La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! »

« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec

conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! »

Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit

sur les millions.

« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de

mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la

numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour

que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une

idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une

représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui

verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour

payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on

est l’héritier d’un demi-milliard de francs !

-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus

qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en

faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa

rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !...

-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père

!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de

l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !...

Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la

rente !

-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être

capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,

qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit

droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus

modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à

partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! »

Et il se remit au travail.

Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si

fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui

dire :

« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es

bon à rien ce soir !

-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-

permission d’abandonner toute espèce de travail.

Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans

la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz

pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de

nouveau qu’il était bien éveillé.

« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait

au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en

donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart

d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec

de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis

pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !...

Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »

Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin.

« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du

moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était.

Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...

Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que

je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas

toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...

Tout de même, c’est un fameux rêve ! »

Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.

Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha

sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages

qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.

Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que

tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.

« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent

leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les

plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le

lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons

grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse

des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !...

Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?

N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien

quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles

d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je

chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .

Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me

conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A

propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je

partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut

s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer

une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et

ma soeur dans une pareille circonstance ! »

Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il

partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se

fit transporter à la gare du Nord.

Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.

A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la

maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en

émoi le paisible quartier des Aubettes.

« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à

l’autre.

-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa

lucarne au dernier étage.

-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! »

Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.

Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de

chambre, attendaient l’explication de cette visite.

La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du

mystère.

Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille

en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux

maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes

gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les

femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands

coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que

c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et

de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à

Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais

son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que

celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement

entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne

voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient

changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla

pas un instant.

Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les

occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de

son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.

Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur

Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce

travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants

toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir

brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en

doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait

pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes

ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière

d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur

fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière

glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa

fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari,

c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa

satisfaction fut- elle complète.

La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à

faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans

aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil.

Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos :

« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui

as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il

dit ?

-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage,

c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité

de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas

jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison

scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,

et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré

un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...

-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en

regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite

fortune, pour certaines natures ! »

Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles

de sa mère :

« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant

vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel

avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel

! »

Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.

Les Cinq Cents Millions De La Bégum · 第 3 / 23 题