats par le décolleté de son langage. Elle se

vantait d’avoir posé devant Rodin pour le torse d’une Sapho restée à

l’état d’ébauche. Elle amusait Glenka avec des historiettes sur les

artistes, les gens de théâtre. Hélène se demandait, et ce n’était pas la

première fois:

--Qu’est-elle dans la vie de Woronslas? A-t-elle su se faire aimer?

Woronslas, en ce moment, campé sur le tabouret du piano, devisait d’une

manière paisible entre M. Macreuse et Bernard, entre les maris de deux

femmes qui pensaient à lui. Caressait-il là une de ces ironies secrètes

que masquait son affabilité? Hélène entendit qu’il proposait à Bernard

de prendre en dépôt quelques exemplaires d’un opuscule récemment publié

par le chimiste, sur les méthodes allemande et française en matière

d’analyse bactériologique.

M. Macreuse, homme chauve, replet, de mine placide, portant un lorgnon

bleuâtre, avait, se dit Hélène, comme savant et comme époux de sa femme,

«la tête de ses emplois».

Mme Macreuse, peut-être dépitée de voir Glenka faire cavalier seul hors

du cercle des dames, se montrait sémillante à l’endroit de Jules qui,

d’ailleurs, l’intéressait:

--Il paraît, monsieur, que vous utilisez vos loisirs en apprenant

l’alphabet chinois. Je croyais qu’une vie d’homme suffisait à peine pour

en savoir les quatre à cinq mille signes...

--Oui, répondit Jules avec son ton habituel de supérieure indolence, je

rééduque ma mémoire. Après ma blessure, elle était comme une forêt dont

je ne reconnaissais plus les chemins. Je n’y apercevais que des

clairières. Maintenant, j’y fraye des sentiers nouveaux.

--A Singapour, continua Mme Macreuse,--et elle pointa sur Hélène un coup

d’œil irritant,--la connaissance du chinois, pour mener vos coolies,

doit être bien nécessaire... J’aimerais étrangement visiter une

plantation de caoutchouc.

--Oh! madame, dit Jules, ce n’est rien de très extraordinaire.

Représentez-vous un verger immense, planté de beaux arbres. Entre eux la

terre est piochée, sarclée, afin d’empêcher les mauvaises herbes. Les

pluies, terribles là-bas, se dégorgent dans de larges drains. Un godet,

contre chaque arbre, recueille la gomme qui coule des incisions comme la

résine des pins. Plus curieux seraient les caoutchoutiers en pleine

jungle, des troncs hauts parfois de cent cinquante pieds; là-dessous, la

nuit dense, humide, suffocante; des tunnels de lianes où s’accrochent de

fabuleuses orchidées, et, à fleur du sol, des racines énormes qui

grouillent, se tordent comme un pandémonium de serpents...

--Je préfère un jardin français, interrompit Glenka, pressentant à

quelles insistances méchantes Mme Macreuse tournerait ses questions sur

les caoutchoucs.

--Tenez, même à cette heure, regardez le nôtre, quelconque et si

charmant.

Les volets d’une des fenêtres n’étaient point clos; Hélène, ravie de

quitter Mme Macreuse, d’autant que ses parfums composites

l’incommodaient, se leva, s’avança vivement vers le balcon. Bernard, M.

Macreuse, deux ou trois femmes la suivirent avec Brouland, venu par

complaisance et demeuré, jusque-là, pensif dans un fauteuil, tortillant

les pointes de sa barbe socratique.

Un reste de jour poudroyait sur le jardin, y laissait entrevoir, de

l’autre côté de la rue, autour d’une pelouse rectangulaire échancrée en

demi-cercle à ses deux bouts et bordée de fleurs amarante, une file de

rosiers, des ginériums aux tiges soyeuses pareilles à des plumes

blanches, un vase de pierre d’où bouffaient des têtes de pavots, et,

plus loin, au centre d’une seconde pelouse ronde et toute verte, la

statue d’un génie ailé. La rougeur des roses noircissait, leurs

blancheurs s’allégeaient, se faisaient neigeuses. La nudité fleurie des

parterres s’appuyait au mur d’une terrasse; les tilleuls d’un bosquet se

massaient en sombre contre un balustre. La nuit qu’ils accueillaient

avivait la fraîcheur d’aube des roses, et, du sable des allées,

ressortait une vague lumière blonde, subtile comme un dernier souffle

qui va s’évaporer.

--Ces harmonies crépusculaires, songea tout haut Bernard, m’évoquent la

cadence d’un motet palestrinien.

--Pour moi, dit Glenka, je vois ces rosiers pareils à des dames de cour

en falbalas, debout, tête inclinée, sur le passage du roi et de la

reine.

--Où est le roi? demanda Mme Lalotte, la petite femme au nez pointu qui

était entrée un jour dans la librairie, lors de l’altercation entre

Bernard et Jules.

--Le roi est absent, répondit Glenka, d’un ton doucement persifleur qui

signifiait peut-être: Pour vous, le roi n’y est pas.

--Et la reine? s’enquit M. Macreuse, dévisageant Woronslas d’un air de

curiosité discrète.

--La reine! Mais, proféra le docteur d’une voix tranquille en même temps

qu’il s’inclinait vers Hélène, c’est notre amie, Mme Dieuzède. Tout à

l’heure, sa harpe enchantera le sommeil du jardin.

Hélène, sans relever le compliment, se récria:

--O ma harpe! Je l’oubliais. Pourvu que des cordes n’aient pas sauté!

Bernard, as-tu apporté des cordes?

Il fit signe que non, ahuri de cette apostrophe, secoué dans la

contemplation du soir mourant où il se perdait. Elle hocha la tête et

s’élança pour vérifier l’état de son instrument. Par bonheur, les

cordes, sauf une, étaient intactes. Mais le transport et la température

en avaient dilaté le métal; elle dut, avec patience, les remettre au

diapason.

Une partie des invités se dissémina hors du salon, dans la vaste chambre

contiguë, celle où couchait Glenka. Il y avait là sept médecins et deux

chirurgiens, «toute une faculté, pensa Jules, si les apothicaires ne

manquaient». On eût dit, en effet, que Glenka s’était plu à rassembler

chez lui un album varié de figures médicales. Lui-même représentait le

médecin amateur et dilettante, au rebours du méditatif Brouland, sans

cesse tendu vers des cas à définir, à classer, sorte de diagnostic fait

homme. Il y avait aussi le docteur politicien, sous l’aspect de M.

Fauchard, député en herbe, personnage ventripotent, remarquable par un

nez de pitre et un crâne piriforme qui rappelait les caricatures de

1840. Le jeune docteur Sautel, imberbe et freluquet, si la guerre ne

l’eût lié à un hôpital, aurait excellemment réalisé le médecin

commerçant, ingénieux à multiplier les visites et supputant sa clientèle

comme un charcutier ses boudins. Au contraire, le docteur Dareste, pâle

et diaphane, avec un profil d’ascète, perpétuait le type du vieux

praticien compatissant qui laisse sur la cheminée du malade pauvre une

aumône. Il écoutait son confrère Lechaptois, correct, de même que lui,

en sa redingote, et grave à la manière d’un portrait d’ancêtre enfumé,

lui vanter un nouveau sérum antituberculeux.

Mais l’attention se concentrait autour de deux sommités chirurgicales,

le docteur Surin, le docteur Laboré, et de sir Macdonald, un médecin

anglais venu de la Nouvelle-Zélande pour travailler en volontaire dans

les hôpitaux français. La grosse tête bovine de Surin, enfoncée entre

ses épaules, se penchait selon l’inclinaison professionnelle de

l’opérateur attentif à l’organe qu’il ampute, fend ou recoud. Il parlait

d’un ton mesuré; ses gestes étaient minutieux et lents. Laboré, haut,

maigre, d’une maigreur durement charpentée, accusait sur son visage

effilé, bilieux, qu’une barbe châtain rendait plus sévère, les rides

d’énormes fatigues; et, au fond de ses yeux perspicaces, les tristesses

de trois ans de guerre, d’innombrables spectacles cruels s’étaient

inscrites comme à jamais.

Sir Macdonald, en revanche, très à l’aise dans son uniforme kaki,

exhibait une membrure d’athlète, des joues rubicondes; ses prunelles

naïves et narquoises s’écarquillaient souvent d’un rire silencieux. Tout

paraissait l’étonner et, plus encore, l’amuser. Assis auprès de Surin

qui rappelait avec Laboré leurs dures années communes d’étudiants sans

patrimoine, il les examinait, le menton au creux de sa main dont le bras

s’accoudait sur son genou, et son air d’admiration restait

malicieusement ébaudi.

La plupart de ces médecins, mélomanes ou sensibles aux voluptés

musicales, attendaient d’une attente aimable l’audition promise. Ils

trouvaient un plaisir, sinon un intérêt, à se retrouver ensemble chez un

hôte accueillant et riche. Aussi, leurs présences simultanées ne

frappaient Hélène d’aucune impression morose; même, elle en recevait une

confuse sécurité; elle vouait aux médecins un culte de femme maladive,

en tant qu’ils semblent détenir une force guérisseuse et libératrice.

Mais, tout en resserrant les chevilles de sa harpe parmi les rumeurs des

voix, elle demeurait si _dédoublée_, si libre de ses gestes apparents

qu’elle suivait le caprice d’une enquête intime dont elle ne voulait pas

voir l’imprudence.

--De toutes les femmes qui sont ici, plus d’une est ou fut la passion de

Woronslas. Quelle est maintenant la préférée?

Ce n’est point l’heureuse et grasse Mme Surin. Je lis dans son œil rond

et bleu, à fleur de tête, la quiétude d’une vie sans ombre.

Ce n’est pas non plus la grande et douce Mme Laboré; sous ses bandeaux à

la Vierge, elle garde quelque chose d’une pensionnaire de couvent. Qui

la concevrait flirtant même avec Glenka? Bernard lui raconte pourquoi il

préfère au chant grégorien l’art palestrinien. Et elle prête l’oreille à

sa métaphysique; elle n’a pas l’air de s’ennuyer!

Serait-ce la petite Mme Lalotte dont le mari, pour ses affaires,

s’absente un peu plus qu’il ne faudrait? Elle est bien maligne et

gracieuse comme une souris. Mais le docteur lui a fait comprendre que

«le roi est absent». Si, malgré tout, cette affectation d’indifférence

était une comédie concertée entre eux? Le règne de Mme Macreuse décline

visiblement, et Woronslas peut-il se passer d’aimer ou d’être aimé?

Serait-ce?...

Ici, Hélène baissa tout d’un coup le rideau sur cette revue féminine. Au

centre de la kyrielle une idée dangereuse, sinon angoissante, venait de

surgir; elle lui barrait le passage, ne voulant plus chercher ni

deviner.

Glenka, au même instant, s’approcha d’une façon très calme, et, comme

elle avait fini de s’accorder, il transporta légèrement la harpe entre

ses bras robustes vers le milieu du salon. Non, ses manières ne

trahissaient rien d’amoureux; il ne serait qu’un ami, un ami de

rencontre. Hélène, dans une disposition apaisée, attirant la harpe entre

ses genoux, inclina son front vers l’instrument et ses deux mains s’y

courbèrent, l’une à l’endroit, l’autre à l’envers des cordes, comme

celles d’une brodeuse qui va passer un fil d’or le long de la soie

tendue sur un métier. Quand elle tenait ainsi contre son corps le

triangle en V de sa harpe, fermé en haut par la crosse serpentine et

appuyé à la colonne dorée, orgueilleuse et raide, où étaient ciselées

des chimères, Hélène étreignait une idole, une figure du monde tel que

ses désirs de femme le convoitaient obscurément.

Un silence quasi religieux éteignit les conversations; seul, l’éventail

de Mme Macreuse fendait l’air d’un battement sournois.

Hélène, afin de s’animer, joua d’abord un Prélude d’une forme régulière,

impersonnel à la façon d’un exercice. Elle était charmante à regarder,

entrelaçant les lignes des traits sous les fuseaux prestes de ses

doigts. Tantôt ils avaient l’air de caresser les cordes, tantôt sa main

gauche, s’éployant sur elles, les pinçait avec âpreté. Mais, quand elle

eut achevé, les applaudissements furent sobres; on se réservait pour la

suite, et Glenka entendit Mme Macreuse bourdonner derrière lui:

--C’est bien sec.

Il se hâta de célébrer l’instrument et le jeu d’Hélène:

--Comme les sonorités de la harpe se meuvent dans une lumière

intellectuelle! On croirait que Mme Dieuzède, au bout de ses phalanges,

sème des gouttes de soleil. Je songeais, en l’écoutant, à ce poète

ancien qui comparait les mains des fileuses aux feuilles des peupliers

murmurantes au toucher du vent.

--Tu dis vrai, appuya Brouland, la harpe chante ce que la raison

perçoit; elle analyse, elle détache; elle ne veut pas émouvoir les fonds

vagues de l’inconscience.

--A l’opposé de l’orgue, observa Bernard, dont les complexités

polyphoniques nous immergent dans une sorte d’indéfini.

--Et pourtant, contesta Hélène, quoi de plus _sensitif_ que la harpe au

milieu d’un orchestre!

Elle exécuta une Sarabande de Rameau, galante, mais cérémonieuse ainsi

qu’une danse sacrée. Les arpèges, drapant le motif de leur timbre

fastueux, rappelaient à Bernard, chaque fois qu’il le réentendait, ces

manteaux de l’ordre du Saint-Esprit où, sur la pompe du velours, se

jouent des langues de feu rutilantes.

Le morceau charma visiblement l’auditoire; dans les rythmes et le dessin

mélodique les imaginations pouvaient insérer des formes picturales, les

fantômes de révérences et de pas cadencés; peut-être parce qu’on vivait

sous la loi d’airain d’une effroyable guerre, discernait-on mieux la

noblesse d’un art paisible fait pour éterniser des illusions radieuses.

Durant le silence d’une pause, d’un tilleul du jardin, un rossignol

lança une vocalise imprévue; ses coups de gorge délirants se perdirent

ensuite parmi les sons de la harpe qui posait de solennels accords.

Mais, à cet accompagnement insidieux, Hélène avait frissonné; elle

termina la Sarabande avec une exaltation contenue; l’ampleur de la

reprise finale se dilata, comme portée sur les ondes graves d’une

cloche.

Dès lors, l’assistance était conquise; Mme Macreuse elle-même battit des

mains; Sir Macdonald déclara: «Splendide! Splendide!» Hélène, excitée

par le succès, attaqua intrépidement sa Fantaisie romantique. Au-dessus

d’un chant languide elle fit déferler des tourbillons sonores, toutes

les virtuosités d’un lyrisme hors de mode, mais qu’elle rajeunissait par

sa fougue d’interprétation. Si elle avait un jeu quelquefois peu

correct, les auditeurs n’en étaient pas moins enlevés au souffle

impétueux de la mélodie comme dans un songe élyséen. Par instants, les

mains vertigineuses, se faisant vis-à-vis, entre-croisaient des orbes de

traits éblouissants; ou bien le clavier, sous la parabole météorique

d’un _glissando_, dans toute sa largeur, frémissait.

Il semblait vraiment à Woronslas qu’une clarté diffuse, sortie d’Hélène,

ondoyait autour de ses joues, sur ses cheveux et jusqu’aux pointes de

ses doigts où il croyait voir le sang bondir, étinceler. Ce prestige

qu’il mêlait aux incantations de la musique, il se délectait à en être

la dupe, il aurait voulu le prolonger sans terme. Il avait entendu de

grands artistes; pourquoi aucun d’eux ne l’avait-il comblé d’une extase

aussi profonde? Il écoutait bruire les sons éthérés, comme des épis

mûrs, quand une brise les émeut. L’espace et le temps réels

s’obnubilaient devant son âme. Lorsque les dernières notes expirèrent,

il éprouva une déception, presque une peine à s’apercevoir que c’était

fini. Mais l’enthousiasme de ses invités se déchaînait; on s’élança vers

Hélène, on l’assaillit de compliments sincères.

--Oh! madame, s’écria, ravie, Mme Laboré, avez-vous au moins quelque

plaisir à nous en donner tant?

Il fallut, malgré tout, que Mme Macreuse glissât dans ses louanges un

dard oblique:

--La harpe, bien des fois, m’avait paru dure, sans nuances, aride un peu

comme le clavecin. Vous, vous la faites vibrer autant qu’une poitrine

amoureuse...

Hélène, qui se sentait fébrile, alla respirer sur le balcon. Le ciel

nocturne s’illuminait, lourd de clartés et blanc comme un cerisier en

fleurs; les étoiles lui parurent plus larges que les autres soirs. Vers

le sud, Jupiter flamboyait tel qu’une comète; il avait l’air d’une

torche qu’eût tendue un invisible bras.

--Jamais je n’ai vu Jupiter si beau, dit Woronslas, tout d’un coup, près

d’elle. Vous souvenez-vous de sa conjonction, le 12 février 1916, avec

Vénus?

--Si je m’en souviens! répondit Hélène, étourdiment enivrée. De mes

fenêtres, à Portzic, je suivais le crépuscule. Le couchant était pur;

les deux astres marchaient l’un vers l’autre. Jupiter se montrait le

plus bas sur l’horizon; sa lumière faisait deux flèches dorées... On eût

dit, un moment, qu’ils allaient se toucher, se fondre. J’en fus

troublée; j’y lus un présage de péripéties désolantes, d’un chaos dans

le monde et dans notre existence.

--Vous aviez tort, _chère amie_, vous aviez tort. Moi aussi, j’ai

regardé cette chose étrange, et j’en ai tiré un présage de bonheur...

En même temps que la voix de Woronslas, s’assourdissant, imprimait à ces

mots la gravité tremblante d’un aveu, il posa légèrement ses doigts sur

la main d’Hélène qu’elle avait appuyée au fer du balcon; et un trait

fulgurant, dans l’ombre, partit de ses yeux éperdus. Hélène recula sa

main d’un mouvement subit et offensé, comme au contact d’une lame

ardente. Elle retourna la tête et vit s’avancer Bernard qui précédait le

docteur Lechaptois tenant un morceau de musique à deux parties.

--Hélène, dit Bernard, épanoui et tranquille, le docteur voudrait te

proposer un duo. Mais je crains bien que tu ne puisses le satisfaire...

--En effet, madame, expliqua Lechaptois--il passait pour un bon

violoniste,--j’ai là une pièce de Saint-Saëns, harpe et violon, exquise.

Vous plairait-il de la déchiffrer?

Hélène, sans répondre, prit la musique, et, rentrée à l’intérieur du

salon, la feuilleta d’un geste machinal, absente de ce qu’elle

examinait.

--C’est trop difficile, exprima-t-elle enfin, la gorge encore émue, et

pâle de la secousse qu’elle n’avait su annihiler. Un déchiffrage en

public, et d’un morceau pour la harpe où il faut que les yeux fassent la

navette de la partition sur l’instrument, mais vous n’y pensez point,

docteur! Vous me croyez une virtuose; je ne suis qu’une ravaudeuse...

Lechaptois protestait avec des phrases enveloppantes. Glenka, vaguement

nerveux, intervint:

--Ne tourmentez donc pas Mme Dieuzède. Elle nous a donné plus que nous

ne méritions. Un autre jour, si elle veut bien, vous essaierez tous deux

cette Fantaisie.

Bernard, quelque myope qu’il fût, avait remarqué je ne sais quoi

d’anormal sur les traits d’Hélène:

--Ma chérie, lui demanda-t-il en confidence, es-tu souffrante d’avoir

trop bien joué?

--Un peu, murmura-t-elle. Oh! ce n’est rien du tout.

Elle s’assit, de nouveau souriante, entre Mme Laboré et Mme Surin,

pendant que le docteur Lechaptois, accompagné au piano par Mme Macreuse,

commençait une sonate de Grieg. Debout derrière la pianiste, Woronslas

tournait les pages. Cette occupation le divertit des remous d’anxiété et

d’espoir où son cœur s’agitait plus qu’il n’aurait voulu. L’accueil

d’Hélène à son manège amoureux le laissait perplexe: indifférente,

eût-elle réagi si violemment? Mais le sursaut de sa résistance semblait

l’avertir qu’elle ne se rendrait pas sans un long siège. Auprès d’autres

femmes, il aurait joui de son incertitude; la phase palpitante d’un

sentiment, c’était, pour lui, celle du désir avant l’assurance de

n’avoir plus à désirer. Mais il s’étonnait de trouver si désolante cette

perspective qu’Hélène, peut-être, resterait hors de ses prises.

Qu’avait-elle donc d’extraordinaire, sauf sa douloureuse puissance de

vibration? Quant au scrupule de trahir un ami candide, tel que Bernard,

et de ravager la vie d’une femme apparemment droite jusque-là, il ne s’y

arrêtait pas une minute. Bernard, trompé, serait un mari d’autant plus

heureux; son épouse s’appliquerait à dorloter ses illusions. Elle-même

connaîtrait enfin les grands délires dont elle avait soif; et Glenka

voulait envisager cette liaison possible selon le vulgaire sophisme d’un

héros à bonnes fortunes; en présence d’un homme digne d’être distingué,

une femme vertueuse, mais capable de passion, ne lui sait jamais gré

s’il respecte son repos.

Hélène jouait de son petit éventail et, péniblement, se reprenait.

--A l’avenir, se disait-elle, j’éviterai avec _lui_ les rencontres

compromettantes. Je ne puis pourtant lui interdire notre porte. Dois-je

me grossir les périls?

De même que, tout à l’heure, l’hommage des lys, l’encens d’une séduction

discrète en sa violence adulait sa vanité. Une dizaine de femmes étaient

là; et, pour elle seule, la fête se déployait. A moins que Glenka ne se

moquât d’elle, comme des autres, et ne songeât qu’à s’amuser?...

De biais, par intervalles, elle le scrutait, penché vers Mme Macreuse,

entre les bougies du piano. Elle n’admirait plus, comme à d’autres

heures, l’exotisme de son profil, l’étrangeté de sa tête oblongue

casquée de cheveux drus, son teint d’une couleur chaude où la peau brune

faisait mieux éclater la vigueur du sang, ni son air d’assurance fondu

en douceur voluptueuse. Elle interrogeait le feu noir de ses prunelles

et ses lèvres:

--Combien de fois avez-vous répété à l’oreille d’une nouvelle amie un:

«Je vous aime», et persuadé le même mensonge en croyant dire vrai?

La figure de Woronslas manifestait un sérieux, une contention que la

lecture de Grieg ne suffisait pas à justifier.

--Est-ce à moi qu’il songe? Mais que m’importe! Je ne veux pas, je ne

dois pas songer à lui.

Elle savait les risques et les désastres impliqués dans une folle

aventure; elle en éloignait presque violemment l’idée. Néanmoins,

quelque chose, au fond d’elle, s’attristait d’y renoncer.

Sur le vertige de ses impressions la nostalgique sonate roulait comme un

brouillard de pluie au-dessus d’un torrent. Les saccades des rythmes,

les impétuosités morbides et les mièvres langueurs de la mélodie lui

réitéraient: «Laisse-toi vivre; ton infini est dans l’éphémère; le

bonheur, c’est de sentir effrénément. Saisis-le, s’il vient; sinon, il

ne repassera plus.»

Hélène devinait à la furie crispée ou aux mollesses trop caressantes du

jeu de Mme Macreuse que celle-ci, par la musique, menait une offensive

de désespoir, s’acharnant à reprendre des positions perdues. Si

Woronslas avait donné quelque chose de lui-même à cette créature

oppressive et rouée, tout portait à croire qu’il se libérait d’elle.

Pour qui, maintenant, il la délaissait, Hélène le voyait trop. Tentée

d’en triompher, elle rabrouait néanmoins cet orgueil par un autre

orgueil, celui de son honneur intact.

--Qu’il me préfère à telle ou telle, je n’en ai souci. Il comprendra que

je ne veux pas être sa _fantaisie romantique_.

Mais, lorsque Mme Laboré, dont la voix était captivante, chanta

_l’Invitation au voyage_, de Duparc, cet appel à l’impossible évasion

suffoqua Hélène d’un sanglot. L’essaim des félicités inconnues

tourbillonnait autour de sa tête et multipliait au plus profond de ses

fibres comme la piqûre d’aiguillons voraces.

Le docteur Lechaptois s’était mis auprès d’elle; il la pria de se faire

encore entendre sur la harpe; Mme Surin et Mme Laboré insistèrent. Elle

joua, mais sans enthousiasme, comme se méfiant d’elle-même, d’anciens

airs irlandais d’une fruste mélancolie et une romance de Haydn qu’on

trouva charmante dans sa simplesse.

--Quelles sont les paroles de cette romance? voulut s’enquérir Glenka,

cherchant à renouer un entretien qui ne fût pas insignifiant.

--Je ne sais plus, répondit-elle, d’un ton quelque peu froid.

La romance commençait par les mots: _Celle que j’aime_... Elle le savait

fort bien; mais, entre eux, la moindre allusion aux choses de l’amour

devenait scabreuse.

Woronslas l’emmena, et tout le monde les suivit, dans la salle à manger

où des boissons et des friandises les attendaient. Cette pièce, plus

fraîche que le reste de l’appartement, lui servait alors d’atelier. Sur

un chevalet, très en évidence, le portrait de Bernard attira les

commentaires admiratifs des connaisseurs.

--Vous êtes étonnant, dit Laboré, pour fixer avec des traits presque

aériens l’essentiel d’un visage. Celui de M. Dieuzède est délié comme

une vision et pourtant d’un précis qu’Ingres n’eût pas désavoué.

--Je dois plus à mon modèle qu’il ne me doit, répondit Woronslas,

gracieusement tourné vers Bernard. M. Dieuzède est inestimable...

Bernard, que Sir Macdonald absorbait dans une conversation d’allure

sérieuse, n’eut pas l’air d’avoir entendu. Hélène fut heurtée de cette

parole; elle n’en démêlait pas l’intention voilée ou l’immorale

désinvolture. Proféré par Woronslas, tout éloge de son mari la blessait.

Peut-être ne prétendait-il qu’insinuer:

--Je dois à M. Dieuzède, au portrait que j’ai fait de lui, d’avoir pu

connaître sa femme.

S’il estimait vraiment Bernard, Hélène s’était donc, tout à l’heure,

abusée sur son implicite aveu? Elle souffrait de l’énigme, sans

comprendre que le tourment de sa curiosité implantait dans son être

intime la présence d’un homme qu’elle se targuait d’en bannir. Comme

Glenka, s’inclinant contre elle, l’interrogeait:

--Voulez-vous, chère madame, du champagne à la glace ou du thé

bouillant?

Elle fit, par inadvertance, une réponse qu’il put trouver mortifiante:

--Ni l’un ni l’autre; un peu d’eau pure, voilà tout.

Mme Macreuse, assise vis-à-vis d’eux, entretenait le docteur Sautel des

qualités de poires qu’elle préférait:

--Il y a une espèce que j’apprécie en hiver, les poires de

_bon-chrétien_.

Sa boutade baroque, dont Sautel rit d’un rire niais--car il n’en avait

pas la clef--visait, par delà Bernard, Hélène en la prévenant que, si le

mari était aveugle, elle-même surveillait son jeu avec Glenka.

L’amour-propre d’Hélène se rebiffa sous l’insolence d’un tel

avertissement:

--Ah! cette dame m’interdirait d’être aimable? Tant pis pour elle!

Et, comme en signe de défi, elle se pencha légèrement du côté de Glenka,

prit une mine de gentillesse confidentielle, loua l’ordonnance exquise

de la collation disposée sur la table, les pots à bière en vieil étain,

les verres cerclés d’or et peints de fleurettes blanches qu’il tenait

d’une tante alsacienne; mais elle s’étonna d’un sucrier d’argent qui

affectait, avec ses anses et la pointe de son couvercle, la forme d’une

urne funéraire, d’ailleurs élégamment ciselée.

--Tout cela m’est indifférent, répliqua Woronslas après l’avoir écoutée

d’un air mélancolique, et parlant assez bas pour n’être entendu que

d’elle. Je croyais vous être agréable, et vous n’acceptez rien de moi!

Elle consentit à croquer quelques bonbons, deux gâteaux secs; de la

minime satisfaction qu’elle lui octroyait, prévoyait-elle qu’il

induirait toute la fragilité de sa défense? Elle se plaisait à braver

Mme Macreuse et son espionnage outrecuidant. Mais, envers Glenka, la

plus frivole des concessions devenait un gage dangereux.

Ils se turent; Mme Laboré, dégustant un sorbet, disait au docteur:

--Après les délices de l’esprit, vous nous offrez celles de...

--... La chair, acheva Sir Macdonald, et la naïveté de son mot provoqua

une hilarité contenue.

--Les bonnes choses sont faites pour être savourées, confirma Mme Surin,

en même temps qu’elle entamait un baba juteux.

--Ne trouvez-vous pas, mon ami, osa protester Dareste, que nous sommes

des monstres de nous régaler pendant que nos prisonniers crèvent de

faim?

--Chacun son tour, répondit Glenka. Aux Dardanelles, nous mangions des

confitures pleines de mouches. Le sable craquait sous nos dents; il y

avait de la cendre dans notre boule de son. Demain, peut-être, nous

recommencerons ailleurs. Ce soir, prenons les joies, puisqu’elles se

laissent prendre. C’est l’Ecclésiaste qui l’enseigne: «Jette ton pain

sur les eaux passantes; au bout d’un long temps, tu le retrouveras.»

--Pourquoi les forts, j’entends les heureux, moralisa Jules oubliant les

menaces de son infirmité, aliéneraient-ils une part de leurs jouissances

au profit des misérables? En ont-ils même le droit?

--Nous sommes tous des faibles, s’exclama Bernard, et si les souffrances

des autres nous laissent insensibles...

Mais sa réflexion s’étouffa parmi la rumeur générale. Le docteur

Fauchard nommait une dame célèbre qui, par une cynique impudence, avait

offert à une autre deux cent cinquante mille francs pour qu’elle

divorçât et lui concédât, en toute propriété, son mari. Mme Macreuse

essayait d’excuser ce marchandage:

--Au moins, celle-là ne cache pas son jeu... Et, regardant très en face

Hélène indignée, elle poursuivit:

--Avouez-le, madame, une femme qui se respecte ne doit avoir un amant

que si sa fortune l’assure de ne rien lui coûter.

Hélène riposta, plus acerbe qu’il n’aurait fallu:

--Mais, quand une femme est riche et que son ami l’est moins, ne

l’expose-t-elle pas à des soupçons infamants?

Cette passe d’armes, entre elles deux, fut brève et sourde. Mme Laboré

traversa leurs voix de la sienne, paisible, presque virginale:

--Le plus simple, il me semble, est de rester une honnête femme.

A l’horloge du vestibule, la demie de onze heures avait sonné; Jules

devait regagner son hôpital vers minuit; Hélène se souvenait que Mme

Couaneau attendait, au logis, le moment de s’en aller. Jules et les

Dieuzède prirent ensemble congé du docteur. Hélène se vit, de nouveau,

régalée des louanges de Mme Laboré et de M. Lechaptois. Elle accueillit

avec de froides nuances celles que daigna redire Mme Macreuse. Glenka

réserva les siennes pour l’instant où il les raccompagna. Hélène

s’efforça de sourire, comme si aucun nuage n’eût offusqué le regard

qu’ils échangèrent. Elle mit seulement une retenue discrète à toucher de

ses doigts déjà gantés la main qu’il lui tendait.

Sur le palier il arrêta Bernard et, à mi-voix:

--Vous savez, cher ami, le Luyken, c’est entendu... Un de ces jours,

j’irai le prendre.

Bernard s’inclina en signe d’assentiment, mais n’eut le courage que

d’émettre un rapide: «Merci.» Donc, c’en était fait; son Luyken allait

partir! Aussitôt, néanmoins, il réagit sur sa peine en la définissant:

--Se séparer d’une seule chose aimée, pensa-t-il, serait-ce plus amer

que tout quitter?

Par intervalles, ce soir-là, il avait pu oublier qu’il était pauvre; le

mot de Glenka, sans le vouloir, le remettait salutairement à son niveau.

Et le succès d’Hélène le consolait du grand vide où s’était, pour lui,

traînée la réunion.

Avec sa femme et Jules il descendit la rue Prémartine, contre le mur du

jardin aux roses. La tranquillité du silence imprimait à leurs pas un

rythme solennel; des réverbères distants et troubles éclairaient

confusément les trottoirs. Mais, de la nuit splendide, une blancheur

coulait sur la chaussée poudreuse. La palpitation des astres semblait

proche de la terre ensommeillée; plus à l’ouest que tout à l’heure,

Jupiter élevait son épée ardente parmi les armées des cieux qui

s’échelonnaient en scintillant sur les routes éternelles.

Meurtrie de chocs poignants et saturée de mollesses tentatrices, Hélène

se recueillait, cherchait à ressaisir son être en désarroi. Mais Jules,

curieux de ce qui s’était dit entre Sir Macdonald et Bernard, le

questionna:

--Ce médecin t’a révélé des choses intéressantes? J’ai vu que tu lui

donnais ta carte.

--Oui, expliqua Bernard après une sourde hésitation, il a rencontré sur

le front anglais Fergus Fergusson; il pourra savoir sa présente adresse;

il me l’enverra.

--Qu’en veux-tu faire? objecta Jules, plus irrité en apparence que

satisfait du renseignement. Laisse-moi le soin de lui écrire, quand

j’aurai constitué ma société...

Bernard se douta que Jules tournerait à son seul profit l’opportune

indication. Devait-il donc toujours se repentir d’être loyal et

confiant? Mais Jules, sans insister, obliqua vers un autre sujet

l’entretien:

--Quel homme fort et beau, ce Glenka! Ah! si j’avais une santé comme la

sienne, l’avenir que je me bâtirais!... Les femmes qui l’entourent sont

visiblement fascinées par lui, sauf cette Mme Macreuse...

--Tu crois qu’elle le domine? fit Hélène s’évertuant à une intonation

négligente.

--En tout cas, elle l’a dominé.

--Est-ce possible? Une créature dénuée d’illusion, venimeuse avec

volupté, peut-elle donc faire accroire qu’elle aime?

--Elle est perverse, puissante, drôle quelquefois. Elle l’amuse, elle

l’humilie peut-être. C’est ce qu’il faut à ce vainqueur fatigué

d’hommages. Je le trouve, au reste, sous son aménité supérieure, très

énigmatique.

--Un artiste, répliqua Bernard qui croyait devoir défendre un hôte, un

ami, ne peut pas ressembler à tout le monde. Un artiste sans

excentricités serait comme un dromadaire sans bosses.

--Il avait de bien beaux lys, exprima, pour ne pas rester muette,

Hélène.

La flûte lasse d’un rossignol, dans les tilleuls du jardin, gémit et se

tut.

V

Le surlendemain de la fatidique soirée, Bernard, en prévision des deux

échéances prochaines, du trimestre qu’attendait Bonfils et de la traite

remise d’avril à juillet par Durel, alla retirer au Crédit Lyonnais la

moitié de son chétif dépôt.

Devant le guichet de la caisse, il se trouva vis-à-vis d’un prêtre long

et raide dans une douillette cossue; sa mine de vieux citron, ses lèvres

sèches, ses yeux en vrille lui firent reconnaître le client qu’avait

scandalisé _Madame Bovary_. Par un scrupule de politesse il souleva son

chapeau; l’abbé toucha le sien, comme il eût salué un inférieur tenu à

distance, et détourna la tête avec une rogue antipathie.

Bernard n’en eut aucun émoi, sachant de quel personnage sa vocation

d’être humilié lui infligeait la rencontre.

L’abbé Ragot,--il l’avait appris de Toustain,--était le fils cadet d’un

meunier sarthois riche et d’une féroce ladrerie. Les gens du pays

racontaient que le fils aîné de cet homme, ayant fait au régiment

quelques dettes criardes, était venu supplier son père de lui avancer

vingt louis; et, comme le meunier, au lieu d’ouvrir sa bourse, le

chargeait d’invectives, ce garçon, faible de cervelle, courut se jeter

dans la rivière près de la roue du moulin. Un chemineau demanda cent

sous pour plonger et repêcher le cadavre.

--Cent sous! Dame non! répondit le père, il remontera ben tout seul.

Ce bourreau d’écus était mort, et l’abbé Ragot devait à son héritage une

indépendance d’allures dont ses confrères ne lui savaient pas trop bon

gré. Dans une ville où le clergé gardait le pli des dignes attitudes, on

lui reprochait de spéculer cyniquement, de s’asseoir sous le hall des

banques, étudiant la cote, à l’affût des bruits de bourse. Il semblait

entrer là comme en sa véritable église. Afin de pallier sa passion

cupide, il affectait une impeccable rigueur doctrinale, des sévérités

d’intégriste. Il cherchait à prendre figure, dans le diocèse, de

quelqu’un d’important; depuis la guerre il s’offrait parfois à suppléer,

auprès d’élégants auditoires, les prédicateurs mobilisés. Ses ministères

pieux ne l’empêchaient pas de suivre d’un œil averti la hausse ou la

chute des valeurs. Ce matin, il venait empocher la plus-value d’un titre

métallurgique, monté de cinq cents francs à quinze mille, et qu’il

croyait vendre au bon moment.

Bernard vit les quinze billets de mille glisser des doigts du payeur aux

mains expertes du prestolet boursicotier et dans les profondeurs de sa

soutane. Le rapide spectacle l’attrista; il aimait les prêtres et se

faisait de leur mission un très pur idéal. Mais une pensée plus

personnelle appesantit son déplaisir: cette liasse qui gonflerait

stérilement le portefeuille d’un joueur scandaleux, s’il en avait

disposé lui-même, aurait été la délivrance des siens! Et, quand le

mauvais riche repassa devant lui, hargneux, comme pressé de fuir son

contact, pour la première fois Bernard eut à réprimer un sentiment

pareil à _l’envie du pauvre_, à une révolte contre l’apparente iniquité

des répartitions temporelles.

La contenance hostile de l’abbé Ragot lui démontrait aussi que,

certainement, cet ecclésiastique avait discrédité de son mieux la

librairie. Voilà pourquoi les acheteurs bien pensants demeuraient si

clairsemés! Jules avait donc raison: Bernard n’était pas fait pour le

commerce; Bernard ne réussirait pas!

Cette probabilité: _Je ne réussirai pas_, devenait écrasante en face

d’un chaotique avenir. Si la guerre durait encore un an, même six mois,

les Dieuzède se verraient, pour avoir du pain, réduits à vendre,--et

comment?--bribe à bribe, les restes de leur mobilier. A moins que Fergus

Fergusson ne fût le sauveur, après avoir été la cause initiale du

désastre... Mais comprendrait-il? Et que voudrait-il faire?

Bernard avait beau vouloir, dans son indigence, «porter la mort du

Christ». Il la portait, parce qu’il ne pouvait faire autrement; s’il

avait palpé dans sa main les quinze mille francs de l’abbé Ragot, son

énergie d’abnégation se fût vite détendue.

Un surcroît de contrariétés et de dépenses allait, pour l’heure,

éprouver sa vertu. Mme Restout, la mère d’Hélène, aux prises, tout

l’hiver, avec une sciatique, n’avait encore pu venir embrasser Jules.

Plus gaillarde au temps chaud, elle devait, aujourd’hui même, dans

l’après-midi, débarquer du train de Brest, et manifestait l’intention de

séjourner, une huitaine, chez sa fille.

Bernard n’espérait de sa visite que des amertumes. Inconsolable de la

ruine d’Hélène, Mme Restout jetterait les hauts cris à l’aspect du

pitoyable magasin et des chambres. D’avance, il l’entendait qualifiant

de «clapier» la maison et se retournant contre lui, méprisante, d’un air

accusateur. Mme Restout, c’était Paulette, sans la drôlerie de Paulette.

Du matin au soir, elle piquerait sur son gendre, comme sur une patiente

pelote, des épithètes malignes ou des plaintes acérées. S’il regimbait,

elle se vengerait en aigrissant Hélène, en la déprimant vers d’affreuses

prévisions. Elle irriterait ses appétits de luxe, contraints et mal

corrigés.

La présence de sa belle-mère serait, au surplus, une charge pour leur

gêne: il faudrait recevoir Jules, avec elle, à leur table. Et qui

servirait? Mme Couaneau, sans doute prévenue par une indiscrétion de

Paulette que, désormais, on l’emploierait le matin seulement, avait fait

exprès d’arriver trois quarts d’heure en retard. Hélène s’était fâchée;

sur quoi, la femme de journée, insolemment heureuse de mettre dans

l’embarras «des patrons», avait crié très fort:

--Vous n’êtes pas contente! Eh bien! moi non plus, et je m’en vas! Une

_boîte_ comme la vôtre, j’en suis saoule.

--Partez, lui avait sèchement répondu Hélène, trop fière pour déchaîner

son indignation.

Et Mme Couaneau était partie, faisant claquer la porte, sincère enfin

dans son adieu, secouant sur le seuil de cette maison la poussière de

ses savates et l’humiliant souvenir des bontés subies. Plutôt que de

laisser croire à Mme Restout qu’ils en étaient à ne plus s’adjoindre

même une laveuse de vaisselle, les Dieuzède prendraient donc la première

venue, une voleuse peut-être ou une gourgandine.

Job le prédestiné · 第 8 / 15 题