MES TÉMOINS

Au moment où fut écrit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847),

quelques acteurs du grand drame révolutionnaire vivaient encore;

d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre

Barère, auquel je fus présenté par le sculpteur David, Lakanal,

Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'était point

des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les

journaux ou les brochures du temps; c'était l'âme d'une époque qui n'a

jamais eu d'égale dans l'histoire.

Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des détails

curieux, des souvenirs personnels, des impressions très-profondes sur

les événements auxquels ces derniers témoins d'un monde évanoui avaient

plus ou moins participé. Si la mémoire leur faisait quelquefois défaut

sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses

était resté intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de

connaître. En un mot, n'était-ce point la source à laquelle on pouvait

retrouver la vie de la Révolution Française?

Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient guère à parler

de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque

peine à les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravité des scènes

terribles auxquelles ils avaient assisté leur eût posé sur les lèvres

un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions

n'étaient nullement ébranlées et qu'ils soumettaient leurs actes au

jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillité de conscience.

Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les

hommes; deux d'entre elles m'ont laissé un vif souvenir. La première

est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de

Marat.

Madame Lebas devait avoir été jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil

noir, des maniéres distinguées et une mémoire très-sûre. C'est d'elle

que deux ou trois historiens de la Révolution Française ont appris des

détails intéressants sur la famille Duplay et sur la vie privée de

Robespierre. Ses souvenirs ne dépassaient guère le cercle des relations

intimes; mais comme à dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer

vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre,

elle avait passé sa jeunesse au coeur même de la Révolution. Elle avait

aimé son mari, comme elle disait elle-même, d'un amour patriotique;

mais par une réserve et une délicatesse de coeur que les femmes

comprendront, c'était celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just,

de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes

actions qui l'avaient touchée. Sa grande admiration était pour

Maximilien. L'intérieur de la famille Duplay était une maison à la

Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risquée sur un

déluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait,

ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait

à toutes nos conversations et la surveillait de près, craignant sans

doute des indiscrétions qui pussent blesser son amour-propre comme fils

d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais

l'expression consternée de sa figure, un jour que cette respectable

veuve me confia l'état de détresse et de misère auquel elle avait été

réduite après la mort de son mari. Elle s'était faite blanchisseuse et

allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup

c'était trop fort, et l'académicien pâlit. Raconter de pareilles

choses, passe encore, mais les écrire (et il savait bien que je les

écrirais plus tard), c'était selon lui déroger à la dignité classique

de l'histoire.

Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste!

Comme je tenais à recueillir et à contrôler tous les témoignages, je

m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible,

mais qui, dit-on, avait refusé autrefois de se marier pour ne point

perdre ce nom dont elle se faisait gloire.

C'était un jour de pluie.

Rue de la Barillerie n° 32 (c'est l'adresse que m'avait indiquée le

statuaire David), je rencontrai une allée étroite et sombre, gardée par

une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots écrits en lettres

noires: «Le portier est au deuxième.» Je montai.

Au deuxième étage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa

femme s'entre-regardèrent en silence.

--C'est ici?

--Oui, monsieur, reprirent-ils après s'être consultés du coin de

l'oeil.

--Elle est chez elle?

--Toujours: cette malheureuse est paralysée des jambes.

--A quel étage?

--Au _cintième_, la porte à droite.

La femme du portier, qui jusque-là m'avait observé sans rien dire,

ajouta d'une voix goguenarde:

--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-dà!

Je continuai à monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et

gras. Les murs sans badigeon étalaient dans le clair-obscur la sale

nudité du plâtre. Arrivé tout en haut devant une porte mal close, je

frappai. Après quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai

un dernier coup d'oeil au délabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je

demeurai frappé de stupeur. L'être que j'avais devant moi et qui me

regardait fixement, c'était Marat.

On m'avait prévenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frère

et la soeur; mais qui pouvait croire à une telle vision de la tombe

présente en chair et en os? Son vêtement douteux--une sorte de robe de

chambre--prêtait encore à l'illusion. Elle était coiffée d'une

serviette blanche qui laissait passer très-peu de cheveux. Cette

serviette me fit souvenir que Marat avait la tête ainsi couverte quand

il fut tué dans son bain par Charlotte Corday.

Je fis la question d'usage:

--Mademoiselle Marat?

Elle arrêta sur moi deux yeux noirs et perçants:

--C'est ici: entrez.

Je la suivis et passai par un cabinet très-sombre où l'on distinguait

confusément une manière de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre

unique, située sous les toits, assez propre, mais triste et misérable.

Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage où

chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques

livres, entre autres une collection complète des numéros de l'_Ami du

peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait

toujours refusé de vendre. L'un des carreaux de la fenêtre ayant été

brisé, on l'avait remplacé par une feuille de papier huileuse sur

laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui répandait dans la

chambre une lumière livide.

Voyant toute cette misère, j'admirai au fond du coeur le

désintéressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains

toutes les fortunes avec toutes les têtes, et qui étaient morts

laissant à leur femme, à leur soeur, cinq francs en assignats.

La soeur de Marat se plaça dans une chaise à bras et m'invita à

m'asseoir à côté d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite,

puis je hasardai quelques questions sur son frère. Elle me parla, je

l'avoue, beaucoup plus de la Révolution que de Marat. Je fus surpris de

trouver sous les vêtements et les dehors d'une pauvre femme des idées

viriles, une étonnante mémoire des faits, des connaissances assez

étendues, un langage correct, précis et véhément. Sa manière

d'apprécier les caractères et les événements était d'ailleurs celle de

l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui régnait

dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux

hommes de 93 me pénétrait peu à peu. J'avais froid. Cette femme ne

m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je

l'écoutai en silence.

Les paroles qui tombaient de sa bouche étaient des paroles austères.

--On ne fonde pas, me disait-elle, un état démocratique avec de l'or ni

avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le

peuple. Une république veut des hommes purs que l'attrait des richesses

et les séductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre

grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des

droits et l'observation des devoirs. Cicéron est grand parce qu'il a su

déjouer les desseins de Catilina et défendre les libertés de Rome. Mon

frère lui-même ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaillé toute

sa vie à détruire les factions et à établir le règne du peuple:

autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la

liberté d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la liberté de tous et

celle-ci ne s'acquiert dans un État que par des moeurs rigides. Il

faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes

sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frère est mort à

l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa mémoire.

Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume.

--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si

mon frère eût vécu, les têtes de Danton et de Camille Desmoulins ne

seraient pas tombées.

Je lui demandai si son frère avait été vraiment médecin de la maison du

comte d'Artois.

--Oui, répondit-elle, c'est la vérité. Sa charge consistait à soigner

les gardes du corps et les gens préposés au service des écuries. Aussi

fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses

qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient à

déserter la cause du peuple. Le bruit courut même par la ville qu'il

s'était vendu pour un château....

--Monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un geste son misérablé

réduit,--je suis sa soeur et son unique héritière: regardez, voici mon

château!

Et il y avait de l'orgueil dans sa voix.

L'humeur soupçonneuse de certains révolutionnaires ne s'était point

endormie chez elle avec les années. Plusieurs fois je la surpris à

fixer sur mon humble personne des regards méfiants et inquisiteurs.

Elle m'avoua même éprouver le besoin de prendre des renseignements sur

mon _civisme_ auprès d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la

vis aussi s'emporter à chaque fois que je lui fis quelques objections:

c'était bien le sang de Marat.

Mes questions sur les habitudes de son frère, sur sa manière de vivre,

n'obtinrent guère plus de succès. Les détails de la vie intime

rentraient d'après elle dans les conditions de l'homme, être calamiteux

et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne

devait point descendre jusqu'à ces futilités.

Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventurière

et d'une fille de mauvaise vie.

Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique.

Louis-Philippe venait d'échapper à l'un des nombreux attentats qui

signalèrent son règne; on pense bien qu'elle détestait en lui l'homme

et le roi.

--N'importe! s'écria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se

défaire des tyrans.

Je me levai pour sortir.

--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous

communiquerai des renseignements biographiques sur mon frère, si je vis

encore; car dans l'état de maladie où vous me voyez je m'éteindrai

subitement. Un jour, demain peut-être, en ouvrant la porte, on me

trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La

mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience troublée. Moi,

qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on

quitte la vie sans regrets quand on n'a rien à se reprocher. Mon frère

est mort pauvre et victime de son dévouement à la patrie; c'est là

toute sa gloire.

Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur.

--Voilà des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanité,

qui poursuivirent ce rêve jusqu'à la mort avec un désintéressement

héroïque, et qui ne sont guère arrivés qu'à une renommée sanglante, à

une dictature éphémère. On en est même à se demander s'ils n'ont point

compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez

que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne

désavouent ni la raison ni la justice.

Marat se définissait lui-même le bouc émissaire qui se charge en

passant de tous les maux de l'humanité. Il y avait dix siècles

d'oppression, de misères, de tortures entassés sur cet enfant du

peuple, laid et mal venu, qui, à bout de patience, se retourne contre

ses anciens maîtres, furieux, écumant. Ce petit homme sur les pieds

duquel toute une société a marché; ce médecin qui porte dans son corps

malade la pâleur et la fièvre des hôpitaux; ce journaliste inquiet,

ombrageux, méfiant, lâché sur la place publique comme un dogue vigilant

dans une ville ouverte et peu sûre, pour y faire le guet; cet oeil du

peuple qui va rôdant ça et là pour découvrir les traîtres; cet

homme-anathème, qui assume sur sa tête maudite tout l'odieux des

mesures de sang, constitue bien un caractère à part, une des maladies

de la Révolution.

Il a été trop légèrement traité de charlatan et d'aventurier par les

écrivains royalistes. Avant d'entrer dans la carrière politique, Marat

était un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses

premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de

l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme, 1775] où il

plaçait le siége de l'âme dans les méninges. [Note: Nom collectif des

trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que

l'auteur était spiritualiste. Il publia ensuite différents travaux sur

le feu, l'électricité, la lumière, l'optique.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma

mémoire est fidèle) l'administration du Jardin des Plantes fit

l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un

hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi à Marat

pour faire ses expériences; l'autre avait appartenu au comte de

Provence, depuis Louis XVIII.

Un autre caractère excentrique avec lequel me mit en relation cette

histoire des Montagnards était l'avocat Deschiens. Celui-là n'avait

jamais demandé de têtes; c'était l'indifférence politique, l'ordre et

l'urbanité en personne. Il habitait Versailles où il possédait

plusieurs chambrées de brochures et de papiers publics, comme on disait

au temps de la Révolution. Tous ces documents étaient classés,

étiquetés. A chaque grande époque historique il se rencontre un homme

(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement général des esprits pour se

livrer à des goûts personnels, et en apparence bizarres; mais, sans

lui, où trouverait-on les matériaux de l'histoire? C'est ce qu'on

appelle le collectionneur.

La question que s'adressait à lui-même l'avocat Deschiens, en

s'éveillant dès l'aube (de 89 à 94) n'était pas du tout celle qui

préoccupait alors tout le monde: «La cour triomphera-t-elle de

l'Assemblée nationale ou est-ce au contraire l'Assemblée nationale qui

aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la

Montagne ou de la Gironde? Où s'arrêtera la terreur? Les Dantonistes

délivreront-ils la France des Hébertistes? Que pense et que fait le

Comité de salut public? Où nous conduit la Commune de Paris?» Non, rien

de tout cela ne l'intéressait très-vivement. Sa question à lui était

celle-ci:

«Combien paraîtra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de

pamphlets?» Alerte et cette pensée dans la tête, il parcourait aussitôt

les rues de Paris, écoutant les crieurs, s'arrêtant aux boutiques des

libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec

un soin minutieux. Hé bien! cet homme particulier a rendu un grand

service. S'il se fût laissé entraîner comme tant d'autres par

l'ambition de la tribune, nous compterions un pâle orateur de plus dans

un temps qui regorgeait déjà de parleurs et d'hommes d'État; tandis que

la collection Deschiens à laquelle j'ai beaucoup puisé pour écrire

cette histoire était à peu près unique dans le monde. Malheureusement,

si je ne me trompe, cette collection a été dispersée, après la mort de

celui qui l'avait formée avec tant de zèle et de persévérance.

Le second Empire ne tenait point du tout à enrichir notre Bibliothèque

nationale des archives de la Révolution Française.

Histoire des Montagnards · 第 9 / 146 题