A quatre-vingt-deux ans, Henri Rochefort vient de succomber, à
Aix-les-Bains, à une crise d'urémie: il n'y a guère plus d'un mois qu'il
avait donné à la _Pairie_, dont il était le collaborateur fidèle, son
dernier article, avant d'aller, comme chaque année il le faisait, se
reposer quelques semaines. Voilà close une carrière aussi étrange, aussi
mouvementée qu'elle fut longue,--et heureuse, au demeurant; car,
vraisemblablement, Rochefort, spontané, impétueux, passionné pour tous
les rôles qu'il joua, quelle qu'en ait été la paradoxale diversité,
toujours prêt à se lancer dans l'aventure avec une tranquille
insouciance des suites possibles, n'eût pas donné, pour un destin plus
calme et moins fertile en émotions, cette existence agitée qu'il a
comparée lui-même, à l'âge où il jetait, en arrière, un regard désabusé,
à une ligne de montagnes russes, ce qui était traiter avec désinvolture
certains événements d'importance. Mais peut-être cet esprit aimable et
léger ne se rendit-il jamais un compte très exact de la gravité des
circonstances qui l'entraînèrent. Captif, pour la part qu'il avait prise
aux événements de la Commune, et qui le pouvait parfaitement conduire
jusqu'au poteau d'exécution, il écrivait dans un billet rapide que J.-J.
Weiss a commenté vertement: «Je vais sans doute être fusillé. Le diable
m'emporte si je sais pourquoi.» Aussi bien n'est-ce point comme homme
politique qu'il convient de le juger, encore qu'en plus d'un cas il ait
eu sur la marche des faits une influence certaine. Il lui manquait,
évidemment, ce discernement, cette prévoyance qui sont nécessaires aux
conducteurs d'hommes. Il fut seulement un excitateur de foules.
Avant tout, par-dessus tout, c'était un journaliste de beaucoup
d'esprit, de beaucoup de verve, un polémiste au style incisif,
vigoureux, entraînant: le pamphlétaire.
Sa vie s'est déroulée tellement au grand jour, dans la rue, au forum,
que les péripéties en sont quasi populaires.
Authentique gentilhomme, descendant d'une illustre famille de soldats et
de magistrats, et tenant, d'ailleurs, de cette noble origine, quoi qu'il
en eût, plus d'un trait de caractère, le marquis Henri de
Rochefort-Luçay était Parisien de naissance, et Parisien pauvre, son
père, vaudevilliste en vogue, n'ayant conservé de la fortune ancestrale
que des bribes. Et, comme il fallait vivre, à la sortie du collège, il
entra dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Ce ne fut qu'un passage: le
métier paternel l'attirait. Il écrivit, donna aux petits théâtres
quelques pièces gaies qui ne déplurent pas; le titre falot de l'une
d'elles a survécu à tout ce répertoire et, au temps des furieuses
polémiques, boulangisme ou «Affaire», fournit à ses adversaires maintes
plaisanteries: c'est la _Vieillesse de Brindisi_.
Du théâtre au journal, les chemins de traverse abondent. Très entiché
d'art et de bibelot, fureteur endiablé, Henri Rochefort se risque dans
les sentiers de la critique, butine dans les expositions, les ventes,
«brocante» un peu, lui-même, en amateur, et, comme il est curieux de son
naturel, s'initie à un tas de dessous qui lui fournissent la matière
d'une amusante brochure: les _Petits Mystères de l'Hôtel des Ventes_.
C'est un recueil d'alertes articles sur un milieu pittoresque, qui,
aujourd'hui encore, gardent la saveur de piquants tableaux de moeurs, vus
par un oeil aigu. L'oeuvrette ne passe pas inaperçue. Ou la reconnaît
fort spirituelle, vivante; elle a donc les deux qualités premières que
requiert la chronique, dont commence la vogue. Désormais l'auteur sera
chroniqueur. Sa signature, vite connue, voisinera au _Nain Jaune_, au
_Figaro_, à _l'Événement_, avec celles d'Aurélien Scholl, de Jules
Noriac, de Pierre Véron, d'Albert Wolff, de tous les «millionnaires de
l'esprit».
Je viens de feuilleter les _Français de la décadence_, un recueil de ses
«courriers de Paris», fantaisies éphémères sur la vie boulevardière, le
monde, ses manies, ses caprices, le théâtre, ses étoiles, ses
coulisses... On les relit sans ennui. Et déjà l'on voit poindre, à
travers ces feuillets jaunis, le polémiste bientôt si redoutable. On lui
reproche, par les voies administratives, de «friser la politique». Il a
une façon de s'en excuser qui ne fait qu'aggraver son cas. Que
d'irrévérence!--et quelle habileté dans le sous-entendu! quel art des
rapprochements désobligeants pour les grands à qui il en a! Non
seulement il ose exalter Victor Hugo--en 1865!--mais il ne peut se
retenir de le faire au détriment des «glorieux vaudevilles» de M. de
Saint-Rémy, qui n'est autre, nul n'en ignore, que M. de Morny lui-même.
[Illustration: Henri Rochefort à dix-huit ans. _(Dessin de Maria Rohl,
élève de Léon Cogniet, daté de 1849 et conservé à la Bibliothèque royale
de Stockholm.--Fac-similé communiqué par le comte F.-U. Wrangel.)_]
Un moment vient où cette guerre aux fléchettes exaspère le pouvoir. On
lui fait défense, selon l'un de ses mots les plus drôles, «de parler de
M. Pinard--le ministre de l'Intérieur du moment, qui avait bien
quelques centimètres de moins que M. Thiers, le plus petit des grands
hommes--sinon pour vanter sa haute taille, et de nommer M. Rouher, si ce
n'est pour exalter son désintéressement». Henri Rochefort doit
abandonner le _Figaro_, où il ironise et raille ainsi, mais que sa
collaboration compromet et menace de ruiner.
Alors naît la _Lanterne_, qui allait porter à l'Empire des coups plus
cinglants encore, tout en assurant la fortune politique de son
rédacteur. Fortune étrange, à la vérité, et bien faite pour éblouir et
griser celui-là même qu'elle favorisait. Se voir saluer comme l'un des
«artisans de la chute de l'Empire» parce qu'on a révélé au monde dans
une formule au surplus bien amusante: «Il y a en France 36 millions de
sujets, sans compter les sujets de mécontentement», où encore que Barye,
chargé de modeler une statue équestre de Napoléon III «est le plus
célèbre de nos sculpteurs d'animaux», il y a là de quoi ouvrir à un
écrivain, pour peu qu'il ait le sens critique un tantinet émoussé, un
champ d'illusions sans limites. Hélas! de trois cruelles occasions de
déchanter se préparent.
[Illustration: Henri Rochefort à l'époque de la _Lanterne._]
Toujours est-il qu'une réalité est là: la vogue de la _Lanterne_ grandit
à mesure que s'accroît l'irritation du pouvoir. C'est pour Henri
Rochefort la grande popularité, que ne font qu'aviver les persécutions.
Viennent les procès retentissants, l'exil, et c'est l'élection
triomphale au Corps législatif, le rôle politique de premier plan, la
prison, que rouvre seulement la révolution du 4 septembre.
Par malheur, Henri Rochefort manquait de telles des qualités
indispensables au tribun. Il n'était point l'homme des foules et ne leur
rendait que platoniquement, à distance, l'idolâtrie dont elles
l'accablaient. On le vit bien aux obsèques de Victor Noir, où, maître de
diriger à son gré le courant populaire, dressé sur le pavois, exalté sur
de robustes épaules, il fut pris de vertige et s'évanouit... Non,
certes, qu'il ne fût brave: il avait eu des duels retentissants. Mais il
ne suffit pas toujours de gourmander, comme Henri IV, la «vieille
carcasse» pour la galvaniser.
A la chute du régime impérial, la vogue populaire qu'avait reconquise le
polémiste, un moment moins choyé, après sa défaillance, le portait à
l'Hôtel de Ville. Membre du gouvernement de la Défense nationale, il
allait de nouveau s'inquiéter, et mollir à l'heure de l'action. Il
démissionna vite.
On a rappelé plus haut jusqu'où l'entraîna sa participation à la
Commune: ce fut la déportation à la Nouvelle-Calédonie, à laquelle mit
fin une évasion périlleuse et retentissante.
Rentré en France à l'amnistie de 1880, il allait de nouveau connaître
les amertumes de l'exil à la suite de l'équipée boulangiste, qu'il avait
soutenue avec un entrain endiablé, une verve prodigieuse. Une fois de
plus il se trouvait avec les vaincus. Il n'attendit pas sa condamnation
par la Haute Cour pour gagner Bruxelles puis Londres, et vivre là dans
l'espérance d'une autre amnistie. Elle le rappela en 1895.
«L'Affaire» le retrouve dans l'opposition: car, quel que soit le parti
triomphant, il sera de l'opinion adverse. C'est un besoin de nature, un
instinct impérieux, plus fort que tous les principes, que tous les
dogmes. Il devait y demeurer soumis jusqu'à la dernière heure.
L'excessive véhémence de ton à laquelle graduellement il était arrivé,
après avoir si adroitement manié le sous-entendu, enlevait, en ces
dernières années, quelque portée à ses anathèmes. Mais la forme de ses
articles demeurait si amusante, que ceux-là mêmes qu'il déchirait à
dents féroces ne devaient guère lui on garder rancune. M. Constans du
moins, qui fut peut-être, de tous ses adversaires, celui contre lequel
il s'acharna le plus longuement et le plus rageusement--le plus
vainement aussi--souriait avec bonhomie, quant à lui, de ces excès. Le
fin matois avait des raisons excellentes de ne pas croire à la portée de
ces philippiques.
Ce croquemitaine à l'étrange teint de bile, au provocant toupet
d'argent, avait d'ailleurs des côtés chevaleresques parfois assez
touchants et on l'a vu maintes fois défendre un confrère en butte aux
coups du sort avec la même âpreté farouche qu'il déployait à trancher un
adversaire.
Entre les différentes images que nous reproduisons de cette figure
singulière et attachante, depuis le curieux crayon du «comte de
Rochefort» à dix-huit ans, que nous communique le comte Wrangel,
l'érudit écrivain, jusqu'au nerveux pastel de Marcel Baschet, étude pour
l'admirable et expressif portrait que l'on connaît, en passant par cette
photographie qui le montre sous l'allure cavalière de l'agitateur
populaire, il est un de ses aspects qui manque: c'est le Rochefort
penché, à quelque exposition précédant une grande vente, rue de Sèze, à
l'hôtel Drouot, vers un tableau, une gravure, et, le binocle à la main,
analysant, scrutant la peinture, puis redressant sa haute taille,
demeurée droite jusqu'en la quatre-vingt-deuxième année, pour proclamer
un arrêt péremptoire. Il n'est pas très certain que son esthétique fût
mieux assise et plus infaillible que son jugement politique, mais du
moins adorait-il la peinture, la sculpture, les oeuvres d'art, comme il
affectionnait les lettres. Et il lui sera beaucoup pardonné en faveur de
ces deux passions, comme de sa bonté d'âme et de son désintéressement.