Chaque fois que s'ouvre à Paris un Salon d'art, un peintre de mes amis,
qui sait mon goût pour les «images», m'envoie le petit carton rose, ou
vert, ou jaune, ou bleu qui confère à quelques milliers de «privilégiés»
le droit de venir admirer ou dénigrer, au fur et à mesure qu'elle
s'exhibe quelque part, la peinture fraîche... Je viens de tirer du
chiffonnier où ils s'accumulaient depuis sept mois--depuis le Salon
d'automne--ces petits cartons de toutes couleurs, souvenirs de tant de
promenades en rond, le long des cimaises, qui amusèrent mes après-midi
d'hiver, et je suis effarée de la quantité folle de toile et de châssis
que cela représente... Expositions de sociétés, expositions de cercles,
expositions nationales et internationales, expositions féministes et
d'employés de chemins de fer, expositions d'arts «indépendants»,
expositions d'oeuvres particulières où Jean montre ses paysages, Jacques
ses animaux, Pierre ses portraits, Madeleine ses fleurs; en tout, une
trentaine de salons à visiter. Et ce n'était là qu'un commencement, une
façon de nous mettre en appétit; les petits salons, ce sont les
_zakouskis_ que l'on déguste sans s'asseoir, en attendant le repas
sérieux où l'on se nourrira pour tout de bon... Nous voilà servis. Les
deux Salons--les vrais!--nous ont ouvert leurs portes; et ce ne sont
point des salons, c'est un palais tout entier que, cette fois, la
peinture illumine et fleurit...
On lui reproche même, à cette occasion, de tenir chez nous un peu trop
de place. L'empressement de curiosité qu'elle provoque, l'abondance et
la véhémence des commentaires qu'elle suscite, agacent quelques
écrivains qui souhaiteraient qu'on s'occupât un peu moins de ceux qui
font des tableaux et un peu plus de ceux qui font des livres. Je ne suis
pas de leur avis; je trouve que le grand éclat donné à ces fêtes
annuelles est, pour le peintre, la juste réparation des misères de son
état.
Car on ne réfléchit pas que, sans les expositions, il n'y aurait rien de
plus malaisé, pour les hommes dont le métier est de peindre des
tableaux, que de conquérir un peu de gloire. Une belle statue, un beau
monument sont des oeuvres autour desquelles la foule va et vient et dont
les mérites s'offrent continuellement d'eux-mêmes à tous les yeux; un
chef-d'oeuvre dramatique, un bel opéra sont des choses qui circulent,
peuvent, sur cent points à la fois, dans le même moment, solliciter nos
admirations et les satisfaire; un bon livre s'étale, se multiplie en
milliers d'exemplaires dont chacun va éveiller à domicile une curiosité,
remuer une conscience, conquérir à son auteur une sympathie; et cela
aussi longtemps que durent les raisons qu'on peut avoir de lire ce livre
et de l'aimer.
Où vont les oeuvres du peintre? On ne sait pas. Elles se dispersent et
se cachent. Elles s'accrocheront demain aux murs d'appartements bien
clos où ne jouiront d'elles que ceux qui les ont payées; aux cimaises de
musées que la foule ne fréquente guère;--peut-être au fond de quelque
chapelle noire, où le guide indiquera respectueusement la présence du
chef-d'oeuvre au visiteur qui n'en distinguera rien.
Ouvrons donc toutes grandes aux peintres les portes des expositions;
laissons-les goûter ces minutes de popularité, jouir de l'occasion qui
leur est offerte, une fois l'an, de nous crier qu'ils existent, et,
quand ils ont un peu de génie, d'en informer la foule. Heureux ceux dont
elle aura retenu les noms! On lui crie, à cette foule, tant de choses à
la fois...
Je demande, en revenant de vacances, à mon amie Natenska ce qu'il y a de
nouveau dans Paris depuis quinze jours. Elle me répond; «Une chose
curieuse: la rue Bréda est débaptisée; on l'appellera désormais, par
pudeur, rue Henry-Monnier: cela a été décidé par le Conseil municipal la
semaine dernière.»
Je me souviens, en effet, d'avoir entendu parler, cet hiver, d'une
pétition où quelques habitants de ce coin de Paris, décidément honteux
d'habiter «rue Bréda», demandaient qu'on changeât le nom de cette rue.
La requête m'avait amusée et j'attendais avec curiosité la réponse qu'y
ferait le Conseil municipal; j'imaginais même ce que pourrait être cette
réponse;--ce qu'elle eût été si j'étais du Conseil municipal et chargée
de parler en son nom:
--Mesdames et messieurs, aurais-je dit aux protestataires, vous vous
méprenez sur la cause véritable du discrédit qui s'attache au nom de la
rue que vous habitez. Je le reconnais: il est pénible à de vertueux
rentiers, à de bonnes mères de famille, à des fonctionnaires soucieux de
leur réputation, de prononcer; «Je demeure rue Bréda.» Pour peu que la
personne à qui cette adresse est donnée ait, en effet, quelque notion
des choses de Paris, on la voit sourire à ce mot d'un sourire
gouailleur--ou sérieusement s'étonner. Mais est-ce ce nom lui-même qui
fait sourire ou qui choque? Point du tout. Le vocable en soi n'a rien
d'impudique: c'est le nom d'un propriétaire qui l'inscrivit, il y a
quatre-vingts ans, sur la plaque d'une rue qu'il faisait construire. Il
s'appelait Bréda; il eût pu s'appeler Durand. Par malheur, il se trouve
qu'une clientèle un peu mêlée s'est installée dans ses immeubles, et
qu'aujourd'hui encore y résident un grand nombre de personnes dont le
contact est à bon droit désagréable aux honnêtes femmes; il s'ensuit que
ce n'est pas M. Bréda qui vous déshonore, mais vous (j'entends certains
voisins et voisines, au milieu de qui vous vivez) qui déshonorez M.
Bréda...
»Supposez que ces voisins et ces voisines se transportent demain au
boulevard Pasteur ou dans la rue Saint-Vincent-de-Paul: un moment
viendra où, en dépit de la pure et éclatante gloire qui s'attache au nom
du plus illustre des savants et du plus admirable des philanthropes, il
sera difficile à une honnête femme d'avouer sans un peu d'embarras: «Je
demeure rue Saint-Vincent-de-Paul», ou: «Je demeure boulevard Pasteur.»
»Ce n'est donc pas, mesdames et messieurs, la plaque de la rue Bréda
qu'il faudrait changer, mais la population même qui en occupe les
maisons. Elle ne veut pas déménager; vous non plus; la situation, par
conséquent, reste la même; vous serez tous aussi ennuyés demain de
demeurer rue Henry-Monnier que vous l'étiez hier de demeurer rue Bréda,
et les gens à qui vous donnerez votre adresse continueront de
sourire...»
Mais le Conseil municipal en a jugé autrement: il changera la plaque...
c'est une des meilleures plaisanteries dont Paris, depuis que je
l'habite, m'ait donné le spectacle.
Il est vrai que, si les Parisiens ont des naïvetés dont on peut rire,
ils ont aussi de bonnes idées quelquefois: j'entends dire qu'ils songent
très sérieusement à mettre en circulation dans leurs rues de légers
omnibus automobiles, à la place des maisons roulantes, à trois chevaux,
qu'on y voit aujourd'hui déambuler, se traîner d'un trottoir à l'autre,
si douloureusement.
Je n'oublierai jamais l'étonnement profond que me causa la vue de la
première de ces voitures où je montai. Cette chose très simple qui
consiste à faire une course en omnibus m'apparaissait brusquement comme
une opération intimidante et très compliquée: sous l'oeil dur de
fonctionnaires galonnés d'argent, j'avais dû pénétrer d'abord en un
édicule où l'on s'écrasait, m'y munir d'un petit morceau de carton,
stationner longtemps sur le trottoir, puis me précipiter vers une
plate-forme où l'on m'arrêta. Un groupe fiévreux s'était formé et l'on
eût dit qu'une loterie s'organisait; d'une voix de commandement, un
homme que tout le monde semblait craindre appelait des numéros, nous
bousculait un peu. Le véhicule s'emplit. Alors un autre homme, dont les
prérogatives semblaient supérieures à celles du premier, se présenta.
Nous avions remis à celui-ci de petits cartons de forme ovale: l'autre
en réclamait de différents, qui étaient carrés. Puis il développa une
large feuille de papier, pliée à la façon d'un paravent, tira de sa
poche une sorte de gros poinçon et, parmi les quadrillages du papier
blanc, fit des ronds et des trous. Les deux hommes se chuchotèrent à
l'oreille quelque chose, eurent l'air d'échanger une consigne; un cordon
de sonnette fut violemment tiré et très lentement, dans un bruit de
craquement et de grincement effroyable, la maison s'ébranla.
Elle avançait en cahotant, raclant les trottoirs ou, de façon brusque,
zigzaguant au choc des rails où circulent les tramways; notre allure ne
dépassait pas sensiblement en vitesse celle des piétons de la rue.
L'homme qui nous surveillait vint à moi et me demanda six sous. Jamais,
en aucune ville de France ou de l'étranger, je n'avais payé aussi cher
le droit d'être aussi lentement véhiculée... Ensuite il prit dans son
sac un des petits cartons roses qu'il venait de timbrer en les poussant
avec bruit dans une mâchoire métallique accrochée à l'entrée de la
voiture, me regarda fixement et, d'un ton de menace, me tendant le petit
carton rose: «Correspondance?» J'eus peur. Il me sembla que les inconnus
alignés devant moi en rang d'oignons guettaient curieusement ma réponse.
Je fis: «Oui, monsieur.» Et je pris le petit carton rose, à tout hasard.
Nos arrière-neveux s'étonneront que les Parisiens, gens de progrès et
gens d'esprit, aient pu si longtemps demeurer pliés à la tyrannie
d'aussi comiques usages...
Il est vrai que le Parisien, homme de progrès, est aussi un homme de
tradition; il vit et se meut, d'une manière un peu machinale, au milieu
d'habitudes dont il finit par ne plus apercevoir ni les causes ni
l'objet. Pourquoi est-il allé, la semaine dernière, à la foire au pain
d'épice? Il n'en sait rien. Pourquoi même y a-t-il, à Paris, une foire
au pain d'épice? Il l'ignore. J'ai fait comme tout le monde. Je suis
allée passer une heure au bout de Paris, place du Trône, parmi les
odeurs de fritures et le tumulte des manèges de chevaux de bois; j'ai vu
des Loubets, des Oyamas, des Stoessels en pâte jaune, coloriée de
pistache et parsemée d'anis. J'en ai acheté; j'en ai mangé; ce n'est pas
très bon. Et j'étais entourée d'honnêtes gens qui goûtaient, eux aussi,
de ce pain d'épice, qui trouvaient cela mauvais et qui ne comprenaient
pas plus que moi par quel enchaînement de causes mystérieuses a pu
s'instituer ce marché public, officiellement consacré à la vente d'un
gâteau qu'on ne mange plus, et où il est cependant certain que, dans
cent ans, la semaine de Pâques venue, les Parisiens continueront d'aller
religieusement mordre, en faisant la grimace.