LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Une dame étrangère m'écrit:

«Paris, où je n'étais pas venue depuis plusieurs années, m'amuse,

m'effare et ne me satisfait pas pleinement. Peut-être cela vient-il de

ce que j'y suis mal guidée, et par des gens de trop d'esprit--ou

d'esprit léger--qui s'imaginent que nous ne venons chercher chez vous,

nous autres, que du plaisir, ou des sujets d'ahurissement?

» C'est ainsi que je me suis laissé mener, depuis huit jours, à travers

des music-halls dont les programmes ne m'ont pas paru tous

prodigieusement originaux... J'ai eu, toute une soirée, les oreilles

cassées par le vacarme instrumental d'une fête foraine à côté de

laquelle s'ouvrait un établissement de plaisir qui nous est très

recommandé par les guides; et là ce ne sont pas seulement mes yeux et

mes oreilles qui ont souffert de trop de lumières et de trop de bruit:

je me suis demandé, à la vue de ces exercices et de ces jeux dont chacun

semble un défi aux règles de la joie normale et de la raison, si je

devenais folle ou si j'étais entrée dans une maison de fous?

» Le lendemain, c'était sur la rive gauche qu'on me conduisait: dans une

autre _cité_ de plaisir; cité magique, et dont l'enseigne--anglaise

comme celle de la veille--nous annonçait les divertissements les plus

parisiens; et je vis là quelque chose d'inouï: le tango dansé--et

délicieusement, je le reconnais--par des femmes du monde! Elles ont,

dans la «cité magique», leur coin à elles, c'est entendu; et elles ont

aussi leurs danseurs à elles, vous n'en doutez pas. N'importe. Elles

sont là. Et elles nous donnent, le plus simplement du monde, le

spectacle de leurs audaces. Elles ont l'air de nous dire, en passant:

«Vous voulez savoir, mesdames et messieurs, ce que c'est que Paris? Eh

bien, regardez... c'est ça.» Je suis sortie de là très troublée. Je

l'étais encore bien davantage, vingt-quatre heures après. Un ami à qui

je demandais de me montrer une Exposition d'art me dit: «J'ai votre

affaire.» Cet ami est un terrible pince-sans-rire. Il m'a menée voir,

rue La Boétie, les dernières productions du génie futuriste italien,

dont vous nous parliez, il y a huit jours. Je n'en suis pas encore

remise. Et je me pose une question qui m'attriste. Je me demande:

«Est-ce qu'ils ne sont pas en train de devenir un peu fous, à Paris?»

Non, madame; ils ne deviennent pas fous le moins du monde; mais vous

avez très bien compris la raison des petites déceptions dont vous

souffrez: on vous guide mal. On ne vous montre de Paris qu'une façade

étincelante ou des aspects comiques, sous lesquels, il y a un autre

Paris que les étrangers, que les provinciaux même, nos compatriotes, ne

connaissent guère.

Ce Paris-là aussi est à voir; et vous avez raison: nous devrions nous

appliquer davantage à y promener les étrangers qui nous font visite. Car

il est incapable, ce Paris-là, de se montrer lui-même. Il est discret,

un peu sauvage; il fuit le tapage, et il a horreur de la publicité. Il a

pourtant, comme l'autre, son programme de plaisirs quotidiens. Plaisirs

de jour; plaisirs du soir, mais si paisibles, et entourés d'un mystère

si charmant!

Connaissez-vous, madame l'étrangère, les concerts de nos jardins

publics? Avez-vous vu se grouper sous la verdure des arbres, autour de

nos gentils orchestres militaires, ces auditoires recueillis de petites

bourgeoises, de vieux retraités, de nourrices, de petits télégraphistes

et de petits pâtissiers? Ah! ceux-là n'entendent rien à la

musique «d'avant garde»; mais regardez leurs figures, cependant que

défilent, sous le bâton du chef, les opéras familiers, les «airs connus»

sur chacun desquels le petit télégraphiste lui-même met un nom: Gounod,

Félicien David, Auber, Massenet... Regardez: à cette époque-ci de

l'année, quand l'air est doux, quand les arbres sont chargés de feuilles

et les jardins pleins d'enfants, ces «musiques de squares» entre quatre

et six heures,--ces concerts où la foule élégante ne va pas, c'est un

des plus jolis aspects de Paris.

Et le théâtre des Tuileries, le connaissez-vous, madame l'étrangère? Ce

théâtre où l'on joue, le soir, _Carmen_ et le _Domino noir_ en plein

vent, devant un parterre de petites chaises, où les places les plus

chères coûtent vingt-deux sous, et sur lequel de menues lampes

électriques accrochées aux branches des arbres répandent une si jolie

clarté lunaire? Là non plus le «monde» ne va pas. Mais le «monde» ignore

le chemin du théâtre des Tuileries; il y a dans Paris, des deux côtés de

l'eau, une clientèle d'habitués qui le connaît bien, et qui souhaite

même qu'on n'en parle pas trop! Amener la foule autour d'elle, ce serait

gâter tout son plaisir.

Tout de même qui voudra être le Joanne ou le Boedeker de ce Paris

inconnu? révéler aux étrangers ce que peut donner de joie--j'entends

d'intelligente et honnête joie!--à un touriste fatigué une soirée d'été

passée, avec ou sans musique, dans les sentiers du parc Montsouris, sur

les hauteurs des Buttes» Chaumont, et en combien d'autres coins,

délicieux et ignorés, de cette prodigieuse ville! Vraiment, il y a là un

livre à faire; un livre charmant sur le «Paris qu'on ne voit pas»; sur

ses paysages, ses aspects pittoresques et moraux, les braves gens qu'on

y rencontre et les jolies choses à y découvrir. Madame l'étrangère,

connaissez-vous une Exposition de peinture qu'on appelle la _Rosace?_

Non, évidemment. Permettez-moi de vous en indiquer le chemin.

Il faudra prendre le Nord-Sud, et s'arrêter à la station _Falguière_. La

rue de Vaugirard est en face de vous. Avancez, je vous prie, jusqu'au

numéro 121. Le couloir d'entrée, tout étroit, est serré entre un débit

de vins et une boucherie. Ce couloir mène à une courette d'aspect

pauvre, sur laquelle s'ouvre une petite porte où on lit: _Entrée, 50

centimes_. Au delà de la porte, une échelle-escalier conduit le visiteur

à deux étroites pièces d'entresol où l'on trouve--entourant un

harmonium, une bannière et quelques tabourets--une soixantaine de

tableaux, de dessins et de gravures accrochés aux murailles. C'est ici

le siège d'une pauvre petite confrérie, les Franciscains de la Rosace,

dont les membres se sont consacrés à l'art religieux. Eh bien, la foule

ignore absolument ces oeuvres, dont quelques-unes sont belles. La

critique les a généralement dédaignées; et combien, parmi les amateurs

les plus avertis, savent qu'il existe à Vaugirard, en ce moment, un

Salon d'art religieux,--qui est à voir?

Je cite cet exemple-là, parmi beaucoup d'autres, parce qu'il est

d'aujourd'hui, et afin de vous délivrer de tout remords, madame

l'étrangère.

Comment les étrangers ne seraient-ils pas excusables d'ignorer Paris,

quand la plupart d'entre nous le connaissent si mal?

*

* *

Jadis, le Grand Prix était le dernier événement sportif et mondain de la

saison. Il en marquait la limite exacte, le terme absolu. Après lui,

toutes les licences étaient permises: qui se fût encore avisé, le Grand

Prix couru, de venir chercher à Paris les règles du bon ton? Les

législateurs et les sujets de la Mode se dispersaient, laissant dans

leur empire se glisser, pour un temps, d'affreuses libertés. Et, sur le

calendrier de l'Élégance, il fallait pousser jusqu'à la première

quinzaine d'août pour trouver, enfin, les réunions de Deauville,

impatiemment attendues après ce long interrègne: il est aujourd'hui

supprimé, pour le plus grand profit de Paris et de ceux qui le visitent.

Tout d'abord, le Grand Prix, qui se disputait vers la mi-juin, a été

reculé au dernier dimanche du mois: et la «saison» s'est trouvée

prolongée d'autant. Puis, après le Grand Prix, on a créé d'autres grands

prix. Ainsi Juillet, autrefois délaissé, abandonné des grâces et de la

fortune, amène désormais, chaque année, le retour de brillantes

épreuves, largement dotées, d'une grande importance au point de vue

hippique, et auxquelles les chefs-d'oeuvre de goût et de luxe réunis,

suivant la coutume, dans les pesages, apportent un attrait toujours

nouveau,--depuis le Prix du Président, d'une valeur de 100.000 francs,

qui doit se courir dimanche sur le délicieux hippodrome de la Société

sportive, à Maisons-Laffitte, jusqu'au prix Eugène Adam (80.000 francs)

et à l'Omnium de Deux Ans (50.000 francs), réservés au dernier dimanche

de juillet. Auteuil, Saint-Ouen, Saint-Cloud, Chantilly, le Tremblay,

connaîtront également des après-midi dorés. Et c'est, au total--les

chiffres méritent d'être cités--une somme de 955.700 francs, près d'un

million, que distribueront, dans ce seul mois, aux heureux vainqueurs,

les Sociétés de courses parisiennes.

Il faudra voir, cette semaine et dans les semaines qui vont suivre,

comment se gagnera cette fortune.

L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913 · 第 31 / 47 题