Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne
sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au
bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous
deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le
parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout
en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un
collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour
ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données
théoriques.
Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les
branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le
travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond.
Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
petto :
« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est
que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son
terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme
immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il
s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous
les instants.
En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté
spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on
joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que
possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à
l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple,
achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile
à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec
exaltation.
Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la
conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir
trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :
« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez
demandé.
-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille
chose.
-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable,
laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
après un intervalle de trois minutes !
-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! »
Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la
nouvelle invention.
Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au
fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles
humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître »
supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.
« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il
parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
« dominos » de sa mâchoire.
D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation.
Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !...
Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui,
Schultze, avait su créer, etc.
Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq
mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup
plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons
étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus
convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment
vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de
guerre.
Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur.
Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans
une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.
C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant,
jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de
son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse
américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède
qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en
rosée au lieu de tomber en flocons.
« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ?
fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas
lassé de son mets favori.
-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous
les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur.
Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve
qu’il méditait.
« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni
choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr
Schultze avec un soupir.
-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera
véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland.
-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier.
Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre
une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées
nous saurons faire autour du globe ! »
Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la
sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment
quotidien de complète béatitude.
« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne
crois pas beaucoup à cette conquête !
-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au
sujet de la conversation.
-- La conquête du monde par les Allemands. »
L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.
« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?
-- Non.
-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de
connaître les motifs de ce doute !
-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire
mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut
deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont
donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il
faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en
Angleterre. »
Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui
doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en
blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier.
Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à
la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être
allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli
étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit :
« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne
font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils
n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement
à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent
du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !
-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
aussi, monsieur !
-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les
proportions et la portée de nos pièces !
-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En
vérité ! nous faisons mieux que doubler !
-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention
nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux,
soyez-en sûr ! »
Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient.
Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze,
être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on
manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !...
Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur
blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible
d’endurer un pareil supplice !
Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :
« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d’invention ! »
Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un
passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied
même de la Tour du Taureau.
Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.
Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
selon des règles déterminées.
Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
Stahlstadt.
Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier.
« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le
trajet.
C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler
le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
position première.
« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin.
-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de
beurre !
-- Quelle est donc sa portée ?
-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus
que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un
projectile à la distance de dix lieues !
-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?
-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes
secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
!
-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
d’usage !
-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait !
-- Il coûterait cher !
-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce !
-- Un coup d’un million !...
-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard !
-- Un milliard ! » s’écria Marcel.
Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée
d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :
« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie,
mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention !
-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! »
Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos
obus », dit Herr Schultze.
Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes
de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus
extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les
rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier
boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un
bouton de percussion.
Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre.
« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.
-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?
-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de
même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux.
Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans
toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de
gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps
congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est
supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente
d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la
fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
rien que des morts ! »
Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil
et montrait toutes ses dents.
« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique
aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an
dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un
petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première
inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un
quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un
océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un
cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. »
Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en
abuser.
« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il.
-- Lequel donc ? demanda Marcel.
-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion.
Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! »
L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un
bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
l’eût interrompue par cette observation :
« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est
du temps et de l’argent.
-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
»
Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il
disait !
« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est
pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement...
-- Seulement ?...
-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
à dix lieues !...
-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance
dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant
peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à
terre ! »
Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre.
En effet, Herr Schultze reprit :
« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée !
-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel.
-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce
coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les
foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! »
Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.
« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils
cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est
condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus
magnifique champ d’expériences. »
Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre.
« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y
a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y
soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens
qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà
pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. »
Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus à le ramener.
Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.
De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied :
« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur.
-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. »
Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
dureté métallique.
« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?
-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.
-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !
-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. »
Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé.
« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? »
Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
porte de la salle.
« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. »
Marcel ne répondit pas.
« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès
pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie
d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime
tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait
entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre
prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de
dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible !
Je n’y puis rien changer. »
Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne
se donna-t-il même pas la peine de protester.
« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. »
Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.
Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse
et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
tous ceux qu’il aimait !
« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! »